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Full text of "Histoire littéraire de la France; ouvrage commencé par des religieux Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, et continué par des membres de l'Institut (Académie des inscriptions et belles-lettres)"

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.■■. 


HISTOIRE 


LITTÉRAIRE 


DE  LA  FRANCE. 


Paris.  —  Typographie  de  Firmin  Didot  frères,  rue  Jacob.  56 


HISTOIRE 

LITTÉRAIRE 

DE  LA  FRANGE, 

OUVRAGE 

COMMENCÉ    PAR    DES    RELIGIEUX    BÉNÉDICTINS 
DE    LA    CONGRÉGATION    DE    SAINT-MAUR., 


E  T     CONTIM  II  E 


Par  des  Membres  de  l'Institut 

(Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres). 


TOME    XXII. 


SUITE  DU   TREIZIÈME  SIÈCLE.  a/A 


A   PARIS, 

FIIIMIN  DIDOT  fkères,  Libraires,  rue  Jacob,  n°  56; 
*    TREUTTEL  f.t  WURTZ,  Libraires,  rue  de  Lille,  n°  17. 

M.  DCCC.  LU. 


\0\ 


:-' 


AVERTISSEMENT. 


Ce  volume,  le  vingt-deuxième  de  tout  l'ouvrage,  et 
le  septième  de  l'histoire  littéraire  de  la  France  au 
XIIIe  siècle,  ne  suffira  pas  encore  à  compléter  cette 
partie  importante  du  grand  monument  national  com- 
mencé autrefois  par  les  Bénédictins. 

Lorsque  les  doctes  membres  de  la  congrégation  de 
Saint-Maur,  dont  les  traditions  nous  ont  été  transmi- 
ses par  un  de  leurs  confrères,  le  vénérable dom  Brial, 
appelé  à  continuer  leurs  travaux  avec  l'Institut,  fixè- 
rent le  plan  de  ces  vastes  annales  des  lettres  en  France, 
et  résolurent  d'y  faire  entrer  chronologiquement  cha- 
que écrivain  à  la  date  certaine  ou  présumée  de  sa 
mort,  il  esta  croire  qu'ils  envisagèrent  surtout  le  nom- 
bre et  la  valeur  des  productions  en  langue  latine,  pour 
lesquelles  les  archives  non  interrompues  de  l'Eglise 
leur  fournissaient  des  documents  presque  toujours 
complets.  Cette  méthode  a  pu  être  observée,  sinon 
partout  et  avec  une  précision  rigoureuse,  du  moins  le 
plus  souvent,  et  avec  vraisemblance,  pour  une  assez 
longue  suite  de  siècles;  et  c'est  encore  d'après  l'ordre 
des  dates  qu'ont  été  distribuées  les  notices  supplémen- 
taires du  précédent  volume  sur  les  Vies  des  saints, 
les  statuts  synodaux,  les  chroniques  et  les  lettres. 

Mais  les  auteurs  de  ce  plan  auraient  eux-mêmes  jugé 
qu'il  cessait  d'être  toujours  praticable  dès  le  moment 
où  une  autre  littérature,  moins  régulière,  moins  dis- 
ciplinée, moins  connue  des  chroniqueurs  contempo- 
rains, celle  des  écrits  en  langue  vulgaire,  commençait 


vi  AVERTISSEMENT. 

ii  marcher  de  front  avec  celle  qui  était  restée  latine. 
Souvent  même  alors  cette  savante  exactitude,  qui  ne 
voudrait  s'appuyer  que  sur  des  noms  et  des  dates  in- 
contestables, devient  tout  à  fait  impossible;  car  il  n'est 
point  rare  que  L'auteur  de  l'ouvrage  français  le  plus 
célèbre  n'ait  laissé  absolument  aucun  nom,  et  que 
telle  composition  longtemps  populaire  puisse  être  au- 
jourd'hui disputée  ou  même  légitimement  répartie 
entre  plusieurs  siècles.  Sous  quelle  année  ceux  qui 
avaient  adopté  laméthode  des  dates,  fort  bonne  quand 
elle  est  sûre,  auraient-ils  rangé  la  plupart  des  chan- 
sons de  geste,  sans  cesse  remaniées,  ou  le  roman  du 
Kenart,  ce  grand  arbre  poétique,  dont  les  branches  se 
reproduisent,  toujours  nouvelles  et  toujours  fécondes, 
pendant  trois  ou  quatre  cents  ans? 

C  est  par  cette  espèce  de  lutte  entre  deux  systèmes, 
dont  L'un,  fondé  sur  la  rigueur  des  dates,  ne  pouvait 
être  toujours  suivi,  et  dont  l'autre,  celui  de  la  division 
par  genres,  semblait,  quoique  souvent  nécessaire,  s'é- 
carter trop  du  plan  fondamental  de  1  ouvrage,  qu'il 
faut  expliquer  de  certaines  omissions  qu'on  a  pu  pren- 
dre pour  des  lacunes.  En  effet,  depuis  l'apparition  des 
plus  anciens  écrits  dans  les  deux  langues  romanes, 
d'abord  rivales  et  bientôt  héritières  de  la  langue  la- 
tine,  de  nombreuses  notices  avaient  été,  non  pas  ou- 
bliées, mais  ajournées  jusqu'à  la  fin  du  XIIIe  siècle, 
c'est-à-dire  jusqu'au  ternie  où  s'arrête,  du  moins  en 
France,  la  plus  brillante  époque  du  génie  littéraire  du 
moyen  âge.  Ce  sont  là  les  dettes  qu'il  nous  faut  main- 
tenant acquitter. 

Le  présent  volume  et  le  suivant  seront  donc  eu  gé- 
néral composés,  comme  l'était  déjà  en  partie  le  pré- 
cédent, de  notices  supplémentaires  sur  des  produc- 
tions anonymes  ou  sans  date  précise  ,  mais  qui  sont 
I  œuvre,  totale  ou  partielle,  du  XIIIe  siècle.  Onytrou- 
vera  aussi  la  mention  de  quelques  ouvrages  qui  avaient 


AYERT1SSEME.NT.  vu 

été,  soit  oubliés,  soit  négligés  à  leur  date.  D'autres 
ont  été  ajournés  à  dessein.  JNotre  respect  pour  la  dispo- 
sition introduite  par  nos  prédécesseurs,  consacrée  par 
leur  exemple,  et  à  Laquelle  nous  nous  sommes  fidèle- 
ment  conformés  toutesles  fois  que  nous  l'avons  pu  sans 
troj)  d'incertitude,  uous  a  fait  différer  jusqu'aux  anna- 
les littéraires  du  siècle  suivant  la  publication  de  nos 
travaux  historiques  et  critiques  sur  le  sire  de  Joinville, 
mort  vers  l'an  j  3 1 7.  Mais  quoique  le  second  auteur 
du  roman  de  la  Rose,  Jean  de  Meun,  vécût  peut-être 
encore  en  i320,  nous  ne  le  séparerons  point  de  Guil- 
laume de  Lorris,  pour  ne  point  laisser  incomplètes 
nos  études  sur  la  poésie  française  pendant  un  des 
âges  ou  elle  s'est  le  plus  illustrée. 

Nos  poètes,  en  effet,  réclamaient  ici  la  plus  grande 
place.  L'analyse  et  l'appréciation  de  leurs  œuvres 
rempliront  presque  entièrement  les  deux  volumes 
(pie  nous  venons  d'achever. 

Pour  mettre  quelque  ordre  dans  ces  suppléments, 
nous  les  avons  divisés  en  quatre  sections,  que  le  grand 
nombre  des  poèmes  français  dignes  d  attention  a  dû 
rendre  fort   inégales  :  glossaires,  poésies    latines, 

TROUBADOURS,   TROUVERES. 

Il  avait  été  peu  parlé  jusqu'ici  des  glossaires  latins 
ou  en  langue  provençale;  nous  avons  cru  que  le  mo- 
ment était  venu  de  rappeler  les  principaux  de  ces  ou- 
vrages, qui  peuvent  aider  à  comprendre  tous  les  au- 
tres. La  date  en  est  difficile  à  fixer,  parce  qu'ils  sont 
d'ordinaire  l'œuvre  successive  de  plusieurs  mains. 
Peut-être  nous  est-il  donc  arrivé  d  en  indiquer  ici 
quelques-uns,  soit  d'un  âge  antérieur,  mais  qui  ont 
été  retouchés  ou  accrus  dans  le  cours  de  ce  siècle  ;  soit 
un  peu  plus  modernes, mai» qui  ont  conservé,  surtout 
dans  les  explications  qu'ils  donnent  quelquefois  en 
français,  un  certain  nombre  de  mots  et  de  locutions  du 
plus  ancien  langage.  Cette  étude,  qui  nestjamais  aride 


vuj  AVERTISSEMENT. 

pour  un  esprit  curieux,  importe  à  la  connaissance  des 
usages  et  même  de  l'histoire  d'une  nation. 

Nous  avons  été  très-sobres  de  nouvelles  recherches 
sur  les  poèmes  latins.  Ces  poëmes  sont  innombrables 
dans  toutes  nos  grandes  bibliothèques,  où  ils  restent 
inédits  pour  la  plupart,  et  dont  les  catalogues  les  con- 
fondent sous  les  titres  vagues  de  Carmina  varia,  Car- 
mina  moralia  et  alia;  les  manuscrits  des  anciens  or- 
dres religieux  en  sont  remplis,  et  les  collections  étran- 
gères en  possèdent  même  beaucoup  qui  sont  venus 
de  France.  Dans  cette  foule  de  poésies  d'imitation, 
dépourvues  généralement  de  correction  non  moins 
(pie  d'originalité,  nous  avons  essayé  de  distinguer  cel- 
les qui  nous  ont  paru  les  plus  propres  à  caractériser 
le  goût  littéraire,  le  degré  d'instruction  et  les  mœurs 
du  siècle.  Ainsi,  nous  avons  voulu  que  l'on  put  ap- 
précier par  quelques  exemples  ces  narrations  dialo- 
guées  qui,  sous  le  nom  de  tragédies  ou  de  comédies, 
remplaçaient  le  théâtre  de  l'antiquité;  les  poèmes  sur 
les  événements  contemporains;  les  préceptes  bien  ou 
mal  mesurés  d'arithmétique,  de  médecine,  et  des  pièces 
qu'on  semblait  espérer,  malgré  la  langue,  de  rendre 
populaires,  comme  les  hymnes,  les  chansons,  la  mul- 
titude immense  et  confuse  des  invectives  latines,  dont 
quelques-unes  feront  voir  quelle  était  alors  la  liberté 
de  la  pensée  et  du  style,  même  dans  les  couvents. 

Des  œuvres  des  troubadours,  il  ne  restait  plus  a 
faire  connaître  que  les  grands  poèmes.  Dans  une  suite 
de  notices  que  nous  a  laissées  notre  regrettable  colla- 
borateur Fauriel,  et  que  nous  avons  revues  respec- 
tueusement, sont  jugés  ces  derniers  monuments  de 
l'ancienne  littérature  provençale,  destinée  à  s  éteindre 
bientôt  et  à  se  perdre  dans  l'unité  française.  C'est  à  lui 
que  nous  devons  aussi,  à  la  fin  de  ce  volume,  de  pre- 
neuses pages  sur  le  roman  du  Renart.  Nous  nous  fé- 
licitons de  publier  des  travaux  qui,  tout  en  nous  ser- 


AVERTISSEMENT.  ix 

vant  à  compléter  les  nôtres,  ont  été  pour  l'illustre 
critique  l'occasion  de  revenir,  après  vingt  ans,  sur  des 
idées  qu'il  n'a  cessé  de  soumettre  à  de  nouvelles  étu- 
des, et  dont  l'examen,  fait  avec  impartialité  par  lui- 
même,  ne  peut  qu'honorer  son  caractère  loyal  et  sa 
vive  sagacité.  Lui  qui  plaçait  naguère,  comme  Ray- 
nouard,  les  poètes  de  la  Provence  à  la  tète  de  toutes 
nos  origines  littéraires,  il  s'étonne  maintenant,  et  il  l'a- 
voue avec  une  noble  franchise,  de  rencontrer,  dès  l'an 
1 1 12,  des  poésies  françaises  depuis  longtemps  popu- 
laires; et  lorsqu'il  s'agit  d'établir  des  rapports  de  prio- 
rité entre  des  poèmes  français  et  des  poèmes  proven- 
çaux sur  le  même  sujet,  il  hésite,  il  se  plaint  des  lacunes 
que  présente  à  tout  moment  l'histoire  des  lettres  au 
moyen  âge;  il  reconnaît  que  les  récits  épiques  en  lan-  ( 
gue  romane  du  midi  appartiennent  presque  tous  au 
cycle  de  la  Table  ronde,  le  dernier  venu  des  cycles 
chevaleresques,  et  qu'il  déclare  postérieur  à  nos  gran- 
des chansons  de  geste;  il  aime  mieux,  en  un  mot,  tra- 
vailler modestement  à  éclaircir  peu  à  peu  ces  difficiles 
questions  que  de  prétendre,  comme  autrefois,  les  dé- 
cider. 

Nous  entrons  ensuite  dans  la  longue  série  de  nos 
études  supplémentaires  sur  les  poètes  français,  pour 
ne  les  plus  quitter  jusqu'à  la  fin  de  l'histoire  littéraire 
du  siècle.  Ici,  les  noms  d'auteurs  et  les  dates  nous 
manquant  presque  partout,  l'ordre  des  genres  deve- 
nait nécessaire.  Nous  commençons  par  les  nombreux 
ouvrages  dans  le  genre  de  la  poésie  narrative. 

La  classification  nous  en  était  donnée,  dès  l'an  1 200, 
par  le  chroniqueur  Lambert  d'Ardres,  lorsqu'il  partage 
en  trois  classes  principales  les  récits  rimes  des  jon- 
gleurs, in  cantilenis  gestoriis,  sive  in  eventuris  nobi- 
lium,  sive  etiam  in  fabellis  ignobilium  :  pour  les 
chevaliers  et lesnobles,les  chansons  de  geste,  où  parais- 
sent les  grands  personnages  de  l'histoire;  les  poèmes 

Tome  XX'll. 


x  AVERTISSEMENT. 

d'aventures,  où  les  aventures  et  les  héros  sont  d'in- 
vention; pour  le  peuple,  les  fabliaux,  où  se  montrent 
des  acteurs  d'un  rang  plus  humble,  mais  souvent  aussi, 
avec  les  vilains,  des  gens  d'Eglise,  des  chevaliers,  et 
que  personue  dans  la  société  féodale  ne  dédaignait 
d'entendre,  comme  le  peuple,  à  son  tour,  allait  écou- 
ter les  grands  poèmes  faits  pour  ses  seigneurs  et  ses 
maîtres. 

Dans  le  conte  du  «  Pauvre  Clerc,  »  que  l'auteur  lui- 
même  appelle  un  fabliau,  l'hôte  du  pauvre  clerc,  un 
simple  campagnard,  en  attendant  le  souper,  lui  de- 
mande quelque  récit  «  ou  de  chanson  ou  d'aventure.  » 

On  ne  s'étonnera  point  de  l'espace  dont  nous  avons 
encore  besoin  pour  compléter  l'histoire  de  la  poésie 
française  avant  le  XIVe  siècle,  lorsqu'on  verra  qu'un 
seul  volume,  celui  que  nous  publions  aujourd'hui, 
renferme  l'analyse  critique  de  près  de  cinquante  chan- 
sons de  geste,  entre  lesquelles  se  trouve  celle  de  Guil- 
laume au  Court  nez  ou  Guillaume  d'Orange,  dont  les 
dix-huit  branches  forment  un  ensemble  de  plus  de 
cent  dix-sept  mille  vers.  Nous  y  joignons  seize  notices 
sur  des  poèmes  de  pure  imagination,  ou  romans  d'a- 
ventures. Comme  presque  toutes  ces  œuvres  du  génie 
conteur  de  nos  pères  sont  encore  inédites,  et  que,  jus- 
qu'à présent,  elles  ont  à  peine  tenu  quelque  place  dans 
l'appréciation  de  notre  ancienne  poésie  française,  il 
convenait  d'en  parler  plus  complètement  que  de  tex- 
tes imprimés,  et  d'en  citer  plus  de  passages.  On  nous 
saura  gré  de  mettre  les  bons  esprits  à  portée  de  mieux 
juger  tout  ce  qui  nous  reste  des  trouvères. 

Les  fabliaux  sont  renvoyés  au  prochain  volume, 
ainsi  que  les  autres  genres  de  poésie. 

Des  tentatives  ont  été  souvent  faites  pour  resserrer 
dans  des  limites  plus  étroites  le  magnifique  plan  de 
dom  Rivet  et  de  ses  laborieux  disciples,  qui  voulaient 
ressusciter  tout  entière  une  littérature  à  peu  prèsiné- 


AVERTISSEMENT.  u 

dite;  nous  aussi,  en  arrivant  au  ternie  d'une  des  gran- 
des sections  de  l'ouvrage,  nous  nous  proposions  de 
nous  restreindre;  nous  l'avons  essayé  même  :  la  pensée 
de  notre  devoir  d'historiens  l'a  emporté.  Nous  avons 
vu,  dans  le  libre  développement  de  cette  partie  de  nos 
vicissitudes  littéraires,  le  seul  moyen  de  rester  fidèles 
aux  grandes  proportions  imposées  à  cet  ouvrage  par 
ses  premiers  auteurs;  car  si  l'histoire  des  lettres  en 
France  au  XIIe  siècle  a  exigé  sept  volumes,  il  était 
juste  d'en  accorder  au  moins  huit  à  l'étude  de  la  litté- 
rature bien  plus  féconde  et  bien  plus  variée  du  XIIIe 
siècle. 

En  recueillant  les  matériaux  épars  de  ces  deux  vo- 
lumes, tout  remplis  du  souvenir  de  nos  grands  poè- 
mes, et  qui  viennent  après  beaucoup  d'autres  où  des 
œuvres  du  même  genre  avaient  été  déjà  recomman- 
dées à  l'attention  des  juges  éclairés;  en  concentrant 
ainsi  dans  une  longue  et  sérieuse  étude  les  innombra- 
bles richesses  de  notre  poésie  en  langue  vulgaire,  dont 
nos  prédécesseurs  eux-mêmes  n'avaient  peut-être  point 
pressenti  toute  l'étendue,  nous  nous  sommes  plusieurs 
l'ois  demandé  si  l'on  avait  eu  réellement  le  droit  de 
refuser  à  notre  nation  une  qualité  que  d'autres  peu- 
ples réclament  pour  eux,  l'invention  poétique. 

Plus  nous  avançons  dans  notre  tâche,  plus  se  mul- 
tiplient entre  nos  mains  les  documents  propres  à  je- 
ter du  jour  sur  cette  question,  et  qu'une  sage  critique 
devra  nécessairement  connaître,  non  par  de  simples 
extraits,  mais  par  une  étude  complète,  avant  de  pro- 
noncer. Le  XIIF  siècle  est  loin  d'avoir  vu  naître  toute 
cette  foule  de  grands  poèmes,  quoique  les  manuscrits 
qui  nous  les  ont  conservés  soient  presque  tous  de  cet 
âge;  il  a  suffi  quelquefois  aux  trouvères  d  alors  de 
taire  revivre  dans  une  langue  plus  moderne  les  récits 
de  guerre  et  d'amour  que  des  poèmes  antérieurs  leur 
avaient  transmis.  Mais,  sans  compter  ceux  où  la  forme 

b  2 


xii  AVERTISSEMENT. 

et  le  fond  leur  appartiennent,  on  peut  dire  qu'ils  n'ont 
point  défiguré,  comme  on  l'a  fait  après  eux,  le  carac- 
tère original  de  ceux  qu'ils  ont  retouchés,  et  que  c'est 
là  qu'il  faut  les  aller  chercher  maintenant,  et  non  dans 
les  remaniements  en  vers  du  XVe  siècle,  ni  dans  les 
éditions  en  prose  publiées  vers  la  fin  du  même  siècle 
par  les  Antoine  Vérard,  les  Jehan  Petit,  les  Galliot  du 
Pré.  Les  manuscrits,  dont  la  date  n'est  point  douteuse, 
si  celle  des  premiers  poèmes  est  incertaine,  nous  les 
font  retrouver  enfin,  sinon  dans  leur  forme  primitive, 
du  moins  dans  la  plus  ancienne  qui  nous  soit  restée. 

Les  voilà  tels  qu'ils  ont  été  reproduits  de  tous  cô- 
tés, presque  du  vivant  des  trouvères  eux-mêmes,  in- 
venteurs ou  imitateurs,  par  des  traductions  anglai- 
ses, italiennes,  allemandes,  flamandes,  hollandaises, 
espagnoles,  bohèmes,  polonaises,  grecques,  danoises, 
suédoises,  norvégiennes,  islandaises.  Un  de  nos  volu- 
mes, fùt-il  réservé  tout  entier  pour  ce  labeur,  contien- 
drait à  peine  la  seule  bibliographie  d  un  seul  genre, 
la  poésie  narrative,  si  nous  voulions  y  comprendre 
toutes  les  versions  étrangères,  manuscrites  ou  impri- 
mées, qui  portèrent  alors  et  depuis  chez  toutes  les  na- 
tions européennes  les  productions  inépuisables  de  l'i- 
magination de  nos  aïeux.  Nous  ne  pouvions  songera 
interrompre  a  chaque  instant  nos  annales,  déjà  si  ri- 
ches et  si  pleines,  par  ce  travail  minutieux  de  titres  et 
de  dates,  dont  l'exactitude  ne  sera  possible  que  si  nous 
le  devons  un  jour  à  chacune  des  nations  qui  ont  tra- 
duit nos  poètes,  et  qui  sont  encore  loin  d'avoir  publié 
ou  même  catalogué  toutes  ces  anciennes  copies  des 
œuvres  du  génie  français. 

Nous  avons  nous-mêmes  tous  les  jours  la  preuve 
que  notre  énumération  ,  quoique  déjà  considérable, 
n'est  point  complète.  Plus  tard,  quand  nous  embrasse- 
rons d'un  coup  d  œil  toute  la  poésie  chevaleresque,  il 
sera  temps  de  joindre  à  cette  liste,  soit  les  anciens  poë- 


AVERTISSEMENT.  un 

mes  français,  maintenant  perdus,  que  nous  indiquent 
des  poèmes  conservés;  soit  ceux  qu'on  peut  lire  dans 
des  manuscrits  de  Londres  ou  d'Oxford ,  de  Turin,  de 
Venise,  de  Rome,  de  Vienne,  de  Berlin,  même  de 
Stockholm,  et  dont  nous  n'avons  pas  d'exemplaire  en 
France;  soit  ceux  qui  n'ont  survécu  que  dans  des  ré- 
dactions en  prose,  et  dont  le  texte  rimé,  qu'on  sup- 
pose avoir  existé  autrefois,  n'a  pas  été  retrouvé,  comme 
Perceforest,  Valentin  et  Orson,  Giglan  ou  le  Beau 
Desconnu;  soit  les  poëmes,  assez  nombreux  encore, 
qui,  primitivement  français,  ne  nous  sont  parvenus 
que  par  des  copies  en  langue  étrangère,  comme  plu- 
sieurs de  ceux  qui  ont  été  mis  en  prose  par  le  com- 
pilateur des  Reali  di  Francia,  ou  en  vers  par  les  min- 
nesinger  de  l'Allemagne;  comme  le  Sir  Isumbras, 
qu'une  imitation  en  vers  anglais  a  dérobé  seule  à 
l'oubli. 

La  critique  anglaise  a  du  moins  reconnu  avec  loyau- 
té, pour  un  certain  nombre  des  plus  anciens  poëmes 
de  l'Angleterre,  que  l'original  venait  de  France. 

Wolfram  de  Eschenbach  et  d'autres  chanteurs  d'a- 
mour n'ont  point  dissimulé  non  plus  ce  qu'ils  emprun- 
taient à  nos  trouvères,  et  ils  en  conservent  quelque- 
fois des  vers  entiers  au  milieu  de  leurs  vers  allemands. 

L'Italie,  qui  ne  peut  cacher  ce  que  ses  poëmes  de 
chevalerie  doivent  aux  prouesses  des  paladins  de  Char- 
lemagne  racontées  dans  les  Reali  d'après  nos  chan- 
sons de  geste,  se  convaincra,  par  des  ouvrages  analysés 
dans  le  présent  volume,  comme  le  Charroi  de  Nimes, 
le  Moniage  Guillaume,  Rainouart,  que  le  genre  de  la 
chevalerie  héroï-comiquen'est  point  d'origineitalienne. 

La  même  réponse  que  nous  faisons  à  l'Italie  lors- 
qu'elle prétend  que  Boccace  n'a  point  rapporté  de 
France  plusieurs  de  ses  Nouvelles,  peut  être  faite  à 
l'Espagne,  lorsqu'elle  veut  s'approprier  les  poëmes  de 
Flore  et  Blnnchefleur,  de  Partenopeus   de  Blois,  sous 


xiv  AVERTISSEMENT. 

prétexte  qu'il  y  en  a  des  éditions  en  prose  espagnole 
imprimées  au  XVe  et  au  XVIe  siècle  :  nous  en  possé- 
dons, en  vers,  des  manuscrits  français  du  XIIIe,  au- 
jourd'hui publiés.  Le  Filocopo  de  Boccace,  que  Tressan 
croit  venu  d'Espagne,  n'est  aussi  qu'une  copie  en  prose 
de  l'ancien  poème  français  de  Flore  et  Blanchefleur. 

Nos  trouvères  ont  eu  le  tort  de  composer  trop  vite 
dans  une  langue  naissante,  qu'ils  auraient  pu  dès  lors 
perfectionner;  ils  se  sont  contentés  d'écrire  facile- 
ment, et  n'ont  point  travaillé  assez  à  bien  écrire;  ils 
n'ont  point  assez  cherché  la  précision,  la  force,  l'élé- 
gance de  l'expression,  l'harmonie  et  la  variété  du 
rhythme.  C'est  là  le  grand  avantage  qu'ont  eu  sur 
eux,  dès  le  siècle  suivant,  les  fondateurs  de  la  poésie 
et  de  la  prose  italienne.  Aussi  leur  langue  et  leurs  ou- 
vrages sont  restés,  tandis  que  les  transformations  suc- 
cessives de  la  langue  de  nos  vieux  poètesontfait  presque 
oublier  leurs  ouvrages,  et  qu'il  nousfaut  maintenantre- 
vendiquer  pour  eux  un  honneur  qu'on  leur  avait,  même 
en  France,  injustement  refusé,  celui  de  l'invention. 

Notre  prochain  volume,  le  vingt-troisième  ,  termi- 
nera l'histoire  de  la  poésie  française  dans  ce  grand 
siècle  littéraire. 

Les  auteurs  de  ce  vingt-deuxième  volume  de  l'His- 
toire littéraire  de  la  France,  membres  de  l'Institut 
(Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres),  sont  dé- 
signés, à  la  suite  de  chaque  article,  par  les  lettres  ini- 
tiales de  leurs  noms  : 

F.  Fauriel. 

F.  L.     MM.  Félix  Lajaro. 

P.  P.  Paulin  Paris. 

V.  L.  C.         Victor  Le  Clerc,  éditeur. 

E.  L.  Emile  Littké. 


TABLE 


DES    LIVRES    CITES    DANS    LE    TOME    XXII    E>E    L  HISTOIRE    LITTÉRAIRE 
DE    LA     FRANCE. 


Histoire  et  mémoires  de  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  Pa- 
ris, 1717-1808,  5o  vol.  in-4°;  table  des  tom.  45  à  5o,  i843,  in-4°;  — 
nouvelle  série,  i8i5-i853,  19  vol  in-4°;  —  mémoires  présentés  par  di- 
vers savants  à  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  Paris,  1844- 
i852,  vol.  I  et  IIin-4°. 

/Eneœ  Sylvii  senensis,  i.  e.  Pii  secundi,  Opéra  omnia.  Basileae,  1671, 
in-fol. 

Memorie  degli  scrittori  e  letterati  parmigiani,  raccolte  dal  padre  Ireneo 
Affô,  Minor  osservante,  etc.  Parma,  1789-97,  5  vol  in-4°. — Continuate 
da  Angelo  Pezzana.  Parma,  1823-27,  t.  VI,  in  due  parti  in-4°. 

AlLerici,  Trium-Fontium  monachi,  Glironicon  ab  O.  G.  ad  ann.  Cbr.  1241, 
in  tomoll  Accessionumhistoricarum  a  Leibnitio  editarum.  Hannoverœ, 
1698,  in-4°. 

Voy.  Bongars,  Gesta  Dei  per  Francos. 

Voy.  Guarini  veronensis  Aida. 

\111is  et  Amiles,  und  Jourdains  de  Blaivies,  zwei  altfranzosische  Helden- 
gedichte  des  kerlingischen  Sagenkreises,  nacb  der  Pariser  Handscbrift 
zum  ersten  Maie  berausgegeben  von  Dr  Conrad  Hot'mann.  Erlangen, 
i852,  in-8°. 

Erotica,  seu  Amatoria,  Andreae  capellani  regii,  vetustissimi  scriptoris,  ad 
venerandum  suum  amicum  Gualterum  scripta,  etc.,  in  publicum  emissa 
a  Dethmaro  Mulhero.  Dorpmundse  (sic),  1810,  in-8". 

Dell'  Origine,  de'  progressi  e  dello  stato  atluale  d'ogni  letteratura,  da  Giov. 
Andrès.  Parma,  1783-1797,  6  vol.  in-4°. 

Histoire  généalogique  et  cbronologique  de  la  maison  de  France,  des  pairs, 
grands  officiers,  etc.,  parle  père  Anselme  de  Sainte-Marie  (de  Guibours), 
continuée  par  Caille  du  Fourni,  augmentée  par  Ange  et  Simplicien.  Pa- 
ris, 1726-1733,  9  vol.  in-fol. 

Sancti  Ànselmi  Opéra  omnia,  nec  non  Eadmeri,  monachi  cant.,  Historia 
Novorum,  et  alia  opuscula;  labore  et  studio  Gabr.  Gerberon.  Parisiis, 
1721,  in-fol. 

bibliotheca  hispana  vêtus  et  nova,  auctore  Nicolao  Antonio.  Matriti, 
1783-1788,4  vol.  in-fol. 

Archives  des  missions  scientifiques  et  littéraires  ;  choix  de  rapports  et  in- 
structions. Publ.  par  cahiers  depuis  janvier  i85o.  Paris,  i85o-i853, 
in-8°. 


Acad.    des    In- 
SCl'ipt.,  Mémoires. 


Enc:e  Sylvii  <'- 
pera. 

Affo,  Mem.  de- 
gli scrittor.  parmi- 
giani. 

Alberici    Chro- 


AIIj.  Aquensis. 
Aida  Gnarjni  ve- 
ronensis. 

Amis  et  Amiles. 


\111lp.  capellani 
Erotica. 


Andrès,  dell  <  1- 
rigine,  etc. 

Anselme,  Hist. 
de  la  maison  de 
Eranee. 


Anselmi  (S.)  <>- 
pera. 

Antonio  ,    Bi- 
bliotli.  hisp. 

Archiv.  de*  mis- 
sions litt. 


xvi  TABLE 

Ariosto,  Orlan-   Orlando  furioso,  di  Ludovico  Ariosto.  Milano,  1812,  5  vol.  in— 8°. 
,ln-         ,  .    Aristophanes,  curante  Jo.-Fr.  Boissonade.  Parisiis,  1826,  4  vol.  gr.  in-3a. 

Aristophane,  lii-     ,    .        r  ,  •  T  i-       r>    1  1       •         j-j'        a        i 

Tmvou  Anstoteles  grœee,  ex  recensione  immanuelis  Bekken  ;  edidit    Acadennu 

\nsiotelis  Op.         regia  borussica.  Beroiini,  i83i-i836,  tom.  I-IV,  in-4°. 
Arnobe, Advers.  Arnobii  Afri  Disputationum  adversus  gentes  libri    VII.  Recognovit  Jo.- 
CoDrad.  Orellius.  Lipsias,   1816,    2  vol.  in-8°.  —  Appendix  editionis 
Lipsiensis  Arnobii  Afri.  Lipsioe,  1817,  in-8°. 
Art  de  vérif.  les  L'art  de  vérifier  les  dates  des  faits  historiques,  des  chartes,  des  chroniques 
'Jh  '  et  autres  anciens  monuments,  par  des  religieux  bénédictins  de  la  con- 

grégation de  Saint-Maur,  troisième  édition.    Paris,    1 783-1792,  3    vol. 
in-fol. 
An.  du  Mons-   Martyrologium  franciscanum,  etc.,  cura  ac  labore  V.  P.  Arturi  a  Monaste- 
tier,   Martyrolog.        ri0)  Rothotnagensis,  recollecti,  provinciae   S.-Dionysii  alumni.  Parisiis, 
i638,  vel  i653,  in-fol. 
Auberi  le  Botir-    Le  roman  d'Auberi  le  Bourgoing,  publ.  par  Prosper  Tarbé.  Reims,  184.4, 
going.  in_8»# 

lugustini(S.)0-   S.  Aurelii  Augustini  Opéra,  castigata  studio  monachorum  ordinis  Sancti- 
P'"la-  Benedicti.  Parisiis,  1679-1700,  n  tom. en  8vol.  in-fol. — Editio  parisin» 

altéra.  Parisiis,  i836-i83c),  11  tom.  en  22  part.  gr.  in-8°. 
Aurei.   VM-tnr,  Sexti  Aurelii  Victoris  de  Caesaribus  historia,  etc.  Biponti,  1789,  in-S°. 


B. 


Bacon.  Bacon.  Voyez  Roger  Bacon. 

,    Sciiptor.   Scriptorum  illustrium  majoris  Brytanniœ...  Catologus  a  Japheto  usque  ad 

ann.  1 557,  ex  Beroso,  Gennadio,  Beda,...   auctore  Joanne  Baleo.  Gip» 

peswici  in  Anglia,  per  J.  Overton,  i548,  in-4°.  —  Basile»,  apud  Opori- 

num,  i559,  2  tomes  en  1  vol.  in-fol. 
Baluze,  Miscel-   Stephani  Baluzii  Miscellanea,  hoc  est,  Collectio  velerum  monumentorum, 

qu;e  hactenus  latuerunt  in   variis   codicibus   ac    bibliothecis.    Parisiis, 

1678-1715,  7  vol.  in-8". — Lucae,  éd.  Joann.-Dom.  Mansi,  1761-176*4, 

4  vol.  in-fol. 
Barbazan,  Fabl,    Fabliaux,  etc.  Paris  et  Amsterdam,  1756,  3  vol.  in-12.  Voyez  Le  Grand 

d'Aussy,  Méon,  Jubinal. 
Barouius,    An-    Cœsaris  Baronii  cardinalis  Annales  ecclesiastici  a  C.  N.  ad  ann.  1 198,  cum 
"  Odor.  Raynaldi  continuatione,  Ant.  Pagii  critica,  indice,   etc.,   éd.  J.- 

Dominic.  Mansi.  Lucae,  1738-1757,  38  vol.  in-fol. 
Hastero,  Crusca   La  Crusca  provenzale,  ovvero  le  voci,  frasi,  forme  e  manière  di  dire  che  la 

lin[jua  toscana  ha  preso   délia  provenzale,  opéra  di  don  Antonio  Bas- 

tero.  Roma,  1724,  in-fol. 
liataille  et  Alar.    \A  Bataille  et  le  Mariage  des  VII  arts,  pièces  inédites  du  XIIIe  siècle  en 
s  "  '''  '"ls  langue  romane,  publ.  par  Achille  Jubinal.  Paris,  i838,  in-8°. 

Bayle,  Dict.        Dictionnaire  historique  et  critique  de  P.  Bayle.  Amsterdam,  1720  ou  1740, 

4  vol.  in-fol. 
''''""""'    Al)"    Recueil  historique,  chronologique  et  topographique  des  archevêchés,  évè- 

chés,  abbayes  et  prieurés  de  France,  etc.,   par  do  m  Beaunier,  religieux 

bénédictin.  Paris,  1726,  2  vol.  in-4". 


An?l. 


Ijll 


liai 


m  est.  Au-  Les  grandes  Annales  et  Histoire  générale  de  France,  etc.,  suivant  les  pan 


Ber 
pera. 


DES  CITATIONS.  xvn 

cartes  anciennes,  les  lois  du  pays  et  la  foi  des  vieux  exemplaires,   par 
François  de  Belleforest.  Paris,  i  ->-ç),  2  vol.  in-fol. 
La  Cosmographie  universelle  de  tout  le  monde,  par  François  de  Bellefo- 
rest. Paris,  1275,  3  vol.  in-fol. 
Abliandlungen   der  koniglicli   A ka demie    der  \\ issenschaften    zu  Berlin, 

1812-1837.  Berlin,   i8i6-i83p,  19  vol.  in-4°. 
Sancti  Bernardi,  abbatis  ClaravValleusis,  Opéra  omnia,  post  Horstium  cle- 
nuo  recognita,  repurgata,  et  in  meliorem  digesta  ordinem,  etc.,  curis 
D.  Joannis  Mabillon.  Parisiis,  iÔ'qo,  2  vol.  in-fol.  —  Editio  quarta.  Pa- 
risiis,  183g,  5  tom.,  4  vol.  gr.  in-8". 
Histoire  de  Blois,  contenant  les  antiquités  et  singularités  du  comté  de  Blois, 
les  éloges  de  ses  comtes,  et  les  vies  des  hommes  illustres  qui  sont  nés  au 
pays  hlésois,  par  J.  Bernier,  conseiller  et  médecin  ordinaire  de  feu  Ma- 
dame, douairière  d'Orléans.  Paris,  1682,  in-4". 
Berte  aux  grans  pies,  publ.  par  M.  Paulin   Paris,  chez  Techener.   Paris, 

i832,  in-12. 
Pétri  Bertii  Commentai  iorum  rerum   germanicarum  lihri  très.   Amstelo- 

dami,  1616,  in-4°. 
Biblia  sacra,  vulgata;  editionis,  Sixti  V,  pont,  max.,  jussu  recognita,  et  dé- 
mentis "VIII  auctoritate  édita.  Lugduni,  1677,  in-8°,  et  autres  éditions. 
—  La  sainte  Bihle,  trad.  par  Le  Maistre  de  Saci.  Paris,  i828-i833,  i3 
vol.  gr.  in-8°,  et  autres  éditions. 
Voyez  Brunet,  Clément,  Grasse,  Hain,  Niceron,  Panzer. 
Bibliotheca  carmelitana,  notis   criticis  et  dissertationibus  il  lustra  ta  (auct. 
Cosma  deVilliers  a  Sancto-Stephano,  tarmelila  provinciae  Turonia?  .  Au- 
relianis,  1752,  2  vol.  in-fol. 
Catalogus    lihrorum    manuscriptorum    bibliotheca?    cottonianac.    Oxonii  , 

1696,  in-fol. 
Bibliotheca  magna  veterum  patrum  et  autiquorum  scriptorum  ecclesiasti- 

corum.  Parisiis,  i654,  17  vol.  in-fol. 
Bibliotheca  maxima   veterum  patrum,   cura   Philippi  Despont.   Lugduni, 

1677,  27  vol.  in-fol. 
Bibliothèque  de  l'Ecole  des  chartes,  recueil  périodique  paraissant  tous  les 

deux  mois.  Paris,  depuis  i83g  jusqu'à  ce  jour,  in-8°. 
Bibliothèque  universelle  des  romans.  Paris,  1776-1789,  224  parties,  112 

vol.  in-12. 
Notices  de  livres  ou  d'auteurs.  Voyez  Antonio,  Date,  Brunet,  Dav,  Clément, 
De  Visch,  Du   Chesne  (j4.),  Du  Pin  (Ellies),    Du    Verdier,    Fabricius, 
Fontanini,  Foppens,    Gesner,  Labbe,   La    Croix  du   Maine,    Le  Long, 
Leyser,  Liron,  Meusel,  Michaud,  Mon/faucon,  Sander,  Simler,  Tanner, 
Vosshis.  Voyez  aussi  Catalogue,  Recueil,  Scriptores. 
Biographia  Britannica,  or  The  lives  of  the  most  eminent  persons  who  hâve 
flourished  in  Great  Britain  and  Ireland,  from  the  earliest  âges  down  to    tann 
the  présent  times.  London,   1747-1766,  7  vol.   in-fol.  —  Nouv.  édit., 
publiée  par  A.  Kippis,  ibid.,  1 778-1793,  t.  I-V  in-fol. 
Biographie  universelle  ancienne  et  moderne,  par  une  société  de  gens  de       Bi 

lettres.  Paris,  Michaud,  1811-1828,  52  vol.  in-8°. 
The  victorious  prince  Blanchardin,  son  of  the  noble  king  of  Fryse  and  of 
Eglantiue,  queen  of  Tormady,  otherwise  called  l'Orguylleuse  d'amours 
(no  date),  in-fol. 

Tome  XX IL  c 


Belleforest,  Cos- 
mogr.  mu v. 

Berlin  (Mém.  de 

ÏAcad.  de). 


rdi  (S.)  ()- 


Bernier, 

de  Blois. 


pies. 

Berlit  (Pelri), 
Comment.  rer. 
germ. 

Bibl.  sacra. 


Bibliographie. 
Biblioth.  carme- 
litana. 

Biblioth.  colton. 

Biblioth.  magna 
vel.  pair. 

Biblioth.  patrum 

liigdun. 

Biblioth.  de  l'É- 
cole des  cliart. 

Biblioth.    univ. 
des  romans. 

Bibliothèques. 


Biographia  bri- 


Blanchardin. 


xvm  TABLE 

Blonde  of  Ox-   The  romance  of  Blonde  of  Oxford  and  Jehan  of  Dammartin,  by  Philippe  de 

Reimes,  edited  by  Le  Roux  de  Liney.  London,  printed  for  the  Camden 

Society,  in-40.  (iN  a  pas  encore  paru.) 

Blume,  Itev  i(a-    Iter  italicum,  von  D.  Friedrich  Blume,  professorder  Redite  zu  Halle.  Ber- 

M  .,  Bibikih.  libr.        ,in?  Steuiu  und  HalIe)  l824.,830)  3  vol   p  in.8o  _  Bib'.iotheca  libro- 

rum  manuscriptorum  italica.  In  supplementum  Itineris  italici  congessit 

Fridericus  Blume.  Gœttingas,  1 834,  Pet-  in-8°. 
Boccace.Decam.    Opère  volgari  di  Giovanni  Boccacio,  corrette  su  i  testi  a  penna.  Firenze, 

i82j-i834,  17  vol.  in-8°. 
Bodel  (Jean),  La    La  chanson  des  Saxons,  par  Jean  Bodel,  publiée  pour  la  première  fois  par 
chanson  des  Sax.  Francisque  Michel.  Paris,  1839,  2  vol.in-12. 

Boissonade,  A-    Anecdota  grœca  e  codicibus  regiis  descripsit,  annotatione  illustravit  J.-Fr. 

Boissonade.  Parisiis  et  Argentorati,  1 829-1 833,  5  vol.  in-8". 
Rolland. Act.SS.    Acta  sanctorum  omnium  collecta  et  illustrata,  cura  Joannis  Bollandi  et  alio- 

rum.  Antuerpiœ,  Tongarloa-,  Bruxellis,  i643-i845,  54  v°l-  in-fol. 
F,onaveniurre(S.)    Sancti  Bonaventurre,  ex  ordineMinorum,  Opéra  omnia.  Romae,  i588-i59t>, 
°liera-  7  t.,  6  vol.  in-fol.  — Moguntiae,  1608,  1609,  6  vol.  in-fol.  —  Lugduni, 

1668,  7  vol.  in-fol. 
Bongars,  Gesia    Gesta  Dei  per  Francos,  sive  Orientalium  expeditionum  et  regni  Francorum 

hierosolymitani historia (édita  a  JacoboT5ongars).Hanovia?,  161 1,  2tom. 

in-fol. 
Rmiifac.  de  Vi-    Bonifacii  de  Vitalinis  Commentarii  in  Clementinas  constitutiones,  a  Joanne 

de  Manassio  summariis  et  additionibus  illustrati.  Venetiis,  1374,  in-fol. 
Bonstetien,Rom.    Romans  et  Epopées  chevaleresques  de  l'Allemagne  au  moyen  âge,  par  le 
chevaleresques   de         barQn  de  Bonstetten.  Paris,  1847,  in-8". 

Mon  1,1ns.  des    Trésor  des  recherches  et  antiquités  gauloises  et  francoises,  ou  Dictionnaire 
recb.  gaul.  et  îr.  des  mots  anciens  de  notre  langue,  enrichi  de  beaucoup  d'origines,  épi— 

taphes,  et  de  beaucoup  de  mots  de  la  langue  thyoise  ou  theut-franque, 

par  Pierre  Borel.  Paris,  i655,  in-4°,  et  dans  le  Dictionnaire  étymologique 

de  Ménage.  Voy.  Ménage. 
Bouquet  (Dum).    Voyez  Recueil  des  historiens  de  la  France. 

'"',  Da-    OEuvres  complètes  du  seigneur  de  Brantôme,  accompagnées  de  remarques 

historiques  et  critiques,  etc.  Paris,  1822-1824,  8  vol.  in-8°. 
Brimer, Manuel.    Manuel  du  libraire  et  de  l'amateur  de  livres,  par  J.-Ch.  Brunet.   Paris, 

i84a-i844)  5  vol.  in-8". 
Brut  (Rom.de).    Le  roman  de  Brut,  par  Wace,  publié  pour  la  première  fois,  avec  un  com- 
mentaire et  des  notes,  par  M.  Le  Roux  de  Lincy.  Rouen,  i836-i838,  2 

vol.  in-8". 
Buchon, Colleci.    Collection  des  Chroniques  nationales  françaises,  écrites  en  langue  vulgaire, 
des  Chrou.  nation.        du  XIII"  au  XV"  siècle,  par  J.-A.-C.  Buchon.  Paris,  1824.1829,47  vol. 

in-8". 
Bulletin  du  bi-    Bulletin  du  bibliophile,  recueil  périodique  en  plusieurs  séries,  depuis  i83b' 
Wioplnle.  jusqu'à  ce  jour.  Paris,  Techener,  in-8". 

Bulletins  de  l'A-    Bulletins  de  l'Académie  royale  des  sciences  et  belles-lettres  de  Bruxelles. 
'"I-  de  Brux-  Bruxelles,  i835-i852,  20  vol.  in-8". 

Burmann,   An-    Anthologia  veterum  latitiorum  epigrammatumet  poematum,  sive  Catalecta 
10,1  '"'■  poetarum  latinorum  in  VI  libros  digesta,  cura  Pétri  Burmanni  secundi, 

qui  perpétuas  adnotationes  adjecit.  Amstelaîdaini,  1 759,  1 773, 2  vol.  in-4". 
Butler,  Vies  des    Vies  des  pères,  des  martyrs  et  des  autres  principaux  saints,  trad.  de  l'an- 
glais d'Alban  Butler,  par  l'abbé  Godescard,  notiv.éd.  Lille,  i834,  20  vol. 

in-12. 


DES  CITATIONS. 


(  amden, 
ca,  Hibern. 

Angli- 

,  etc. 

Camden 

.     Re- 

mains  of  a 
work. 

greatei 

Calderon 
dias. 

,  Come- 

Canisii 
lect. 

Anli<|. 

Asglica,  Hibernica,  Normannica,  Cambrica,  a  veteribus  scripta,  etc.,  ex 

liihliotbeca  Guilielmi  Camdeni.  Francofurti,  1602,  in- fol. 
Remains  of  a  greater  work  concerning  Britain,  tlie  inhabitants  tbereof, 
their  langage,  names,  surnames,etc,  by  William  Camden.  London,  i63y, 
in-4°- 
J).  Pedro  Calderon  de  la  Barca.  Comedias,  cotejadas  con  las  mejores  edi- 
oiones  basta  ahora  publicadas,  corregidas,  y  dadas  a  luz  por  Juan-Jorge 
Keil.  Leipsique,  1 827-1830,  4  v°l-  gr-  in-8°. 
Antiquae  lectionis  lomi  VI,  sive  Vetera  monumenta  primum  édita  et  illus- 
trata  notis  ab  Henrico  Canisio.  Ingolstadii,   1601,   etc.,  6  vol.  in-4°. 
—  Thésaurus   monumentorum  ecclesiasticorum    et  historicorum,   sive 
Henrici  Canisii  Lectiones  antiquae  ad  saeculorum  ordinem  digestae,  etc., 
éd.  Jacobo  Basnage.  Antuerpia?,  ij35,  4  vol.  in-fol. 
Carmina  Burana,  dans  le  Recueil  intitulé:  Bibliothek  des  literiirischen  Ve- 

reinsin  Stuttgart,  t.  XVI.  Stuttgart,  1847,111-8". 
Catalogi  librorum  manuscriptorum  Angliae  etHiberniœ.  Oxoniœ,  e  theatro 

sheldoniano,  1697,  2  vol.  in-fol. 
Catalogue  de  la  riche  bibliothèque  de  Rosny.  Paris,  1837,  in-8". 
Catalogue   descriptif  et  raisonné  des  manuscrits   de   la    bibliothèque  de 

Douai,  par  H.-R.  Duthillœul.  Douai,  1848,  in-8". 
Voyez  De  Bure  (G.). 

Catalogue  général  des  manuscrits  des  bibliothèques  publiques  des  dépar- 
tements. Paris,  1849,  *•  1  in-4°- 
A  Catalogue  of  the  Harleian  manuscripts  in  the  British  Muséum,  wilb  in- 
dexes of  persons,  places  and  matters.  London,  1808-1812,  4  fol.  in-    "'"''  mss 
fol. 
Catalogus  codicum  manuscriptorum  Bibliothecœ  regiœ  parisiensis  (studio 
AnicetiMellot).  Parisiis,  e  typogr.  reg.,  1739-1744)  4  vol.  in-fol. —  Cata-    ""-■ 
logue  des  livres  imprimés  de  la  Bibliothèque  du  roi  (par  Sallier,  Boudot, 
Capperonnier).  Paris,  imp.  royale,  1739-1750,  6  vol.  in-fol. 
Catalogus  librorum  mauuscriptorum  qui,  indeab  anno  1741,  bibliothecœ       Catalogus    mss 
Lugduno-Batavœ    accesserunt.    Descripsit   Jacobus    Geel ,    bibliothecœ    biblioih.  Lugduuo 
Lugduno-Batavœ  praefectus.  Lugduni-Batavorum,  i85a,  gr.  in-4°. 
Histoire  des   comtes    de    Tolose,  par  Guillaume    Catel.    Tolose,    1623, 

in-fol. 
Mémoires  de  l'histoire  de  Languedoc,  recueillis  de  divers  auteurs,  etc., 

par  Guillaume  de  Catel.  Tolose,  i633,  in-fol. 
Dionysii  Catonis  Disticha,  etc.  Amstelodami,  1729,  2  vol.  in-8°. 
Scriptorum  ecclesiasticorum  historia  litteraria  a  C.  N.  usque  ad  sœcu- 
lum  XIV,  auctore  Guillelmo  Cave.  Genevae,  1705,  2  vol.  in-fol.;  Oxo- 
nii,  e  theatro  sheldoniano,  1740,  174^,  2  vol.  in-fol. 
La  chanson  d'Antioche,  composée  par  le  pèlerin  Richard,  renouvelée  par 
Graindor  de  Douai;  publiée  par  M.    Paulin  Paris.   Paris,  1848,  2  vol. 
in-12. 
Charlemagne,  poème  anglo-normand  du  XIIe  siècle,  publ.  par  Francisque 

Michel  (également  avec  un  titre  anglais).  Londres,  i836,  pet.  in-8°. 
Histoire  des  Albigeois,  touchant  leur  doctrine  et  religion,  etc.,  tirée  de 

C  2 


Calai,  mss.  Angl. 

Catalogue  de  In 

bibliolh.de  Rosny. 

Catal.desmss.de 

Douai. 

Catalog.  du  due 
de  la  Vall. 

Calai,  génér.  des 
mss.  de  Fr. 

Catalog.  of   the 


datai.   Bibliotb. 


Catel,    Hist.    de 
Toulouse. 

Catel ,  Mém.  de 
l'hist.  de  Langued. 


Cave,   Scrintor. 
eeeles. 


Chanson   d'At 
oehe. 


Charlemagne, 

poème. 
Chassanion,Hisl. 

des  AlIjiEeois. 


Chaucer,    Can- 
lerbury  Taies. 


Chevalerie  (La) 
Ogier  deDaneuiar- 
che. 


Chevalier  au  (!\  - 
511  Le),  publ.  par 
fteiffenberg. 


Clirun.   del   rcy 
don  Alonso  el  un- 


Chronicon   Pas- 
chale. 


Cliron.de  Reims. 


(  hruniques. 
Ciiron.  de  Flan 
dre. 

Chroiiin.   de  S. 


Ciacon. ,    Vita 

lOIllif. 


Cic,    Brut.,    de 
Oral.,    l'usculau., 


xx  TABLE 

deux  vieux  exemplaires,  l'un  languedocien  et  l'autre  françois,  par 
Jean  Chassanion,  de  Monistrol  en  Vellai.  Genève,  i5go,  pet.  in-8°. 

The  poetical  works  of  Geoffrey  Chaucer,  with  an  Essay  on  his  language 
and  versification,  and  an  introductory  discourse;  together  with  notes 
and  a  glossary,  by  Thomas  Tyrwhitt.  London,  i843,  gr.  in-8°. 

La  chevalerie  Ogier  de  Danemarche,  par  Raimbert  de  Paris,  poème  du 
XIIe  siècle,  publié  pour  la  première  t'ois  d'après  le  manuscrit  de  Mar- 
moutier  et  le  manuscrit  2729  de  la  Bibliothèque  royale  (par  M.  Bar- 
rois).  Paris,  1842,  2  vol.  in-12,  ou  un  vol.  gr.  in-8". 

Le  Chevalier  au  Cygne  et  Godefroid  de  Bouillon,  poème  historique,  pu- 
blié par  le  baron  de  Reiffenberg,  dans  ses  Monuments  pour  servir  à 
l'histoire  des  provinces  de  Namur,  de  Hainaut  et  de  Luxembourg, 
tom.  IV  et  V.  Bruxelles,  1846',  1848,  2  vol.  in-4°. 

Chronica  del  muy  esclarescido  principe  y  rey  don  Alonso  elonzeno.  Mé- 
dina del  Campo,  i5i4,  in-fol.  goth. 

ll-z^/ctÀiov,  seu  Clironicon  Paschale,a  mundo  conditoad  Heraclii  imperatoris 
an  nu  m  vicesimum,  etc.  Cura  et  studio  Caroli  du  Fresne  D.  du  Cange. 
Parisiis,  1688,  in-fol. 

La  Chronique  de  Rains,  publiée  sur  le  manuscrit  unique  de  la  Bibliothèque 
royale,  par  Louis  Paris,  archiviste  delà  ville  de  Reims.  Paris,  i83y, 
in-8°. 

Voyez  Alberic,  Meyer,  Matth.  Paris,  Trivet,  etc.,  etc. 

Chroniques  de  Flandres,  édit.  de  D.  Sauvage.  Lyon,  1662,  trois  parties  en 
1  vol.  in-fol. 

Les  Grandes  Chroniques  de  France,  selon  qu'elles  sont  conservées  en  l'é- 
glise de  Saint-Denis  en  France,  publiées  par  M.  Paulin  Paris,  membre 
de  l'Institut.  Paris,  i836-i838,  in-fol.,  ou  6  vol.  in-12. 

Vitae  et  res  gestœ  pontificum  romanorum  et  S.  R.  E.  cardinalium,  etc.,  Al- 
phonsi  Ciacouii,  ordinis  Prœdicatorum,  et  aliorum  opéra  descriptœ, 
ah  Augustino  Oldoino  ,  S.  J.,  recognita'.  Bomae,  1677,  4  vo'- 
in-fol. 

OEuvres  complètes  de  Cicéron,  traduites  en  français  avec  le  texte  en  re- 
gard, édition  publiée  par  Jos.-Vict.  Le  Clerc.  Paris,  Lefèvre,  1821-1825, 
3o  vol.  in-8".  —  Seconde  édition.  Paris,  1823-1827,  35  t.,  36  vol.  gr. 


Clément  (Dav.), 
Kibliolh.  cur. 


Cliclithove,  Elu- 
1  lator.  ecclesiast. 


(  lodices  mss.Tau- 


Complainte    de 
Pierre  ^\r  la  Brosse. 


Comte   de   Poi- 
tiers 1  Rom.  du). 


Bibliothèque  curieuse,  ou  Catalogue  raisonné  de  livres  difficiles  à  trouver 
(lettres  A-1I),  par  David  Clément.  Gœttingue  et  Leipzig,  1750-1760,  9 
vol.  in-4°. 

Flucidatorium  ecclesiasticum,  ad  officium  Ecclesix  pertinentia  planius  ex- 
ponens,  et  quatuor  libros  complectens,  auctore  JudocoCliehtoveo,  Neo- 
portuensi,  doctore  theologo.  Parisiis,  i54o,  in-8". 

Voyez  Pasini. 

Voyez  Ba/uze,  Bolland ,  Bongars,  Bouquet,  Buchon,  Camdcn ,  Canisius, 
Duckeri,  Du  Chesne,  Durand,  Eckhart,  Fabricius,  Gale,  Guizot,Labbc , 
Leibnilz,  Mabillon,  Martène,  Matthœus,  Muratori,  Ordonnances,  Pertz, 
Pez,  Pitkou,  Recueil,  Scriptores,  IP  arthon. 

La  Complainte  et  le  Jeu  de  Pierre  de  la  Broce,  chambellan  de  Philippe  le 
Hardi,  qui  fut  pendu  le  3o  juin  1278;  publ.  par  Achille  Jubinal,  d'après 
le  manuscrit  unique  de  la  Bibliothèque  royale.  Paris,  1 835,  in-8". 

Roman  du  comte  de  Poitiers,  publ.  d'après  le  manuscrit  unique  de  l'Ar- 
senal par  Francisque  Michel.  Paris,  i83l,  in-8°. 


DES  CITATIONS. 


\\I 


Voyez  Baluze,  Hardouin,  Labbe,  Maan,  Mausi,   JFilkins. 

Corpus  grammaticorum   latinorum  veterum  collegit,  auxit,  recensuit,  a<- 

potiorem  lectionis  varietatem  acljecit  Fridericus  Lindemannus,  sociorum 

opéra  adjutus.  Lipsia»,  i83i-i84<>,  vol.  I-IV  in-4°. 
Corpus  juris  canonici  notis  illustratum,  Gregorii   XIII  jussu  editum,  etc. 

Lugduni,  1661,  2  vol.  in-4". 
Les  Antiquités,  chroniques  et  singularités  de  Paris,  par  Gilles  Corrozet. 

Paris,  i565,  in-ia. 
Voyez  Bibliotheca  carmelitana. 
Istoria  délia  volgar  poesia,  dij  Giovan.-Mar.  Crescimbeni.  lloma,  1698, 

in-4°.  — Venezia,  1730,  fjii-,  7  vol.  in-4°.  Dans  le  t.  Il,  Vite  de  poeti 

provenzali,  traduites  du  français  de  J.  Nostradamus,  et  augmentées  de 

notes. 
An  Essay  on  the  origin,  progress  and  décline  of  rhyming  latin  verse,  with 

many  spécimens,   by  sir  Alexander  Croke.  Oxford,  1828,  in-8°. 
Chronique  de  Bertrand  du  Guesclin,  par  Cuvelier,  trouvère  du  XI V  siècle, 

puhl.  par  E.  Charrière.  Paris,  1839,  2  vol.  in-4'J. 


Concili  s. 
Corpus  gramniat. 


lai. 


Corpus  jin.  ca- 
non. 

Corrozet,  Vntiq. 

Cosme  de  \  il- 
liers. 

Crescimbeni,  !*• 
toria  délia  volgar 
poesia. 

Croke,  h-sv^i  y  on 
rhyming  Ij!.  verse. 

Cuvelier,  Chron. 

de  du  (.uesclin. 


I» 


Spicilegium,  sive  Collectio  veterum  scriptorum,  cura  Lucie  Dacheri.  Pari- 

siis,  1655-1677,  i3  vol.  in-4°  ;  ou  1723,  3  vol.  in-fol. 
Thésaurus    hymnologicus,   sive    Hymnorum,    canticorum,   sequentiarum 

circa  annum  MD  usitatarum  collectio  amplissima,  éd.  Herm.-Adalbert 

Daniel.  Halis  et  Lipsiœ,  1841-1846,  3  vol.  in-8°. 
La  Diviua  Commedia  di  Dante  Alighieri.  Roma,  1815-1817,  4  vol.  in-4"; 

—  Mise  en  ryme  (rançoise  et  commentée,  par  Balth.  Grangier.  Paris, 

1596",   1397,  3  vol.  in-12. 
L'Ottimo  coramenlo  délia  Divina  Commedia,  testo  inedito  d'un  contem- 

poraneo  di    Dante,   citato  dagli  accademici  délia  Crusca.  Pisa,   1827- 

1829,  3  vol.  in-8". 
Voyez  Bouquet  [Doni]  et  Histoire  littéraire  de  la  France. 
Catalogue  des  livres  rares  de  la  bibliothèque  du  duc  de  la  \allière,  pre- 
mière partie,  par  G.  de  Bure.  Paris,  1783,  3  vol.  iu-8". 
Essais  historiques  sur  les  bardes,  les  jongleurs  et  les  trouvères  normands 

et  anglo-normands,  par  l'abbé  de  la  Rue.  Caen,  i834,  3  vol.  in-8". 
Codices  manuscripti  theologici  bibliotheca?  palatinœ  vindobonensis  latini, 

aliarumque  Occidentis  linguarum.  Vindobonae,  1793,  1794,  5  part.,  2 

vol.  in-folio. 
Voyez  Eustaehc  Desc/iamps. 
Traités  singuliers  et  nouveaux  contre  le  paganisme  du  Roy-boit,  par  l'abbé 

Jean  Deslvons.  Paris,  1670,  in-12. 
Bibliotheca   scriptorum    sacri   ordinis  cisterciensis,  etc.,  opéra   et  studio 

R.  D.  Carolide  Visch,  prions  cœnobii  B.  M.  de  Dunis.  Coloniœ  Agrip- 

pina-,  i656,  in-4°. 
'  vpographical  antiquities,  or  the  History  of  printing  in  England,  Scotland 

and  Ireland...  beguu  by  Jos.  Ames,  augmented  by  Will.  Herbert,  and 

now  greatly  enlarged  bv   the   rev.  Thomas  Frognall    Dibdin.  London, 

1810-1819,  tom.  I-IV. 


Dacheri,  Spici- 

ley. 

Daniel  (  Adal- 
hert  ) ,  Thesaur. 
hymnologicus. 

Danle.  Divina 
Commedia. 


Dante,  avec  l'Ot- 
liino  commento. 


Daunou. 

De  Bure,  Calai. 

de  la  Yall. 

De  la  Rue.  Bar- 
des, etc. 

Denis    [Midi.  . 
Codd.  theolog. 


Deseliamps(Kus- 
tache),  P01  •  1 

Deslvons,  Contre 
le  pagan.  du  Roy- 
boit. 

De  Visch,  Bi- 
hlioth.  cisterc. 

Dibdin  .  Typo- 
graph.  antiquities. 


wn  TABLE 

D.e/,  Altroma-  Altromariisclie  Sprachdenkmale  berichtigtunderklàrt,nebst  einer  Abhand- 
iiischeSprachdenL-  jun„  ixher  den  epischen  Vers,  von  Friederich  Diez.  Bonn,  i846\ 
maie.  •      « 

in-8". 

Diez,  Poésie  des  Die  Poésie  der  Troubadours,  von  Friederich  Diez.  Zwickau,  1827,  in-8". 
troubadours.  _  Trad  fr ^  par  Fert|inanti  je  Roisin.  Lille,  1845,  in-8". 

Dinaux  (Arih.),   Trouvères,  jongleurs  et  ménestrels  du   nord   de  la  France  et  du  midi  de 
irouv.    du    nord        ]a  Belgique,  par  M.    Arthur  Dinaux.  I.  Trouvères  cambrésiens,  —  11. 
Trouvères  de  la  Flandre  et  du  Tournaisis.  —  III.  Trouvères  artésiens. 
Valenciennes  et  Paris,  1837,  i83g,  1843,  3  vol.  in-8". 
Di|ilomah(|iic   Nouveau  Traité  de  diplomatique,  etc.,  par  deux  religieux  bénédictins  de  la 
(Nouveau     iraite        congrégation  de  Saint-Maur  (Toustain  et  Tassin).  Paris,  iy5o-ij65,  G 
vol.  in-4°. 
Disciplina  eleri-   Disciplina  clericalis,  auctore  Petro  Alphonsi,  et  Discipline  de  clergie,  tra- 
duction de  l'ouvrage  de  Pierre  d'Alphonse;   le  Chastoiement  d'un  père 
à  son  fils,  traduction   en  vers  français  du  même  ouvrage.  Paris,   1824, 
2  part.  pet.  in-8".  —  Pétri  Alfonsi  Disciplina  clericalis,  zumersten  Mal 
herausgegeben  mit  Finleitung   und  Anmerkungen  von  Fr.-Wilh.-Val. 
Schmidt.  Berlin,  1827,  in-4". 
U'Ouville  (Cou-   Les  Contes  aux  heures  perdues  du  sieur  d  Ouville,  ou  le  Recueil  de  tous 
les  iln  sieur/.  jes  [,ons  mots,  reparties,  équivoques,  brocards,  simplicitez,  naifvetez, 

gasconnades,  et  autres  contes  facecieux,  non  encores  imprimez.  A  Pa- 
ris, chez  Toussainct  Quinet,  au  Palais,  dans  la  petite  salle,  sous  la  montée 
delà  cour  des  Aydes,  i643,  pet.  in-8".  — Paris,  chez  le  même,  1644? 
2  vol.  in-8".  —  Nouvelle  édition,  augmentée.  Amsterdam,  1732,  2  vol. 
in-12. 
Du  Uoulay,  Hist.  Historia  universitatis  parisiensis,  auctore  Ca?sare  Egassio  Bulaeo.  Parisiis, 
'""*■  •""'"■•  1665-1673,  6  vol.  in-fol. 

Un  Breul,  An-  Le  Théâtre  des  Antiquités  de  Paris,  par  Jacques  du  Breul.  Paris,  161 2  ou 
liq.  de  Paris.  ~,       .      /0  '  r  l 

'  io3p,  in-4  . 

[)n  Cange.r.los-  Caroli   Dufresne  du   Cange  Glossarium  média?  et  infimae  latinitatis,  cum 
indice  auctorum.  Parisiis,   1733-1736,  6  vol.  in-fol.  —  Supplementum, 
auctore  D.  F.  Carpentier.   Parisiis,    1766,  4  V()'.  in-fol.  —  Nouv.  édi- 
tion. Paris,  1 840-1 85o,  7  vol.  in-4°. 
Du Chesne  (A.),  Historiœ  Francorum  Scriptores  conetanei,  ab  ipsius  gentis  origine  ad  rej; . 
Script.  1.1.  franc.        Philippi  IV  dicti  Pulchri  tempora,  opéra  ac  studio  Andréa;,  et  post  pa- 
trem  Francisci  du  Chesne.   Lutetiœ  Paris.,  S.   Cramoisy,    1 636-1 649, 
5  vol.  in-fol. 
Du  Chesne  (A.),    Historiœ  Normannorum  Scriptores  antiqui,  res  ab  illis...  gestas   explican- 
Scnpt.  rei.  mini.         les  ajJ  anno  Qlr>  33g  ac[  ann-  I220.  Ed.  And.   Duchesnius  turonensis. 
Parisiis,  1619,  in-fol. 
Du  Méril  (Éde-  Essai  philosophique  sur  la  formation  delà  langue  française.  Paris,  1 85 1,  in-8". 
Diî  Méril' (Éde-   Origines  latines  du  théâtre  moderne,  publiées  et  annotées  par  M.  Edeles- 
tand  du  Méril.  Paris,  1849,  ln-^°- 
Poésies  populaires  latines  antérieures  au  XIIe  siècle  ,  par  M.  Edelestand 
du  Méril.    Paris,  1 843,  in-8".  —  Poésies  populaires  latines  du  moyen 
âge,  par  le  même.  Paris,  1847,  in-8°. 
History  of  roman  literature  from  its  earliest  period  to  the  Augustan  âge, 
bv  JohnDunlop,  author  of  the  History  of  Fiction,  second  édition.  Lon- 
don,  1824,  2  vol.  in-8.  —  History  of  roman  literature  during  the  Au- 
gustan âge,  by  JohnDunlop,  esq.  London,  1828,  in-8°. 
Voyez,  Marlcne. 


lest.),  Or 

igiaes  du 

il,    mod. 

Du  M( 

■ni  (Éde- 

Ksi..    P( 
latines. 

>és.   pop. 

Dunlu) 

;  llisl.  of 

DES  CITATIONS.  xxiii 

li.  D.   Guillelmi  Duranti,  mimatensis  episcopi,  J.  U.  D.  clarissimi,  Ratio-         Durai 

nale  divinorum  officiorum,  nunc  recens  utilissimis  adnotationibus  illus-    ^onale  d,ï,nor- 
tratum.   Adjectum  fuit  praeterea  aliud  divinorum  officiorum  Rationale, 
ab  Joanne  Beletho,  theologo  parisiensi,  abhinc  1ère  quadringentis  annis 
conscriptum,  ac  nunc  demum  in  luceni  editum,  etc.  Lugduni,  Ant.  Cel- 
lier, ib'72,  in-4°- 

Bibliothèque  françoise  de  La  Croix  du  Maine  et  de  du  Verdier,  sieur  de 
Vauprivas  (avec  des  remarques  de  La  Monnoye  ;  nouvelle  édition  don- 
née par  Rigoley  de  Juvigny).  Paris,  Saillant  et  Nyon,  1772,  177^,  6  vol. 
in -4°. 


])n  Verdier, 
bliolh.  h. 


E. 


Echard  et  Quétif.  Scriptores  ordinis  Praedicatorum  recensiti,  notisque 
historicis  et  criticis  illustrât!,  opus  quo  singulorum  vita,  etc.  Inchoavit 
Jacobus  Quétif,  absolvit  Jacobus  Echard.  Lutetiœ  Parisiorum,  1719- 
1721,  2  vol.  in- fol. 

Echo  du  monde  savant,  juin  i83o,.  Paris,  gr.  in-4°. 

Corpus  historicorum  medii  aevi,  a  tempore  Caroli  Magni  ad  fineni  su'- 
culi  XV,  studio  J.-Georg.  Eccardi.  Lipsiœ,  1723,  2  vol.  in-fol. 

OEuvres  complètes  d'Eginhard  réunies  pour  la  première  fois,  et  traduites  en 
français, par  A.  Teulet.  Paris,   1840,  i843,  2  vol.  in-8". 

Spécimens  of  early  english  metrical  romances,  to  which  is  prefixed  an  his- 
torical  introduction  of  the  rise  and  progress  of  romantic  composition 
in  France  and  England,  by  George  Ellis  ;  a  new  édition,  revised  by  J.-O. 
Halliwell.  London,  1848,  pet.  in-8°. 

Spécimens  of  the  early  english  poets,  etc.,  by  George  Ellis.  London,  i845, 
3  vol.  pet.  in-8°. 

Catalogus  codicum  philologorum  latinorum  bibliothecœ  palatin»  vindo- 
bonensis.  Digessit  Stephanus  Endlicher.  \  indobonae,  i836,  in-8". 

Eraclius,  deutsches  und  franzosisches  Gedicht  des  zwolften  Jahrhunderts 
(jenes  von  Otte,  dièses  von  Gautier  d'Arras),  nach  ihren  je  beiden  einzi- 
gen  Handschriften,  nebst  mittelhoclideutschen ,  griechischen ,  lateini- 
schen  Anhiingen  und  geschichtlicher  Untersuchung,  zum  ersten  Maie 
herausgegeben  von  H. -F.  Massmann.  Quedlinburg  und  Leipzig,  1842, 
in-8°. 

Desiderii  Erasmi  roterodami  Opéra  omnia.  Lugduni-Batavorum,  1703- 
1706,  10  tom.  en  1 1  vol.  in-fol. 

Études  archéologiques,  historiques  et  statistiques  sur  Arles,  contenant  la 
description  des  monuments  antiques  et  modernes,  ainsi  que  des  notes 
sur  le  territoire,  par  J.-Julien  Estrangin.  Aix,   i838,  in-8°. 

Poésies  morales  et  historiques  d'Eustache  Deschamps,  écuyer,  huissier 
d'armes  des  rois  Charles  V  et  Charles  VI,  publ.  par  G. -A.  Crapelet.  Pa- 
ris, i832,  in-8°. 

Roman  d'Eustache  le  Moine,  pirate  fameux  du  XIIIe  siècle,  publié  pour 

la  première  fois  par  Francisque  Michel.  Paris,  i834,  in-8°. 
Kutropii  Breviarium  historiae  romans,  cum  metaphrasi  graeca  P;eanii,  etc. 
Lugduni-Batavorum,  i^g3,  in-8°. 

Exempta  poeseos  latinœ  medii  œvi,  éd.  a  Mauricio  Hauptio  Lusato.  Vindo- 
bome,  i834,  in-8". 


Echard  et  Qué- 
lif,  jScriptor.  ord. 
Prsedicat. 


Ëclio  dn  monde 
sa\ . 

Eckart ,  Corp. 
Inst.  med.  aevi. 

Éginhaid,  Vitd 
Karoli. 

Ellis,  Spécimen-; 
of  metr.  rom. 


Ellis,  Specim.  of 
ihe     early     eogl. 

poels. 

Endlicher,  Calai, 
codd.  lat.  biblioth. 
vindobou. 

Eraelius. 


Erasmi   Opéra. 


Estrangin,  Etu- 
des sur  Arles. 


Eustacbe     Des- 
champs. Poésies. 


Euslai  lie  le  Moi- 
ne [Rom.  d'). 

Eutrope,  Hist. 


Esi  mpla    poes 
lat.  ineJn  œvi. 


TABLE 


Fabliaux.  Fabliaux.  Voyez  Barbazan,  Le  Grand  (TAussy,  Méon,  Jubinal. 

Fabricius,    l'.i-   Jo.-Alb.  Fabricii  Bibliotlieca  latina  mediae  et  infimse  aetatis,  cura  supple- 
el  "  mento  Cbristiani  Scbœttgenii,  et  notisJ.-Doniinici  Mansi.  Patavii,  1754, 

6  vol.  in-4°. 
Fabric,  Cod.  a-   Codex  apocryphus   Novi  Testamenti,  collectus,  castigatus  et  illustratus  a 
pocryph.N.T.  Jo.-Alb.  Fabricio.  Hamburgi,  1719-1743,  3  part.,  2  vol.  in-8°. 

Fauchet,  Orig.    Les  OEuvres  de  feu  M.  Claude  Faucbet,  premier  président  de  la  cour  de* 

''     la   'an2"e   '■        nionnoyes  (Antiquitez  gauloises  et  françoises.  —  Origines  des  dignité/. 

et  magistrats  de  France.  —  Recueil  de  l'origine  de  la  langue  et  poésie 

iVançoise,  ryme  et  romans,  etc.).  Paris,  1610,  in-4". 

Fauriel,  Hist.  de   Histoire  de  la  poésie  provençale,  cours  fait  à  la  Faculté  des  lettres  de  Paris 

1,  poésie  prov.  par  A]     p'aurie].  parjSi   ^46,  3  vol.  in-8°. 

Félibien  et  Lo-   Histoire  de  la  ville  de  Paris,  avec  les  preuves,  par  dom  Micbel  Félibien  et 
luneau.Hist.dePa-        dom  Lomneau.  Paris,  ijaS,  5  vol.  in-fol. 

Ferabras  (Roui.    Der  Roman  von  Ferabras  provenzaliscb,  berausgegeben  von   Immanuel 
von).  Dekker.  Berlin,  1829,  in-4°. 

Festus.  Voyez  Corpus  grammaticorum  latinorum. 

Fierabraccia  ed   Fierabraccia  ed  Ulivieri  (sans  indication  de  lieu  ni  d'année),  in-4°. 
'  l"erl,'br    (P       ^e  ronlan  c'e  Fier  ^  bras  le  géant.  Genève,  1478,  in-fol.  goth. 
man  de).  Historia  del  emperador  Carlo  Magno  y  de  los  doce  pares  de  Francia,  y  de 

Fierabras,  en  es.        la  batalla  que  hubo  Oliveros  con  Fierabras,  rey  de  Alexandria.  Sevilla, 
l'aSno1-  r 5a8,  in-fol. 

Flac.   Ulyricus,   Varia  doctorum  piorunupie  virorum,  de  Corrupto  Ecclesiœ  statu,  poema- 
,',1,/"""''  "  ta,  etc.,  cura  prœfatione  Matbiœ  Flacii  Illyrici.  Basileœ,  1 55^7,  pet.  in-8". 

Fleury.Hist.ee-    Histoire  ecclésiastique,  par  Claude  Fleury.  Paris,  1691-1737,  36'  vol.  in-4"  j 
c-Iésiast.  ou  1758-1761,  4ovol. in-12,  y  compris  la  continuation,  par  le  P.  Barre, 

de  l'Oratoire,  et  les  4  vol.  de  tables. 
Flodoard.  Historiœ  remensis  ecclesire  libri  XIII,  auctore  Flodoardo  ,  presbytero  etca- 

nonico  ejusdem  ecclesiœ;  studio  et  eu  m  scholiis  Georg.  Colvenerii. 
Duaci,  1617,  in-8u.  —  Ou  dans  l'ouvrage  de  Guillaume  Marlot.  Voyez 
Marlot. 
Flore  und  Blan-  Flore  um|  Blanceflor,  altfranzôsiscben  Roman,  nacb  der  Ublandiscbeii 
Abscbrift  der  Pariser  Handschrift  N°  6987  berausgegeben  von  Imma- 
nuel Bekker.  Berlin,  i8445  in-12. 
,''','"  "T|J  R'an"  Flore  und  Blanscheflur,  eine  Erzablung  von  Konrad  Fleck,   berausgege- 

ben  von  Emil  Sommer.  Quedlinburg  und  Leipzig,  1846',  in-8°. 
1  l  ez"  EsI""'a   Espana  sagrada,  teatro  geografico-bistorico  de  la  lglesia  de  Espana,  por 
Henrique  Florez,  Bisco,  Merino,  Jos.  de  la  Canal,   etc.  Madrid,  17.Î4- 
i85o,  47  v°b  P-  in-4°- 
Flors  del  gaj  m-   Las  Flors  del  gay  saber,  estier  dichas   Las  Leys  d'amors,  texte  et  trad. 
publ.  par  Gatien-Arnoult.  Toulouse,  1841   et  suiv.,  3  vol.  gr.  in-8°.  — 
Las  Joyas  del  gay  saber,  trad.  par  le  dr.  Noulet.  Toulouse,    1848,  gr. 
in-8°. 
Fontanini,    Bi-   Biblioteca  délia  eloquenza   italiana,  da  Giusto   Fontanini ,  colle  annota- 
zioni  di  ApostoloZeno.  Venezia,  1733,  2  vol.  in-4".  —  Parma,  Mussi, 
i8o3,  1804,  2  vol.  in-4". 


DES  CITATIONS.  xxv 

Jos.-F.  Foppens  Bibliotheca  belgica,  sive  virorum  in  Belgio  scriptis  illus- 

trinni  Gatalogus.  Bruxellis,  1739,2  vol.  in-4°. 
Fredegarii  scholastici  Chronicon,  quod  ille,  jubente  Childebrando  comité, 

i>if>ii»i  régis  patruo,  scripsit.  A  la  suite  de  Grégoire  de   Tours,  et   dans 

!e  tome  II  du  Recueil  des  historiens  des  Gaules  et  de  la  France.  Voyez 

ces  articles. 
Les  Cbroniquesde  sire  Jean  Froissart,  ëd.  de  J.-A.-C.  Buclion.  Paris,  i835, 

3  vol.  gr.  in-8°. 


Foppens  ,     Ri 

blioth.  bêle. 


Frédégaire. 


Froissait,  (ilnuii 


<. 


Galfredi  monumetensis  Historia  Britonum.  Nunc  primum  in  Anglia,  no- 
vein  codd.  nisstis  collatis,  edidit  J.-A.  Giles,  L.  L.  D.,  etc.  Londini,  i844> 
in-8°. 

Gallia  Christian  a,  in  qua  regni  Francia;  ditionumque  vicinarum  diœceses 
et  in  iis  prœsules  describuntur,  cura  et  labore  Claudii  Boberti,  lingo- 
nensis  presbyteri,  etc.  Lutetia;  Parisiorum,  1626,  in-fol. 

Gallia  christiana  (vêtus),  opéra  fratrum  gemellorum  Sca:volae  et  Francisci 
Sammartbanorum.  Parisiis,  i656,  4  vol.  in-f'ol. 

Gallia  christiana  (nova),  opéra  Dionysii  Sammartliani  et  aliorum  Benedic- 
tinorum.  Parisiis,   1715-1783,  i3  vol.  in-fol. 

Li  romans  de  Garin  le  Loherain,  publié  pour  la  première  fois  par  P.  Pa- 
ris. Paris,  i833,  i835,  2  vol.  in-8". 

La  Mort  de  Garin  le  Loherain,  poème  du  XIIe  siècle,  publié  pour  la  pre- 
mière fois  d'après  douze  manuscrits,  par  Edelestand  du  Méril.  Paris, 
1846,  in-12. 

Voyez  Galfredi  monumetensis  Historia  Britonum. 

Paris  sous  Philippe  le  Bel,  d'après  des  documents  originaux,  et  notam- 
ment d'après  un  manuscrit  contenant  le  rôle  de  la  taille  imposée  sur  les 
habitants  de  Paris,  en  1292;  publ.  par  H.  Géraud.  Paris,  1837,  m-4°. 

De  Cantu  et  musica  sacra,  a  prima  Ecclesiajœtate  usque  ad  prœsens  tem- 
pus,  auctore  Martino  Gerberto.  Typis  San-Blasianis,  1 774»  2  vo'-  i"-4'J- 

Description  historique  et  statistique  de  la  ville  de  Beims,  par  J.-B.-F.  Ge- 
ruzez.  Reims,  1817,  2  vol.  in-8°. 

Bibliotheca  universalis,  sive  Catalogus  omnium  scriptorum  locupletissi- 
mus,  etc.,  auct.  Conrado  Gesnero.  Tiguri,  i545,  in-fol. 

Conradi  Gesneri  Partitiones  theologicas,  Pandectarum  universalium  liber 
ultimus.  Tiguri,  i549,  in-fol. 

Voyez  Rec.  des  Historiens  des  Gaules  et  de  la  France. 

Gesta  Bomanorum,  cum  applicationibus  moralisatis  ac  mysticis.  Parisiis, 
i5i8,  pet.  in-8". 

Roman  de  la  Violette  ou  de  Gérard  de  Nevers,  en  vers  du  XIIIe  siècle, 
publ.  par  Francisque  Michel.  Paris,  i834,  gr.  in-8". 

Gilleberti  Car  mina,  excodice  s;cc.XII  bibliotbecœregiaîBurgundicie,  nunc 
primum  edidit  Ludovicus  Tross.  Hammone,  1849,  in-8". 

Le  roman  de  Girard  de  Viane,  par  Bertrand  de  Bar-sur-Aube,  publ.  par 
P.  Tarbé.  Reims,  i85o,  in-8". 

Lehrbuch  einer  allgemeinen  Literiirgeschichte  aller  bekannten  Volker  der 
Welt,  von  dr.  Johann-Georg-Tbeodor  Grasse.  Dresden  und  Leipzig, 
i837-i843,  3  part.,  t.  I-VIllin-8". 

Tome  XX  IL  d 


Galfred.   monu 
mcl.  Hisl.  Bril. 


Gai.  christ.  Cl. 

Roberti. 


Gall.  christ,  vet. 


Gall.  christ,  nov. 

Garin  le  T.nhe- 
rain. 

Garin  le  Lohe- 
rain (La  Mort  de) 

1  .i  offroideMon- 
moulli,  Hist.  reg. 
Brit. 

(  'éraud  ,  Paris 
sous  Philippe  le 
Bel. 

Gerbert  (Mart.), 
de  Mus.  sacra. 

Geruzez,  T)es- 
cript.  de  Reims. 

Gesner  (Conr.), 
Biblioth. 

Gesner,  Parti- 
tion, theolog. 

Gesta  Dagoberli. 
Gesta  Romanor. 

Giberl  de  Mon- 
treuil,  Roui,  de  la 
Violette. 

Gilleberti  Car- 
mina. 

Girard  de  Viane 
(Roman  de). 

Grasse.  Lelu- 
buch  einer allg,  1.1- 
teràrgeschidiie. 


xxvi  TABLE 

Gregor.    Magni    Sancti  Gregorii  Magni  Opéra  omnia.  Parisiis,  1703,  4  vol.  in-fol. 
0|Grc"orii    tuio-   **'  Georgii  Florentii  Gregorii,  turonensis  episcopi,  Opéra  omnia,  nec  non 
iiensis  Opp.  Freclegarii  epitome  et  cbronicon,  etc.,stu<lio  Tbeoderici  Buinart.  Pari- 

siis, 1699,  in-fol. 

Grimm    (Jac.),   Voyez  Reinhart  Fuchs. 

Remuait  Fuchs.         T7-'         ....  _  ..  •        i       a  .11         ...„ 

Guarini    \eron.    racuncussinu  poète  (jiiarini  veronensis  de  Amore  Aide  virginis  Carmen 
Uda.  elegiacum,  etc.  Lipsiee,  sine  anno,  in-4°.  —  lbid.,   1 5 1 1 ,  in-- î".  —  Ba- 

sile.-», 1317,  in-4"- 
Guerin  de  Mont-    Histoire  du  preux  et  vaillant  chevalier  Guerin  de  Montglave,  lequel  fist  en 
>lave-  son  temps  plusieurs  combats  et  faits  d'armes,  etc.  Paris,  Alain  Lotrian. 

sans  date,  in-4°;  et  autres  éditions,  ici,  p.  447- 
Guibert.    no\i-    Venerabilis  Guiberti,  abbatis  B.  Mariae  de  Novigento,  Opéra  omnia,  stu- 
gent.,  de  vita  sua.        6lQ  et  labore  D    Lucœ  Dacheri.  Parisiis,  i65i,  in-fol. 

Guillaume  il,  A-   Guilelmi  II,  Hollandia?  comitis  et  Bomanorum  régis,  Agalma  religiosorum. 
galma  religiosor.  sjve  nieditationes  circa  mysteria  passionis  dominicœ.    Coloniae,   1610, 

in-12  ;  1849,  in-36. 
Guillaume    Co-    Les  OEuvres  de  Guillaume  Coquillart, éd.  de  ProsperTarbé.  Beims,  i84", 
'!'"11'"'-  2  vol.  in-8". 

Guillaume    de    Le  roman  de  la  Bose,  nouvelle  édition,  revue  et  corrigée  sur  les  meilleurs 
Meune  L'ro    de        et  les  plus  anciens  manuscrits,  par  Méon.  Paris,  1814,  4  vo'-  in-8°. 

Guili.deNaugis,    Guillelmi  deNangiaco  Chronicon  ab  O.  C.  adannum  Cbristi  i3oo,  et  ultra 
Chron.  ab  aliis  scriptoribus  productum,  in  tomo  XX  Scriptorum  de  rebusgalli- 

cis,  cum  ejusdeiu  Guillelmi  libris  de  vitis  sancti  Ludovici  et  Philippi  Au- 
dacis,  latine  et  gallice;  accedente  Chronica  abbreviata,  etiam  vernaculc 
scripta.  —  Nouvelle  édition  de  la  Chronique,  publiée  pour  la  Société  de 
l'histoire  de  Fiance,  par  H.  Géraud.  Paris,  i843,  2  vol.  in-8°. 
Guillelmus  Du-    Voyez  Duranli. 

Collection  des  Mémoires  relatifs  à  l'histoire  de  France,  depuis  la  fondation 
de  la   monarchie  jusqu'au  XIIP  siècle,  avec  une  introduction,  des  sup- 
pléments,  des  notices   et  des  notes  (trad.   fr.),  publiée   par  M.  Guizot. 
Paris,   i82o-i835,  3o  vol.  in-8°. 
f.ulieimi  Eiitu-   Gulielmi  Britonis  aremorici  Philippidos  libri  duodecim.  Càspar  Barthius 
nls  Fll,llPP  recensuit,  etc.  Cygneai,  16^7,  in-4". 

II. 

n.enel,  r-ataloi;.   Catalogi  librorum  manuscriptoium,  qui  in  bibliothecis  Galliœ ,  Helvetise, 
Belgii,  etc.,  asservantur,  nunc  primum  editi  a  Gustavo  Ha?nel.  Lipsia.-, 
i83o,  in-4". 
Haia,    Reperi.    Bepertorium  bibliographicum  ordine   alphabetico,   opéra  Ludovici  Hain. 
WWiograph-  Stuttgartiœ,  1826-1838,  2  tom.,  4  vol.  in-8". 

Halliwell,  Rara   Bara  mathematica;  or  a  Collection  of  treatises  on  the  mathematics  and 
subjects  connected  with  them,  from  ancient  inedited  manuscripts,  éd. 
by  James  Orchard  Halliwell.  London,  i83y,  in-8". 
Haupt ,     z.eii-    Zeitschrift   fur  deutsches   Alterthum,   herausgegeben  von   Moriz  Haupt. 
schrift   fur    deut-         Leipzig,  1841-1848,  6  vol.  in-8°. 

sches    Mierilnini.       t->      »        1        ••   •        •  i-  •  c  ■     ■      ■        1  •  1 

M. -mère, cl,- Acad    fe  Academia  parisiens),  quahs  primo  tint  111  insula  et  episcoporum  scho- 

paris.  lis,  liber,  auctore  Cl.  Hemeroeo.  Lutetiœ,  1637,  in-4"- 

Hilai-ii  Versus  et    Hilarii  Versus  et  ludi  (publ.  par  J.-J.  Champollion-Figeac).  Lutetiœ  Pari- 
l,,di-  siorum,   i838,  in-8". 


Collect. 


DES  CITATIONS.  xxvn 

Venerabilis   Hildeberti,   primo  cenomanensis  episcopi,   deinde  turonensis 
archiepiscopi,    Opéra   tain   édita   quant  inedila,  etc.,  labore  et   studio 
D.  Antonii  Beaugendre.  Parisiis,  1708,  in-fol. 
Magni   Hippocratis  Opéra  omnia.  Editionem  curavit  D.  Carolus-Gottlob 
Kùhn.  Lipsiœ,  1825-1827,  3  vol.  in-8".  — OEuvres  complètes  d'Hippo- 
crate,    traduction   nouvelle,  avec  le   texte   grec  en  regard,  collationné 
sur  les  manuscrits  et  toutes  les  éditions;  accompagnées  d'une  introduc- 
tion, de  commentaires  médicaux,  de  variantes  et  de  notes  philosophi- 
ques, par  Emile  Littré.  Paris,  i83y-i85i,  tom.  I-VII  in-8°. 
Histoire  de  la  Croisade  contre  les  hérétiques  albigeois,  écrite  en  vers  pro- 
vençaux par  un  poète  contemporain,   traduite  et  publiée  par  Fauriel. 
Paris,  1837,  in-4". 
Histoire  de  Normandie,  contenant  les  faits  et  gestes  des  ducs  et  princes 

dudit  pays,  etc.  Rouen,  i558,  pet.  in-8". 
Histoire  littéraire  de  la  France,  commencée  par  des  Bénédictins  de  la  con- 
grégation de  Saint-Maur  (dont  Rivet,  dom  Clémencet,  dom  Clément,  etc.), 
continuée  par  des  membres  de  l'Institut  (MM.  Brial ,  Ginguené,  Pasto- 
ret,  Daunou,  Amaury  Duval,  Petit-Radel,  Émeric-David,  Félix  Lajard, 
P.  Paris,  Fauriel,  Littré,  Victor  Le  Clerc).  Paris,  1733-1852,  in-4".  C'est 
l'ouvrage  dont  nous  publions  le  XXII1  tome. 
Altdeutsche  Gedichte  in  die  heutige  Sprache  ùbertragen  von  Fel. -Franz 

von  Hofstatter.  Wien,  181 1,  2  vol.  in-8°. 
Supplementum  Patrum...  e  ms.  codicibus  eruit,  notis  et   dissertationibus 
illustravit  Jac.  Hommey,  Augustinianus  communitatis  bituricensis.  Pari- 
siis, 1684,  in-8°. 
Quintus  Horatius  Flaccus,  cum  variis  lectionibus,  argumentis,  notis  vete- 

ribus  ac  novis,  éd.  N.-É.  Lemaire.  Parisiis,  1829-1831,  3  vol.  in-8". 
Horn  et  Rimenhild.  Recueil  de  ce  qui  reste  des  poèmes  relatifs  à  leurs 
aventures,  composés  en  français,  en  anglais  et  en  écossais,  dans  les 
XIIIe,  XIVe,  XVe  et  XVIe  siècles,  publié  d'après  les  manuscrits  de 
Londres,  de  Cambridge,  d'Oxford  et  d'Édinbourg,  par  Francisque  Mi- 
chel. Paris,  i845,  in-4". 
Hortulus  anime,  Argentine,  per  Wilhelmum  Schaffner  de  Roperswiler, 
t498,  in-8°. 


Hildeberti  Opp 


Hippocrate,  Œu- 
res  compl. 


Hisl.  de  la  Croi- 
sade contre  les  hé- 
rét.  albigeois. 

Hisl.  de  Nor- 
mandie, contenant, 
etc. 

Hist.  lill.  de  la 
Fr. 


Hofstatter,  Alt- 
deutsche Gedich- 
te. 

Hommey,  Sup- 
plem.  Patr. 

Horace  ,    Epist. 


Horn  et  Rimen- 
hild (Kom.  de). 


I. 

Lai  d'Ignaurès,  en  vers  du  XIIe  siècle,  par  Renaut,  suivi  des  lais  de  Me-       ignaurès(Laid'). 

lion  et  du  Trot,  en  vers  du  XIIIe  siècle,  publ.  par  L.-J.-N.  Monmerqué 

et  Francisque  Michel.  Paris,  i832,  in-8". 
Index  librorum  prohibitorum,  sanctissimi  domini  nostri  Pii  septimi,  pon-        index     hhror. 

tificis  maximi,  jussu  editus.   Romœ,   1819,  in-8".  —  Catalogue  des  ou-    prohibftor. 

vrages  misa  l'Index.  Paris,  1823,  in-8". 
Voyez  Reinhart  Fuchs.  IseBgrimus. 


Jacques  de  Guyse.  Histoire  du  Hainaut,  traduite  en  français  avec  le  texte  Jacques  de  Guy- 
latin  en  regard,  et  accompagnée  de  notes  (par  M.  le  marquis  de  Fortia  *ea'ulHlsl'  du  Hi"~ 
d'Urban).  Paris,  1826-1838,  21  vol.  in-8°. 

d  2 


TABLE 


Jaeques  de  Vo- 
ragine,  Aur.  legend. 


J.  Beieth,  Divin, 
offic.  explicat. 

Jean  de  Carlan- 
de,  Cornu  lus. 

Jean  de  Cariati- 
de, de  Myslcr.  Ee- 
eles. 

Jean  de  Cariati- 
de, Dirtionarius. 

Jean  de  Cariati- 
de, Synonyma  et 
.Equivoca. 

Jehan  de  Meting, 
Testament. 

Jérémie  de  Pa- 
doue,  Epitom.  Sa- 
jiientice. 

Joannis  Janiieti- 
sis  Cathol. 


Joiiiville,  Vie  de 
S.  Louis. 


Jongleurs      et 
Trouvères. 


Jourdain*     de 
Blaivies. 

Journ.  des  Sav. 

Jubinal,   Nonv. 
Fabliaux. 


Justin  ,    Histo,-. 
ex  Trojo  Pompeio. 


Juvenalis  Satire 


Longobardica  historia,  quae  a  plerisque  Aurea  legeiula  sanctorum  appella- 

tur,  sive  Passionale  sanctorum  ;  per  reverendum  dominum  Jacobum,  ja- 

nuensem  episcopura  ,   ordinis  fratrum  Praedicatorum.  In  oppido   hage- 

nawensi,  i5io,  in— fol. ,  goth. 
Divinorum  officiorum  brevis  explicatio  D.  Joannis  Beieth,  cum  Guillelmi 

Dtiranti  Ration ali  divinorum  officiorum.  Lugduni,  1672,  in-4°. 
Comutus  magistri  Joannis  de  Garlandia.  Sans  nom  de  lieu  (Zwoll),  1 48 1 , 

in-4°;  Haguenau,  1489,  pet.  in-4". 
Voy.  Otto,  Commcntar.  crû.  in  codd.  biblioth  acad.  gissens. 
Voy.  Gérand,  Paris  sous  Philippe  le  Bel. 
Synonoma  et  Equivoca  magistri  Joannis  de  Garlandia.  Colonise,  i5oo,  pet. 

in-4°. 
Le  Testament  de  maistre  Jehan  de  Meung,  dans   l'éd.    du  Roman  de  la 

Rose  par  Menu.  Paris,  1814,  4  v0'-  in-8°. 
Epitoma  Sapientiœ.  Incipit  Compendium  moralium  notabilium,  composi- 

ttim  per  Hieremiam  judicem  de  Montagnone,  civem  paduanum.  Vene- 

tiis,  i5o5,  in~4°. 
Stimma,  que  Catholicon  appellatur,  fratris  Johannis  Jamiensis,  sacri  ordi- 
nis fratrum  Predicatorum,  nuper  Parrhisiis  diligent]  castigatione  emen- 

data  per  prestantem  virum  magistrum  Egidium,  in  utroque  jure  licen- 

tiatum,  etc.  Lugduni,  1620,  in-fol. 
Histoire  de  saint  Louis,  par  Joinville  ;  édit.  de   Du  Gange.  Paris,   1668, 

in-fol.  ;   de  Capperonnier.  Paris,  1761,  in-fol.,  et  dans  le  tome  XX  du 

Recueil  des  historiens  de  la  France. 
Jongleurs   et  Trouvères,   ou  Choix  de  saluts,  épîtres,    rêveries  et   autres 

pièces  légères  des  XIIIe  et  XIVe  siècles,  publié  par  Achille  Jubinal.  Pa- 
ris, i835,  in-8". 
Voy.  Amis  et  Amiles. 
Journal   des  Savants.  Paris,  1665-170,2,  m  vol.  in-4°.  —  Depuis    1816, 

un  vol.  in-4"  Par  an- 
Nouveau  recueil   de  Contes,  dits,  fabliaux,  et  autres  pièces  inédites    des 

XIII',   XIVe  et    XVe  siècles,   mis  au  jour  pour  la  première   fois    par 

Achille  Jubinal.  Paris,  1839-1842,  2  vol.  in-8°. 
Justini  Historiarum  Philippicarum  ex  Trogo  Pompeio  libri  XLIV.  Textum 

Wetzelianum,  tabulas  chronologicas,  etc.,  novis  additamentis  illustravit 

N.-Ë.  Lemaire.  Parisiis,  1823,  in-8u. 
Juvenalis  sexdecim  Satiroe,  etc.  Parisiis,  colligebat  Lemaire,  1823,  182J, 

2  vol.  in-8°. 


R. 

Kciier.Romvart.  Ro.MVART.  Beitriige  zur  Kunde  mittelalterlicher  Dichtung  aus  italiàni- 
schen  Bibliotheken,  von  Adelbert  Keller.  Mannheim,  i844>  in-8". 

K.raier, deLitur-  p.  Augustini  Krazer,  ord.  Prœd.,  de  Apostolicis  nec  non  antiquis  Ecclesi;e 
occidentalis  Liturgiis,  etc.  Augustœ  Vindelicorum,  1786,  in-8°. 

L. 


Labbe,  Coneil.     Sacrosancta  Concilia,    édita  studio  Philippi  Labbe  et  Gabrielis  Cossart. 
Parisiis,  1672,  17  t.,  18  vol.  in-fol. 


DES  CITATIONS.  xoux 

Philippi  Labbei  bituriei,  societatis  Jesu  presbyteri,  Nova  Bibliotheca  mss. 

librorum,  sive  Spécimen antiquarum  lectionum,  etc.  Parisiis,  i653,in-4". 
Nova    Bibliotheca   manuscriptorum   librorum,   opéra   ac   stiulio    Philippi 

Lahbe  bituriei,  etc.  Parisiis,  1667,  2  vol.  in-fol. 
Dissertations  sur  quelques  points  curieux  de  l'histoire  de  France  et  de 

l'histoire  littéraire,    par  P.-L.  Jacob,  bibliophile  (P.-L.  Lacroix).  Paris, 

i838-i84o,  10  pièces  in-8". 
Hibliotheque  françoise  de  La  Croix  du  Maine.  Voyez  Du  f  erdier. 
Œuvres  complètes  de  La  Fontaine,  nouvelle  édition,  revue,  mise  en  ordre 

et  accompagnée  de  notes,  par  C.-A.  Walckenaer.  Paris,  1826,   1827,  6 

vol.  in-8°. 
Traité  de  la  police,   par  Nie.   de  la   Mare  et    Le  Clerc  du   Brillet.  Paris, 

1722-1738,  4  vo'.  in-fol. 
Deliciœ   eruditorum,   seu   Veterum   avexSo'wv    opusculorum    collectanea  ; 

Jo.  Lamius  collegit,  illustravit,  edidit.  Florentine,  1736-1769,  18  vol. 

in-180. 
Noei  borguignon  de  Gui   Barôzai  (par  La  Monnoye).  Dijon,   1720,  in-12. 

—  Voy.  Bail/et,  Du  l'entier,  Ménage. 

Joannis  Launoii...  de  Varia  Aristotelis  in  academia  parisiens]  fortuna  liber. 
Lutetiœ  Parisiorum,  1662,  in-8°. 

Traité  historique  et  pratique  sur  le  chant  ecclésiastique,  par  l'abbé  Le- 
beuf. Paris,  i74i,in-8°. 

Dissertations  sur  l'histoire  ecclésiastique  et  civile  du  diocèse  de  Paris,  sui- 
vies de  plusieurs  éclaircissements  sur  l'histoire  de  France;  par  l'abbé 
Lebeuf.  Paris,  1739,  3  vol.  in-12. 

Histoire  de  la  ville  et  de  tout  le  diocèse  de  Paris,  par  l'abbé  Lebeuf.  Paris, 
1754-175 8,  i5  vol.  in-12. 

Voyez  OEuvres  complètes  de  Cicéron,  Histoire  littéraire  de  la  France. 

Catalogue  descriptif  des  manuscrits  de  la  bibliothèque  de  Lille,  par  M.  Le 
Glay.  Lille  et  Paris,  1848,  in-8°. 

Fabliaux  ou  contes  du  XIIe  et  du  XIIIe  siècle,  traduits  ou  extraits  d'après 
divers  manuscrits  du  temps,  etc.  Paris, Onfroy,  1770,-1781,  4vol.  in-8". 

—  Nouv.  édit.  Paris,  Benouard,  1829,  5  vol.  in-8". 

Histoire  de  la  vie  privée  des  Français,  depuis  l'origine  de  la  nation  jus- 
qu'à nos  jours,  par  Le  Grand  d'Aussy.  Nouvelle  édition,  avec  des  notes, 
corrections  et  additions,  par  J.-B.-B.  de  Boquefort.  Paris,  i8i5,  3  vol. 
in-8°. 

Godofridi  Guillelmi  Leibnitii  Accessiones  historiés,  etc.  Lipsiae  et  Hanno- 
verae,  1698,  2  vol.  in-4°. 

Commentarii  de  Scriptoribus  britannicis,  auctore  Joanne  Lelando  londi- 
nate,  éd.  Ant.  Hall.  Oxonii,  e  theatro  sheldoniano,   1709,  2  vol.  in-8n. 

Bibliothèque  historique  de  la  France,  par  Jacques  Le  Long,  édit.  augmen- 
tée par  Fevret  de  Fontette.  Paris,  1768-1778,  5  vol.  in-fol. 

Polycarpi  Leyseri  Historia  poetarum  et  poematum  medii  œvi  decem,  post 
annumanato  Christo  CCCC,  sœculorum.  Halœ  Magdeb..  1721,  al.  1741? 
in-8°. 

Exercitatio  historica  de  Clero  Germanise  pro  uxoribus  suis  pugnante, 
quam...   proposuit  Georgius  Lilien  berlinènsis.  Baruthi,  1670,  in-4°. 

Bibliothèque  chartraine,  ou  Traité  des  auteurs  et  hommes  illustres  du  dio- 
cèse de  Chartres,  par  dom  Jean  Liron.  Paris,  1718,  in-4°- 

Singularités  historiques  et  littéraires,  contenant  plusieurs  recherches,  dé- 


Labbe,  Xova  Bi 
blioth.  mss.  Itbro- 


Labbe,  \ma  Bi- 
bliolh.  mss.  libr. 

Lacroix  (P.  L.  . 
Sur  les  manuscrits 
ni  it.  .1  l'hist.deFr. 

La  Croix  du  Mai 
ne,  Bibliolb.  fr. 

La  Fontaine, 
Œuvr. 


La  Mare,   rraiié 
du  la  police. 


Lami,  Délie,  eru- 
dilor. 


La  Monnoyi  , 
Noels  bourgui- 
gnons. 

Launoy,  de  Varia 
Aristotelis  fortuna. 

Lebeuf .  Chant 
ecelésiast. 


Lebeuf,  Hist.  du 
ilior.  de  Paris. 

Le  Clerc  (Yict.). 

Le  Glay,  Catai. 
des  mss.  de  Lille. 

Le  Grand  d'Aus- 
sy, Fabliaux. 

Le  Grand  d'Aus- 
sy, Vie  privée  des 
Fr. 


Lejbnitz,  Access, 
liistor. 

Leland,deScri|i- 
tor.  britannic. 

Le  Long  et  Fon- 
tette.Bibliotli.  bist. 
de  la  Fr. 

Leyser ,  Hisi. 
poet.  ined.  œvi. 


Lilien  (George), 
de  Clero,  etc. 

Liron,  Bibliolh. 
chartraine. 

Liron,  Singular 
bist. 


xxx  TABLE 

couvertes  et  éclaircissements  sur  un  grand  nombre  «le  difficultés  de 
l'histoire  ancienne  et  moderne  (par  dom  Jean  Liron).  Paris,  1738-174°} 
4  vol.  in- 12. 

Litiie  (Emile).      \  0yez  Hippocrate,  Histoire  littéraire  de  la  France,  Pline  l'ancien. 

Loiseleur    Des-    £ssaj  sur  )es  fables  indiennes  et  sur  leur  introduction  en  Europe,  par  A. 

longcnamus,     Lss.  r     •      1  rvi  i  •    •  j  ic  11111 

sui   les  fables  in-        Loiseleur  Deslongchamps;  suivi  du  roman  des  Sept  sages  de  Rome,  publ. 

■tiennes.  par  Le  Roux  de  Lincy.  Paris,  i838,  in-8°. 

Loysel,  [nstitu-  Institutes  coutumières  d'Antoine  Loysel,  ou  Manuel  de  plusieurs  et  di- 
verses règles,  sentences  et  proverbes,  tant  anciens  que  modernes,  du 
droit  coutumier  et  plus  ordinaire  de  la  France,  avec  les  notes  d  Eusèbe 
de  Laurière;  nouv.  éd.  revue,  corrigée  et  augmentée  par  MM.  Dupin  et 
Edouard  Laboulaye.  Paris,  1846,  2  vol.  in-12. 
Ludewig,  Rel.  Reliquiae  manuscriptorum  oninis  sévi,  diplomatum  et  monumentorum  ine- 
clitorum,  ex  musœo  J. -Pétri  Ludewig.  Francof.  et  Lips.,  1720-174°»  '2 
vol.  in-8°. 


M. 


Maan  ,    Eccles. 

luron. 

Mabillon,   Acta 
SS.  ord.  S.-Bened. 


Mabillon ,  Ana 
lect. 


Mabillon,  Ouvr. 
posthumes. 

Macrobe,  Satur- 


A  Mai,  Class. 
auet.  e  eod.  \ atic. 

A.  Mai.Spicileg. 
romau. 

Malherbe,  Let- 
tres. 

Malingre,  An- 
tiquités de  Paris. 
Ann.  de  Paris. 

Mamerlin,  Pane- 
•yr. 

Manekine  Rom. 

de  la). 

Mansi,  Biblioth. 

med    et  inf.  a;tat. 

Mansi,  Concil. 


Maan.  Sancta  et  metropolitana  ecclesia  turonensis,  etc.,  studio  Joannis 
Maan.  Augustas  Turonum,  in  œdibus  auctoris,  1667,  in-fol. 

Acta  sanctorum  ordinis  Sancti-Benedicti,  in  sœculorum  classes  distributa, 
colligere  cœpit  D.  Lucas  Dacheri;  D.  J.  Mabillon  illustravit,  edidit,  etc. 
Parisiis,  1668-1702,  9  vol.  in-fol. 

Vetera  Analecta,  studio  Joannis  Mabillon.  Parisiis,  167J-1685,  4  vol.  in-8"; 
1723,  in-fol. 

Annales  ordinis  Sancti-Benedicti,  descripti  a  Joanue  Mabillon  et  Renato 
Massuet.  Parisiis,  1703-1739,  6  vol.  in-fol. 

Ouvrages  posthumes  de  D.  Jean  Mabillon  et  de  D.  Thierri  Ruinart,  publ. 
par  D.  Vincent  Thuillier.  Paris,   1724,  3  vol.  in-40. 

Aur.  Theodosii  Macrobii  Opéra,  cum  notis  integris  Isacii  Pontani  ,  Jo. 
Meursii,  Jac.  Gronovii,  quibus  adjunxit  et  suas  Jo.-Car.  Zeunius.  Lip- 
siœ,  1774)  in-8°. 

Classicorum  auctorum  e  vaticanis  codicibus  editorum  tomus  I,  etc.,  cu- 
rante Angelo  Maio.  Ronia?,  1828-1838,  10  vol.  in-8°. 

Spicilegium  romanuni,  éd.  A.  Maio.  Roma?,  i83c;-i844i  i°  vol.  in-8". 

Lettres  de  Malherbe,  dédiées  à  la  ville  de  Gaen,  avec  une  vue  de  cette 
ville.  Paris,  1822,  in-8°. 

Le  Théâtre  des  antiquités  de  Paris,  par  dom  du  Breuil,  augmenté  par  Cl. 
Malingre.  Paris,  1609,  in-4°.  —  Les  Annales  de  la  ville  de  Paris,  par 
Cl.  Malingre.  Paris,  1640,  in-fol. 

Panegyrici  veteres.  Recensuit...  Wolfgangus  Iaegerus.  Norinbergae,  1779, 
2  vol.  in-8". 

Roman  de  la  Manekine,  par  Philippe  de  Reimes,  publ.  par  Francisque  Mi- 
chel pour  le  Bannatyne  Club.  Paris,  1840,  in-4°- 

Joannis-Dominici  Mansi  Additamenta  ad  Bibliothecam  latinam  nieiboe  et 
infimœ  aetatis.  Voyez  Fabricius. 

Sacrorum  conciliorum  nova  et  amplissima  Collectio,  editio  novissima, 
duabus  parisiensibus  et  prima  veneta  longe  auctior  atque  emendatior, 
éd.  J. -Dom.  Mansi.  Florentiae  et  Venetiis,  1 759-1798,  3i  vol.  in-fol. 


DES  CITATIONS. 


Voyez  Catalogue  qftke  Harleian  manuscripls. 

The  latin   poems  conimonly  attributed  to   Walter  Mapes,  collected  and 

edited  by  Tliomas  Wright.  London ,  printed  for  the  Camden  Society, 

1841,  in-4°. 
Histoire  de  Béarn,  par  Pierre  de  Marca.  Paris,  1640,  in-fol. 
Dictionnaire  historique,  ou  Mémoires  critiques  et  littéraires,  etc.,  par  Pros- 

per  Marchand.  La  Haye,  1758,  1759,  2  vol.  in-fol. 
Poésies  de  Marie  de  France,  poète  anglo-normand  du  XIIIe  siècle,  publiées 

parli.  de  Roquefort.  Paris,   1820,  2  vol.  in-8°. 
Metropolis   remensis  historia,   auctore  Guillelmo  Marlot.    Insulis,  1666, 

t.  I,  in-fol.  —  Remis,  1679,  t.  II,  in-fol.  —  Histoire  de  la  ville,  cité  et 

université  de  Reims,  par  dom  Guillaume  Marlot.  Reims,  1843-1847,  5 

vol.  in-4°. 
Veterum   scriptorum    et   monumentorum    amplissima    Collectif),    studio 

Edmundi  Martene  et  Ursini  Durand.  Parisiis,   1 724-1733,  9  vol.  in-fol. 
De  Antiquis  Ecclesiœ  ritibus  libri  III ,  etc.,  collecti  atque  exornati  a  R.  P. 

domno  Edmundo  Martene,  etc.  Accedunt  Tractatus  de  Antiqua  Eccle- 

siœ  disciplina  in  divinis  celebrandis  officiis,  de  Monachorum  ritibus  libri 

V  denuo  illustrati,  Manuscriptorum  opusculorum  ad  monachorum  ritus 

appendix.  Venetiis,  1783,  4  vol.  in-fol. 
Thésaurus  anecdotorum    novus,    complectens  epistolas,  diplomata,    etc., 

studio  Edmundi  Martene  et  Ursini  Durand.  Parisiis,  1717,  5  vol.  in-fol. 
\  oyage  littéraire  de  deux  religieux  bénédictins  de  la  congrégation  de  Saint- 

Maur  (Martene  et  Durand).  Paris,  1717,  1724,  2  vol.  in-4". 
Veteris   œvi  Analecta,  etc.,  collegit  primus  et  edidit  Antonius  Matthœus, 

J.  C.  Lugduni-Batavorum,  1697-1710,  10  vol.  in-8°.  —  Nova  éd.  (cum 

notis  Corn. -Paul.  Hoynck  van  Papendrecht).  Hagœ-Gomitum,  1738,   5 

vol.  in-4°. 
Matthaei  Paris,  monachi  albanensis  ,  Historia  major,  sive  Rerum  anglica- 

rum  historia  a  Guillelmi  adventu  ad  ann.  1273.  Turici,  1589,  in-fol.  — 

Londini,  éd.   Willielmo  Wats,    1640,    1641,    2  vol.  in-fol.  —  Parisiis, 

i644>  in-fol. 
Gli  Scrittori  d'Italia,  cioè  Notizie  storiche  e  critiche  intorno  aile  vite  e 

agli  scritti  dei  letterati  italiani,  del  conte  Giammaria  Mazzuchelli,  bre- 

sciano.  Brescia,  1 753-1 763,  2  vol.,  6  part,  in-fol. 
Mélanges  de  littérature   orientale,   trad.  de  différents   manuscrits    turcs, 

arabes  et  persans,  par  Cardonne.  La  Haye,  1780,  pet.  in-8". 
Bibliografia  dei  romanzi  e  poemi  cavallereschi  italiani,  seconda  edizione, 

corretta  et  accresciuta   (  da  Gaetano  de'  conti  Melzi  ).  Milano,   i838, 

in-8°. 
Abhandlungen    der  philosophisch-philologischen    Classe    der  koniglisch 

Bayerischen  Akademieder  Wissenschaften.  Miinchen,  i83.r)-i852,  6  vol. 

in-4°. 
Nouveaux  Mémoires  de  lAcadémie  royale  des  sciences  et  belles-lettres  de 

Bruxelles.  Bruxelles,  1820-1831,  26  vol.  in-4°. 
Voy.  Académie  des  Inscriptions. 

Mémoires  de  l'Académie  de  Turin,  Littérature  et  beaux-arts.  Turin,  i8o3- 
i8i3,  5  vol.  in-4°.  — Memorie  délia  reale  Accademia  délie  scienze  di 

Torino.  Torino,  1839-1802,  12  vol.  in-4". 
Dictionnaire  étymologique  de  la  langue  francoise,  par  Ménage.  Paris,  1700. 
2  vol.  in-fol. 


Mss.  in  lue  Har- 
leian collection. 
Mapes  (WalU  r  . 

The  latin  | ms 

Marca,  H. -t.  d< 
Béarn. 
Marchand,  Dict. 

Liai. 

Marie  de  Franc* 
( s.  de). 

Marlot  .  Melro- 
pol.  rem. 


Martèni  .     Vm 
pliss.  collect. 

Martène.de  \< 
tiq.  Eccl.  ut. 


Martene,     lin- 
mr.  anecJ. 


MatlhiEiis,    Vi 
m  Analecta. 


.Mail  h 
Hisl.  maj. 


Mazzuchelli 
Scrittur.  d'Italia. 


Vlél.     .le    Miter, 
di  uni. 


Melzi.Bihliogra 
fia  dei  romanzi. 


Mém.  de  I  \'  ad 
Je  Ravièn 


Mém.  del'Acad. 
Je  Bruxelles. 

Mi  in.  de  l'Acad. 
de>  Inscript. 

Mém.  île  I  aca- 
démie 1I1    1  m  m 

Ménage,     Dict. 

.  lyuiolog. 


TABLE 


Menandr,  «t Phi 
lemon.  reliq.ii.-e. 


Mérimée,  Noies 
il'un  voyage  en  Au- 


Mensel.Bibliotb. 
Iiist. 


Meyer,  Vnnal. 
i  er.  flandr. 

Michand ,  Hist. 
des  croisa  les. 

Michel  (Francis- 
que), Examen,  etc. 

Michel  (Francis- 
que), Lais  inédits. 

Michel  ;Fr.), 
Rapports  .m  minis- 
tre. 

Millin,  Moi 

;mt . 

Millot.Hist.  litt. 
des  troubadours. 

Miscellan.  lip- 
siens.  uova. 

Molanns,  Hist. 
SS.  imag. 

Moiii-,  Anzeiger 
lui  Kunde,  etc. 

Mongilore,  Bi- 
bliotb.  sicula. 


Montfaucon,  Bi- 
l.liotli.  biblioth, 

Morand,  Hist.de 
la  Sainte-Chapelle. 

Moi-cri,     Dict. 
bist. 


Menagiana,  ou  les  bons  mots,  et  remarques  critiques,  historiques,  morales  et 
d'érudition  de  M.  Ménage,  recueillis  par  ses  amis.  Paris,  1729,4  vol.  in- 12. 

Menantlri  et  Philemonis  reliquiœ,  gr.,  edente  Aug.  Meinecke.  Berolini, 
1823,  in-8°. — Ejusclem  Aug.  Meinecke  Fragmenta  comicorum  graeco- 
rum.  Berolini,  1839-184*,  4  vol.  in-80. 

Fabliaux  et  contes  des  poètes  françois  des  XII-XV  siècles  (publiés  par  Bar- 
bazan).  Paris  et  Amsterdam,  1706,  3  vol.  in-12. — Nouvelle  édition,  aug- 
mentée par  Méon.  Paris,  1808,  4  vol.  in-8°. — Nouveau  recueil  de  Fa- 
bliaux et  contes  inédits,  publié  par  Méon.  Paris,  1823,  2  volumes 
in-8".  — Méon  a  publié  aussi  le  Roman  du  Renaît  (Paris,  1826,  4 
volumes  in-8°) ,  et  donné  une  nouvelle  édition  du  Roman  de  la  Rose. 
Paris,  i8i4i  4  vol.  in-8". 

Mercure  de  France,  de  1717  à  1778.  Paris,  6o3  vol.  in-12.  — De  1778  à 
1792.  Paris,  174  vol.  in-12. 

Notes  d'un  voyage  en  Auvergne,  par  Prosper  Mérimée.  Paris,  i838,  in-8". 

Bibliotheca  historica,  instructa  a  Burcardo-Gottbelf  Struvio,  aucta  a  Chr.- 
Gottlieb  Budero,  mine  vero  a  Joanne-Georgio  Meuselio  itadigesta,  am- 
plificata  et  emendata,  ut  pêne  novum  opus  videri  possit.  Lipsiae,  1782- 
1804,  22  part,  en  1 1  vol.  in-8°. 

Commentarii,  sive  Annales  rerum  llandricarum,  libri  xvn,  auct.  Jacobo 
Meyero  baliolano.  Antuerpiœ,  i56'i,  in-fol. 

Histoire  des  croisades,  par  Jos.  Micbaud.  Paris,  i838,  G  vol.  in-8".  —  Bi- 
bliothèque des  croisades.  Paris,  1829,4  part.  in-8°. 

Examen  critique  de  la  Dissertation  de  M.  Monin  sur  le  roman  de  Ronce- 
vaux.  Paris,  i832,  in-8". 

Lais  inédits  des  XIP  etXIIP  siècles,  publ.  d'après  les  manuscrits  de  France 
et  d'Angleterre  par  Francisque  Michel.  Paris,  i836,  in-12. 

Rapports  à  M.  le  ministre  de  l'instruction  publique,  dans  la  Collection  de 
documents  sur  lhistoire  de  France.  Paris,  1839,  in-4°. 

Monuments  antiques  inédits  ou  nouvellement  expliqués,  par  A.-L.  Millin. 
Paris,  1802- 1806,  2  vol.  in-4". 

Histoire  littéraire  des  troubadours,  par  La  Curne  de  Sainte-Palaye  et 
l'abbé  Millot.  Paris,  1774,  3  vol.  in-12. 

Miscellanea  lipsiensia  nova.  Lipsiœ,  1742-1758,  ig  tom.  en  10  vol.  in-8". 

De  historia  SS.  imaginum  et  picturarum...  libri  IV,  auctore  J.  Molano  : 
J.-N.  Paquot  recensnit,  illustravit,  supplevit.  Lovanii,  1771,  in-4". 

Anzeiger  fur  Kunde  der  teutschen  Vorzeit,  herausgegeben  von  Franz-Jo- 
seph Mone.  Nuremberg,  Rarlsruhe,  1832-1839,  8  part,  in  4° • 

Bibliotheca  sicula,  sive  de  Scriptoribus  siculis,  qui  tum  vetera,  tum  re- 
centiora  sa-cula  illustrarunt,  notitia-  locupletissirnœ,  auctore  Antonino 
Mongitore,  presbytero  panormitano.  Panormt,  1707,  1-714»  2  vol. 
in-fol. 

Dissertation  sur  le  roman  de  Roncevaux,  par  H.  Monin.  Paris,  i832. 
in-8". 

Bibliotheca  bibliothecarum  manuscriptorum  nova,  studio  Bernardi  de 
Montfaucon,  Benedictini.  Parisiis,  1739,  2  vol.  in-fol. 

Histoire  de  la  Sainte-Chapelle  royale  du  Palais,  par  Sauveur-Jérôme  Mo- 
rand, chanoine  de  ladite  église.  Paris,  1790,  in-4°. 

Dictionnaire  historique  de  Moréri,  augmenté  par  Goujet.  Paris,  1732,  6 
vol.  in-fol.;  supplém.  de  1735,  2  vol.  in-fol.;  nouveau  supplément  de 
1749,  2  vol.  in-fol.  —  Fdit.  de  Drouet.  Paris,  1759,  10  vol.  in-fol. 


DES  CITATIONS.  xxxin 

Voy.  Garin  le  Loherain.  Mort  de  Garin. 

Minstrelsy  ancient  and  modem,  by  William  Motherwell.  Glascovv,   1827,     Motherwell(Wil- 

jn-X".  liam),   Minstrelsy, 

Clironique  rimée  de  Pliilippe  Mouskés,  publiée  par  le  baron  de  Reiffen-  elcMoilsK,-.s    rpj,,-. 

berg.  Bruxelles,  i836,  i838,  2  vol.  in-4". — Supplément, ibid.,  i845,in-4".  lipp.),  Chronique. 

Indictni  lectionum  in  Universitate  litterarum  bernensi...  proponit  Reetor  Mùller,    Vitalis 

et  Senatus.  Prœmissa  est  Carol.-Guil.  Mûlleri  Analectorum  bernensium  s"   'e  "' 
particula  II  :  Vitalis  Blesensis  Geta  comœdia.  Bernœ,  1840,  in-4°. 

Cronica  o  descripcio  dels  f'ets  e  bazanayes  del  inclyt   rey  Don  Jaunie,  pri-  Muntanèr,  (Mi- 
mer rey  d'Arago,  de  Mallorques  e  de  Valencia,  compte  de  Barcelona  e  ""'' 
de  Muntpesller,  e  de  molts  de  sos  descenderits,  per  Ramon  Muntanèr. 
En  Valencia,  i558,  in-fol.  —  Traduction  française  par  M.  Bucbon,  dans 
les  t.  V  et  VI  de  la  Collection  des  cbroniques  françaises.  Paris,  1827, 
in-8°;  et  Paris,  1840,  gr.  in-8n. 

Antiquitates  italicœ  medii  aevi,  sive  Dissertationes,  etc.,  auctore  Ludovico-  Muratori,Aniiq. 

Antonio  Muratorio.  Mediolani,  1788-1742,  6  vol.  in-fol.  ',a"c- 

Berum  italicarum  Scriptores,  a  Liulov. -Anton.  Muratorio  collecti.  Medio-  Muratori,  Rcr. 

lani,  1723-1751,  23  t.,  28  vol.  in-fol.  ital.  Scriptor. 

Mystères  inédits  du  XVe  siècle,  publ.  d'après  le  manuscrit  unique  fie  la  bi-  Mystères  du  XV* 

bliotbèque   Sainte-Geneviève  par  Achille  Jubinal.   Paris,   1837,   2  vol.  s,ec  ■ 
in-8°. 

N. 

Nalcs,  carmen  sanscritum  e  Mahabarato;  edidit,  latine  vertit  et  adnotatio-  Nalu*,     rai™. 

nibus  illustravit  Franciscus  Bopp.  Londini,  Parisiis  et  Argentorati,  1819,  sanscr- 
in-8°. 

Voy.  Plante,  et  Rec.  des  historiens  de  la  France.  Naudet. 

Voy.  Poésies  du  roi  de  Navarre.  Navarre  (Roi  de). 

Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  des  hommes  illustres  dans  la  république  Niceron,  Mém. 
des  lettres,  avec  un  catalogue  raisonné  de  leurs  ouvrages,  par  le  P.  Ni- 
ceron, Barnabite.  Paris,  1727-1745,  43  t.,  44  vo'-  in-12. 

Thresor  de  la  langue  francoyse  tant  ancienne  que  moderne,  etc.,  par  Jean  Nicot,  Thresoi 

Nicot.  Paris,  1606,  in-fol.  de  la  la"Sue  fr- 

L'Histoire  et  chronique  de  Provence  de  Caesar  de  Nostradamus,  gentil-  Nost  redame  (Ces. 

1  1    t  r    1    ■      c  1  de),  Hist.  de  Pro- 

homme  provençal.  Lyon,  1014,  m-iol.  ""'' 

Les  Vies  des  plus  célèbres  et  anciens  poètes  provençaux  qui  ont  fleuri  du       Nostredame  (J. 

temps  des  comtes  de  Provence,  par  Jeban  de  Nostre  Dame,  procureur   de),Vies  des  poètes 

en  la  cour  du  parlement  de  Provence.  Lyon,  1376,  pet.  in-8".  —  Tra-   P  m' 

duction  italienne.  Voy.  Crescimbeni. 
Notices  et  extraits  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  du  roi  et  autres  biblio-       Notices  et  extr. 

thèques,  publiés  par  l'Académie  des  Inscriptions.  Paris,  1787-1847,  16         manusc. 

vol.  in-4°. 

Voy.  Diplomatique  (Nouveau  traité  de).  Nouv-  ,rai,é  Ae 

J         r  1       \  1  Diplomatique. 

O 

Orderici  Vitalis  Historiaecclesiastica,  éd.  Aug.  Le  Prévost.  Parisiis,  i838-      Orderic.  Vitalis. 
i852,  tom.  I-IV,  in-8°. 
Tome  XXII.  c 


XXXIV 


TABLE 


Oi  Jonnaucesdes 
rois  Je  Fr. 


Otlo  (Fr.-G.), 
Comment,  critic. 
in  codd.  biblioth. 
aead.  gissens. 

Oudin  (Cas.), 
Scriptor.  F.reles. 


<>nde,exPonto, 
Remédia    amoris, 


Ordonnances  des  rois  de  France  de  la  troisième  race,  recueillies  par  Lau- 

rière,   Bréquigny,   Pastoret,   M.  Pardessus.    Paris,    Imprimerie   royale, 

Ij23-i84i,   21  vol.  in-fol.  —  Table  chronologique   des  Ordonnances. 

par  M.  Pardessus.  Paris,  1847,  in-fol. 
Commentarii  critici  in  codices  bibliothecœ  académie»  gissensis  graecos  et 

latinos  philologicos,  et  medii  a?vi  liistoricos  ac  geographicos,  etc.  Scrip- 

sit  Dr.  Frid.-Guil.  Otto.  Gissae,  1842,  in-fol. 
Casimiri   Oudini   Commentarius  de  Scriptoribus  Ecclesiœ   antiquis,  cuin 

raultis  dissertationibus.  Francofurti  et  Lipsiœ,  Weidmann,  1722,  3  vol. 

in-fol. 
P.  Ovidii  Nasonis  Opéra,  éd.  Amar  et  Lemaire.  Paris,  1820-1824,  9  vol. 

en  10  tom.  in-8°. 


P. 


Panzer,    Anna! 
t>nogiap]i. 

Papias,  Diction. 

Paquot,     Jléin. 
lut. 

P.  Paris,  Mss.fr. 

P.  Paris,  Romau- 


Parise    lu     du 
liesse. 


Pasini,  Rivaulel- 
la  et  Berta,  Codic 
mss.  bibliotli.  tau- 
un. 

Pasquier,  Re- 
•  liercbes. 

Paulmy,  Mél.  ti- 
rés d'une  grande 
biblioth.      ' 

Pelli ,  Memor. 
|ier  servira  alla  Vi- 
ta  di  Dante. 

Percin.  Monutn. 
ord.  Prsedicat. 


Perl/,     irclm 
der     Gesellschaft , 


Annales  typograpbici,  ab  artis  origine  ad  ann.  i536,  post  Maittairii,  De- 
nisii,    aliorumque   curas,   emendati    et  aucti  opéra    Georgii-Wolr'gani;! 
Panzer.  jNorimbergo?,  i7g3-i8o3,  11  vol.  in  4°- 
Papiae  Uictionarium,  seu  Èlementariutn  doctrinoe  erudinientum.  Venetiis, 

i485,  in-fol. 
Mémoires   pour   servir  à   l'histoire  littéraire  des  Pays-Bas  et  du  pays  de 
Liège,  par  J.-Noël  Paquot.  Louvain,  1763-1770,  3  vol.  in-fol.,  ou  18 
vol.  pet.  in-8". 
Les  Manuscrits  français  de  la  Bibliothèque  du  roi,  leur  histoire,  etc.,  par 
M.  Paulin  Paris.  Paris,  i836-i848,  vol.  I-VII,  in-80.— Voy.  aussi  Berte 
aux  grans  pies,  Chanson  cl 'Antioche,  Chroniques  de  Saint- Denis,  Histoire 
littéraire  de  la  France. 
Le  Bomancero  français.  Histoire  de  quelques  anciens  trouvères,  et  Choix 
de  leurs  chansons.  Le  tout  nouvellement  recueilli  par  M.  Paulin  Paris. 
Paris,    1 833,  in-12. 
Li  romans  de  Parise  la  duchesse,  publié  pour  la  première  fois  d'après  le 
manuscrit  unique  de  la  Bibliothèque  royale,  par  G. -F.  de  Martonne. 
Paris,  i836,  in-12. 
Codices  manuscripti  bibliolheca;  regii  taurinensis  Athena?i  per  linguas  di- 
gesti,  auctoribus  Josepho  Pasini,  Antonio  Bivautella  et  Francisco  Berta. 
Taurini,  1749»  2  vol.  in-fol. 
Recherches  de  la  France,  par  Estienne  Pasquier.  Paris,  i643,  in-fol.,  et 

t.  I  de  ses  OEuvres.  Amsterdam  (Trévoux),  1723,  2  vol.  in-fol. 
Mélanges  tirés  d'une  grande  bibliothèque  (par  le  marquis  de  Paulmy,  Con- 
tant dOrville,  etc.).  Paris,  1 779-1 788,  70  tom.  en  6g  vol.  in-8°. 
Memorie  per  servire  alla  '\  ita  di  Dante,  dans  l'édition   de  Dante  publiée 
par  Zatta.  Venise,  1757,  1758,  5  vol.  in-4".  Et  à  part,  Florence,  1823, 
in-8". 
Monumenta  conventus  tolosani  ordinis  fratrum  Praedicatorum  primi,  ex 
vetustissimis  mss.  originalibus  transcripta,  etc.,  in  quibus  Historia  almi 
hujus  conventus  per  annos  distribuitur,  etc.,  scriptore  P.  J.-Jac.  Per- 
cin (de  Montgaillard),  tolosate,  tolosanique  conventus  alumno.  Tolosa?, 
1693,  in-fol. 
Archiv  der  Gesellschaft  fur  altère  deutsche  Geschichtkunde,  etc.,  heraus- 
gegeben  von  G. -H.  Pertz.  Hannovcr,  1820-1852,  vol.  I-X  in-8°. 


DES  CITATIONS. 


Monumenta  Germants  historica,  ediditGeorgius-Heinricus  Peru.  Hanno- 
verae,  1826-1852,  vol.  I-XII,  in-fol. 

Le  rime  di  Petrarca,  col  comento  di  G.  Biagioli.  Parigi,  1821,  2  vol.  in-8". 

Pétri  Abaelardi...  Opéra,  éd.  Fr.  Aniboesio  et  Andr.  Quercetano.  Parisiis, 
16' 16,  in-4°. 

Pétri  Blesensis,  bathoniensis  in  Anglia  archidiaconi,  Opéra  omnia,  etc., 
edente  Petro  de  Gussanvilla,  presbytero  carnotensi.  Parisiis,  1667, 
in-fol. 

1).  Bernardi  Pezii  Thésaurus  anecdotorum  novissimus.  Augustae  Vindeli- 
corum,  1721-1729,  6  vol.  in-fol. 

Sicilia  sacra,  disquisitionibus  et  notitiis  illustrata,  etc.,  auctore  abbate  ne- 
tino  et  regio  historiographo  Don  Roccho  Pirro,  editio  tertia,  emendata 
et  continuatione  aucta  cura  et  studio  S.  T.  D.  D.  Antonini  Mongitore. 
Panormi,  1733,  2  vol.  in-fol. 

Annalium  et  historiaj  Francorum,  ab.  ann.  708  ad  ann.  990,  Scriptores 
coaetani  XII,  ex  bibliotheca  Pétri  Pithœi.  Parisiis,  1 588,  in-fol.;  Fran- 
cofurti,  1394,  in-8".  —  Historiœ  Francorum,  ab  ann.  900  (venus  1000) 
ad  ann.  1285,  Scriptores  veteres  XI,  ex  bibliotheca  Pétri  Pithœi.  Fran- 
cofurti,  1596',  in-fol. 

Joannis  Pitsei  de  Illustribus  Angliae  scriptoribus,  in  t.  I  Relationum  histo- 
ricarum  de  Rébus  anglicis.  Parisiis,  1619,  in-4". 

M.  Accii  Plauti  Comœdia?,  cum  selectis  variorum  et  novis  commentariis,  cu- 
rante J.  Naudet.  Parisiis,  i83o-i832,  4  vol.  in-8°.  — Théâtre  de  Plaute, 
trad.  par  J.  Naudet.  Paris,  i83i-i837,  9  vol.  in-8°. 

C.  Plinii  Cœcilii  Secundi  Epistolarum  libri  decem  et  Panegyricus,  éd.  Le- 
maire.  Parisiis,  1822,  2  vol.  in-8". 

C.  Plinii  Secundi  Naturalis  historiae  libri  XXXVII,  cum  selectis  commen- 
tariis Joannis  Harduini  ac  recentiorum  interpretum.  Parisiis,  1827- 
i833,  10  vol.  en  i3  tom.  in-8°.  —  Lat.  et  fr.,  par  M.  Emile  Littré.  Pa- 
ris, i848-i85o,  2  vol.  gr.  in-8°. 

Les  Poésies  du  roi  de  Navarre,  avec  des  notes  et  un  glossaire  français  (par 
Lévesque  La  Ravallière).  Paris,  1742,  2  vol.  pet.  in-8°. 

Poetae  latini  minores  :  Gratii  et  Nemesiani  Cynegetica,  T.  Calpurnii  Si- 
culi  Eclogas,  Q.  Ennii...  et  aliorum  Carmina,  quœnotis  veteribus  ac  novis 
illustravit  N.-E.  Lemaire.  Parisiis,  1824-1826,  8  vol.  in-8°. 

Aurelii  Prudentii  Clementis  V.  C.  Opéra  omnia,  nunc  primum  cum  codd. 
vaticanis  collata,  etc.  Parmae,  1788,  2  vol.  in-4°. 

Il  Morgante  maggiore,  di  Luigi  Pulci.  Milano,  1806,  3  vol.  in-8°. 


PerU ,  Monum. 

(.ri m, m.  ln-t 

Pétrarque,!  rion- 
fo  d'amore. 

Pétri  Abaelardi 
Opéra. 

Pétri  Blesensis 
Opéra. 

Pez,  Thés,  anec- 


Pirro,  Sicil.  -a 

cra. 


Pitliou ,     Srrip- 
tor.  rer.  gallic  ir. 


Pits ,     Scriplor. 
Augl. 

Piaule,    éd.    de 
Naudet. 


Plin.  Episl. 
Plin.Natur.bist. 


Poésies    du    roi 
de  Navarre. 

Poêla?  latini  mi- 
nores. 


Prudeulii    Opé- 
ra. 

Pnlri,  Morgante 
maggiore. 


tt 


Quadrio.   Délia  storia  e   délia  ragione  d'ogni  poesia  volumi  quattro,  di      Quadrio,  Sioii 
Francesco-Saverio  Quadrio.  Bologna  e  Milano,  1739-1752,  4  vol.  en  7  <l'°gui  poesia 
part.  in-4°. 

Voy.  Echard. 

M.  Fabii  Quintiliani de  Institutioneoratoria  libri  XII,  etc.  Parisiis,  i823- 
1825,  7  vol.  in-8°. 


QuétifeiÉchard. 


Quintiliin.    In- 
stitut, orat. 


TABLE 
R. 


Rabelais,   OEu- 


Raoul  de  Cam- 


Raynouard  , 
Cboix  .  etc.  Lexi- 
que roman. 


Reali    (Li)    di 
Francia. 


Rec.  des  histor 
de  la  Kr. 


Règlements,  etc. 


Reit'feuberg  et 
L.  Alvin,  Annuaire 
de  la  biblioth.  rov. 
de  Belgique. 

KeinaertdeVos. 


Reinardus  Vul- 
pes. 

Reinbarl  Fuclis. 

Renard  (Le  rom. 
du),  publ.  par  VVii- 
lems. 

Renard  (Les 
■  oui.  du),  par  Ro- 
llie. 

Renaît    (Rom. 

du). 

Reneri  de  iïrux- 
Tragœdia. 

Revue  de  Faris. 
Revue  de  pliilo- 


Rivet  iDom). 
Robert,    Pables 
léd. 


Robert  le  Diable 
Miracle  de). 


Rabelais.  OEuvres  de  Rabelais,  avec  des  remarques  historiques  et  critiques 
(par  Le  Duchat,  etc.),  Paris,  1782,  5  vol.  in-8°.  —  Amsterdam,  1741,  3 
vol.  in-4".  — Paris,  1823,  9  vol.  gr.  in-8°. 

Li  romans  de  Raoul  de  Cambrai  et  de  Reruier,  publié  pour  la  première 
fois  d'après  le  manuscrit  unique  de  la  Bibliothèque  du  roi,  par  Edward 
Le  Glay.  Paris,  1840,  in-12. 

Choix  des  Poésies  originales  des  troubadours,  par  M.  Raynouard.  Paris, 
Firmin  Didot,  1816-1821,  6  vol.  in-8".  —  Lexique  roman,  ou  Diction- 
naire de  la  langue  des  troubadours,  comparée  avec  les  autres  langues 
de  l'Europe  latine;  précédé  d'un  nouveau  Choix  des  poésies  originales 
des  troubadours  et  d'extraits  de  poèmes  divers  ;  par  le  même.  Paris, 
I836-i844,  6  vol.  in-8". 

Li  Reali  di  Francia,  ne'  quali  si  contiene  la  generatione  de  gli  imperatori, 
rè,  duchi,  prencipi,  baroni  e  paladini  di  Francia.  Bassano,  1734,  pet. 
in-8°. 

Scriptores  rerum  gallicarum  et  francicarum. —  Recueil  des  historiens  des 
Gaules  et  de  la  France,  par  dom  Bouquet  et  d'autres  Bénédictins  ; 
depuis  le  tome  XIII,  par  Brial;  les  tomes  XIX  et  XX,  par  MM.  Daunou 
et  Naudet.  Paris,  1738-1840,  20  vol.  in-fol. 

Règlements  et  sentences  consulaires  de  la  ville  de  Limoux,  recueillis  et  pu- 
bliés par  ordre  du  conseil  municipal  (publ.  par  M.  Buzairies,  membre 
du  conseil).  Limoux,  1832,  in-8°. 

Annuaire  de  la  bibliothèque  royale  de  Belgique,  par  le  baron  de  Reiffen- 
berg  et  L.  Alvin  ;  les  douze  premières  années.  Bruxelles,  i84o-i8f>i,  12 
vol.  in-12. 

Beinaert  de  Vos,  episch  Fabeldicht,  van  de  twselfcleen  dertiende  eeuw,  met 
œnmerkingen  en  ophelderingen  van  J.-F.  Willems.  Gent,    i836',  in-8". 

Beinardus  Vulpes,  carmen  epicutn...  Ad  fidem  codd.  mss.  edidit  et  adnota- 
tionibus  illustravit  Franciscus-Josephus  Mone.  Stuttgartiœ  et  Tubinga?, 
i83a,  in-8". 

Reinhart  Fuchs,  von  Jacob  Grimm.  Berlin,  i834,  in-8". 

Le  Bornait  du  Renard,  traduit  pour  la  première  fois  d'après  un  texte  fla- 
mand publ.  par  J.-F.  Willems,  par  Octave  Delepierre.  Bruxelles,  1837, 
in-8°. 

Les  romans  du  Renard,  examinés,  analysés  et  comparés,  etc.,  par  M.  A. 
Rothe.  Paris,  i845,  in-8". 

Le  Roman  du  Renart,  publié  par  Méon.  Paris,  1826,  4  v'ol-  in-8".  —  Sup- 
plément, publié  par  M.  Chabaille.  Paris,  1 835,  in-8". 

Magistri  Reneri  de  Bruxella  Tragœdia,  éd.  L.  Tross.  Hammone,  184s, 
in-8". 

Revue  de  Paris,  recueil  périodique.  Paris,  1829-1844,  176  vol.  gr.  in-8°. 

Revue   de  philologie,    de  littérature  et  d'histoire  ancienne.  Paris,  184S- 

1847,  2  vo'-  >n'8". 
Voy.  Histoire  littéraire  de  la  France. 

Fables  inédiles  des  XIIe,  XIIIe  et  XIV1'  siècles,  et  Fables  de  La  Fon- 
taine, etc.,  précédées  d'une  notice  sur  les  fabulistes,  par  A.-C.-M.  Ro- 
bert. Paris,  1825,  2  vol.  in-8°. 

Miracle  de  Nostre  Dame  de  Robert  le  Dyable,  lilz  du  duc  de  Normendie, 


DES  CITATIONS.  xxxvii 

a  ([ui  il  fu  enjoint  pour  ses  meffaiz  qu  il  fist  le  loi  sans  parler;  et  de- 
puis ot  Nostre  Seignor  niercy  de  li,  et  espousa  la  fille  de  l'empereur. 
Publ.  par  plusieurs  membres  de  la  Société  des  Antiquaires  de  Norman- 
die. Rouen,  i836",  in-8". 

Le  Roman  de  Robert  le  Diable,  en  vers  du  XIIIe  siècle,  publ.  par  G.-S. 
Trebutien.  Paris,  1837,  in-4". 

Fratris  Rogeri  Bacon,  ordinis  Minorum,  Opus  ma  jus  ad  Clementem  quar- 
timi,  pontificem  romanum.  Ex  ms.  codice  Dubliniensi,  cum  aliis  qui- 
busdam  collato,  nunc  primum  edidit  S.  Jebb,  M.  D.  Londini,  17^,  in- 
fol.;  Venetiis,  i7  5o,  p.  in-fol. 

La  chanson  de  Roland  ou  de  Boncevaux,  du  XIIe  siècle,  publiée  pour  la 
première  fois,  d'après  le  manuscrit  de  la  bibliothèque  bodléienne  à  Ox- 
ford, par  Francisque  Michel.  Paris,  18^7,  gr.  in-8°.  —  La  chanson  de 
Roland,  poème  de  Theroulde,  texte  critique,  accompagné  d'une  traduc- 
tion, d'une  introduction  et  de  notes,  par  F.  Génin.  Paris,  i85o,  in-8". 

Romans  des  douze  pairs  de  France,  noi  1  à  n,  savoir  :  1"  li  Romans  de 
Berte  aux  grans  pies,  précédé  d'une  lettre  à  M.  Monmerqué  sur  les  Ro- 
mans des  douze  pairs,  publié  par  M.  Paulin  Paris;  i"  et  3°  li  Romans 
de  Garin  le  Loherain,  précédé  de  l'Examen  du  système  de  M.  Fauriel  sur 
les  Romans  carlovingiens,  publié  par  M.  Paulin  Paris;  4"  le  Roman  de 
Parise  la  duchesse,  publié  par  M.  de  Martonne;  5°  et  6°  la  Chanson  des 
Saxons,  publiée  par  M.  Francisque  Michel;  7"  li  Romans  de  Raoul  de 
Cambrai  et  de  Bernier,  publié  par  M.  Edward  Le  Glay  ;  8"  et  90  la  Che- 
valerie Ogier  de  Danemarche,  publiée  par  M.  Barrois  ;  10°  et  n°  la 
Chanson  d'Antioche,  publiée  par  M.  Paulin  Paris.  Paris,  Techener,  i832- 
1848,  n  vol.  in-12. 

Poème  de  Roncevaux,  trad.  par  J. -Louis  Bourdillon.  Dijon  et  Paris,  1840, 
in-12. 

Uoncisval,  mis  en  lumière  par  J.-Louis  Bourdillon.  Dijon  et  Paris,  1841, 
in-12. 

De  l'état  de  la  poésie  française  dans  les  XIIe  et  XIIIe  siècles,  par  B.  de 
Roquefort-Flaméricourt.  Paris,  181 5,  in-8". 

Glossaire  de  la  langue  romane,  par  J.-B.-B.  Roquefort.  Paris,  1808,  2  vol. 
in-8°.  —  Supplément  au  Glossaire  de  la  langue  romane,  par  J.-B.  de 
Roquefort.  Paris,  1820,  in-8°. 

Voy.  Renard  (Les  romans  du). 

Voy.  Wace. 

OEuvres  complètes  de  Rutebeuf,  trouvère  du  XIIIe  siècle,  recueillies  et 
mises  au  jour  pour  la  première  fois  par  Achille  Juhinal.  Paris,  i83q, 
2  vol.  in-8°. 


Robert  le  Diable 
(Rom.  de). 

Rog.  Bacon,  <  >p. 
majus. 


Roland    (Chan- 
son de). 


Romansdesdoi 
/e  pairs  d'-  1  :.>i"  ■ 


Roncevaux  (Poè- 
me de). 


Roquefort,  État 
de  la  poés.  li 


Roquefort,  Gloss. 

de  la  laii£.  rom. 


Rotbe,  Les  rom. 
du  Renard. 

Ron  (Romande). 
Rutebeuf  (OEu- 

vr.--  de  . 


> 


Dizionario  geografico  del  regno  di  Sicilia,  composto  dall  abate  Francesco  „ograf  'délia  Sici- 

Sacco.  Palermo,  1799,  1800,  2  vol.  pet.  in-4°.  lia." 

SS.  Salviani  Massiliensis  et  Vincentii   Lirinensis  Opéra,  studio  et  labore  Salvien,  de  Gu- 

Stephani  Baluzii.  Parisiis,  1669,  in-8°.  bernât.  Dei. 

Bibliotheca  belgica  inanuscripla,   sive  Elenchus  universalis  codicum  ma-  Sander,  ouSan- 

0 .           ,    ,     .      .f      '       ,    ..               ,  ..             ,      ..            ,  .                  ,  ■  derui ,       Kiblioth. 

nuscriptorum  in  celebnonbus  Belgn  cœnobns,  ecclesns,  urbium 01-  (  („ 


TABLE 


Sditi.  de  Clar.  ar- 
diigymn.  honon. 
prot. 

-     i  il,  Anliquil. 
de  f'ari-. 

Sbaraglia,  Sup- 
j.lem.  ad  VVadding. 


Scfiplores.  Col- 
lect.  hist. 


Scriptores.    So- 
lices  litlcr. 


Sénèque,  Episl. 

Sept  sages  (Rom. 
des). 

Serv.  ad  Virgil. 


Simler,  Epitom. 
Bibliolh.  Gesn. 

Sinnel  .     Catal. 

m>s.  !mn. 

Slace,  Achilléide. 


Slepliens    (T,.), 
SvenskaFornskrift- 

jallskapcls,  etc. 

Straparole,  Nuits. 
Sueton.  Opéra. 


Svenska    Fon: 
Arift-sallskapets 


Switipas. 


bliotliecis  adhuc  latentium.  Collegit  et  edidit  Antonius  Sanderus.  Irisu- 
lis,  i64i,  i644i  2  part.  in-4°. 

De  claris  archigymnasii  bononiensis  professoribus  a  saeculo  XI  usque  ad 
sœculum  XIV  (Inchoavit  Maurus  Sartius,  edidit  Mau rus  Fattorinus).  Bo- 
noniœ,  1769,  1 772,  2  part,  in-fol. 

Histoire  et  recherclies  des  antiquités  de  la  ville  de  Paris,  par  Henri  Sauvai. 
Paris,  1724,  3  vol.  in-fol. 

Supplementum  et  castigatio  ad  Scriptores  trium  ordinum  S.-Francisci  a 
Waddingo  aliisque  descriptos,  opus  posthumum  F.  Jo.-Hyacinthi  Sba- 
ralea?.  Romae,  ex  typographia  S.-Michaelis  ad  Ripani,  apud  Linum  Con- 
tedini,  1806,  in-fol. 

Collections  décrivains  divers,  principalement  ecclésiastiques  :  Voy.  Ba- 
luze,  Bolland,  Canisius,  Dacheri,  Despont,  Durand,  Hommey,  Labbe, 
Mabillon,  Mai,  Martène,  Pez d'historiens  de  France  :  Bongars,  Bou- 
quet, Buchon,  Daunou,  Du  Chesne,  Guizot,  Naudet,  Pithou...  de  Bel- 
gique: Reiffenberg...  à  Angleterre  :  Camden,Rymer,  JVharton(Henr.j... 
d'Allemagne  :  Eckart,  Leibnitz,  Ludewig,  Pertz,  Pez...  d'Italie  :  Lami, 
Mu  raton. 

Notices  sur  la  vie  et  les  ouvrages  des  divers  écrivains  :  Voy.  Affo,  Anto- 
nio, Bail/et,  Baie,  Barle,  Biographie  universelle,  Cave,  Cosme  de  Milliers, 
Crescimbeni,  De  la  Rue,  de  Visch,  Du  Pin  (Elites),  Du  Verdier,  Echard, 
Fabricius,  Fauchet,  Fontanini,  Foppens,  Histoire  littéraire  de  la  France, 
La  Croix  du  Maine,  Leland,  Liron,  Mansi,  Mazzuchelli,  Meusel,  Mi- 
chaud,  Millot,  Mongitore  ,  Moréri,  Nt'ceron,  TSostredame,  Oudin,  Pa- 
f/uot,  Pits,  Quétif,  Raynouard,  Rochcgude,  Sbaraglia,  Tanner,  Tirabos- 
chi,  Vossius  (G.-/.),  Jl  adding,  Warton  (Thom.),  ffood,  Wright 
(Thom.),  Ziegelbauer,  etc. 

L.  Annœi  Senecre  Opéra.  Becognovit  M.-N.  Bouillet.  Parisiis,  1827-1832, 
5  vol.  in-8". 

Li  Romans  des  Sept  sages,  nach  der  pariser  Handschrift  herausgegeben 
von  Heinrich-Adelbert  Relier.  Tûbingen,  i836,  in-8°. 

Mauri  Servii  Honorati  Commentarius  in  Virgilium,  éd.  Alb.  Lion.  Gœt- 
tingae,  1825,  1826',  2  vol.  in-8°. 

Epitome  Bibliothecse  Conradi  Gesneri,  per  Josiam  Simlerum,  etc.  Tiguri. 


J74, 


-fol. 


Catalogus  codicum  manuscriptorum  bibliothecae  bernensis,  etc.,  auct.  J.- 

R.  Sinner.  Berna?,  1760-1772,  3  vol.  in-8°. 
P.  Papinii  Statii  Opéra,  éd.  Amar  et  Lemaire.  Parisiis,  i8a5-i83o,  4  vol. 

in-8u. 
Brittiska  och  Fransyska  bandskrifter  uti  kongl.  bibliotbeket  i  Stockholm. 

Dans  le  volume  intitulé  :  Svenska  Fornskrift-sàllskapets  allmanna  àrs- 

inote,  1846.  Stockholm,  1847,  in-8°- 
Les  Nuits  facétieuses  du  seigneur  Straparole.  Sans  indication  de  lieu  (Pa- 
ris), 1726,  2  vol.  pet.  in-12. 
C.  Suetonius  Tranquillus,  etc.,  curante  Petro  Burmanno.  Amst.,  1736,  2 

vol.  in-4°.  —  Illustravit  D.-C.-G.   Baunigarten-Crusius.  Lipsiae  ,   1816- 

1818,  3  vol.  in-8°. 
Voy.  Stephens  (G). 
^uvtît:»;.  De  Syntipa  et  Cyri  filio  Andreopuli  narratio,  e  codd.  pariss.  édita 

a  Jo.-Fr.  Boissonade.  Parisiis,  1828,  in-12. 


DES  CITATIONS.  xxxix 

T. 

Bibi.iotheca  britannico-hibernica,  sive  tle  Scriptoribus,   qui  in  Anglia,      Tanner,  Bibliotb. 

Scotia,  Hibernia,  ad  s;eculi  XVII  initium  (loruerunt,  litterarum  ordine 

commentarius,  auctore  Thoma  Tannero,  episcopo  asaphensi  ;  praefixa  est 

Davidis  Wilkinsii  pracfatio.  Londini,  1748,  in-fol. 
Torquato  Tasso.  Le  sue  Opère  tutte,  con  le  controversie  sopra  la  Gerusa-       lasso,   Discon 

lemme  liberata.  Firenze,  1724,  6  vol.  in-fol.  Jc''  lloom-  rl- 

Publii  Terentii  Afri  Comœdi*,  ex  optiniaruni  editionum  textu  recensitœ,        Térence,    Eu- 

ed.  N.-E.  Lemaire.  Parisiis,  1827-1828,  2  vol.  en  3  part.  in-8.  nucn- 

Théâtre  français  au  moyen  âge,  publié  d'après  les  manuscrits  de  la  Biblio-       Théâtr.  fr.  a» 

thèque   du   roi,    par    L.-J.-N.   Monmerqué  et  Francisque  Michel,  XIe-    m0.vi"  a£e- 

XIVe  siècle.  Paris,  1839,  gr.  in-8". 
Traité  des   superstitions  qui  regardent  les  sacrements,  par  Jean-Baptiste       Thiers,    Traité 

Thiers,  docteur  en  théologie  et  curé  de  Vibraie.  Avignon,   1777,  4  vol.    des  superstitions. 

in-12. 
Sancti  Thoma-  Aquinatis  Opéra  omnia.  Romas,  1570, 1671,  17  tom.,  18  vol.       Thom.    Aquin. 

in-fol.  —  Antuerpiee,  161 2,  12  vol.  in-fol. —  Editio  altéra  veneta.  Acce-   'V'1-'- 

dunt  Vita  ejus  a  Jac.  Echardo,  et  Jo.-Fr.-Bern.-M.  de  Rubeis  disserta- 

tiones.  Venetiis,  1775-1788,  28  vol.  in-4". 
Bonum  universale  de  Apibus,  scr.  a  Thoma  Cantimpratano,  éd.  a  G.  Col-       Thom.  Cantim- 

venerio.  Duaci,  i6o5,  vel  1627,  in-8".  Pral-  Ro"-  u,m- 

Leben  des  H.  Thomas  von  Canterbury,  altfranzosisch,  herausgegeben  von       Thomas   \  \t  •  ■ 

Immanuel  Bekker.  Berlin,  i838,  in-4"  et  in-8°.  s^' 

Vie  de  saint  Louis,  roi  de  France,  par  Le  Nain  de  Tillemont,  publiée  pour       Tillemonl     Vie 

la  première  fois,  d'après  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  royale  de  Paris,   de  S.  Louis. 

par  la  Soc.  de  l'hist.  de  France.  Paris,  1847-1831,  6  vol.  in-8°. 
Storia  délia  letteratura  italiana,  del  cavalière  abate  Girolamo  Tiraboschi.      liraboscbi,  Sior. 

Roma,  1782-1785,  12  t.,  9  vol.  gr.  in-4";  Modena,  1787-1794,  16  vol.    <MU>  '«ter.  iial. 

in-4". 

OEuvres  choisies  du  comte  de  Tressan.  Paris,  1787-1791,  12  vol.  in-8°.  an.  Œuvres 

Tristan.  Recueil  de  ce  qui  reste  des  poèmes  relatifs  à  ses  aventures,  corn-       rrisian. 

posés  en  français,  en  anglo-normand  et  en  grec  dans  les  XII''  et  XIIIe  siè- 
cles; publ.  par  Francisque  Michel.  Londres  et  Paris,  i835,  2  vol.  très- 
pet.  in-8°. 
Chronicon  Nicolai  Triveti  Dominicain  ab  anno  n36'  ad  annuni  1307,  in         l'riveti   (Nie.] 

Spicilegio  Dacheriano,  t.   VIII. —  Et  cum    Adamo   murimuthensi,   et   ' ■"'"""'• 

Joanne  Bostono,  éd.  Antonio  Hall.  Oxonii,  1719,  1722,2  vol.  pet.  in-80. 
De  Vita  Caroli  Magni  et  Bolandi  historia,  Joanni  Turpino,  archiepiscopo       Turuin,  de  Vita 

remensi,  vulgo   tributa,  etc.,  éd.  Sebastiano  Ciampi.  Florentine,   1822,   f:'""1'  Magm. 

in-8°. 

II. 

I  ghelli  (Ferdinandi)  Italia  sacra.  Romoe,  164^-1662,  9  vol.  in-fol.  —  Ed.      Ughelli,  Ital.  ia- 
secunda,  cura  et  studio  Nicolai  Coleti.  Venetiis,  apud  Sébastian.  Coleri,  cra- 
1717-1722,  9  t.,   10  vol.  in-fol. 


M. 


TABLE 


A  ai>sek' .    Hist. 
de  I.ançued. 


Villani  (l'ïlippn) 
Vile   d  nom.  illuv 


Villani  (Giov.), 

Cronica. 

Villani   (Matl.), 
Cronica. 

Ville-Hardouin, 
Conquête  de  Cons- 

untinople. 


Vinc.    bellovac. 
Specul. 

'.    i_i!n   /Kneid. 


Vitœ  patrum. 
Vitalis  Blés.  Am- 
phitryon, sive  Ge- 


Von  der  Hagen 
P.urh  dpr  Liebe. 


Vossius  (ft.-J. 
de  Histor.  lat. 


Voyage  litlér. 


Vaissete.  Histoire  générale  de  la  province  de  Languedoc,  avec  des  notes 
et  les  pièces  justificatives  (par  Claude  de  Vie  et  Joseph  Vaissete).  Paris, 
1730-1745,  5  vol.  in-fol. 

Le  Vite  d'uomini  illustri  fiorentini,  scritte  da  Filippo  Villani,  colle  anno- 
tazioni  del  conte  Giammaria  Mazzuchelli.  Nel  tonio  VI  délia  Cronica  di 
Matteo  Villani.  Firenze,  1826,  in-8°. 

Cronica  di  Giovanni  Villani.  a  miglior  lezione  ridotta  coll'  aiuto  de'  testi  a 
penna.  Firenze,  per  il  Magheri,  1823,  8  vol.  in-8°. 

Cronica  di  Matteo  Villani,  a  miglior  lezione  ridotta  coll  aiuto  de'  testi  a 
penna.  Firenze,  1825,  1826,  6  vol.  in-8". 

Histoire  de  la  conquête  de  Constantinople  par  les  François  et  les  Vénitiens, 
par  Geoffroy  de  Ville-Hardouin  (édit.  de  Du  Cange).  Paris,  1607,  in- 
fol.  —  Dans  le  tome  XVIII  du  Recueil  des  Historiens  de  la  France. 
— Fdit.  de  M.  Paulin  Paris,  avec  Henri  de  Valenciennes,  pour  la  So- 
ciété de  l'histoire  de  France.  Paris,  i838,  in-8°. 

Vincentii  hellovacensis  Spéculum  majus.  Duaci,  1624,  4  vo'-  in-fol.;  ou 
l'édit.  de  Venise,   i493,  i494i  4  vol.  in-fol. 

P.  Virgilius  Maro,  qualem  omni  parte  illustratum  tertio  publicavit  Chr.- 
Gottl.  Heyne,  etc.  Parisiis,  coll.  Lemaire,  1819-1822,8  vol.  en  g  tom. 
in-8°. 

Vita?  patrum,  éd.  Heriberto  Rosweyde.  Antuerpiae,  161 5,  in-fol. 

Vitalis  Blesensis  Amphitryon  et  Aulularia,  eclogae.  Edidit  Frid.  Osannus, 
professor  gissensis.  Darmstadii,  i836,  in-8°.  —  Vitalis  Blesensis  Geta 
comœdia,  prœmissa  Indici  lectionuminUniversitatelitterarum  hernensi... 
habendarum,  a  Carol.-Guil.  Mùllero.  Bernae,  1840,  in-4°. 

OEuvres  de  Voltaire,  avec  préfaces,  avertissements,  notes,  etc.,  par  M.  Beu- 
chot.  Paris,  1828-1834,  70  vol.  in-8°.  —  Tahle  alphabétique  et  analy- 
tique des  OEuvres  de  Voltaire.  Paris,  1840,  2  vol.  in-8°. 

Buch  der  Liebe,  herausgegeben  durch  Fr.-Heinrich  von  der  Hagen.  Ber- 
lin, 1809,  in-8. 

Gerardi-Joannis  Vossii  de  Historicis  latinis  libri  III.  Lugduni-Batavorum, 
i65i,  in-4". 

Voyage  littéraire  de  deux  religieux  bénédictins  de  la  congrégation  de  Saint- 
Maur.  Voy.  Martene. 


\\ 


Wadd 
al.  Mm 


Rom.  de  ]jFi  Roman  de  Rou  et  des  ducs  de  Normandie,  par  Wace,  poète  normand 
du  XIIe  siècle,  publié  pour  la  première  fois,  d'après  les  manuscrits  de 
France  et  d'Angleterre,  par  Fréd.  Pluquet  (et  Aug.  Le  Prévost).  Bouen, 
1827,  2  vol.  in-8°. 

ng,  An-  Wadding.  Annales  Minorum,  seu  trium  ordinum  a  S.  Francisco  instituto- 
rum,  auctore  A.  B.  P.  Luca  Waddingo  hiberno ,  etc.  Bomœ,  1731- 
1741,  17  vol.  in-fol.- —  Annales  Minorum  continuati  a  P.  F.-Joanne  île 
Luca  veneto,  et  F.  Jos. -Maria  de  Ancona.  Borna1,  1740,  1745,  2  vol. 
in-fol. 


DF.S  CITATIONS.  xia 

Scriptores  ordinis  Minorum,  recensuit  F.  Lucas  Waddingus.  Romae,  i65o, 
in-fol. — Ed.  altéra.  Romae,  ex  typographia  S.-Michaelis  ad  Llipam, 
apud  Linuin  Contedini,  1806,  in-fol.  Voyez  Sbaraglia. 

The  latin  poems  commonly  attributed  lo  Walter  Mapes,    collected   and 

edited  bv  Thomas  Wright.  London,  1 8 .4 1 ,  in-4". 

The  History  of  english  poetry,  from  the  dose  of  the  eleventh  to  the  com- 
mencement of  the  eighteentfa  century,  etc.,  by  Thomas  Warton.  Lon- 
don, 1824,  4  vol.  in-8". 

Histoire  des  révolutions  du  langage  en  France,  par  Francisque  Wey.  Pa- 
ris, i848,  in-8°. 

Anglia  sacra,  sive  Collectio  historiarum  de  archiepiseopis  et  episcopis 
Angliœ,  cura  Henrici  Wharton.  Londini,  1691,  2  vol.  in-fol. 

Concilia  Magna:  Britannise  et  Hibernioe  a  synodo  verolamiensi  ann.  44b  ad 
londinense  ann.  1717.  Accedunt  eonstitutiunes  et  alia  ad  histoi  iam  ec- 
clesiae  anglicana?  spectantia.  Edidit  post  Henricum  Spelmannum  David 
Wilkins.  Londini,  17.36",  1737,  4  vo'-  in-fol. 

Willelmus  Malmesburiensis,  dans  le  tome  XI  du  Recueil  des  historiens  des 
Gaules  et  de  la  France.  Voy.  ce  Recueil. 

Voy.  Bongars,  Gesta  Dei  per  Francos. 

De  Cœlibatu  ministrorum  Ecclesiae  thèses  theologicœ,  quas...  proposuit 
Paul.-Frid.  Vœgtlinus,  Durlaco-Marchicus.  Durlaci,  1686,  in-4°. 

Ueber  die  Lais,  Sequenzen  und  Leiche;  ein  Beitrag  zur  Geschichte  der 
rhvthmischen  Formen  und  Singweisen  der  \  olkslieder  und  der  volks- 
masssigen  Kirchen-und  Kunstlieder  im  Mittelalter,  von  Ferdinand  Wolf. 
Heidelberg,  1 84',  in-8". 

Ueber  die  neuesten  Leistungen  der  Franzosen  fur  die  Herausgabe  ihrer  na- 
tional Heldengedichte,  etc.  Wien,  1 833,  in-8". 

Johan.  Wolfii  J.-C.  Lectionum  memorabilium  et  reconditarum  centenarii 
XVI,  cum  indice  absolutissimo  M.  Johan. -Jac.  Linsii.  Lavingae,  1600- 
1608,  2  vol.  in-fol. 

Wolfram  von  Eschenbach,  herausgegeben  von  Karl  Lachmann.  Beriin, 
r833,gr.  in-8°. 

Historiaet  Antiquitates  Universitatis  oxoniensis  duobus  voluminibus  com- 
prehensae,  auctore  Antonio  a  Wood.  Oxonii,  e  theatro  sheldoniano, 
1674,  2  vol.  in-fol. 

A  Sélection  of  latin  stories,  from  mss.  of  the  thirteenth  and  fourteenth 
centuries,  éd.  by  Thomas  Wright.  London,  1842,  pet.  in-8°. 

Biographia  britannica  literaria;  or  Biography  of  literary  characters  of 
Great  Britain  and  Ireland,  arranged  in  chronological  order ,  by  Thomas 
Wright,  corresponding  member  of  the  Institute  of  France.  London, 
1842,  1846,  vol.  Ietll  in-8°. 

Early  Mysteries,  and  other  latin  poems  of  the  twelfth  and  thirteenth  cen- 
turies, éd.  by  Thomas  Wright.  London,  i838,  in-8°. 

The  Political  songs  of  England,  edited  and  translated  by  Thomas  Wright. 
London,  i83g,  in-4°. 

Reliquiae  antiquae.  Scraps  from  ancient  manuscripts,  illustrating  chiefly 
early  english  literature  and  the  english  language,  edited  by  Tho- 
mas Wright  and  James  Orchard  Halliwell.  London,  1841,  i843,  2  vol. 
in-8°. 


Wadding,Sci  ip 
lor.  Miu. 


Waller    Mapr- 
Latin  poems. 


Warton,     Hisl. 
of  english  poetry. 


Wey  (Francis), 
Ilist.  des  11  vol.  du 
lang.  en  France. 

Wharlon,  An- 
glia sacra. 

Wilkins,  Con- 
cil.  Biilaun. 


Willelm.  Mal- 
mesn. 

Willerm.  Tyr. 
Hisloria. 

Wœgllin.deCa 
lihalu,  elr. 

Wolf       Ferd 

Telief  die  I^is,  Se- 
quenzen nnd  Lei- 
tlie. 

Wolf  Terdin.'. 
Ueber  Jie  neues- 
ten, elc. 

Wolf  [Jean; 
Leelion.  rneuiurah. 


Wolfram     \on 
Eschenbach. 

Wood,  Hi-i.   ri 
antiq.  I  oiv.  oxon. 


WrigbtfThom.), 

A  Sélection  oflatm 
stories. 

Wright  (Thom.), 
Hiographia  brit. 


Wright  (Thom   , 
Early  Mysleries. 

Wright  (Thom.), 

Political  sougs. 

Wright  (Thom.) 
et  Halliwi 
quia:  antii|tia 


Tome  XXII. 


TABLE  DES  CITATIONS. 


Ziejelbauer,    Historia  rei  litterariœ  ordinis  S.-Benedicti,  etc.  Opus,  a  IV.  P.  Magnoaldo 
HM-  m . ''"•  "rJ*        ZiegelbautT  ichnograpliice  adunibratuni,  recensuit,  auxit,  jurisque  pu- 
blicî  fecit  R.  P.  Oliverius  Legipontius.   Augiistas  Vind.  et  Hfibipoli, 
1 7 .">.{,  i  vol.  in-lol. 


TABLE 


DKS     "CO'IICKS    C()iVir\I(S     PANS    CV    V1MCT- OKUXIÈMR    VoI.UMI-. 


Avkr Tis>r.nr..N  i Pas.     v-xiv 

TaHI.R     DE*    CITITlOKï \\-\  ill 


FIN  DU  TREIZIEME  SIECLE. 


r.I.OSSAIRKS. 


Introduction i  p. 

I.  Glossce  Placidi  grammalici 2,3 

II.  Glossarium  vêtus.  —  Glossœ  antiques 3-5 

III.  Papias  :  Elementarium  doctrinœ  erudinientum 5-8 

I V.  Thésaurus  noms  latinitatis 8,  f) 

V.  Hugutio  :  f'erborum  tleriiationes ij-n 

VI.  Magistri  Johannis  de  Garlandia  Diclionnrius i'i-i3 

VII.  Johannis  de  Janua  Summa,  quœ  Catholicon  appcltatur 1 3- 1  5 

VIII.  Vocabula  a  poetis  usurpata,  per  alphabeti  ordinem i  5-17 

IX.  Vocabulaire  latin 17 

X.  Dictionarium  theologieum 1 8-20 

XI.  Expositiones  vocabulorum  quœ  in  sacra  Scriptura  rcperiunlur,  etc. — No- 
tifia vocabulorum  Scripturœ  sacrœ 20-22 

XII.  Glossarium 22,23 

XIII.  Jean,  auteur  du  Comprehcnsorium 23, 24 

XIV.  Dictionarium  lalinu-gallicum 24-2(1 

XV.  Maître  Guillaume 2*1,27 

XVI.  Dictionnaire  provençal-latin '^T,^ 

XVII.  Dictionarium  provinciali-latinum 28 

XVIII.  Glossaire  latin-français 28,21) 

XIX.  Glossarium  gallico-latinum 3o-3-i 

XX.  Pierre  Roger 32,33 

XXI.  Catholicum,  ou  Dictionnaire  latin-français 33-36 

XXII.  Dictionarium  latinum  amplissimum 36-38 

/a 


TABLE 


Vital  de  Blois:  i°  Gcta.  i°  Babio 3g-5o 

Guillaume  de  Blois  :  Jlda 5i-55 

Matthieu  de  Vendôme  :   i°  Milo,  2°  Miles  gloriosus,  3°  Lydia.  4°  Sum- 
mula  de  schematibus,  etc.  5°  Lettre  d'un  étudiant  de  l'Université  de 

Paris.  6°  Divers  poèmes 55-67 

Poëme  sur  la  victoire  de  .Simon  de  Montfort 67-69 

Alexandre  de  Villedieu  :  Carmen  de  Algorismo 69,70 

Histoire  des  Bretons 7i~77 

lean  de  Garlande,  auteur  d'un  poème  de  Triumphis  Ecclesiœ.  Pœniten- 

tiariui.  Synonyma  et  /EquWoca.  Distichium,  ete 77-103 

Songe  d'un   clerc io3, 104 

Poëme  médical io5-no 

Hymnes,  chansons,  satires 1 10-166 

troubadours. 

Girart  de  Roussillon 167-190 

Ferabras 1 90-î  1  ■>. 

Lancelot  du  Lac 21  2-223 

Geoffroi  et  Brunissende 224-234 

Blandin  de  Cornouailles 234-236 

La  Vie  de  saint  Honorât 236-240 

Poème  sur  la  Croisade  contre  les  hérétiques  albigeois 24o-258 

TROUVKRES. 

Chansons  de  geste.  Introduction 259-273 

Agolant 274 

Aiol 274-288 

Aimeri  de  Narbonne 288 

Alexandre  le  Grand lh . 

Amis  et  Amile 76.-299 

A  nseis  de  Cartilage 3oo 

Anséis,  (ils  du  roi  Gilbert lb. 

Autioche //,. 

Aspremont lb.  -  3  1  S 

Aubei  i  le  Bourgoing 3i8-334 

Ave  d'Avignon 334-347 

Bataille  d'Aleschans 347 

Uutaille  de  Loquifer lb. 


DES  NOTICES.  ma 

Berte  aux  grands  pieds ■ >4* 

Beuve  de  Comarchis Ib. 

Beuve  de  Hanstone Ib. 

Brun  de  la  Montagne Ib. ,  349 

Charroi  de  Nîmes  (Le) 35o 

Chétifs  (Les) Ib. 

Chevalerie  Vivien  (La),  et  la  Bataille  d'Aleschans Ib. 

Chevalier  au  Cygne  (Le) Ib.  -  353 

Comprenant  : 

I.  Antiorhe 353-  (70 

II.  Jérusalem J70-384 

III.  Les  Chétifs 384-388 

IV.  Hélias 388-39ï 

V.  Les  Enfances  de  Godefroi  de  Bouillon 892-402 

Conquête  de  la  Petite-Bretagne 402-4 1  1 

Couronnement  de  Looys  (Le) 4 1 1 

Destruction  de  Jérusalem  (La) 4  i»-4*6 

Élie  de  Saint-Giles 416-424 

Enfances  Guillaume  (Les) 4»4 

Enfances  Vivien  (Le,^) , 42^* 

Foulque  de  Candie Ib. 

Gaidon Ib.  -  4  1  ', 

Garin  de  Montglane 434 

(iarin  le  Loherain Ib. 

Garnier  de  Nanteuil Ib. 

Gautier  tl'Aupais Ib. 

(lirait  de  Roussillon Ib. 

Girart  de  Viane Ib. 

Girbert  et  Gerin ' 435 

Guibert  d'Andrenas Ib. 

Gui  de  Bourgogne Ib. 

Guillaume  au  Court  nez Ib.  -  4.Î8 

Comprenant  : 

I.  Garin  de  Montglane 438-44? 

II.  Girart  de  Viane 448-460 

III.  Ainieri  de  Narbonne 460-470 

IV.  Les  Enfances  Guillaume 470-481 

V.  Le  Couronnement  du  roi  Looys 481-488 

VI.  Le  Charroi  de  Nismes 488-495 

VII.  La  Prise  d'Orange 4y  r>-  ig^ 

VIII.  Beuve  de  Comarchis ',\)^< 

IX.  Guibert  d'Andrenas Ib.  -  Soi 


TABLE 

\.  La  Mort  d'Aimeri  de  Narbonne 5oi-5o3 

XI.  Les  Enfances  Vivien 5o3-5o7 

XII.  La  Chevalerie  Vivien,  et  la  Bataille  d'Aleschans. .  5o7~5ig 

XIII.  Le  Moniale  Guillaume 5 19-529 

XIV.  Rainouart 5a9-53v 

XV.  Bataille  de  Loquifer 53a-53S 

XVI.  LeMoniage  Rainouart 538-54* 

XVII.  Renier 5/ia-5^ 

XVIII.  Foulque  de  Candie ' 544-55 1 

Hrlias 55 1 

llervis  (le  Metz //'. 

Horn 76.-568 

Isoré  le  Sauvage 568 

Jehan  de  Canson Ib.  -  58  i 

I  érusalem 583 

Jourdain  de  Blaives 7/'. -587 

Iules  <:ésar 587 

Les  Cohera  i-ns  ,  comprenant  :  I.  Hervis  de  Metz Ib.  -  604 

II.  Garin  le  Loherain,  et  Begon  de  Belin 6o/|-6î5 

III.  Girbert  dé  Metz 6î5-633 

IV.  Anséis,  (ils  du  roi  Gilbert 633-64  '• 

Maugi>  d'Aigiemont 6/J3 

Montage  Guillaume  (Le),  et  Moniage  Rainouart  (Le) Ib. 

Mort  d'Aimeri  de  Narbonne Ib. 

Ogier  (Enfances) Ib. 

Ogier  le  Danois Ib.  -  65g 

Pai  ise  la  duchesse 659-667 

Prise  d'Orange  (La) 667 

Quatre  fils  Aimon  (Les),  comprenant  :  1.  Renaud  de  Montauban Ib.-'oo 

II.  Maugis  d'Aigiemont 700-708 

Rainouart Ib. 

Raoul  de  Cambrai Ib.  -727 

Renaud  de  Montauban Ib 

Renier Ib. 

Ronce«aux 7A.-755 

Saisnes  (Les),  ou  Vitukind  de  Saxe 7.56 

Siège  de  Barbastre  (Le) Ib. 

Vespasian Ib. 

\  m  âge  de  Charlemagne  à  Jérusalem Ib. 

Poèmes  d'aventures.  Introduction 757,758 

Amadas  et  Vdoine 758-765 

Blancandin 765-778 


DES  NOTICES. 


\l.\  IL 


Blonde  d'Oxford  et  Jehan  de  Dammartin. 778-782 

Comte  de  Poitiers  (Le) 782-78* 

Elédus  et  Serène 7S9-71*' 

Eracles 791-807 

Escoufle  (L') «07-8 j  7 

Flore  et  Blanchefleur 818-82.". 

Guillaume  de  Dole 826-828 

Guillaume  de  Païenne 829-841 

Guy  de  Warwyke 841-851 

llle  et  Galeron 85 1  -SU  \ 

Manekine  (La) 864-868 

Merauyis  de  Portlesguez 868-870 

Poire  (La) ». 870-S70. 

Robert  le  Diable 879-887 

Roman  du  Renaît 8.Siy-i(  ,' 

Additions  et  corrections 947-953 

Table  des  autfxbs  et  ors   [imn- <f>  i-97  1 


HISTOIRE   LITTÉRAIRE     ^^ 

DE  LA  FRANCE. 

FIN  DU  TREIZIÈME  SIÈCLE. 


GLOSSAIRES. 


Plusieurs  glossaires  étant  anonymes,  et  quelques-uns  de  i 
ceux  qui  ne  le  sont  pas  étant  des  pièces  de  peu  d'importance, 
il  a  été  naturel  de  les  réunir  en  une  notice  collective.  A  être 
ainsi  rassemblés  sous  un  même  coup  d'œil,  ces  documents 
gagneront  quelque  intérêt,  tandis  qu'isolés  ils  auraient  à 
peine  valu  d'être  remarqués. 

Une  telle  notice  nous  a  paru  avoir  convenablement  sa  place 
à  la  fin  du  XIIIe  siècle.  Ce  siècle  est,  pour  la  France,  le  plus 
haut  point  de  la  gloire  littéraire  au  moyen  âge.  C'est  le  mo- 
ment où  la  vieille  langue  a  le  plus  de  régularité,  où  la  vieille 
poésie  achève  de  prodiguer  ses  trésors.  Plus  tard,  une  autre 
ère  commence  ;  la  langue  se  décompose;  la  source  abondante 
des  chansons  de  geste  tarit;  on  traduit  beaucoup,  on  com- 
pose des  histoires,  on  fait  des  poésies  légères,  jusqu'à  ce 
qu'enfin  la  renaissance  vienne  mettre  son  caractère  sur  tout 
ce  qui  se  produit.  Il  n'était  donc  pas  inutile  de  clore  l'his- 
toire littéraire  du  XIIIe  siècle  par  de  courtes  recherches  sur 
les  glossaires. 

A  la  vérité,  quelques-uns  de  ces  glossaires  descendent  un 
peu  plus  bas;  mais  ,  comme  ils  portent  la  trace  d'un  français 
ancien  ,  il  n'a  pas  été  nécessaire  de  se  renfermer  stricte- 
ment dans  des  limites  chronologiques. 

Nous  n'avons  pas  craint  de  faire  figurer  dans  cette  notice 

Tome  XXII.  A 


NTHODlCTinN. 


XIII  SIECLE. 


2  GLOSSAIRES. 

trois  Italiens  ,  Jean  de  Gênes,  Hugutio  et  Papias  :  Jean  de  Gè- 
nes, parée  qu'il  cite  souvent  des  exemples  français;  Papias 
et  Hugntio,  parce  qu'ils  ont  été  une  source  féconde  où  les 
glossographes  subséquents  ont  puisé. 

Outre  les  livres  imprimés,  nous  avons  mis  à  contribution 
bon  nombre  de  manuscrits.  Sans  doute  on  en  trouvera,  dans 
les  bibliothèques  de  nos  départements  et  dans  les  bibliothè- 
ques étrangères,  qui  mériteraient  d'allonger  notre  notice. 
Du  moins,  pour  ceux  qui  ont  été  à  notre  disposition,  nous 
avons  eu  le  soin  de  les  déterminer  de  telle  manière,  que  cha- 
cun pourra  s'assurer  si  les  lexiques  manuscrits  que  nous 
n'avons  pas  vus  sont  les  mêmes  que  les  nôtres  ou  en  sont 
différents. 

I.     GLOSS/E  PLAC1D1  GRAMMAT1C1. 

ciassic.  auct.  Placidus  le  grammairien  est,  d'après  la  conjecture  de  M.  le 
e Vatican. coda.,  carc|inal  Mai ,  le  même  que  Luctatius  Placidus ,  commenta- 
teur de  Stace  et  mythographe.  On  peut  croire  qu'il  était  né 

ibid., p.  562.  dans  la  Gaule;  du  moins,  au  mot  frameœ,  il  dit  :  Frameœ , 
liastœ  longissimœ ,  quibus  etiam  nunc  Armorici  a te nies  , 
hoc  nomen   tribuunt.   Ji  paraît  avoir  rédigé    ses   gloses  en 

....        ,,,    commentant  différents  auteurs.  Par  exemple  :  Fastidiosum 

IlHll.    ,     t.    III  /•  •    I-  J-        •  T^  1  1       •  T  1 

p.  465.  verù projastidiose  dixit.  Kt  plus  loin  :  Immertsorum  t/iesau- 

ibîd.,  p.  474.  rorurn  ratio  quidem  facii ,  sed  propter  cuphoniam  immen- 
sutn  dixit.  Ces  deux  dixit  se  rapportent  à  quelque  auteur 
dont  Placidus  expliquait  le  texte. 

Ce  glossaire  de  Placidus  a  été  publié  par  M.  Mai ,  d'abord 
....  sur  deux,  manuscrits  peu  anciens  et  défectueux  ;  puis  l'édi- 

Hiid.,  p.  427-  ,1  .       ,      _.T      .,    .  1    ... 

5oi.  teur,   ayant  trouve  un  manuscrit  du  Al:  siècle,  meilleur  et 

ibid.,  t.  vi,  plUs  complet,  a  donné  dans  un  autre  volume  du  même  re- 
p. 554-574.         cueil  les  additions  et  les  corrections  fournies  par  cette  nou- 
velle source.  Placidus  peut  figurer  ici,  et  à   titre  d'auteur 
d'un  glossaire,  et  comme  omis  par  nos  prédécesseurs,  bien 
qu'il  paraisse  appartenir  à  la  Gaule. 

Placidus  est  un  glossateur  chez  qui  il  y  a  quelques  bonnes 
remarques  à  prendre,  et  quelques  témoignages  à  invoquer 
RevuedePhi-  sur  la  latinité.  C'est  ainsi  que  M.  Quicherat  l'a  cité,  à  coté 
lologie,  t.  l,n.2,  d'autres  grammairiens,  pour  prouver  que  les  auteurs  corrects 
p'ci3/-.  distinguaient  juucnlus,  juventas  et  juventa.    Juventus ,  dit 

t.  m,  p.  4-4.  '  Placidus,  jiivenum  multitude) ;  Juventas ,  dea  juventutis ;  in- 
venta ipsa  nostra  œtas  est.  Il  est  vrai  qu'il  ajoute  aussitôt  : 
Sed  nostri  in  plerisque  locis  aliter  posuerunt.  Mais  c'était  là 


PLACIDUS.  3  VT„      . 

XIII    SIÈCLE. 


un  abus  des  âges  postérieurs.  En  effet,  le  même  savant  a  fait  

voir  que,  dès  le  IV"  siècle  de  notre  ère,juventus  était  non- 
seulement  devenu  le  synonyme  de  inventa,  mais  encore  l'a- 
vait remplacé;  et  il  cite  des  exemples  de  cette  confusion  dans  i..  cit.,  p.  i/,3. 
saint  Augustin,  Palladius,  la  Vulgate,  Nonius  et  Isidore.  Cela 
prouve  que  notre  grammairien  Placidus  avait  très-bien  re- 
connu le  changement  qui  s'était  fait  dans  l'emploi  de  ces 
mots. 

Ménage  rapporte  et  approuve  l'opinion  de  plusieurs  éty-      Dict. étymol., 
moloçistes   qui  dérivent  notre  mot  flatter  du  latin  flatare ,  *u Traot  f/atter> 
qu  on  ne  trouve  guère  que  dans  les  glossateurs.  «  Le  glossaire 
de  Papias,  dit  Caseneuve,  a  :  Flatare,  augcrc  et  amplum  red- 
dere ;  parce  que  les  flatteurs  remplissent  de  vanité  et  enflent 
de  la  Bonne  opinion  de  soi-même  ceux  qui  les  écoutent,  et 
qui  croient  ce  qu'ils  disent.  »  C'est   plus  haut  que  Papias 
qu'il  faut  faire  remonter  cette  glose;  elle  est  chez  Placidus,      ciassic.  auct., 
et  dans  les  mêmes  termes.  '•  m'  p'  /*6/'- 

Placidus  recommande  de  dire  :  recensai  libri ,  et  non  re-  ibid.,  P.  497. 
censcti  ;  prœbiti,  et  non  prœbcti.  C'est  en  effet  une  faute  que 
l'on  rencontre  souvent  dans  les  très-anciens  manuscrits;  et 
on  pourrait  déjà  y  voir  une  tendance  des  langues  néolatines, 
ou  du  moins  de  la  langue  française,  à  changer,  quand  une 
même  voyelle  est  répétée  dans  deux  syllabes  consécutives, 
une  de  ces  voyelles.  Ainsi,  pour  ne  citer  qu'un  exemple,  di- 
videre  a  fait,  non  diviser,  qui  est  moderne,  mais  deviser,  qui 
est  la  forme  ancienne. 

Ce  n'est  pas  le  seul  endroit  où  Placidus  combat  des  fautes 
qui  prenaient  racine  de  son  temps,  et  qui  sont  devenues  des 
formes  fixes  dans  les  langues  néolatines.  Il  dit,  avec  toute 
raison,  et  en  se  conformant  à  la  vraie  latinité  :  Ante  mefugit  Ib'd •>  p-  43i. 
dicimus ,  non  ab  ante  me  ;  nom prœpositio  prœpositioni  ad- 
jungitur  imprudcnter.  Cette  imprudence  se  commettait ,  la 
glose  le  prouve,  vulgairement  du  temps  de  Placidus;  et  on 
voit  ab  ante,  quoique  condamné  par  les  grammairiens,  re- 
cevant droit  de  bourgeoisie  dans  les  langues  filles  du  latin, 
devenir  avanti  en  italien,  et  avant  en  français. 

II.    GLOSSARIUM    VETUS.  GLOSS7E  ANTIQUE. 

1°  Le   Glossarium  vêtus  a  été  publié  par  M.  le  cardinal      ciassic.  auct. 
Mai;  il  commence  par  la  glose:  abacta,  imnwlata,  et  finit  *  ^,c'  C50Ij 
par  la  glose  :  zelotypa,  zelosa.  Ce  glossaire  a  des   ressem-  55^' 
blances  avec  le  glossaire  d'Isidore  ;  mais  on  trouve  aussi  dans 

A  2 


XIII    SIECLE. 


4  GLOSSAIRES. 

le  premier  des  choses  qui  ne  sont  pas  dans  le  second.  Ces 
ouvrages,  composés  lors  de  la  décadence  de  la  langue  latine, 
contiennent,  il  est  vrai,  des  explications  empruntées  à  des 
glossateurs  plus  anciens,  et  relatives  à  des  mots  du  vieux 
langage  des  Romains;  mais,  en  outre,  ils  admettent  des  mots 
barbares  et  populaires,  qui,  pour  la  plupart,  sont  entrés  et  se 
maintiennent  encore  dans  les  langues  modernes.  Or,  c'est  à 
ce  point  de  vue  particulièrement  qu'ici  de  pareils  lexiques 
peuvent  nous  intéresser.  Ce  qui  donne  pour  une  question 
pareille  du  prix  à  notre  glossaire,  c'est  qu'il  est  fort  ancien. 
Le  manuscrit  qui  l'a  conservé  remonte  jusqu'au  VIIe  siècle. 

ibid  «  50o  Le  glossateur,  expliquant  vesperascit,  dit  :  Sero  Jccit ,  ad 
occasum  inclinât.  On  voit  là,  dès  lors,  la  locution  moderne: 
Il  fait  nuit.  Quoique  le  mot  gluto  se  trouve  dans  les  anciens 
glossateurs,  cependant  il  paraît  avoir  été  fort  peu  en  usage 
dans  la  bonne  latinité;  du  moins  il  ne  figure  pas  dans  les 
monuments  écrits  qui  nous  restent.  Mais  il  était  sans  doute 
d'un  usage  vulgaire,  et,  à  ce  titre,  il  s'est  implanté  dans  nos 
langues  modernes.  On  lit  ici,  dans  un  article  dont  le  com- 

Ibid.  p.  533.  mencement  est  altéré  et  inintelligible  :  Fulgo  glutto  appella- 
tur.  Bisacciuin,  pour  dire  un  bissac,  se  trouve  dans  Pétrone; 
mais  notre  mot  besace  est  déjà  dans  cette  glose  :  Mantica, 

Ibid.,  p.  533.  bisaeïa.  Adproximcda  (mot  inintelligible),  tortellum  pue- 

„  .       -,     ris.  Turtellum.  qui  signifie  ici  un  bourrelet,  est  notre  mot  tour- 

Ibid.,  p.  3o4.  1  o  T'-ii  l>    •      '     1  •;/  > 

ibid  )  5i6  teau-  Hirsutum,  vdlutum.  t  uLutum  ,  dérive  de  vdlus,  n  existe 
cependant  pas  dans  la  latinité,  mais  il  s'est  perpétué  dans 
l'italien  velluto ,  dans  le  français  velu,  et  dans  le  mot  velours. 

ibid  546  Sublatum,  tultum;  il  est  fort  possible  que  cette  glose  soit 
renversée,  et  qu'il  faille  lire  :  Tultum ,  sublatum.  Quoi  qu'il 
en  soit,  tultum,  qui  n'appartenait  pas  à  la  latinité  classique, 
a  vécu  dans  l'italien  tolto,  et  dans  le  vieux  français  toit,  par- 
ticipe du  verbe  dont  l'infinitif  est  tollir  ou  tondre.  Nous  ci- 
terons encore  les  gloses  :  Sujfarcinatus ,  caricatus ;  d'où 
l'italien  caricare,  et  le  français  charger;  orbita,  strata,  d'où 
l'italien  strada,  et  le  vieux  français  estrée  : 

Vit  Pontoise  et  Poissy  et  Meulent  en  l'estrée. 

Nutu,  voluntatc,  sivc  cinno  vel  aspectu.  Cette  glose  nous 
donne  encore  un  mot  moderne;  cinno  est  devenu  l'italien 
cenno,  et  n'est  pas  étranger  non  plus  à  l'ancien  français,  où 
il  se  trouve  dans  le  mot  acener  : 

Où  qu'ele  voit  Pépin,  d'une  part  l'acena. 


Ibid.,  p. 

j47- 

Ibid.,  p. 

537. 

Berte 

ans 

gratis       p 

iés  , 

LXXX1I. 

C'assic.  a 

net., 

t.  M,  p.  5? 

.G'. 

Berte 

aus 

grands    p 

iés  , 

LXXVUI. 

PAPIAS.  5 

XIII    SIECLE. 


On  donne  pour  étymologie  à  gargote  l'allemand  Garkù-  

che,  composé  de  gar,  prêt,  cuit,  et  de  Kilche,  cuisine;  mais 
l'opinion  de  Ménage  nous  paraît  plus  vraisemblable  :  il  tire      Dict.  étymol., 
ce  mot  de  gurgutium ,  altéré  de  l'ancien  mot  latin  gurgus-   '•ï.P-506- 
titan,  gurgustiolum  ,   et   pour  lequel  il  a  recours  au  témoi- 
gnage du  glossaire  de  \  endôme  :   Gurgt/tia  ,  loca  taberna- 
>•/////  tenebrosa.  C'est  aussi  notre  glose,  laquelle  ajoute  :  Ubi      ciassic.  auct., 
convivia  turpiafinnt.  i.  vi,  p.  526. 

20   Les   Glossœ  antiquœ ,  que  nous  lisons  dans  le   même      ciassic. auci., 
recueil  de  M.  Mai,  commencent  par  abbaso,  infirma  domus,  tgY11'  p'  55o~ 
et  finissent  par  :  xystarches,  athlelarum  princeps.  Le  manus- 
crit dont  le  savant  éditeur  s'est  servi  est  du  XIe  siècle.  On  y 
trouve:  machiones ,  constituions  parietum;  glose  déjà  con-      ibid.,  P.  567. 
nue   par  Isidore,  et  qui  est   l'origine  de  notre  mot  maçon. 
Querellatur ,  queritat ,  vociférât 1 ir ;  e 'est  notre  mot  querel-      ibid.,  p.  576. 
1er.    Mitra  ,  kappa  ,   kapitis  ornamentum  ;  c'est  notre  mot      ibid.,  P.  569. 
chappe.  Stabalis ,  curtibus  oviùm;  c'est  la  curtis  qui  revient      Ibid.,  p.  58o. 
si  souvent  dans  les  premiers  monuments  du  latin  barbare, 
et  que  nous  avons  gardée  dans  toutes  ses  acceptions,  cour  de 
judicature,  cour  de  seigneur,  cour  de  maison,  basse-cour, 
excepté  celle  que  signale  notre  glossographe.  Insit'wis,  gra-      ibid.,  p.  564. 
fiolis ,  qui  insérant///,-  voilà    notre  mot  greffe  qui  se  trouve 
dès  lors  dans  le  langage,  le  nom  de  l'instrument  graphium 
ayant  fini  par  fournir  le  nom  de  la  branche  transplantée.  Au 
temps  où  il  écrivait,  la  musique  d'orgue  était  cultivée,  à  en 
juger  du  moins  par  ceci  :  Hydroplasn/us,  qui  cantiones  corn-      ibid.,  p.  563. 
ponit  organi.  Quelquefois  ces  gloses  sont  altérées  d'une  ma- 
nière désespérée;    mais  quelquefois  aussi   le  remède  se  pré- 
sente  au   bout   de  la    plume:   Pictionicœ ,  qui  vincunt  in      ibid., p. 574. 
pictuarum  certaminc.  Il  est  évident  qu'il    faut  lire  :  Pycto- 
nicœ  ,  qui  vincunt  in  pyctarutn  certamine.  Pyctonicœ ,  ceux 
qui  remportent  la  victoire  dans  le  combat  du  pugilat. 

III.    PAPIAS  :    ELEMEXTARIIM   DOCTRIX/E   ERUDIMENTUM. 

Ce  titre  est  celui  que  Papias  croit  préférable  pour  son 
ouvrage  :  «  On  nomme  glossaire,  dit-il  dans  le  préambule, 
«  un  livre  où  se  trouve  simplement  l'explication  de  quel- 
«  ques  mots  ou  de  quelques  locutions;  mais  comme  j'ai  ajouté 
«  ici  des  définitions,  des  étymologies  conformes  aux  règles,  des 
«  sentences  et  beaucoup  de  renseignements  de  ce  genre,  on 
«  pourra  nommer  plus  convenablement  mon  ouvrage  un 
«  Rudiment  élémentaire  de  doctrine.  » 


6  GLOSSAIRES. 

XIII     SIECLE. 


Papiasexposant  lui-même  la  méthodequ'il  a  suivie,  il  faut  le 
laisser  parler:  «De  tout  ee  qui  se  trouve  dans  ce  livre,  une  partie 
«  a  des  autorités  certaines,  une  partie  est  chancelante,  n'étant 
«  appuyée  d'aucun  suffrage  solide.  En  d'autres  cas,  la  chose 
«  parle  d'elle-même,  et  alors  nous  jugeons  superflu  de  mettre 
«  des  notes.  Mais  quand  il  y  a  doute,  afin  que  nous  ou  tout  autre 
«  corrigions  ou  confirmions  par  quelque  découverte  ultérieure 
«  ce  qui  est  incertain,  nous  ajoutons  un  obelus  avec  un  point,  ou 
«  un  astérisque  avec  un  obelus.  Quant  au  genre,  à  la  déclinai- 
«  son  et  au  temps ,  nous  joignons  à  chaque  mot  certaines  in- 
«  dications  :  ainsi  m  signifie  masculin;  f,  féminin;  n,  neutre; 
«  c,  commun,  de  deux  ou  de  trois  genres.  Les  déclinaisons 
«  sont  indiquées,  la  première,  par  p;  la  seconde,  par  s;  la 
«  troisième,  par  t  ;  la  quatrième,  par  q;  la  cinquième,  par  v. 
«  Les  noms  irréguliers  ou  manquant  d'un  cas  se  reconnaî- 
«  tront  à  la  particularité  qu'ils  offrent.  La  conjugaison  des 
<(.  verbes  sera  désignée  par  la  première  ou  la  seconde  per- 
ce sonne,  ou  par  l'infinitif,  caractères  qui  sont  toujours  déci- 
«  sifs.  Nous  noterons  la  quantité  des  syllabes  par  une  vir- 
«  gule,  si  elles  sont  longues;  par  un  point,  si  elles   sont 
«  brèves.  Quant  aux  diphthongues ,  à  la  position  et  au  reste 
«  évident  de  soi ,  nous  n'avons  rien  marqué.  Celui  qui  voudra 
«  trouver  dans  notre  ouvrage  promptement  quelque  chose, 
«  saura  que  l'ordre  en  est  alphabétique,  non-seulement  dans 
«  les  premières  lettres,  mais  encore  dans  la  seconde,  la  troi- 

«  sième,  et  quelquefois  au  delà Il  arrive  qu'il  y  a  des  varia- 

«  tions  dans  les  premières,  les  secondes  ou  les  troisièmes  let- 
«  très,  à  cause  des  différences  d'orthographe;  par  exemple, 
«  hycena  est  écrit  par  quelques-uns  avec  un  i ,  par  d'autres 
«  avec  y,  ou  avec  une  aspiration  et  la  diphthongue  se  à  l'a- 
«  vant-dernière  syllabe;  verbena ,  une  plante,  est  écrit  par 
«  quelques-uns  berbena.  Il  n'est  pas  inutile  d'avoir  donné  ces 
«  avertissements.  Pour  les  autres  notations,  l'usage  de  ce 
«  livre  les  enseignera  sans  peine.  Je  m'appuie  souvent  du  tê- 
te moignage  de  quelques  auteurs;  voici  les  noms  de  ces  au- 
«  teurs,  qui  sont  indiqués  par  leurs  lettres  initiales  dans  le 
«c  courant  de  l'ouvrage  :  Isidore,  Augustin,  Jérôme,  Ambroise, 
«  Grégoire,  Priscien,  Boèce  (presque  tout  ce  que  nous  avons 
«  trouvé  dans  les  livres  de  Boëee,  de  Priscien  et  des  autres 
«  est  noté  dans  notre  livre  avec  les  mêmes  apiecs),  le  commen- 
ce taire  surBoëee,  Remigius  (Rémi  d'Auxerre),  Cède,  Origène, 
«  Horace,  Cicéron ,  Hippocrate,  etc.;  le  livre  de  Gcstis  Lon- 


PAPIAS.  ? 

J    XIII    SIECLE. 


«  gobardoruni ,    l'Histoire   ecclésiastique  d'Eusèfae  ,   Orose  ,  

«  Galien,  Placitus,  Eucheri us,  Virgile;  les  commentaires  sur 
«  Virgile,  sur  Horace,  sur  Ju vénal,  sur  Martial,  et  les  autres 
«  que  je  passe  sous  silence;  Ainiou,  Platon,  Fulgence.  » 

Ces  indications  de  Papias  ont  été  fort  mal  suivies  dans  lé-  Venise,  1 485, 
dition  que  nous  avons  sous  les  yeux  ,  édition  de  tous  points  ,n"fo1- 
défectueuse,  et  où  l'on  rencontre  fréquemment  des  tantes 
évidentes,  des  choses  inintelligibles.  Par  exemple  :  Arum, 
tis ,  quidam  fuit,  rjui  camellam  interfecit  puellam.  Lisez  Ca- 
millam;  il  s'agit  de  la  Camille  de  Virgile.  Bronchum,  greece  a 
gutture,  quem  gurgulionem  vocamus.  Lisez  :  Bronchos ,grœee, 
guttur,  quem  gurgulionem  vocamus.  Il  faut  se  garder  d'impu- 
ter à  Papias  ces  fautes  si  nombreuses  d'une  mauvaise  édition. 

Ce  qui  lui  est  propre,  c'est  la  manie  de  donner  des  étymo- 
logies  ordinairement  absurdes.  Ainsi,  il  dérive  akyrologia, 
(ju'il  écrit  achirologia ,  de  cliir,  m  anus ,  et  logos ,  dictio  ;  ce 
qu'il  traduit  par  immanualis  dictio,  quœ  admanum  non  levi- 
ter  venu.  Mais  la  plus  singulière  étymologie  est  peut-être 
celle-ci  :  Papœ,  cornai,  interjection  admirative,  d'où  vient 
papa,  le  pape,  c'est-à-dire  l'admirable. 

Cependant  Papias  n'ignore  point  le  grec;  il  en  cite  sou-        Tiraboschi , 
vent  des  mots,  et  même  il  est  probable  qu'il  connaissait  Ho-  J?r,a '  ,e,c-  >  '• 

.    '       .,  'il'  ,  II I ,  i>.    inu. 

mère;  au  moins  il  en  rapporte  des  demi-vers;  par  exemple. 
au  mot  Argos  :  Homerus primo  lliados,  x.cà  x.uva;  àpyo-jç ,  id  est 
celcres. 

Dans  le  latin  barbare  des  médecins  du  moyen  âge,  l'intes- 
tin rectum  est  appelé  longao.  Dans  Papias  ,  nous  trouvons  la 
glose:  Longio  intest inum  vocatur,  quodsit  longum.  Le  longao 
des  médecins  est  sans  doute  une  altération  de  longio ,  dont 
la  dérivation  est  manifeste. 

Papias,  Lombard,  adresse  son  livre  à  ses  fils  absents,  dont 
il  se  trouvait  séparé,  soit,  dit-il ,  à  cause  de  ses  péchés,  soit 
par  la  disposition  de  la  Providence,  qui  arrange  les  choses 
pour  le  mieux.  Il  avait  mis  dix  ans  à  composer  cet  ou- 
vrage. On  y  trouve,  comme  il  l'annonce  lui-même,  un  grand 
nombre  de  définitions ,  dont  quelques-unes  sont  fort  éten- 
dues; on  y  trouve  aussi  bon  nombre  de  noms  propres,  de 
noms  géographiques,  des  mots  grecs,  et  même  des  mots 
hébraïques.  Mais  ce  qu'on  v  chercherait  en  vain  ,  et  ce  qu'on 
regrette  de  n'y  pas  trouver,  vu  l'époque  reculée  de  l'auteur  v.  Muiaiori, 
(il  écrivait  dans  le  milieu  du  XIe  siècle),  ce  sont  des  notions  Amjquitat.  îta!. 

11  ^1  i  r»  «.    ""',l-  Evi,  1.  III. 

sur  le  langage  et  les  usages  de  son  temps.  Papias  est  tout  r0|      3' 


8  GLOSSAIRES. 

XIII    S1F.CLE. 


entier  tourne  vers  I  antiquité;  il  na  pas  un  mot  pour  1  âge 

où  il  a  vécu. 

IV.    THESAURUS    NOVUS    LAT1NITAT1S. 

Ce  Trésor  nouveau  de  latinité,  publié  par  M.  le  cardinal 
(îassic.  nuct.  Mai,  est  anonyme;  mais  si  le  nom  de  l'auteur  est  inconnu,  sa 
«  Vaiïc.   coda,  profession  ne  l'est  pas;  car,  dans  le  prologue  ,  il  fait  entendre 
B-63a  ^     '  P    c'aire,nent  qu'il  était  un  homme  livré  à  l'étude  et  à  l'ensei- 
gnement de  la  grammaire.  L'éditeur  le  place  au  XIIe siècle, 
d'abord,  parce  que  le  manuscrit  d'où  il  a  tiré  ce  lexique  pa- 
raît, en  effet,  remonter  jusque-là  ;  ensuite,  parce  que  l'écri- 
vain le  plus  récent,  parmi   ceux  qui  s'y  trouvent  cités,  est 
Marbode, qui  mourut  en  1 1  23.  Quant  à  sa  patrie,  notons  que 
ce  lexicographe  anonyme  sait  le  français,  puisqu'on  y  a  re- 
Page  88.         levé  les  mots  suivants  :  Caljbs... ,  (/uod  gallice  vocatur  acer; 
99-         cadus...,  quod  gallice  dicitur  baril;  castor,  gallice  autem  be- 
zl'         vere;  crcpo  ,    crever;  pulvinus ,  qui  sub  aobis  jacet ,  quod 
\)[,.         gallice  vocatur  cuilta;  fragum,  quod  gallice  dicitur  freses; 
222.       gesa,  quod  gallice  dicitur  gisarme;  ardea,  quai  gallice  dicitur 
3,1'       hairum;  alvearia  ,  quœ  gallice  dicimtur  ruscse;  alictus,  avis 
3/,.         quœ  gallice  vocatur  smerillum.  Mais  il  y  a  aussi  deux  mots 
,0-         anglais:  Jus  quandoque  dicitur  pro  clixatura  carnis ,  quod 
anglice  brob  vocatur;  c'est  sans  doute  le  mot  anglais  brotli 
29'-       (bouillon).  Hjdromelum  ,  aqua  mellita,   quœ  anglice  meda 
dicitur;  c'est  le  mot  anglais  mead  (hydromel).  L'éditeur  a 
conjecturé  qu'un  grammairien  qui  savait  à  la  fois  le  français 
et  l'anglais,  était  vraisemblablement  un  Anglo- Normand; 
mais  il   se  pourrait  que  ce  grammairien    fut    le    Normand 
Alexandre  de  Villedieu.  L'ouvrage  se  trouve  du  moins  dans 
Biblioih. nat.,  un  manuscrit  de  Paris  avec  cette  souscription  :  Explicit  an- 
anc.  fonds  latin,  tiquus  monachus ,  qui  secundum  aliquos  glosavit  Doctrinale, 
"  iy2'p    3-q'  ct  est  va^e  Tiotabilis;  vel  Alphabetum  Alcxandri  de  Villa 
mi.  i.'—  Fa-  Dci  in  Neustria.  Le  manuscrit  paraît  être  du   XIIIe  siècle; 
bric. ,  Biblioth.  X Explicit  est   d'une  autre  main,  et,    autant  qu'on  peut  le 
t   I    ,,  as   —  comprendre,  il  reconnaît  dans  ce  livre  I  Alphabetum  d  A- 
Oudin, Scriptoi-.  lexandre  de  Villedieu. 

ecclesiastic. ,  t.  Qt  dictionnaire  est  un  ouvrage  fort  considérable;  il  rem- 
Sbàraglia1  sâZ  PMt  un  volume  in-8°  tout  entier.  Voici  le  plan  du  lexicogra- 
plem.  ad  Soi-  plie:  prenant  les  mois  de  chaque  lettre,  il  donne  d'abord  les 
pior.  ii.  Mm.,  f'ormes  dc  |a  déclinaison  ou  de  la  conjugaison  pour  chacun 
iîti.  de  la  l'r.'Y  de  ces  mots,  puis  la  manière  dont  ils  dérivent  les  uns  des 
xviii, p.  -jo2-  autres;  cela  fait,  il  reprend,  sous  le  titre  de  répétitions,  la 

aog,  etc. 


HUGUTIO.  9  , ;L, 


plupart  des  mots  dont  il  vient  de  traiter,  en  exposant  alors 
ce  que  chacun  signifie. 

Il  citeun  très-grand  nombre  d'auteurs  latins  et  quelques  tra- 
ductions latines  d'auteurs  grecs  :  Adelmus,  in  Ubro  de  Vir- 

ginitate;  Aleuin ,  saint  Ambroise,  Apulée,  Aristote,  saint 
Augustin,  lîède,  Boëce,  Catori,  Cicéron,  Claudien,  Fortunat, 
Fulgence,  Galien,  Horace,  saint  Jérôme,  Josèphe,  Isidore, 
Juvénal,  Lucain ,  Macer ,  de  Virïbus  herbarum;  Macrobe  , 
M arbode, Martial,  qu'il  nomme Martialis  coquus; Martianus 
Capella,  Ovide,  Perse,  Pétrone,  Platon,  Plante,  Priscien , 
Prudence,  Quintilien,  Raban,  Salluste,  Sidoine,  Solin,  Stace, 
Térence,  Varron,  Virgile.  Homère  est  cité  quelquefois,  mais 
toujours  dans  l'imitation  latine  en  vers  hexamètres,  pu- 
bliée sous  le  nom  du  faux  Pindare. 

L'auteur  du  lexique  a  certainement  une  connaissance  éten- 
due de  la  langue  latine;  il  l'écrit  en  recherchant,  il  est  vrai, 
les  mots  anciens  et  rares,  mais  non  sans  quelque  soin  d'arriver 
à  l'élégance.  Ainsi,  dans  son  prologue,  où.  il  feint  que  la 
déesse  Grammaire  lui  apparaît,  après  qu'un  bruit  soudain  l'a 
reveillé  :  Quo  ilicet  experrectus  crcpitaculo,  semhiulcos  mcti- 
culose  retegens  ocellos,  toralque  involucro prce  vultu  clanculo 
corrugatum  objectons,  exili  rimula,  quid  rerum  gercretnr, 
//mis  perspicabar.  Ncc  nox  ea  illimis  nigellisve  tenebrarum 
peplis  obducta,  sed  prcelastri  rutilantis  Cynth/œ  coruscamine 
rimatim  sese  ingerebat  perspicna,  etc. 

V.  Hugutio  :  Verboru.m  derivationes. 

Hugutio  (Uguccione) ,  de  Pise ,  évêque  de  Ferrare,  vécut  Uglielli.luiia 

vers  la  fin  du  XIIe  siècle;  sa  mort  est  placée  à  l'an    121 2.  r"/.a' '' "'  '  ' 

Voilà  donc  encore  un  dictionnaire  d'une  date  reculée,  témoi-  Jri  Âniiquitat. 

gnant  des  laborieux  efforts  du   moyen  âge  en  ce  genre.  Le  italic  med.  œvi, 

titre  montre   le  but  particulier  que  s'est  proposé  l'auteur,  '•  ni' r"''  9,'3" 

..  l  .ii'-1.  1'         '  -r  .  —    Tiraboschi  , 

a  savoir  :  indiquer  surtout  la  dérivation  des  mots.  Lui-même  storia ,  etc. ,  t. 
nous  dit,  dans  son  préambule,  qu'il  a  voulu  donner  vocabu-  IV, p. a65, 3o5, 
loruni  singulorum  distinctiones,  derivationum  origines,  ethy-  /*°5:1 ,.   , 

,        .        °  .  .  .  .  °      .    .  i/.,         Bibhoth.  n.it., 

mologiarum  assignationes ,  interpretatwnum  expositiones.il  fonds  laiin,  n. 
ne  s'épargne  pas  à  vanter  son  propre  ouvrage  :  «  L'enfant,  "''*"' 
le  jeune  homme,  l'homme  fait,  tous  en  seront  charmés.  Hoc 
parvulus  suavius  lactabitur,  hoc  adultus  ubertius  cibabitur, 
hoc  perfectus  affluentius  delcctabitur.  »  Sou  livre,  ajoute-t-il, 
sera  consulté  avec  profit  par  ceux  qui  enseignent  le  trivium 
et  le  quadrivium ,  par  les  professeurs  des  lois,  par  ceux  qui 
Tome  XXII.  H 


MU    SIECLE. 


10  GLOSSAIRES. 


approfondissent  la  théologie,  par  ceux  qui  gouvernent  les 
églises. 

Malheureusement  il  nous  est  impossible  de  souscrire  à  ces 
éloges  de  la  préface.  Nous  citerons  pour  exemple  un  mot  pris 
Fol.  -i-.  au  hasard,  cardia.  L'auteur  y  rattache  avec  raison  le  latin 
cor  ;  mais  il  y  joint  carclo,  parce  que  le  gond  est  comme  le 
cœur  de  la  porte  ;  corda,  parce  cjue  la  corde  bat  dans  la  lyre 
comme  le  cœur  bat  dans  le  corps  ;  cura  et  tous  ses  dérivés, 
parce  que  cure  (qu'on  nous  passe  ici  ce  vieux  mot)  dévore  le 
cœur  de  l'homme.  Cura\e  mène  bien  plus  loin  :  les  gens  de  la 
cour  étant  préoccupés  par  des  soins  nombreux,  il  inscrit  à 
la  suite  caria ,  curialis ,  curtis.  On  voit  que,  par  cette  pré- 
tendue étymologie,  tout  est  confondu,  et  que  les  combinai- 
sons les  plus  arbitraires  président  à  un  pareil  arrangement 
des  mots.  Non-seulement  cela  n'a  rien  d'instructif,  mais  en- 
core l'esprit  de  l'étudiant  serait  conduit  aux  plus  fausses  no- 
tions s'il  se  laissait  guider  par  des  dérivations  aussi  chimé- 
riques. 

Cependant  Hugutio  est  quelquefois  moins  malheureux.  Il 
est  des  cas  où  l'etvmologie  correcte  se  présente  de  soi  ;  pour 
des  mots  même  plus  difficiles,  il  met  la  main  sur  la  véritable 
Fol. 68 verso,  racine.  Ainsi  fervcre ,  fervor ,  fcrvidus ,  sont  judicieusement 
rapprochés  par  lui  du  mot  latin  formas,  qui  était  un  mot 
archaïque,  et  qui  se  rattache  lui-même  au  grec  6spu.oç  et  a 
l'allemand  warin. 

En  supposant  même  à  Hugutio  plus  de  jugement  et  plus 
d'instruction,  il  était  impossible  de  faire  alors  un  bon  dic- 
tionnaire sur  le  plan  qu'il  s'était  tracé.  Les  langues  étaient 
trop  mal  connues;  les  lexicographes  ne  possédaient  que  le 
latin;  ils  n'avaient  qu'une  teinture  du  grec;  ils  tenaient  ra- 
rement compte  de  leurs  langues  maternelles,  les  langues  néo- 
latines, qui  cependant  les  auraient  éclairés  dans  bien  des 
points;  enfin,  ils  étaient  généralement  étrangers  aux  langues 
germaniques,  qui  sont  si  nécessaires  quand  on  veut  avoir  une 
vue  étendue  des  formes  diverses  que  revêtent  les  mots,  et  des 
connexions  secrètes  qui  lient  la  plupart  des  idiomes  euro- 
péens. 

Nous  ne  savons  jusqu'à  quel  point  Hugutio  était  en  état 
de  lire  un  livre  grec;  mais  il  avait  du  moins  la  connaissance 
de  beaucoup  de  mots,  car  il  en  cite  un  bon  nombre  (en  let- 
tres latines,  il  est  vrai),  et  il  les  interprète  correctement.  Des 
erreurs  même  qu'il  commet  dans  la  dérivation  en  font  foi. 


JEAN  DE  GARLANDE. 


XIII  SIECLE. 


Fol.  r>8,  v" 


Ainsi,  donnant  l'étymolbgie  d'énergumène,  il  y  reconnaît 
très- bien  le  mot  epyov  ;  mais  il  se  trompe  sur  la  désinence 
mené,  et  il  pense  que  c'est  le  mot  [xm  ,  hi  lune  ;  de  sorte 
qu'il  assimile  énergumène  à  lunatique.  Cette  connaissance 
du  grec:,  quelle  qu'elle  soit,  vaut  la  peine  d'être  notée  pour 
le  XIIe  siècle. 

Une  phrase  intercalée  dans  un  article,  et  destinée  à  faire      Fol.  5*. 
comprendre  la  différence  entre  eonducere  et  locare ,   nous 
apprend  comment  à  Bologne  les  étudiants  se  logeaient  :  Sco- 
lares  Bononic  conducunt  kospicia,  burgenscs  locant  ca. 

VI.  Magistri  Johannis  de  Garlandia   Dictionarius. 

(c  Ledictionnairede  Jean  deGarlande,dit  M.Géraud,qui  l'a  Paris  sous  Phi- 
a  publié,  est  un  document  curieux  et  utile.  L'auteur  y  passe  lippe  le  Bel, 
«  en  revue  toutes  les  industries  qui  existaient  de  son  temps  cïn!V  "'  P' 
«a  Fans;  il  donne,  pour  chaque  artisan,  tantôt  la  liste 
«  des  outils  qu'il  emploie,  tantôt  rémunération  des  objets 
«  qu'il  vend,  qu'il  répare  ou  qu'il  fabrique.  Cette  nomencla- 
«  ture  est  précédée  de  quelques  notions  d'anatomie,  où  Jean 
«  de  Garlande  décrit,  en  six  articles,  la  structure  intérieure 
«  et  extérieure  du  corps  humain.  Le  reste  de  l'ouvrage 
«.contient  des  notions  quelquefois  incomplètes,  mais  tou- 
jours intéressantes,  sur  divers  sujets  traités  chacun  dans 
«  un  article  à  part.  La  rhétorique,  la  médecine,  la  navigation, 
«  l'architecture,  l'art  de  la  guerre,  la  manière  de  s'habiller, 
o.  de  se  nourrir,  de  meubler  sa  maison,  la  culture  des  bois, 
«  des  vergers  et  des  jardins,  tout  devient  pour  le  savant  écri- 
te vain  une  source  féconde  d'observations  curieuses.  Chaque 
«  article  du  texte  est  suivi  d'un  commentaire  assez  étendu. 
«  Malheureusement  ce  commentaire,  presque  toujours  rempli 
«  de  puérilités  grammaticales,  est  souvent  insuffisant  pour 
«  l'intelligence  des  passages  obscurs  et  difficiles.  » 

Tant  qu'on  a  cru  que  Jean  de  Garlande  appartenait  à  la  Hist. littéraire 
seconde  moitié  du  XIe  siècle,  les  renseignements  qu'il  nous  delà  France,  t. 
transmet  ont  eu  un  très-haut  prix.  Ce  prix  a  incontestablement  VI??.'1p'   l'-*' 

.      .       ,  .  m      •  i)  '        *    /    i      ii  '    '     i»'  -  luid.jt.  XXI, 

baisse,  aujourd  nui  que  1  antiquité  de  1  auteur  a  ete  diminuée  p  369-^72. 
de  deux  siècles  par  une  critique  rigoureuse,  mais  irréfutable, 
qui,  dans  le  présent  volume,  s'appuiera  encore  de  nouvelles 
preuves.Toutelois  v\n  dictionnaire  du  XIIIe  siècle  est  toujours 
une  pièce  intéressante  à  lire  et  bonne  à  consulter. 

Les  apothecarïi  [galXice  dicuntur  espiciers,  lit-on  dans  le  pans  sous  Plii- 
eommentaire)  vendent  du  sucre  et  des  clous  de  girofle.  On  ''PPe    le    Bel  • 

\\  2,  P'  596- 


VIII    SIECLE. 


GLOSSAIRES. 


voit  par  ce  seul  petit  fait  combien  le  moyen  âge  avait  des  re- 
lations plus  étendues  avec  l'Orient  que  les  anciens,  à  qui  ces 
deux  substances  étaient  à  peine  connues, 
ibid.,  p.  5go.        Au  même  titre  on  remarquera  les  bumbacia ,  espèces  de 
cuirasses  rembourrées  de  coton.  Dès  lors  l'usage  du  coton 
avait  pénétré  dans  l'Occident.  Les  anciens  avaient  aussi  fa- 
Histoire  nat.,  brique  des  cuirasses  en  substances  textiles.  «   Le  feutre  fait 
vin,  73.  «  avec  ]a  laine,  dit  Pline,  imbibé  de  vinaigre,  résiste  au  fer.  » 

PapadopouW  Ailleurs  il  rappelle  les  cuirasses  de  lin  dont  parle  Homère. 
Vreios;  Mém.  Un  savant  a  tout  récemment  essayé  le  procédé  des  anciens; 
sur  le  pilima,  \\  a  fajt  macérer  du  lin  écru  dans  du  vinaigre  saturé  de  sel, 
présentés  à  TA-  *'  '  a  foulé,  et  en  a  obtenu  un  feutre  doué  d'assez  de  force  de 
cadémie  des  in-  résistance  pour  n'être  percé  ni  par  la  pointe  des  épées,  ni 
scriptions,  t.  i,  par  ]es  \ya\\es  des  armes  à  feu. 

Po'Ahi'  ^e  '3Ut  ^e  ^ean  ^e  Oarlande  a  été,  en  composant  ce  dic- 

tionnaire, de  faire,  ainsi  qu'il  le  dit  lui-même,  un  recueil  des 
mots  les  plus  nécessaires  que  tout  écolier  doit  garder,  non 
pas  seulement  dans  un  coffre  de  bois,  mais  dans  l'armoire 
du  cœur  [in  cordis  armariolo) ,  afin  qu'il  puisse  s'exprimer 
avec  facilité,  et  surtout  nommer  les  choses  d'usage  com- 
mun. Tout  en  recueillant  ces  mots  vulgaires,  Jean  de  Gar- 
lande,  sans  doute  pour  égayer  une  nomenclature  aride,  lance 

Pag.  5g5,  de  temps  en  temps  quelques  traits  satiriques.  Ainsi,  les  dra- 
piers (pannarii)  volent  leurs  pratiques  en  aunant  les  draps 

Pag.  607.        avec  une  aune  courte  et  un  pouce  trompeur.  Les  dévideuses 

(devacuatrices)  et  les  trancheresses  d'or  (mulieres  aurisece) 

vident  et  tranchent  souvent  les  bourses  des  écoliers  parisiens. 

L'auteur  est  tellement  familiarisé,  comme  on  l'était  de  son 

temps,  avec  la  lecture  des  chansons  de  geste,  que,  dans  le  bois 

Pa-.  60S.  du  roi  de  F 'rance  (in  nemore  régis  Francie),  il  met,  entre 
autres  animaux,  les  léopards  et  les  tigres,  bêtes  redoutables 
que  les  preux  et  les  héroïnes  des  vieux  poëmes  ne  man- 
quaient pas  de  rencontrer  ou  de  craindre  dans  nos  forêts. 

Li  romans  de  Ainsi,  ceux  qui  ont  abandonné  Berte  dans  la  forêt  du  Mans 
iîeiie  aus  grans  remarquent  qu' 

pies ,  publ.   par 

M.    l\     Pans  ,  £,-,  ceste  forest  a  maint  ours  et  maint  liepart. 

su. 

ib.,  sxxm.      Et  elle-même  s'écrie  : 


wi  1 


Car  je  ne  garde  l'eure  que  à  tiens  et  à  poe 
Me  tiegne  ours  ou  lyons  qui  toute  me  tletroe. 

Pag.  r,sT  Lorsque  Jean  de  Garlande  parle  de  ceux  qui  vendent  des 


JEAN  DE  GENES.  i3 

XIII    Mil  Il 


\i\. 


épécs  bien  fourbies  ,  il  s'est  souvenu  des  brans  fourbis  des 
poètes,  comme  dans  ce  vers  : 

En  son  poing  terîoit  nu  le  brant  fourbi  d'acier. 

Il  paraît  que  l'édition  donnée  par  M.  Géraud  n'est  pas  la      Pag.58i. 
première;  du  moins  il  en  indique  une  terminée  à  Caen  le 
12  janvier  i5o8,  sans  toutefois  qu'il  ait  pu  se  la  procurer, 
et  il   n'en  a  vu   l'indication  que   sur  la  garde  du  manuscrit 
qui  lui  a  servi  pour  sa  publication.  Dans  les  éclaircissements 
qu'il  y  a  joints,  et  dont  ce  texte  a  fréquemment  besoin,  nous 
relèverons  quelques  inexactitudes  qui  ont  échappé  d'autant 
plus  facilement  à  l'éditeur  qu'il  s'agit  d'expressions  techni- 
ques. A  l'endroit  où  il  est  parlé  delà  venasophena,  et  où  l'on       pag.  585. 
avoue  qu'on  a  vainement  cherché  ce  mot  dans  du  Gange,  il 
faut  lire  saphena,  la  veine  saphène,  qui  descend  le  long  de 
la  malléole  interne.  Lisez  de  même  venas  mesaraicas ,  au      Pag.  586. 
lieu  de  miscraicas,  les  veines  mésaraïques;  et  tympankes,  au 
lieu  de  tympanifes,  la  tympanite,  maladie  où  le  ventre  sonne      Pag.  6ia. 
comme  un  tambour.  Au  mot petoides.  qui  est  interprété  par      Pag.  609. 
ennemies  des  poules,  l'éditeur  propose  de  lire  ictides ,   les 
fouines;  il  vaut  peut-être  mieux  lire  putacii,  les  putois.  Le 
dictionnaire  contient  cette  glose  :«  Taxas  est  arbor  cjuœ  gai-      Pag.  5 , 
lice  dieitur  bous  ;  taxas  aliter  gallice  taisons,  et  taxant  gal- 
licc  lardun.»  Sur  quoi  l'annotateur  dit  que  «  taison,  »  suivant 
Lacombe  et  Roquefort,  signifiait  une  toise,  et  qu'alors  l'éty- 
mologie  du  mot  toise  serait  le  verbe  latin  taxare.  Taison  ou 
taisson  est  encore  aujourd'hui  un  des  noms  du  blaireau,  et 
les  anciens  glossographes  nous  ont  appris  que  taxus  en  était 
le  nom  gaulois.  Il  faut  donc  écarter  la  toise  et  l'étymologie 
qu'on  suppose.  Plus  loin,  M.  Géraud  lui-même  traduit  taxas      Pag.  608. 
par  blaireau,  et  il  ajoute  que  c'est  le  tassa  des  Italiens;  cela 
est  très-vrai,  et  conduit  directement  au  «  taisson  »du  fran- 
çais. Quelques  observations  de  ce  genre  n'empêchent  pas  que 
les  notes  jointes  à  l'édition  ne  soient  fort  savantes  et  d'un  se- 
cours indispensable  au  lecteur. 

VII.  Johannis  de  Janua  Summa,  qu#:  Gatholicon  appellatur. 

Jean  de  Gènes,  Johannes  de  Janua,  ou,  comme  il  se 
nomme  lui-même  à  l'article, Tanna,  frater  Johannes  Januensis 
de  Balbis,  de  l'ordre  des  frères  Prêcheurs,  nous  apprend 
qu'il  termina  son  Catholicon  l'an  du  Seigneur  128G,  aux  no- 
ues de  mars,  c'est-à-dire  le  7,  après  un  travail  qui  avait  dure 


Mil    SIECLE. 


Picedirat.,    t.    I 
p.  46» 


i4  GLOSSAIRES. 

de  longues  années.  Il  ne  doit  rien  y  avoir  d'exagéré  dans 
Scripior.  ord.  cette  déclaration;  car  le  Catholicon,  appelé  aussi  quelquefois 
Summa  grammalicalis ,  est  un  ouvrage  très-considérable, 
formant,  dans  l'édition  de  Lyon  de  j520,un  fort  volume 
in-folio,  sur  deux  colonnes,  à  impression  serrée,  et  avec  des 
abréviations. 

Quoique  l'auteur  soit,  comme  son  nom  l'indique,  origi- 
naire de  la  ville  de  Gênes,  néanmoins  les  mots  de  langue  mo- 
derne qu'il  cite  n'appartiennent  pas  à  l'italien  ;  ils  appartien- 
nent au  français.  Il  explique  ainsi  le  mot  car/us  :  Id  est  vas 
quod  dicitur  barillet.  Il  explique  larva  par  simulaerum  quod 
tcrret ,  quod  vulgo  solet  dici  faulx  visaige.  Quelquefois  aussi 
il  donne  au  mot  néolatin  une  désinence  latine.  Ainsi  :  Jan- 
tare,  disnare  dicitur  vulgo  ;  c'est  le  mot  dîner  avec  son  an- 
cienne orthographe,  disner.  Ligo,  id  est  sarpa;  c'est  notre 
mot  serpe.  Quant  à  sarpa,  c'est  sans  doute  un  mot  populaire 
de  l'ancienne  langue  latine  conservé  par  les  peuplesnéolatins; 
car  on  trouve  dans  Festus  sarpere  avec  le  sens  de  tailler  la 
vigne.  A  l'article  Lino,  Jean ,  qui  a  l'habitude  de  ranger  les 
composés  à  côté  des  primitifs,  traduisant  obli/10,  dit  :  Quod 
vulgo  dicitur  empegezare.  Ce  mot,  qui  ne  paraît  pas  italien, 
est  peut-être  une  faute  pour  empegare  ;  dans  tous  les  cas, 
c'est  le  français  empeser,  ou  le  provençal  etnpegar.  Ces  re- 
marques porteraient  à  croire  que  le  livre  a  été  composé  dans 
des  lieux  où  dominait  la  langue  française.  Malheureusement 
les  grammairiens  de  ce  temps  s'inquiétaient  peu  de  la  langue 
moderne  ;  aussi  n'y  en  a-t-il  guère  dans  l'ouvrage  que  les 
précédents  exemples.  Leurs  dictionnaires  étaient  exclusive- 
ment latins,  parce  qu'ils  les  destinaient  aux  lettrés,  qui  alors 
écrivaient  en  cette  langue  morte. 

Les  lexicographes  antérieurs  que  Jean  de  Gênes  met  à 
profit  sont,  au  premier  rang,  Papias  et  Hugutio.  Il  emploie 
des  exemples  pris  à  Jean  de  Garlande,  sans  le  nommer  tou- 
tefois; mais  des  vers  comme  celui-ci  : 


Saims  eo  cnbitum,  malesanus  vado  cubatum, 
Hist.  liu.  de  sont  faci|es  à  reconnaître.  Enfin,  il  cite  maintes  fois  l'autorité 

P- 


\\ii    '  rli      ^U  Grœcismus ,  qui  est  l'œuvre  d'Evrard  de  Béthune. 


Le  nombre  des  mots  de  basse  latinité  n'est  pas  fort  grand 
chez  lui;  la  plupart  se  trouvent  dans  les  lexiques  précédents, 
et  surtout  dans  Isidore.  Nous  indiquerons  cependant  Jux- 
lare,  id  est  appropinquare ,  adesse  ,juxta  esse,  et  dicitur  a 


XI 11    SIECLE. 


ANONYME.  r5 

ju.vta  adverbio.  On  voit  là,  dans  son  origine  latine,  notre 
mot  jouter.  On  sait  que  la  forme  barbare  du  mol  eomput  est 
compotus  ;  Jean  nous  donne  une  singulière  raison  pour  ex- 
pliquer cette  altération  :  Antiqui  dicebant  computus ,  sicut 
exigit  ricrivatio  ;  quod  nos  abhorremus  propter  vocis  obso- 
nantiam.  Le  bon  religieux  pense  que  la  syllabe  put,  dans 
computus ,  a  blessé  les  oreilles  pudiques,  et  que,  pour  s'é- 
pargner cette  consonnanee  déshonnète,  on  a  dit  computus. 

L'étymologie  est,  comme  toujours,  la  partie  faible.  L  e- 
tude  comparative  des  langues  avait  fait  trop  peu  de  progrès 
pour  que  des  erreurs  énormes  ne  fussent  pas  acceptées. 
Aussi,  toutes  les  fois  que  la  dérivation  n'est  pas  immédiate- 
ment donnée  par  la  nature  même  du  mot,  on  peut  être  pres- 
que sûr  que  les  étymologistes  anciens,  et  à  leur  suite  ceux 
du  moyen  âge,  se  fourvoient.  Que  penser  de  celle-ci  ?  Egloga 
dicitur  quasi  egaloga;  ega  enim  grœce  capra  latine,  logos 
sermo;  inde  egloga,  ici  est  sermo  de  capris,  vel  quasi  de 
rusticis  vel  vilioribus  rébus  ;  vel  dicitur  egloga ,  iri  est  ca- 
prinus  sermo,  propter  fœriitatem  et  turpitudincm  matériel. 
Rien  n'est  plus  conforme  à  ce  que  l'auteur  dit  modestement, 
dès  son  premier  chapitre,  du  peu  qu'il  sait  de  grec  :  Hoc 
difficile  est  scirc ,  et  maxime  mihi  non  bene  scienti  linguam 
grœcam. 

Jean  de  Gènes  ne  se  contente  pas  de  l'explication  lexico- 
graphique;  il  ajoute,  pour  les  mots  importants,  des  détails, 
quelquefois  très-étendus,  sur  la  chose  même.  C'est  ainsi,  par 
exemple,  quà  l'article  Confessio ,  il  y  a  une  colonne  entière 
sur  les  conditions  de  la  confession;  il  cite  un  assez  grand 
nombre  d'auteurs  anciens,  mais  surtout  la  Bible;  et,  à  ce 
propos,  il  explique  plusieurs  mots  hébraïques. 

Le  Catholicon,  fort  souvent  imprimé  au  XVe  et  au  XVIe  siè- 
cle, fait  honneur,  malgré  ses  fautes,  et  à  l'auteur  lui-même, 
et  aux  connaissances  lexicographiques  du  moyen  âge  en  gé- 
néral; car  le  livre  de  Jean  de  Gènes  a  recueilli,  compilé  et 
accru  les  travaux  antérieurs,  et  particulièrement  celui  de 
Papias. 

VIII.  VoCABULA   A  POET1S   USURPATA,   l'ER  AEPHABETI  ORDINEM. 

Le  titre  que  nous  inscrivons  ici  a  été  ajouté  par  une  main      BibMoth.oat.. 
récente,  et  ce  vocabulaire  est  sans  suscription  dans  le  ma-  ,ori<Js  la,in  >  " 
nuscrit  qui  l'a  conservé;  il  est  aussi  sans  nom  d'auteur.  Il  "  ^  ' 
commence  au  folio  i-i\  et  finit  au  folio  23o;  il  est  sur  deux 


x,„  S.ÈCLE.  '6  GLOSSAIRES. 

colonnes  de  format  in-folio,  et  d'une  écriture  qui  appartient 
au  XIIIe  ou  au  XIVe  siècle.  Voici  le  plan  de  l'auteur  :  il  met 
en  saillie  le  mot  qu'il  s'agit  d'élucider  par  un  exemple  ;  puis, 
il  rapporte  l'exemple,  plaçant  à  côté  le  nom  du  poëte  qui  l'a 
fourni.  Il  n'y  a  jamais  plus  d'un  vers  cité  pour  chaque  mot. 
L'ordre  est  alphabétique,  en  ce  sens  que  les  lettres  de  l'al- 
phabet se  succèdent  régulièrement  l'une  à  l'autre;  mais  cet 
ordre  n'est  nullement  conservé  dans  l'intérieur  de  chaque 
lettre. 

Les  poètes  cités  sont  Virgile,  Horace,  Lucain,  Ovide,  Ju- 
vénal,  Perse,  Stace,  Arator,  Prudence,  Sedulius,  Martianus 
(c'est  Martianus  Capella),  le  pape  Daniase,  Prosper,  Martial, 
Lucrèce,  Alcimus,  Boëce,  Bède  et  Cicéron.  Parmi  les  noms 
cités  on  trouve  Pcralbus  ;  le  vers  attribué  à  ce  nom  est  : 

Pondère  qui  tenues  athomi  compagine  nuta. 

Il  faut  lire  Prudentius,  et  restituer  ainsi  le  vers  fort  altéré  : 

Prudentii   A.-  Prodere,  quam  tenues  atomi  compage  minuta. 

|ioth.,  \.  gS'i- 

Le  compilateur  nomme  aussi  parmi  ses  autorités  un  cer- 
tain poëte  Sophocles,  et  il  lui  attribue  ce  vers-ci,  singuliè- 
rement défiguré  : 

Captus  in  ohscuris  pro  sorice  pica  cepit. 

Ce  vers  est  dans  l'Anthologie  latine,  où  on  lit  : 

Anthologialat.,  Cattus  in  obscuro  cepit  pro  sorice  picam. 

éd.  Burmann,  t. 

il,  p.  kr>>-  L'épigramme  est  anonyme;  nous  ne  savons  ce  qu'il  faut  pen- 

ser de  ce  Sophocles,  poëte  inconnu,  inscrit  dans  notre  voca- 
bulaire, et  dont  le  nom  ne  se  trouve  point  dans  l'Anthologie 
grecque. 

L'Homère  latin  figure  aussi  dans  le  vocabulaire  avec  ce 
vers  : 

Nam  crises  quam  llevit  solatia  nate. 

Encore  un  vers  cruellement  estropié,  en  place  duquel  il  faut 
lire  : 

Poelae    latini  Nam  quondam  Chryses,  solemni  tempora  vitta 

minores,  e'd-  <!<■  Implicitus,  raptae  flevit  solatia  natse. 

limant,  l.  III,  ' 

P- 5i6.  (;,.  prétendu  Homère  est  X 'Epitome  lliados  Horncri ,  fort  lu 

•  ■t  cité  dans  le  moyen  âge. 


XIII   SIECLE. 


ANONYME.  17 

Les  exemples  que  nous  avons  rapportés  font  voir  que  le 
copiste  (non  pas  l'auteur)  a  souvent  fort  altéré  les  textes.  Le 
travail,  en  lui-même,  a  un  objet  déterminé;  il  devait  servir 
à  écrire  en  vers  latins,  offrant  un  bon  nombre  de  mots  em- 
ployés par  les  poètes  avec  le  vers  en  regard,  ce  qui  en  fixait 
la  quantité. 

IX.  Vocabulaire  latin. 

Ce  vocabulaire  commence  par  :  Angélus  punis  natura  Biblioth.nai., 
reconciliator,  fidelis  incustodiendo,  obeaiens  m  exsequendo,  Sort».,  n.  897. 
contemplons  fruendo ,  activus  nuntiando ;  et  finit  par  l'arti- 
cle Undecim,  où,  à  propos  du  nombre  XI,  l'auteur  cite  le 
nombre  XL,  et  enfin  le  nombre  LXX,  de  sorte  que  le  tout 
se  termine  par  LXX  palme  in  deserto.  Il  tient  treize  pages  à 
deux  colonnes,  sur  parchemin,  d'une  écriture  fine,  bonne, 
mais  chargée  d'abréviations,  et  qui  paraît  être  du  XIIIe  siè- 
cle. Il  n'a  point  de  titre,  et  ne  porte  aucun  nom  d'auteur. 

Le  recueil  n'offre  qu'un  nombre  restreint  de  mots,  qu'il 
explique  en  exposant  les  principales  propriétés  des  choses 
représentées  par  ces  mots.  Ainsi,  au  mot  liber,  on  trouve 
qu'un  livre  est  fait  des  peaux  d'un  animal  mort,  qu'on  l'écrit 
à  l'encre  (incausto)  avec  une  plume,  qu'il  a  plusieurs  feuilles, 
qu'on  le  peint  avec  des  couleurs  variées,  qu'on  le  relie  avec 
une  presse  (torculaii),  qu'il  conserve  les  anciennes  histoires, 
qu'il  moisit  si  on  ne  l'ouvre  souvent,  qu'il  se  ferme  avec  un 
sceau ,  et  qu'il  se  tache  facilement.  Incaustum  signifie  de 
l'encre,  comme  nous  l'apprend  un  de  nos  glossaires. 

Au  mot  campana ,  nous  lisons  que  la  cloche  éveille  les 
endormis,  indique  les  heures,  et  que  le  son  en  est  plus  doux, 
si  l'on  mêle  de  l'argent  au  métal.  En  effet,  dans  beaucoup 
de  cloches  faites  pendant  le  moyen  âge,  il  entrait  une  cer- 
taine proportion  d'argent. 

Nous  remarquons  une  bizarre  locution,  qui,  si  elle  se  ren- 
contrait dans  quelque  texte  français  d'une  façon  moins  in- 
telligible, se  trouverait  interprétée  d'avance.  Au  mot  sermo, 
on  lit  :  Sermo  prius  débet  venire  ad  lunam  quant  ad  lin- 
guam,  sciliect  ut  sit  premeditatus ,  maturus. 

Rien  n'indique  l'époque  où  ce  vocabulaire  a  été  composé. 
Seulement  on  y  voit  que  le  vinaigre  éteint  le  feu  grégeois, 
notice  qui  ne  permet  pas  de  le  placer  au  delà  du  temps  où 
les  croisades  avaient  rendu  l'Occident  familier  avec  ce  moyen 
de  destruction. 

Tome  XXII.  C 


XIII    S1KCLE. 


18  GLOSSAIRES. 

X.    DlCTIONAlUUM    THEOLOGICUM. 

Biblioth. nai.,  Ce  dictionnaire  théologique  est  un  recueil,  par  ordre  al- 
lomis  latin,  n.  phabétique,  de  lieux  communs.  Il  est  assez  parsemé  de  mots 
de  notre  langue  pour  qu'on  puisse  le  croire  une  production 
française.  Au  mot  gula,  l'auteur  ayant  dit  que  les  gourmands 
font  un  dieu  de  leur  ventre,  ajoute  :  Deus  iste  templum  suurn 
habet  tabernam  ;  campana  istius  templi  est  clamator  vini,  et 
bacellus  est  pila  terenssalsam;  Galli,  li  pestaus,  dicunt,  enbate 
le  sans  (lisez  la  saus,  la  sauce,  salsam),  c'est-à-dire  que  le 
pilon  broie  la  sauce.  A  lingua,  après  avoir  rapporté  le  mot 
d'un  empereur  romain  refusant  de  se  venger  d'injures  diri- 
gées contre  lui,  il  le  traduit  ainsi  :  «  En  franche  cité  puet  on 
«.  dire  franchement  ce  ke  l'an  pence.  vAloqui,  il  rapporte  l'his- 
toire d'une  femme  rixatrix  (c'est  son  expression)  qui,  ayant 
querelle  avec  un  homme,  va  chercher  pour  renfort  une  com- 
mère encore  plus  éloquente  en  invectives;  celle-ci,  interve- 
nant clans  le  conflit,  accepit  illum  «  par  le  bon  chef»;  nous 
dirions  populairement,  de  la  même  façon,  qu'elle  le  prit  par  le 
bon  bout.  Larval 'est  traduit  par  le  «  faus  visage.  »  Au  mot 
prelatus ,  est  rapportée  l'histoire  de  la  vieille  qui,  voulant 
épouser  un  sien  serviteur  plus  jeune  qu'elle,  consulta  les 
cloches:  Campana  dixit :  Pren  ton  serjant,  pren  ton  serjant. 
Sic  pvelatï  quando  volunt  conf erre  bénéficia,  sua  campana, 
id  est  sibi  assistentes  contant  :  Pren  ton  neveu.  Au  mot  ti- 
mor,  on  trouve  :  Quidam  dixit  cuidam  artifici  armaturas 
facienti:  Facias  michi  unum  purpoint.  Les  vieilles  (au  mot 
vetula)  servant  d'entremetteuses  sont  comparées  à  catus  ex- 
coriatus,  cum  quo  capiuntur  milvi;  à  un  aiguillon  du  diable, 
cum  quo pungit  usinas  suas,  ut  citius  vadant  adinfernum; 
et  parmi  ces  similitudes  latines,  l'auteur  ajoute  en  fiançais  : 
«  C'est  le  sufflet  au  diable.  » 

D'autres  indices,  à  défaut  de  ceux-ci,  conduiraient  à  la 

même  conclusion.  En  parlant  de  l'humilité,  l'auteur  cite  re- 

narduin  qui  vult  esse  nionachus  ;  c'est  une  allusion  au  célèbre 

roman  du  Renaît.  Il  met  en  latin,  dans  un  conte  emprunté 

Nom.  recueil  des  fabliaux,  la  locution  vulgaire,  «  graisser  la  patte  »  :  Quœ- 

de Fabliaux, éd.  (lam  vetula  paravit  unctum  ad  ungendum  manum  indivis: 

i83  —  Fa-  audierut  euim  quoanonjaccret  siln  justttiam,  msi prius  unge- 

bliaux,  iiad.  par  rct  sibi  manus.  Le  mot  «  prouesses  »  est  rendu  par probitat.es  : 

Le  Grand  d'Aus-  Mali  predicatores  sunt  sicut  joculatores,  qui  probitates  mi- 

'  litum  référant,  et  ipsi  non  faciunt.  Enfin,  il  cite  les  paroles 


ANONYME.  .9 


de  Guillaume,  évêque  de  Paris,  qui  était  un  prélat  si  bon  et 
si  pieux.  :  «  J'aime  mieux,  disait-il,  envoyer  avec  une  petite 
«  pénitence  en  purgatoire  qu'avec  une  grande  en  enfer.  »  C'est      Hisl-  littéraire 

Ci     mi  J'  a  _  ..  /  de  la  France,  t. 

lUillaume  d  Auvergne,  mort  en  1249.  xvm,  P  35;. 

Quant  à  la  date,  l'écriture  paraît  être  du  XIVe  siècle. 
Un  passage  nous  ferait  croire  qu'il  faut  reporter  dans  le 
XIIIe  la  composition  de  l'ouvrage.  En  parlant  des  hypo- 
crites, l'auteur  dit  qu'ils  sont,  comme  les  maisons  des  tem- 
pliers, marqués  à  l'extérieur  du  signe  de  la  croix;  phrase 
qui  parait  écrite  avant  la  destruction  de  l'ordre  des  tem- 
pliers, c'est-à-dire  avant  les  premières  années  du  XIVe  siècle. 
A  la  vérité,  nous  lisons  aussi  :  «  Un  jongleur  demandait  au 
«  roi  Philippe  à  quoi  il  pensait;  celui-ci  répondit  :  Je  me 
«  demande  pourquoi  il  n'y  a  pas  présentement  d'aussi  bons 
a  chevaliers  que  Roland  et  Olivier.  Le  jeune  jongleur  re- 
«  partit  :  C'est  qu'aujourd'hui  il  n'y  a  pas  de  Charles.  »  Ce 
mot  a  été  attribué  par  les  historiens  au  roi  Jean;  il  l'est  ici 
au  roi  Philippe;  mais  quel  Philippe?  C'est  sans  doute  Phi- 
lippe-Auguste, dont  le  nom  se  trouvait  déjà  mêlé  à  une  his- 
toire à  peu  près  semblable.  Il  est  aussi  question  d'un  roi 
Louis,  qui,  malade,  fut  visité  par  ses  trois  fils  fort  beaux.  «  Le 
«  roi  dit  aux  assistants  :  Vous  voyez  ces  enfants;  vous  sa- 
«  vez  que  celui  qui  les  étranglerait  sous  mes  yeux  m'offen- 
«  serait  cruellement.  Sachez  que  celui  qui  les  induirait  à 
«  pécher  mortellement  m'offenserait  encore  davantage.  »  Ce 
roi  est  saint  Louis.  Tout  cela  montre  que  notre  livre  a  été 
composé  vers  la  fin  du  XIIIe  siècle. 

L'auteur  anonyme  parle  fort  souvent  des  jongleurs.  Au 
mot  juvenis,  ceux  qui  donnent  leur  jeunesse  au  diable  et  leur 
vieillesse  à  Dieu,  lui  suggèrent  cette  comparaison  :  «  On  fait 
«  ordinairement  cadeau  de  vieilles  robes  aux  jongleurs  ;  il  y 
«  en  a  de  même  qui  font  du  Seigneur  un  jongleur,  lui  don- 
«  nant  une  vieille  robe,  et  attendant,  pour  se  repentir,  la  fin 
«  de  leurs  jours.  »  L'ouvrage  est  plein  de  ces  similitudes,  qui 
parfois  ne  sont  pas  mal  trouvées;  c'est  ainsi  qu'on  repré- 
sente l'âme  perdue  à  cause  de  la  chair,  comme  un  camarade 
qui  est  mené  au  gibet  à  cause  des  fautes  de  son  associé. 

Au  mot  resurrectio ,  l'auteur  dit  qu'en  une  guerre  contre 
les  infidèles,  les  chevaliers,  ayant  fiché  leurs  lances  en  terre, 
demandèrent  que  Dieu  leur  montrât  ceux  qui  devaient  suc- 
comber dans  la  bataille  du  lendemain  ;  et,  le  lendemain,  les 
lances  de  ceux  que  le  fer  enemni  allait  atteindre  avaient  pro- 

C  2 


Mil   SIECLE. 


20  GLOSSAIRES. 

duit  un  vert  feuillage.  Et  il  cite  pour  son  autorité  l'his- 
toire de  Charlemagne;  cette  histoire  est  celle  de  Turpin, 
qui,  on  le  voit,  même  à  la  fin  du  XIIIe  siècle,  était  invo- 
quée comme  authentique.  La  chanson  de  Roland  a  puisé  à 
une  autre  source  le  même  récit  :  Charles,  arrivant  sur  le 
champ  de  bataille  de  Roncevaux,  et  ne  pouvant  distinguer 
les  corps  de  ses  chevaliers  parmi  les  monceaux  de  morts, 
demande  à  Dieu  de  les  lui  indiquer;  aussitôt  une  aubépine 
s'élève  auprès  du  corps  de  chaque  guerrier  chrétien. 

XI.    ExPOSITIONES   VOCABULORCM    QUiE    IN  SACRA  ScRIPTURA   RE- 
PERIUNTUR,  etC. NOTITIA  VOCABULORUM   ScRIPTUR E  SACRE. 

Biblioth. nat.,  Ces  deux  glossaires  ont  été  composés  sur  le  modèle  d'un 
tonds   iat.     n.  g]ossajre  pareil,  qui  a  pour  auteur  maître  Alain  de  Lille. 

Hist  lût.  de  i°  Le  premier  (Expositiones  vocabulorum  que  in  sacra 
la  Fr.,  t.  xvi,  Scriptura  reperiuntur ,  aliquando  quoad  signifie a tum  no- 
i'  42a.  fcs  minns  nota)  est  un  manuscrit  coté  5o,<),  très-petit  in-folio 

sur  deux  colonnes,  d'une  écriture  qui  paraît  être  du  XIVe 
siècle.  C'est  un  très-beau  volume,  exécuté  avec  soin  et  cor- 
rection. 11  offre  d'abord  un  prologue,  puis  la  série,  lettre  par 
lettre,  et  avec  un  numérotage  recommençant  à  chaque  lettre, 
des  mots  expliqués  ;  enfin,  le  glossaire  lui-même.  Rien  n'in- 
dique quel  en  est  l'auteur,  ni  quel  est  le  temps  de  la  rédac- 
tion. Il  commence  par:  Quisquis  ad  sacre  Scripturenoticiam 
desiderat  pervenire ,  et  finit  par  :  et  zona  pelUcea  accinctus 
renibus,  id  est  carras  mortificatione  in  mernbris  roboratus. 

Le  but  et  le  plan  de  l'ouvrage  seront  suffisamment  indi- 
qués par  ce  court  extrait  du  prologue  :  «  Quiconque  désire 
«  de  parvenir  à  l'intelligence  de  l'Ecriture  sainte,  doit  con- 
te sidérer  d'abord  quand  le  récit  qu'elle  fait  est  pris  histo- 
«  riquement,  allégoriquement,  tropologiquement,  anagogi- 
k  quenient.  En  effet,  ces  quatre  connaissances,  à  savoir, 
«  l'histoire,  l'allégorie,  la  tropologie,  l'anagogie,  sont  dites 
a  par  nous  les  quatre  filles  de  la  mère  sagesse.  Les  posséder, 
«  c'est  avoir  la  manifestation  de  tous  les  secrets  que  la  sa- 
«  gesse  renferme;  ne  pas  les  posséder,  c'est  être  incapable 
«  de  l'entamer  même  à  la  surface.  Par  elles,  en  effet,  la  mère 
«  sagesse  alimente  ses  fils  d'adoption,  donnant  aux  commen- 
te çants  et  aux  jeunes  le  boire  dans  le  lait  de  l'histoire;  à 
«  ceux  qui  ont  fait  des  progrès  dans  la  foi,  la  nourriture 
«  dans  le  pain  de  l'allégorie;  aux  bons  qui  se  livrent  vigou- 
«  reusement  au  travail,  la  satiété  dans  la  savoureuse  réfec- 


ANONYME. 

«  tion  de  la  tropologie  ;  à  ceux  enfin  qui,  par  mépris  des 
«  choses  terrestres,  ont  quitté  les  basses  régions  et  se  sont 
«  élevés  anx  régions  supérieures  par  le  désir  des  choses  cé- 
«  lestes,  la  sobre  ivresse  de  la  contemplation  théorique  dans 
«  le  vin  de  l'anagogie.  » 

Un  tel  écrivain  ,  si  amoureux  de  la  métaphore,  ne  pouvait 
manquer  de  se  donner  carrière  dans  ses  interprétations. 
Ainsi,  an  mot  ham  us,  nous  lisons:  «  L'hameçon  est  l'huma- 
it nité  du  Christ;  par  exemple,  dans  Job:  Pourras-tu  tirer  le 
«  leviathan  avec  l'hameçon?  cest-dire,  tandis  que  le  diable 
<c  a  mordu  l'appât  du  corps,  l'aiguillon  de  la  divinité,  caché 
«  dans  l'humanité,  l'a  transpercé.  L'hameçon  est  l'Écriture 
«  sainte;  par  exemple,  dans  l'Evangile  :  Va  à  la  mer,  et  jette 
«  un  hameçon,  c'est-à-dire,  allez  dans  le  monde  entier,  et 
«  prêchez  l'Evangile.  L'hameçon  est  une  mort  imprévue; 
«  par  exemple,  dans  l'Ecclésiaste  :  Ils  prennent  les  poissons 
«  avec  l'hameçon,  c'est-à-dire,  tous  les  hommes  sont  enle- 
«  vés  à  l'improviste  par  la  mort.  » 

Tous  les  mots  de  ce  glossaire  sont  traités  de  cette  façon; 
l'allégorie,  la  tropologie  et  l'anagogie  prennent  constam- 
ment le  dessus,  et  l'histoire  ne  figure  que  dans  le  prologue. 
Ainsi,  Babylone,  dont  la  mention  amenait,  ce  semble,  quel- 
que détail  historique,  n'est  examinée  qu'au  sens  métaphori- 
que; ce  n'est  pas  la  ville  assise  sur  l'Euphrate,  c'est  la  cité 
des  réprouvés,  et  sa  chute  veut  dire  que  les  impies  seront 
damnés  en  corps  et  en  âme.  On  voit  assez  par  les  exemples 
cités  le  procédé  de  l'auteur;  il  prend  un  mot  dans  l'Ecri- 
ture, cite  certains  passages  où  ce  mot  est  employé,  et  donne 
de  ces  passages  une  explication  détournée  qu'ils  ont  ou  qu'ils 
n'ont  pas  dans  le  texte. 

2°  L'autre  glossaire,  coté  6i3,  est  un  in- 12  assez  épais, 
dune  écriture  un  peu  plus  récente  que  le  précédent,  très- 
fine  et  surchargée  d'abréviations.  Tl  n'a  point  de  prologue. 
Il  commence  par  :  Abel  dicitur  principium  Ecclesie.  On  ne 
peut  guère  dire  comment  il  finit.  En  effet,  après  Christus 
{Xps)i  qui  paraît  être  le  dernier  mot  du  glossaire,  viennent 
des  articles  sur  les  richesses  et  sur  la  charité,  qui  sont,  il  est 
vrai,  de  la  même  main,  mais  qui  ne  rentrent  pas  dans  l'or- 
dre alphabétique.  UnExplicit  porterait  à  croire  que  le  titre 
donné  par  l'auteur  à  son  ouvrage  était  Distinctiones.  Quant 
à  l'auteur,  il  est  anonyme  et  d'une  date  incertaine. 

Ce  glossaire  contient  beaucoup  plus  de  mots  que  le  pré- 


XIII    SIÈCLE. 


22  GLOSSAIRES. 

XIII    SIECLE. 

cèdent,  et  il  est  moins  occupé  par  l'allégorie.  Il  renferme  à 

différents  articles,  par  exemple,  aux  mots  prelatus,  sacer- 
dos,  des  indications  sur  la  conduite  à  tenir,  le  bien  à  faire, 
le  mal  à  éviter.  Pour  donner  un  échantillon  de  sa  manière, 
nous  prenons  le  mot  pauci: 

«  Peu  sont  élus  pour  posséder  le  royaume;  de  là,  béan- 
te coup  sont  appelés,  et  peu  sont  élus. 
«  Peu  survécurent  au  déluge. 
«Peu  sortirent  de  Sodome. 

«  Peu  furent  envoyés  explorer  la  terre  de  promission. 
«  Peu    furent  ceux  qui  encouragèrent  le  peuple  d'Israël 
«  voulant  retourner  en  Egypte  à  ses  marmites  pleines 
<c  de  viande. 
«  Avec  peu,  Gédéon  vainquit  Madian. 
«  Peu  assistèrent  à  la  glorieuse  transfiguration  du  Sauveur 
«  sur  le  mont  Thabor.  » 

XII.  Glossarium. 

Biblioth.nat.,  Un  glossaire  (jui  n'occupe  que  sept  pages  in-folio  à  quatre 
îonds  latin,  n.  eolonnes,  d'une  écriture  fine  du  XIVe  siècle,  se  termine  ainsi  : 
de  Colb.aTi83!  Istud  fuit  completum  anno  Domini  m°  ccc°  l"  jj°. 

Etant  si  court,  il  est  très-incomplet;  il  ne  contient  qu'un 
nombre  fort  limité  de  mots  latins,  dont  la  plupart,  mais  non 
tous,  sont  expliqués  par  un  mot  français.  L'orthographe  des 
mots  latins  est  souvent  très-vicieuse;  tels  sont  aberare,  four- 
voier;  anguariare,  destreindre;arog-«/?^,  desdaingnaus;/fc//- 
tomia,  sainnie  ;  jecundia ,  paroile;  fa  liera,  resnes,  etc.  Ce- 
pendant, tout  défectueux  qu'ils  sont,  ces  vieux  monuments 
fournissent  toujours  quelques  observations  sur  la  langue. 

Abstineo  est  rendu  par  «  ateuir,  »  ordinairement  écrit 
»  astenir,  »  et  sans  doute  prononcé  «  atenir.  » 

AtramentariamjCornet;  on  donne  encore  aujourd'hui  sou- 
vent le  nom  de  cornet  à  l'encrier;  ce  qui  indique  sans  doute 
la  matière  dont  cet  ustensile  était  ordinairement  fait. 

Alauda ,  aloueste;  voilà  la  forme  moderne  qui  parait. 
Dans  les  textes  anciens,  c'est  «  aloe.  » 

Balbutia,  bourbeter.  Nous  trouvons  ce  mot  employé  par 
fauteur  d'anciens  Mystères: 

Mystères  un-  Mengier  te  puist  chevau  inorel  ! 

di,s  ,Im  NN  '  siè  (),',  as  tu  cecy  bourbeté? 

de,  i.  I,  p.  i3. 

(  raneum  ,  hanepier.  Jean  de  Meung  a  dit  : 


JEAN,  AUTEUR  DU  COMPREHENSORIUM.       a3 


XIII    SIECLE. 

Plus  font  (les  femmes);  que  soubs  les  cornes,  entor  le  hanepel,    

Senglent  estroit  leurs  testes  d'un  laz  ou  d'un  drapel,  Testament,  v. 

Por  leur  front  deffroncier  et  estendre  la  pel.  127'$. 

Cuppa,  cuve;  cupparius,  cuvelier;  ceci  nous  donne  l'ex- 
plication d'un  nom  propre  [Cuvelier)  qui  n'est  pas  rare. 

L'oral  (lisez  toral),  cuete  pointe.  C'est  ce  que  nous  appe- 
lons courte-pointe;  on  voit  que  IV dans  «  courte  »  s'est  intro- 
duite fautivement ,  comme  dans  «  hurler.  » 

Epiredium ,  barouette;  c'est  notre  brouette. 

Furfur,  grus  ;  grus  est  le  radical  du  mot  «  gruau  »;  c'est 
l'allemand  Grdzze;  anglais,  grout ;  grain  mondé  et  moulu. 

Mustela,  bacoule.Sion  reneontraiubacoule»dans  un  vieux 
texte,  on  serait  sans  doute  embarrassé  pour  le  comprendre. 

Phannus,  saceriaus.  PJtannus  est  un  mot  barbare,  venant 
de  l'allemand  Pfanne,  poêlon;  «saceriaus»  est  ce  que  nous  ap- 
pelons un  saucier,  un  plat  à  sauce. 

Situla,  ceaus;  c'est  le  mot  moderne,  autrefois  «  seille,  »  plus 
voisine  de  l'origine  latine. 

XIII.  Jean,  auteur  du  Comprehensorium. 

Nous  ne  pouvons  mieux  faire,  pour  donner  une  idée  de  Biblioth. nat., 
cet  ouvrage,  que  de  traduire  la  courte  préface  de  l'auteur:  ft 
«  Comme,  dans  le  traité  des  Ëtymologies  d'Isidore,  dans  les 
«  livres  de  Papias  et  d'Hugutio,  et  dans  le  Catholicon,  oti- 
te vrages  qui  s'occupent  seulement  de  l'exposition  des  mots, 
«  et  que  j'ai  lus  et  relus,  on  voit  qu'il  manque  dans  le  prê- 
te mier  beaucoup  de  mots,  moins  dans  le  second,  peu  dans  le 
«  troisième  et  très-peu  dans  le  quatrième,  et  que  ce  qui  est 
«  omis  par  l'un  ne  l'est  pas  par  l'autre  ;  moi,  Jean,  j'ai  songé 
«  à  réunir  le  tout  en  un  seul  corps.  C'est  ce  que  j'ai  fait,  aussi 
«  brièvement  que  j'ai  pu,  à  l'aidede  la  grâce  divine,  suivant 
«  pour  toutes  les  lettres  l'ordre  alphabétique,  retranchant 
«  beaucoup  de  choses  étrangères  à  l'exposition  du  mot  pour 
«  éviter  de  grossir  le  volume,  et  indiquant  l'espèce  de  mot  et 
«  le  genre  par  des  lettres.  »  Ici  l'auteur  explique  que  m  si- 
gnifie masculin,  etc.,  et  il  ajoute  :  «  Comme  de  mon  temps 
«  j'ai  vu  et  je  vois  beaucoup  de  monde  se  tromper  en  écri- 
te vant,  j'ai  mis  au  commencement  de  chaque  lettre  l'ortho- 
«  graphe  simple  tirée  de  l'ouvrage  de  Priscien,  intitulant  le 
«  présent  livre  Comprehensorium,  parce  qu'il  comprend  tout 
«  ce  qui  est  dans  les  écrits  cités  plus  haut,  et,  de  plus,  cer- 
«  ta i nés  remarques  dues  à  d'autres,  et  qui  m'ont  paru  mériter 


7678. 


24  GLOSSAIRES. 

XIII    SIECLE. 

«  de  prendre  place  dans  mon  travail  ;  travail  d'or,  où   les 

«  nourrissons  trouveront  à  s'allaiter,  les  enfants  à  manger, 
«  les  jeunes  gens  à  apprendre,  les  vieillards  à  s'instruire  de 
«  ee  qu'ils  pourront  avoir  ignoré  ou  n'avoir  pas  lu  ail- 
«  leurs.  » 

Le  dictionnaire  de  Jean  est  fait  avec  soin;  mais,  comme 
on  voit,  c'est  une  compilation,  et  tellement  une  compilation, 
que  quand  il  parle,  par  exemple,  des  Français,  des  Alle- 
mands, des  Italiens,  il  se  sert  des  notions  fournies  par  les 
auteurs  anciens,  sans  rien  ajouter  qui  soit  relatif  à  l'état  mo- 
derne. Ainsi,  au  mot  Gallus ,  on  lit  :  «  Le  nom  des  Gaulois 
«  leur  vient  de  la  blancheur  de  leur  corps;  en  effet,  les  dif- 
«  férencesde  climat  produisent  des  différences  dans  la  figure, 
«  la  couleur  et  les  qualités;  les  Romains  sont  graves;  les  Grecs. 
«  légers;  les  Africains,  rusés;  les  Gaulois,  d'un  naturel  fa- 
«  rouche  et  d'un  esprit  aigu.  »  Quelque  ancien  annotateur, 
fort  mécontent,  a  mis  en  marge  :  «  César  a  mieux  connu  les 
«  Gaulois  que  vous,  mon  ami;  voyez  ses  Commentaires.  » 
Mais  Jean  traite  de  même  les  Allemands,  qui  sont  encore  pour 
lui,  comme  au  temps  de  l'empire  romain,  «  sauvages,  in- 
«  domptables,  vivant  de  chasse  et  de  rapine.  » 

Le  même  annotateur,  remarquant  que  le  mot  alauda  man- 
que, l'a  mis  en  marge,  avec  cette  addition:  Hec proprie  la 
lauseta.  Lauseta  est  le  nom  provençal  de  l'alouette.  Or, 
non-seulement  l'annotateur,  mais  encore  l'auteur  du  Com- 
prehensorium ,  est  Provençal.  Quoique  celui-ci  s'abstienne 
scrupuleusement  de  ce  cjui  est  moderne,  cependant  nous 
avons  dans  ce  gros  volume  aperçu  un  mot  qui  nous  a  indi- 
qué la  patrie  de  l'auteur  :  Romipeta,  qui  Romani  petit  ;  unde 
hoc  romipetagimn  ;  quod  vielgo  dicitur  rompatge.  Rompatge 
(peut-être  rompt  âge  ou  romeatgé)  est  une  forme  provençale. 

L'auteur,  citant  le  Catholicon  de  Jean  de  Gênes  comme 
le  dernier  travail  iexicographique,  doit  appartenir  à  la  fin  du 
XIIIe  siècle  ou  au  commencement  du  suivant. 

La  copie  que  nous  avons  sous  les  yeux  est  du  XVe  siècle, 
d'une  bonne  écriture.  C'est  un  volume  petit  in-folio,  de  3(>4 
feuillets,  écrit  sur  deux  colonnes.  Le  dernier  mot  est:  Zu- 
earum ,  ri,    vel  hec  zucara ,  e,  id  est  sucre. 

XIV.    DlCTIONAKlUM    LATINO-GAI.LICUM. 

BîWioih.nat.,        \Jn  dictionnaire,  surtout   un  dictionnaire  latin-français, 
-602  "    provenant  toujours  d'un  homme  quelque  peu  lettré,  il  n'est 


ANONYME.  25 

pas  sans  intérêt  d'examiner  comment  l'auteur  de  celui-ci  s'est 
acquitté  de  son  office,  d'autant  plus  que  le  manuscrit  qui  nous 
a  transmis  son  œuvre  est  assez  ancien,  et  sans  doute  du 
commencement  du  XIVe  siècle. 

Quoiqu'il  écrive  souvent  Ys  étymologique  dans  le  corps 
des  mois,  cependant  il  l'omet  assez  de  fois  pour  qu'on  en 
puisse  conclure  qu'en  général  cette  lettre  ne  se  prononçait 
pas  plus  alors  qu'aujourd'hui.  Exemples  :  citus,  inel  ;  casti- 
tas,  chateté.  Il  est  toujours  bon  de  signaler  les  ressemblan- 
ces de  la  prononciation  ancienne  avec  la  moderne;  car  c'est, 
toute  exception  réservée,  un  guide  excellent  pour  arriver  à 
la  lecture  de  nos  vieilles  productions. 

Nous  savons  d'ailleurs,  par  la  poésie,  que  le  mot  «  aigre  » 
était  de  deux  syllabes;  notre  auteur  l'écrit  «  aegre;  »  ce  qui 
vent  dire,  non  qu'il  le  prononçât  en  trois  syllabes,  mais 
qu'il  représentait  ainsi  le  son  représenté  d'ordinaire  par  ai. 
Notons  de  même,  dans  «  onayseleur,  »  son  orthographe  pour 
la  diphthongne  oi,  prononcée  sans  doute  alors,  comme  elle 
l'est  encore  aujourd'hui  par  beaucoup  de  personnes,  oi/é,  plu- 
tôt que  oua ;  notons  encore  concha  ,  oestre,  pour  huîtres, 
et  olivum,  yeule  d'olive. 

La  langue  ne  lui  fournissait  pas  alors  de  suffisantes  res- 
sources pour  rendre  les  mots  latins  précédés  de  la  parti- 
cule négative  in  ;  ou  plutôt  il  n'était  pas  assez  habile  pour 
user  de  toutes  celles  qu'elle  possédait. Quoi  qu'il  en  soit,  voici 
son  procédé  pour  traduire  ces  mots  :  immotus,  nient  meu; 
immobilis,  nient  mouvable;  immodesties,  nient  atrempé,  etc. 
La  particule  «  nient  »  est  sa  ressource  invariable;  il  ne  se 
permet  pas  de  créer  des  composés  qui  se  présenteraient  natu- 
rellementà  l'esprit.  Cependant  il  a  traduit  abessepar  un  mot 
qui  pourrait  bien  être  de  sa  façon  ;  c'est  «  desestre;  »  nous 
ne  nous  souvenons  pas  de  l'avoir  rencontré. 

«  Sevrer,  s  qui,  dans  les  textes  plus  anciens,  signifie  «  sé- 
«  parer,  »  suivant  l'étymologie,  a  déjà  et  avait  peut-être  dès 
auparavant ,  dans  le  langage  vulgaire ,  la  signification  de 
cesser  l'allaitement  :  ablactare,  sevrer  enfant. 

Les  habitudes  du  vieux  français  se  montrent  dans  ces  for- 
mes :  infligere,  afleir;  rugire,  ruir. 

«  Goupil  »  conservait  encore  son  droit  de  bourgeoisie  dans 
notre  langue,  dont  «renart»  ne  l'avait  pas  complètement 
dépossédé:  garritus,  chant  de  goupil;  et  volpes,  goupil. 

On  trouve  souvent  dans  nos  vieux  poètes   «  benus,  »  cite 

Tome  XXII.  D 


XIII    SIECLE. 


■26  GLOSSAIRES. 

XIII     SIECLE. 

parmi  les  arbres  précieux.  Ici  nous  lisons  :  Ebenus,  un  arbre, 

benus;  Ebenus  est  arbor,quam  nullus dcstruit  ardor.  Quelques 
vers  de  ce  genre  sont  transcrits  dans  notre  glossaire;  ils  ap- 
partiennent à  ces  compositions  rhytbmiques  dont  les  gram- 
mairiens faisaient  alors  grand  usage;  et  ces  citations  prouvent 
que  l'auteur  était  familier  avec  les  livres  des  écoles.  En  voici 
un  autre  exemple:  Hec  taxas,  if;  hic  taxas,  tesson;  Taxas 
hic  est  animal,  hec  taxas  dicitur  arbor. 

Plus  de  renseignements  seraient  fournis  par  ce  recueil ,  si  ce 
n'était  un  tout  petit  volume  in-j  2,  qui  ne  contient  qu'un 
nombre  assez  restreint  de  mots,  et  qui  ne  rend  le  mot  latin 
que  par  un  seul  mot  français.  Il  est  suivi  de  quelques  pages 
où  sont  réunis  un  certain  nombre  de  verbes;  mais  là  c'est 
le  français  qui  est  le  premier,  et  c'est  le  latin  qui  explique; 
exemple:  Uler,  ululare,  vagire,  lamentari. 

XV.  Maître  Guillaume. 

Maître  Guillaume,  d'ailleurs  inconnu,  est  l'auteur  de  trois 
opuscules  compris  dans  le  n°  1 569  du  fonds  de  l'ancienne 
Sorbonne,  à  la  Bibliothèque  nationale.  Il  était  Français; 
car  il  explique  diversi  modi  par  «  diverses  manières  ,  »  et 
janitor,  par  «  portier.»  Quant  à  la  date,  on  n'a  qu'une  ap- 
proximation. Le  manuscrit  renferme  plusieurs  pièces,  et  il 
en  est  une  qui  porte  le  nom  du  copiste,  et  l'année  1 3 34  ; 
comme  l'écriture  des  opuscules  de  Guillaume  est  en  tout 
semblable  à  celle  qui  est  datée,  Guillaume  est  certainement 
antérieur. 

Le  premier  opuscule  est  une  liste  alphabétique  des  mots 
contenus  dans  chacune  des  déclinaisons  latines.  Il  suffît  de 
Hist.  littéraire  traduire  le  court  prologue  :  «  Me  réveillant  à  la  prière  in- 
de   la   Fi.,    t.   «  stante  de  mes  compagnons  {socii,  c'est  le  mot  dont  un  maî- 
^x  '  '''  '"'       tre  se  sert  pour  désigner  ses  confrères) ,  j'ai  résolu  de  ren- 
te fermer,  autant  que  faire  se  pourra,  en  un  volume  tous  les 
«  noms  qui  sont  dans  l'usage  moderne.  On  ne  peut  être  bon 
«  latiniste  si  l'on  n'est  pas  bon  déclinateur  (cumnemo  possit 
«  esse  bonus  latinator,  nisi  sit  bonus  declinator),  et  il  y  a  une 
«  très-grande  difficulté  dans  les  déclinaisons,  comme  l'atteste 
«  Priscien  ;   il  faut   donc  insister  sur  les  déclinaisons   des 
a  noms;   mais,  comme  dit  Boëce,  non-seulement  dans  les 
«  grandes  choses,  mais  encore  dans  les  plus  petites,  on  doit 
«  invoquer  le  principe  suprême,  sans  lequel  aucun  commen- 
ce cernent  tie  peut  être  bien  fondé.  Ainsi,  mes  compagnons. 


MAITRE  GUILLAUME.  27 

'    XIII    SIECLE.- 

<t  prions  le  principe  suprême  de  daigner  accorder  une  ter-  

«  niinaison  heureuse  au  présent  opuscule.  » 

Les  deux  mots  de  français  que  nous  avons  cités  sont  les  seuls 
qu'on  rencontre  en  cette  liste,  qui  remplit  quatre-vingt-qua- 
torze colonnes  d'un  petit  in-quarto  d'une  écriture  très-line. 

Le  second  opuscule  n'occupe  que  sept  colonnes.  C'est  un 
très-court  exposé  des  cas  exigés  pour  les  différents  complé- 
ments dans  la  langue  latine. 

Le  troisième  et  dernier,  intitulé  Summa,  et  tenant  douze 
colonnes,  est  un  traité  de  l'art  d'écrire  des  lettres,  appelé  ici 
comme  ailleurs  Ars  dictatoria  ou  Ars  dictaminis.  Six  choses 
sont  à  observer  quand  on  écrit  une  lettre,  à  savoir,  la  salu- 
tation, la  captation,  le  proverbe,  la  narration,  la  pétition 
et  la  conclusion.  La  salutation  apprend  en  quels  termes  on 
doit  s'adresser  à  chaque  personne,  suivant  le  rang  qu'elle  oc- 
cupe. Maître  Guillaume  n'oublie  pas  même  le  cas  où  l'on  écrit 
à  un  juif  ou  à  un  païen.  La  captation  a  pour  but  de  gagner 
la  confiance.  Par  proverbes,  l'auteur  entend  les  similitudes 
qui  doivent  être  appropriées  au  sujet  :  ainsi,  le  matelot  qui 
cherche  un  port  contre  la  tempête  est  une  bonne  figure  pour 
un  fils  qui,  jeté  dans  la  misère,  cherche  un  refuge  sous  le  toit 
paternel.  La  narration  est  l'exposition  du  fait.  La  pétition 
est  «la  demande.  Enfin  ,  la  conclusion  indique  les  formes  di- 
verses par  lesquelles  une  lettre  doit  être  terminée. 

XVI.  Dictionnaire  provençal-latin. 

Un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  nationale  contient  un  lexi-      Fonds  lat.,  n. 
que  provençal-latin,  dont  la  suscription  est:  Floretus  habun-  1^1  <  in-fol- 
dans  in  multis  vocabulis  et  pulcris.  Ce  Floretus  ou  Florilège 
est,  comme  le  mot  l'indique,  non  un  vocabulaire  complet, 
mais  un  choix  de  vocables  nombreux  et  beaux,  suivant  l'ex- 
pression de  l'auteur  inconnu  qui  l'a  composé.  Ce  qui  a  dé- 
terminé le  choix  des  mots  nous  échappe;  toutefois,  notre 
premier  soin  ayant  été  de  comparer  ce  vocabulaire  avec  le 
dictionnaire  de  Raynouard,  nous  avons  promptement   re-      Lexique    re- 
connu que  le  Floretus  fournirait  quelques  additions  utiles.     man  .      Paris  : 

Nous  citons:  Banaston,  corbis,  commis;  barbajoha,  bu-  *o]  j~*go# 
bo;  blese,  lychnus;  bolfigua  (peut-être  veisigua),  \es'\cn;bou 
et  bousas ,  folliculus;  bredola ,  scabellum  ;  bregas,  fauees; 
breguiol,  \\\\g\osus;brondis,  limbus  :  tous  ces  mots  manquent 
dans  le  Lexique  roman.  D'autres  sont  indiqués  avec  une  si- 
gnification différente '.Brassada ,  metreta;  ce  mot,  dans  Ray- 

D  2 


\III     SIECLE. 


■28  GLOSSAIRES. 

nouard,  signifie  seulement  brassée.  Buffet,  sinciput;  bufet, 
dans  Raynouard,  ne  signifie  que  ^ow^?e.Tandis  que  Raynouard 
ne  donne  que  brandir  et  brandar,  notre  lexique  ajoute  bran- 
deiar.  Bresar,  aucupor,  y  est;  Raynouard  n'a  que  bretz  et 
brezadir.  Enfin,  brucar,  cespitare,  est  dans  Raynouard  bur- 
car ;  brucar  est  plus  voisin  du  «  broncher  »  de  la  langue  d'oil. 
Ces  exemples,  pour  une  seule  lettre,  le  b,  montrent  que  ceux 
qui  voudront  donner  un  supplément  au  Lexique  roman 
trouveront  quelque  chose  à  glaner  dans  le  manuscrit  que 
nous  signalons  à  leur  attention. 

Notre  Florilège  commence  par  ampolla,  ampulla,et  se  ter- 
mine par  uysiara,  janua,  aditus,  qui  manque  aussi  dans  Ray- 
nouard. Le  recueil  remplit  soixante  feuillets  in-fol.  sur  deux 
colonnes.  Les  feuillets  [\-j  et  (\6  manquent.  L'écriture  parait 
appartenir  à  la  fin  du  XIVe  siècle  ou  au  XVe. 

XVII.    DlCTIONARIUM    PROVINCIALI-LATINUM. 

Biblioth.  nai.  Ce  dictionnaire,  mutilé,  puisqu'il  commence  au  mot  ar- 
Fondf  '"  " ••  chiv ,  archivium ,  et  finit  au  mot  scobar,  scobo,  est  d'ailleurs 
fort  peu  complet  C'est  un  petit  volume  in-8°,  d'une  écriture 
du  XVIe  siècle.  Le  mot  provençal  est  placé  d'abord  avec  son 
genre,  puis  est  suivi  d'un  ou  de  plusieurs  mots  latins  qui 
l'expliquent. 

Les  glossaires  des  langues  modernes,  faits  dans  ces  temps, 
renferment  trop  peu  de  mots  pour  qu'ils  soient  d'un  très- 
grand  secours  à  l'étude;  et  la  lecture  des  auteurs  reste 
toujours  la  source  principale,  à  beaucoup  près,  de  l'instruc- 
tion. Cependant,  si  l'on  refaisait  un  dictionnaire,  soit  du 
vieux  français,  soit  du  provençal,  il  faudrait  les  consulter  ; 
car  ils  donnent  des  significations  qu'on  ne  déterminerait  au- 
trement qu'avec  beaucoup  de  peine,  et  que  plus  d'une  fois 
on  ne  déterminerait  pas  du  tout.  Ainsi,  dans  notre  diction- 
naire, on  lit  :  macheferre,  scoria;  ceci  se  devine  facilement, 
c'est  le  mâchefer  ou  scorie.  Mais  il  y  ajoute  que  ce  mot  si- 
gnifie encore  noctua,  nicticorax.  Là  toute  analogie  fait  dé- 
faut; et,  seuls,  un  dictionnaire  ou  un  scoliaste  peuvent  ensei- 
gner avec  certitude  ces  acceptions  détournées. 

XVIII.  Glossaire  latin-français. 

Fonda  Lu.,  n.        Un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  nationale,  in-8°,  sur  pa- 

">::)•  pie  r  ,    contient    un    glossaire   latin -français  ,    commençant 

par  :  Aima ,  virge  sainte,  et  finissant  par  :  Zuceura,   re , 


XIII     SIECLE. 


ANONYME.  a9 

une  manière  d'espice  et  sucre.  Il  y  a  deux  colonnes  par  page; 
plusieurs  feuillets  sont  lacérés;  l'écriture  paraît  être  du  XVe 
siècle. 

Malgré  cette  date  récente  de  notre  copie,  le  glossaire  con- 
tient des  mots  tpii  appartiennent  à  une  époque  ancienne  de 
la  langue.  Tels  sont:  adainas,  aimant;  agoniso,  liter  (pour 
lutter);  arclelio ,  licheur;  atramentum ,  eirement;  atrium. 
aistre  \\caballus,  roncin;  leopavdus,  liepart  ;  frango,  frasir  ; 
serpens,  guivre  ;  àlanéior,  blandir.  Blandir  est  un  mot  très- 
vieux  ;  exemple  : 

Tant  les  hlandi  et  losenga  LaideMélion, 

Que  avec  lui  les  a  menés.  v.  169,  170. 

Ce  n'est  pas,  bien  entendu,  sur  la  latinité  classique,  c  est 
sur  la  latinité  du  moyen  âge  qu'a  été  fait  notre  glossaire.  On 
y  trouve,  en  effet,  des  mots  comme  apodio,  apoier;  angoria, 
destresse;  bustura,  sépulcre;  blax ,  fol  ou  folle,  un  de  ces 
mots  qui  avaient  passé  du  grec  dans  la  basse  latinité.  Nous 
signalerons  antessa,  li  petral  ;  c'est  la  partie  dti  harnache- 
ment dont  il  est  question  dans  ces  vers  : 

Il  mit  la  sele  en  son  ceval, 

Puis  si  li  laisse  le  poitral;  '••"  <lu  Trot, 

Et  quant  il  i  ot  mis  le  fïain...  v    '>'■>■ 

Jean  de  Garlande  nous  apprend  positivement  le  sens  de  ce      ',3fc'-  588. 
mot  :  Loralia  dicuntur  gallice  lorains,  id  est  poitraus.  An- 
tessa, si   la  leçon  est  correcte,   n'est  pas  dans  du    Cange; 
nous  en  dirons  autant  de  ambiphoras,  d'une  part  et  d'aultre. 

Altitronus  est  rendu  par  «  haut  siège  royals.  »  On  lit  supplem  ad 
dans  Carpentier  :  «  Altitronum,  pronel,  »  explication  don-  Glossar. ,  1.  1, 
née  par  un  lexique  latin-français.  co1,  *?6- 

T  '  .         /•/•    7  /  ».  ■        '^'  1  Hibliotli.  nat.. 

Le  mot  aj  fable  ne  parait  pas  avoir  ete  connu  de  notre  foads    |at-j   „ 
lexicographe  pour  rendre  affabiiis;  mais,   en  revanche,  la  7G92.  Voy.  ci- 
vieille  langue  lui  a  fourni  une  locution  assez  heureuse  :  «  Li  llessus>  P-  24- 
«  bien  emparlés.  » 

A  cala/nus,  on  lit,  «  roseau  ou  penne  à  escrire.  »  C'est  à 
tort  que  nous  avons  laissé  périr  ce  mot  «  penne,  »  qui  sé- 
parait la  plume,  en  général ,  de  la  plume,  instrument  de  la 
pensée.  Les  Anglais  font  sagement  retenu  :  à  côté  Aefeather, 
ils  ont pen. 

«  Bienfaisance  »  passe  pour  un  mot  nouveau.  Nous  trou- 
vons dans  notre  lexique  :  Benefieencia,  bienlicence;  beneji- 
eus,  bienfaicteur;  benefaeiens,  bienfaisant. 


XIII     SIECLE. 


7684. 


3o  GLOSSAIRES. 

XIX.    Gl.OSSARIUM    GALLICO-LATINUM. 

Biblioth. nat.,  Ce  glossaire  est  contenu  dans  un  volume  in-8°,  à  deux 
fonds  latin,  n.  ,.0]0nnes.  L'écriture  paraît  être  du  XVe  siècle.  L'ordre  alpha- 
bétique n'est  pas  très-exactement  suivi,  et  il  y  a  des  répéti- 
tions. Il  s'en  faut  de  beaucoup  que  tous  les  mots  de  la  langue 
soient  recueillis,  et  ce  n'est  même  que  l'ébauche  d'un  dic- 
tionnaire. Néanmoins  ce  petit  recueil,  tel  qu'il  est,  ne  se  feuil- 
lette pas  sans  quelque  profit.  Un  bon  lexique  français-latin, 
composé  dans  le  moyen  âge,  serait  un  trésor  de  renseigne- 
ments; un  vocabulaire,  même  le  plus  incomplet,  n'est  point 
à  dédaigner. 

On  peut,  dans  le  nôtre,  signaler  en  quelques  cas  la  forme 
moderne,  qui  déjà  remplace  la  forme  ancienne.  Ainsi,  cas- 
titas  a  pour  équivalent,  non  plus  «  chasteé,  »  comme  dans 
les  textes  tout  à  fait  anciens,  mais  «  chasteté,  »  comme  nous 
disons  maintenant.  «  Honnesteté  »  y  remplace  également 
«  honnesté,»  qui  appartient  à  l'époque  précédente.  «Aiïner,» 
s'il  était  resté  français,  serait  devenu  «  aduner;  »  c'est  «  adu- 
«  ner  »  que  donne  notre  lexique. 

Mais,  à  côté,  on  trouve  «  aorner;  »  c'est  qu'en  effet  beau- 
coup de  vieilles  formes  y  sont  conservées.  Nous  citerons 
«  l'erré  »  pour  «  le  lierre,  »  et  la  glose  «  Abuier,  uller  comme 
a  chiens;  »  car  c  est  une  altération  moderne  qui  a  introduit 
une  r  dans  ce  mot,  où  se  sont  confondus  le  ululare latin  et 
le  heulen  germanique. 

Renart,  qui,  grâce  à  un  roman  beaucoup  lu,  est  entré  dans 
l'usage  commun  ,  figure  à  côté  du  nom  réel  de  l'animal  : 
«  Renart,  goupil,  vulpes.  » 

Sans  doute  «  doper  »  ou  «  clocher»  existaient  encore  au 
temps  de  notre  dictionnaire;  mais  on  y  voit  aussi  «  boeteux, 
«  claudus.  »  Nous  y  signalerons  encore  «  coitiver,  colère;  eoi- 
«ctiveur,  colonus,y>  qui,  bien  que  voisins  du  mot  moderne,  ont 
du  moins,  conformément  au  génie  de  notre  ancienne  pro- 
nonciation ,  quitté  17  étymologique. 

Le  chat-h uant  y  est  nommé  «  chouen,  bubo,  oisel.  »  Cette 
forme  ne  justifierait-elle  pasl'étymologie  qu'on  a  donnée  de 
ces  bandes  redoutables  qui  se  sont  signalées  dans  nos  der- 
nières guerres  civiles  ? 

L'argile  y  est  dite  «  ardrille.  »  Cette  forme  s'éloigne  assez 
du  mot  original  pour  que  l'on  fût  embarrassé  si  on  la  ren- 


ANOMMK.  3i 


XIII    SIECLE. 


contrait  dans  un  passage  qui  ne  porterait  pas  l'explication 
en  soi. 

«Engin»  signifie  d'ordinaire,  dans  les  vieux  textes,  un 
instrument,  une  machine.  Ici  nous  le  rencontrons  avec  son 
sens  propre  et  étymologique  :  «  Estre  de  dur  engin,  pare- 
«  sous,  tardif,  esbahi,  »  ce  qui  est  rendu  par  liebes. 

La  particule  «  avoi  »  est  expliquée  dans  notre  glossaire  : 
«  Avoy,  papee,  interjectio  admirantis.  »  Mais  ce  qui  a  pour 
nous  encore  plus  besoin  d'explication,  c'est  chatepelouse ; 
il  eût  été  difficile  de  deviner  que  c'est  une  chenille,  eruca. 
Quelque  bizarre  que  paraisse  une  telle  dénomination ,  nous 
pensons  qu'on  peut  s'y  lier.  Du  moins  l'exactitude  du  lexi- 
cographe se  vérifie  en  des  mots  obscurs,  mais  connus  d'ail- 
leurs. Ainsi,  «taloche,»   on   le  sait,  désigne  un  bouclier; 

du  Cange  en  a  cité  des  exemples,  auxquels  on  peut  ajouter      Ai >i  y„- 

celui-ci  du  poëme  de  Duguesclin  : 


loch 


■  'i/iiu. 


Une  hache  à  son  col  portoit  le  bon  Bertran;  V(  |s  688 

S'espee  avoit  au  lez  qui  trenchoit  roidement, 
Et  une  grant  taloche  qui  au  coste  lui  pent. 

Notre  glossaire,  n'eussions- nous  pas  ces  garanties,  ne 
nous  aurait  pas  induits  en  erreur;  nous  y  lisons  :  «  Bouclier, 
«  taloche,  parma.  » 

Le  hérisson  y  est  traduit  en  latin  par  cirogrillas.  Ceci  est 
encore,  sinon  correct,  du  moins  nullement  imaginaire.  Ou- 
vrez du  Cange,  et  vous  trouverez,  à  cirogrillus,  un  renvoi  qui 
vous  conduit  k'chirogryllus  (  fausse  orthographe,  au  lieu  de 
chœrogryllos,  pipoypuXXo;),  qui  a  signifié  dans  le  bas  latin  un 
hérisson,  et  aussi  un  lapin.  Ce  mot  s'était  altéré  en  gyroçril- 
lus,  ceriligion ,  cirriglinon.  D'un  autre  côté,  notre  glossaire 
donne  le  nom  degresillon  à  la  cigale  et  à  l'insecte  que  nous 
nommons  grillon.  Ces  rapprochements  nous  serviront  peut- 
être  à  rectifier  un  vers  d'Eustache  Deschamps,  dans  sa  fable 
qui  correspond  à  celle  de  la  Cigale  et  de  la  Fourmi  dans 
la  Fontaine  ; 

Us  sont  à  court  deux  gens  equipolé  Poésies 

L'un  à  fourmi,  et  l'autre  à  ceraseron.  ,,.,  é(|  de  Cra- 

pelet. 

Et  plus  bas  : 

Le  ceraseron,  par  le  temps  de  l'esté, 
Ne  fera  jà  nulle  provision; 


3a  GLOSSAIRES. 

XIII    SIECLE. 

Il  vit  aux  champs,  et  quant  s'est  aosté, 

Il  se  retrait  en  aucune  maison, 
Et  au  four  communément 

Et  es  foyers  chante  doubteusement; 

A  grant  dangier  quiert  illec  sa  substance  ; 

Mais  li  fourmi  se  pourvoit  cautement; 

Qui  saiges  est  face  ainsi  pourveance. 

Et  enfin  : 

Ceux  qui  longtemps  ont  à  court  demoure , 
Qui  sont  pourveu,  compère  au  fremion  ; 
Car  en  servent  se  sont  rémunéré, 
Et  ont  acquis  rente  ou  possession. 

Mais  li  simple  et  ignorant 
Sont  ceraseron,  fameilleus,  négligent, 
Qui  ont  chanté  et  mis  en  oubliance 
Le  temps  doubteus;  le  fourmi  les  reprant; 
Qui  saiges  est  face  ainsi  pourveance. 

i  ,v  «  ceraseron  »  est  sans  doute  le  grillon;  niais  le  mot  est 
mal  écrit;  car  aux  trois  endroits  i!  y  a  une  syllabe  de  trop. 
Ne  faudrait-il  pas  lire  «gresillon?  »  et  ce  mot  lui-même  ne 
serait-il  pas  une  altération  de  ce  chœrogryllus,  tant  altère, 
au  moyen  âge,  dans  la  forme  et  môme  dans  la  signification? 

XX.  Pierre  Roger. 

Biblioth. nat.,       L  auteur  d'un  vocabulaire  latin-français,  coté  n°  H^o.6,  pa- 
"•  S|2''  raît  se  nommer  Pierre  Roger;  du  moins  on  lit  à  la  lin  :  E.t- 

plicit  liber per me Petrum  Rogerium.  Ce  vocabulaire  contient 
les  dénominations  des  parties  du  corps,  des  vêtements,  des  pa- 
rures, de  ce  qui  tient  aux  maisons,  aux  tailleurs,  aux  culti- 
vateurs, aux  clercs,  à  la  maçonnerie,  aux  chevaux,  à  la  pa- 
renté, aux  fours,  au  tissage,  à  la  monnaie,  à  la  fabrique,  à  la 
boulangerie,  aux  ustensiles  de  ménage,  aux  navires,  à  l'E- 
glise, aux  arbres,  aux  herbes,  aux  graines,  aux  aromates, 
aux  repas,  aux  liqueurs,  aux  animaux,  aux  oiseaux,  aux  in- 
sectes, aux  poissons,  aux  métaux.  Le  mot  latin  y  est  expli- 
qué par  le  mot  français.  Il  est  à  regretter  que  la  nomencla- 
ture y  soit  très-restreinte. 

L'écriture  est  récente,  du  XVe  siècle.  Toutefois,  plus  d'un 
mot  appartient  à  un  âge  antérieur.  Ainsi,  pectus,  pis  ;  arti- 
culu.s,  artil  (orteil);  trabs,  trau  ;  sulctts,  roye  de  labouraige  ; 
patella,  payelle,  sont  certainement  des  formes  anciennes. 

Voj.ci-des-        Incaustum  y  est  traduit  par  encre;  c'est  en  effet  le  sens 
'-  i'  '7-  (|ue  ce  mot  avait  pris  dans  le  latin  du  moyen  âge. 


XIII    SIECLE. 


PIERRE  ROGER.  33 

Nous  relevons  quelques  mots  dont  la  signification  ne  se- 
rait pas  devinée  sans  la  traduction  latine  donnée  par  notre 
auteur  :  «  Brochet  »  est  une  sorte  de  bouteille,  peut-être  un 
petit  broc.  «  Cimaise  »  est  une  cruche  ,  amphora.  «  Groyer 
«  de  cuyr  »  est  un  ouvrier  en  cuir,  cerdo.  Ces  mots,  rencontres 
dans  un  texte  français,  embarrasseraient  certainement. 

XXI,  Catholicum  ,  ou  Dictionnaire  latin-français. 

Les  Archives  nationales  possèdent,  dans  la  section  histo- 
rique, un  manuscrit  in-fol.,  sur  papier,  coté  M  897,  où  on  lit, 
au  fol.  9I  verso:  «  L'an  1 458,  vénérable  et  discrète  personne 
«  mess.  Jehan  Moistre,  chapelain  en  l'église  de  Saint  Spire 
«  de  Corbueil,  bailla  et  donna  cestuy  livre  nommé  Catho- 
n  lieu  m  à  Jehan  Royer,  prebstre  et  chanoine  de  Nostre  Dame 
«  du  dict  Corbueil,  pour  aucun  service  que  luy  avoit  fait  le 
«  dict  Royer  en  sa  grande  nécessité.  » 

L'écriture  du  manuscrit  est  sans  doute  du  XVe  siècle  ;  mais 
le  dictionnaire  même  nous  semble  plus  ancien.  Ainsi  ,  Ys  in- 
diquant le  sujet  singulier  figure  presque  constamment  à  la 
fin  des  mots;  par  exemple  :  abactus,  chassés;  abbas,  abbés; 
(ilbugo,  albunsd'œuf;  chère,  grece,  Dieux  te  saut.  Ceci  est  une 
marque  réelle  d'antiquité.  On  peut  citer  aussi  des  mots  ou 
des  formes  fort  anciennes  :  ambo ,  ambedeux  ;  amigdalum , 
li  amendre;  amigdalus,  li  amendrier  ;  cespes,  wason;  débili- 
tas, flebesse  ;  desipio,  assotir  ou  amenrir  del  sen.  Sen ,  sen- 
sus,  privé  à's  au  régime,  est  une  forme  très-vieille,  qui  a 
longtemps  balancé  l'orthographe  nouvelle.  En  effet,  l'éty- 
mologie  voulait  que  sens,  même  au  régime,  eût  une  s;  mais  le 
sentiment  de  la  langue,  chez  ceux  qui  ne  connaissaient  pas 
l'étymologie ,  voulait  que  cette  s  tombât  pour  que  le  mot 
rentrât  dans  l'analogie.  Ce  conflit  a  tellement  duré,  que  deux 
formes  dérivées  en  sont  nées,  d'une  part,  «  sensé,  »  et  d'au- 
tre part,  «séné,  forcené.  »  Amenrir,  pour  amoindrir,  est 
également  très-vieux.  C'est  ainsi  qu'on  lit  dans  ce  vers  du 
XIIIe  siècle  : 

Il  laissa  le  pleuvoir,  s'amemï  la  froidure.  Li  romans  «le 

Berte  aus  ^rans 

Il  en  est  de  même  de  avants,  aver.  Aver  est  la  forme  an-  pies,  publ.  par 
cienne,  par  exemple:  M-  Paulin  Pa~ 


XXII. 


Berte  la  débonnaire,  qui  n'eut  pensée  avère.  ihiH. 

Legurnen ,    leun.   Leun  est  la  transformation  véritable  et 
Tome  XA'Il  E 


A1II    SIECLE. 


M 


GLOSSAIRES. 


Roik 

publié     p 

Bourdiiloi 

ris,  1 8  \  i , 

Ibiil.,  | 


ar  M. 
>;  Pa- 
p.  62. 
..  i/,5. 


ancienne  du  latin  legumenenun  mot  français;  «  légume»  est 
postérieur. 

Affari,  aresnier  ou  parler.  Aresnier,  très- bonne  traduc- 
tion (Yaffari,  est  une  modification  du  mot  arraisonner,  et 
elle  se  trouve  dans  les  plus  vieux  textes. 

Clamo,  clamer,  ou  braire,  ou  apeler.  Autre  reste  du  vieux 
langage.  Dans  les  premiers  temps  de  la  langue,  «  braire  »  ne 
s'appliquait  point  au  cri  de  Fane,  mais  désignait  toute  es- 
pèce de  clameur.  Les  exemples  en  sont  nombreux;  nous  ci- 
rerons seulement  ces  vers  du  XIIe  siècle  : 


Mort  le  trébuche  sans  braire  et  sans  crier. 


Et  celui-ci  : 

D'agullon  poindre  et  angoiser  et  braire. 

Notre  dictionnaire  est  donc  en  possession  de  l'antique  si- 
gnification de  ce  mot. 

C'est  encore  avec  le  véritable  sentiment  de  la  valeur  pri- 
mitive des  mots,  et  non  de  leur  valeur  secondaire  et  dérivée, 
qu'il  traduit  lieras  par  baron,  et  heroys  par  baronnesse. 

Tous  les  adverbes  sont  régulièrement  faits  suivant  le  prin- 
cipe originel  de  la  formation,  c'est-à-dire  que  la  finale  ment, 
représentant  mente  en  italien,  et  dérivée  du  latin  mens,  équi- 
vaut à  un  féminin;  de  sorte  que  tous  les  adjectifs  terminés 
en  e  ou  en  i  prennent,  passant  à  l'adverbe,  un  e:  «  ordon- 
<c  neement,  hardiement,  »  et  (pie  tous  les  adjectifs  en  al,  elou 
eut,  venant  des  terminaisons  latines  alis,  élis,  eus,  etc.,  les- 
quelles sont  identiques  pour  le  masculin  et  le  féminin,  ne 
prennent,  passant  à  l'adverbe,  aucun  signe  du  féminin,  comme 
«  celestialment ,  fortment.  »  On  voit  que  la  régularité  par- 
faite de  ces  formations  adverbiales  dans  l'ancien  langage  s'est 
bizarrement  perdue  dans  le  langage  moderne.  Ainsi,  dans 
nos  adverbes  «  prudemment,  fortement,  »  deux  formations 
sont  en  présence,  l'ancienne  dans  «  prudemment,  »  la  mo- 
derne dans  «  fortement.  »  Si  l'on  avait  été  conséquent  dans 
la  transformation  qu'on  faisait  subir  aux  adverbes,  on  aurait 
dû  dire  «  prudentement.  » 

Immaturus ,  non  mehur.  Cette  orthographe  montre  que  ce 
mot  français  avait  conservé  son  ancienne  prononciation  dis- 
syllabique; car  on  sait  que  dans  nos  anciens  poèmes  il  est 
toujours  de  deux  syllabes  : 

De  foi  et  de  créance  entérine  et  meure. 


ANONYME.  35 

XIII    SIECLE, 

Le  g,  dans  joug,  ne  se  prononçait  pas;  du  moins  notre  

dictionnaire  porte:  Jugum,  fou  à  acoupler-  beufs. 

Irundo,  arondelle.  On  voit  là  le  passage  entre  la  forme 
ancienne  et  la  forme  moderne;  le  mot  primitif  est  «  aronde.  » 

Juvencus,  veel,  c'est  jeusne  buefon  tourel.  Ainsi,  ancien- 
nement, notre  mot  «  taurel  ou  taureau  »  était  employé  avec 
plus  de  justesse  que  nous  ne  taisons,  en  sa  qualité  de  dimi- 
nutif, pour  signifier  un  jeune  bœuf. 

JEdus,  bichet  ou  ehevriet.  Nous  disons  aujourd'hui  bi- 
quet, ainsi  que  bique,  à  côté  de  biche.  C'est  là  un  de  ces 
exemples  nombreux  où  l'on  voit  des  mots  à  double  pronon- 
ciation dans  l'ancien  langage  prendre,  dans  le  langage  mo- 
derne, deux  acceptions  très-différentes. 

Lacerta ,  laisarde;  lacertula  ,  petite  laisarde.  Nous  avons 
fait  ce  mot  masculin,  lézard;  mais  nous  avons  gardé  l'an- 
cienne forme  dans  lézarde,  crevasse  de  muraille. 

A  côté  de  «  dyamas  (ce  qui  n'est  pas  latin),  dyamant,  une 
pierre  précieuse,  »  nous  citerons  «  adamas ,  ayement.  »  Ce 
dernier  mot  est  certainement  la  forme  primitive,  dérivée  de 
adamas. 

Calamitosus ,  chetis,  malestruit.  Cette  traduction  nous 
porte  à  remettre  en  question  l'étymologie  que  l'on  a  donnée 
de  malotru.  On  rapproche  ce  mot  du  provençal  malastruc; 
catalan,  malastruch;  ancien  espagnol,  malastrugo,  tous  mots 
qui  se  rattachent  à  la  glose  d'Isidore  \Astrosus,  malheureux; 
de  sorte  que  malotru  aurait  signifié  primitivement  né  sous 
un  mauvais  astre.  Mais  «  malestruit  »  en  donne  une  étymo- 
logie  plus  voisine,  et  peut-être  plus  probable;  d'autant 
plus  que  «  estruit  »  était  jadis  un  mot  très-employé;  par 
exemple  : 

Et  je  trouvai  l'histoire  dont  ces  vers  sont  estruit.  gpi,|e  xxxvr 

Je  croi  eeste  mucete  est  de  beste  estruite.  ]l,    Xxxm. 

Notre  dictionnaire  offre  donc  des  signes  certains  de  vieux 
langage  ;  cependant  on  y  trouve  aussi  des  formes  qui  appar- 
tiennent à  des  temps  moins  reculés.  Les  noms  latins  en  ator 
étaient  autrefois  rendus  par  des  noms  à  finales  dissyllabes, 
fw;ils  prennent  ici  la  forme  moderne  car:  Bibliopola ,  le 
vendeur  ou  aourneur  de  livres;  ardelio,  hardiaux  ou  le- 
cheur.  «  Lecheur,  »  très-commun  dans  nos  vieux  poèmes,  \ 
est  toujours  trissyllabe,  «  lecheor.  »  Mais  quelque  incertitude 

E  2 


XIII    SIECLE. 


oG  GLOSSAIRES. 


qui  reste  sur  l'époque  de  la  composition  de  notre  diction- 
naire, comme  ces  sortes  d'ouvrages  ont  été  longtemps  la  re- 
production les  uns  des  autres,  il  porte  encore  assez  de  tra- 
ces des  vieilles  formes  pour  avoir  le  droit  d'être  compris  dans 
cette  série  d'anciens  lexiques. 

On  n'y  trouve  guère  que  le  mot  latin  avec  le  génitif,  si 

c'est  un  substantif,  et  le  parfait  et  le  supin,  si  c'est  un  verbe; 

puis  la  traduction  française.  Aucun  exemple  n'est  ajouté.  II 

y  a  néanmoins  çà  et  là  quelques  gloses  comme  celle-ci,  que 

Voy.  (ides-   nous  avons  rencontrée  ailleurs.  Au  verbe  cubo,  pour  avertir 

sus«  iJ  '''•  que  cubatum  est  un  barbarisme  : 

Sanus  eo  cubitum,  vnalesanus  vatlo  cubatum. 

Au  verbe  dccoro  : 

Quem  veneror,  decoro;  quem  pulcrum  recklo,  decoro. 

Il  est  vrai  qu'on  trouve,  lorsque  la  prosodie  latine  s'altère, 
un  decoro  long;  mais  le  sens  n'est  lias  différent  du  decoro 
bref. 

La  glose  suivante  est  de  meilleur  aloi  : 

Silva  tenet  leporem,  sapientis  lingua  leporem. 

Ce  dictionnaire,  outre  les  mots  véritablement  latins,  con- 
tient aussi  une  foule  de  mots  du  moyen  âge,  par  exemple: 
burgensis,  bourgeois;  Jacobipcta,  perelin  (lisez  pèlerin)  de 
Saint-Jacques,  etc. 

Le  premier  mot  de  l'ouvrage  est  (après  «  aima  ,  vierge,  » 
qui  paraît  hors  de  place)  «Aaron,  propre  nom.»  Le  dernier 
est  «  zucara,  sucre,  une  espice.  » 

XXII.     DlCTlONARWM    LATINUM    AMPL1SSIMUM. 

Biblioth.nat.,       Le  titre  à! amplis simum  est  mérité;  ce  dictionnaire  est  un 

ronds  lat. ,    n.  gros  volume  in-fol.,  sur  papier,  de  65 1  feuillets,  d'une  écri- 

7  p2;  ture  du  XVe  siècle.  La  première  liçiie  est  :  A  pro  con.  Vir- 

hciog,    vin ,  .  .  r.      ,  o    .   .  î 

v.  66.  gilius  m  Bucolicis  :  C  onjugis  ut  magicis  sanos  averterc  sen- 

sus  Experiar,  pro  convertere.  La  dernière  ligne  est  :  Zetus 
et  Calais  fratres ,  jîlii  Borce. 

Voici  comment  l'auteur  a  procédé  à  la  composition  de  son 
dictionnaire.  Il  a  relevé  dans  les  grammairiens  et  commen- 
tateurs latins  les  mots  et  les  explications  qu'il  y  a  trouvés; 
et  il  a  rangé  tout  cela  par  ordre  alphabétique.  A  chaque  ar- 


ANONYME.  37 


XIII    SIECLE. 


ticle,  il  cite  les  autorités  qu'il  a  consultées.  Ces  autorités  sont 
Varron,  Festus,  Asconius  Pedianus,  Aulu-Gelle,  Acron,  Ser- 
vius,  Donat,  Nonius,Priscien,  et  quelques  autres.  Un  exemple 
montrera  sa  manière  de  faire  :  Falsus,  simulatus ;  VirgUXus, 

libru  tertio  En.,  falsi  Sinicontis  ad  undam ,  Serv.  Simeontis, 
par  erreur  de  lecture  ou  d'écriture,  pour  Simoentis. 

Quelquefois  il  emprunte  à  Gicéron  des  définitions,  comme 
celle-ci,  dont  nous  ne  retrouvons  point  le  texte,  et  qu'il  al- 
tère peut-être  en  la  citant  de  mémoire  :  Fatum  est  connexio  Voy.  Cic,  dt 
rerum  per  eternitatem  se  invicem  tenens,  que  suo  ordine  et  Divinat.  ,1,  55. 
lege  variantur,  ita  tameri  ut  ipsa  varietas  habeat  etenrita- 
teni.  Cicero.  Le  mot  connexio  ne  se  trouve  pas  aujourd'hui 
dans  Cicéron. 

11  donne  un  assez  bon  nombre  de  mots  géographiques,  et 
la  plupart  des  explications  sont  empruntées  de  Slrabon,  qui 
n'avait  pas  été  connu  en  Occident  pendant  le  moyen  âge.  Il 
faut  faire  exception  pour  quelques  points  de  la  géographie 
de  la  France  :  Pictones  sunt  in  Gallia  Aqultana  Garumne 
accole  ;  dlcuntur  vulgo  hodle  Pictu  vcl  Pictou.  —  Ligeris 
gallice  vulgo  dlcitur  la  rivière  de  l^re.  — Aduacti  (sic) 
populi  sunt  Galllcl,  quos  Cœsar  in  connu entar Us  scrlblt;  dl- 
cuntur autem  gallice  Douai.  —  Drus  oppidum  est,  quod  etiant 
nunc  dicitur  Drus,  pfope  Camutes,  Id  est  Cartres,  quod  op- 
pidum Druldlbus  pertinebat.  Enfin  ,  Paris  est  l'objet  de  la 
remarque  suivante  :  Lutecla  crat  oppidum  ,  quod  nunc  dl- 
citur Parislus,  et  nonicn  provlncle  proprlum  nomen  clvltatls 
assumpsit ;  nain  Parlsll  tune  appellabantur,  qui  hodle  dl- 
cuntur Franchi;  qui  clauduntur  a  quatuor  fluminibus ,  Se- 
(juana  sclllcet  et  Matrona,  Helna  et  Osa.  Cette  limitation  du 
nom  de  Français  aux  gens  qui  habitent  entre  la  Seine,  la 
Marne,  l'Aisne  et  l'Oise,  aux  gens  de  l'Ile-de-France,  se  rap- 
porte à  un  temps  ancien.  Cependant  nous  ne  croyons  pas  que 
la  composition  de  notre  dictionnaire  dépasse  le  siècle  où  il 
a  été  écrit,  c'est-à-dire  le  XVe  siècle.  L'auteur  sait  trop  bien 
le  latin  pour  qu'on  le  place  au  milieu  des  écoles  du  moyen 
âge,  où  l'idiome  de  Rome,  étant  une  langue  quasi  vivante, 
avait  subi  un  inévitable  alliage  de  barbarie. 

Une  autre  considération  encore  conduit  à  la  même  con- 
clusion ,  c'est  la  manière  dont  le  grec  y  est  cité.  Quelques 
mots  grecs  figurent  dans  le  dictionnaire,  et  ils  sont  écrits 
correctement;  or,  la  correction  en  cela  est,  pour  ainsi  dire, 
étrangère   aux    textes  du  moyen  âge.  Il  est  possible  même 


Mil    SIECLE. 


38  GLOSSAIRES.  ANONYME. 

que  nous  ayons  le  manuscrit  autographe  de  l'auteur.  On  y 
voit  des  ratures  et  des  corrections,  le  tout  de  la  même  main 
que  le  corps  de  l'écriture;  on  y  voit  aussi  des  espaces  blancs 
qui  semblent  réservés  à  des  additions.  Le  nom  de  l'auteur  est 
ignoré  ;  sa  patrie  est  certainement  la  France,  et  même,  si  l'on 
s'attachait  à  l'orthographe  d'un  mot  isolé,  «  Lere  »  pour 
«  Loire,  »  on  supposerait  qu'il  appartenait  à  nos  provinces 
de  l'ouest. 

Telle  est  la  série  des  glossaires,  imprimés  ou  manuscrits, 
(pie  nous  avons  cru  pouvoir  admettre  dans  cette  notice  col- 
lective. 

Les  glossaires  latins  y  ont  une  prédominance  marquée. 
Rien  ne  peut  se  comparer,  dans  le  reste,  aux  grandes  com- 
positions de  Papias,  d'Hugutio ,  de  Jean  de  Gênes,  et  au 
Dictionarium  amplissimum.  En  effet,  l'enseignement  du  la- 
tin primait  tout.  Mais  cette  latinité  qu'on  enseignait  était 
tort  mêlée;  les  dictionnaires  d'alors  confondaient  le  bon  la- 
tin avec  le  latin  barbare,  et  il  n'est  pas  étonnant  que  des  au- 
teurs qui  se  servaient  de  ces  livres  écrivissent  une  langue  bi- 
garrée, qui  fait  de  la  prose  et  de  la  poésie  latine  du  moyen 
âge  comme  un  idiome  à  part. 

A  côté  de  ceux-là  ,  les  glossaires  latins-français  ne  sont 
que  des  squelettes.  Une  nomenclature  très-pauvre,  de  sim- 
ples listes  de  mots,  nulle  explication,  voilà  ce  qu'ils  nous 
offrent.  Et,  certes,  c'est  surtout  là  que  nous  aurions  désiré 
des  développements.  La  langue  française,  dans  son  état  an- 
cien, nous  intéresse  plus  que  le  latin  du  moyen  âge;  mais 
alors  elle  intéressait  beaucoup  moins. 

Aussi  n'avons-nous  rencontré  nulle  part  un  dictionnaire 
purement  français.  Une  telle  trouvaille  nous  aurait  payés  de 
nos  recherches  minutieuses  et  arides.  .Mais  un  livre  pareil , 
s'il  existe,  n'est  venu  ni  sous  nos  yeux  ni  à  notre  connais- 
sance. 

Toutefois ,  malgré  la  défectuosité  des  glossaires  latins- 
français,  nous  avons,  à  diverses  reprises,  essayé  de  faire  voir 
(pion  en  peut  encore  tirer  quelque  parti.  Ceux  qui  s'occu- 
peront de  la  lexicographie  de  notre  vieille  langue  ne  per- 
dront pas  leur  peine  en  les  consultant. 

É.  L. 


POÉSIES  LATINES.  —  VITAL  DL  BLOIS.         '>q 

y    XIII    SIECLE. 


POÉSIES  LATINES. 


VITAL  DE  BLOIS. 

Il  paraît,  si  l'on  en  croit  Quinrilieri,  que  l'usage  permettait      institut,  orat., 
de  refaire  à  plusieurs  reprises,  pour  le  théâtre  d'Athènes,  les   '  x-  '  h  •>■  fi(; 
tragédies  d'Eschyle,  comme  on  a  retouché,  dans  les  temps 
modernes,  sous  prétexte  d'obéir  à  ce  que  l'on  croyait  le  goût  du 
moment,  celles  de  Shakspeare  et  de  Corneille.  Nous  savions 
aussi  que  le  plus  populaire  des  poètes  comiques  latins,  l'auteur 
de  I  Amphitryon  et  de  l'Avare,  n'avait  pas  échappé  à  ces  rema- 
niements qui,  dans  un  genre  moins  élevé,  devaient  être  plus 
faciles  aux  écrivains  de  peu  d'invention.  Lorsque  ses  comé- 
dies se  jouaient  encore  sous  Dioclétien,  il  est  probable  qu'elles      Amobe,  Ad- 
avaient  déjà  subi  plusieurs  transformations  de  cette  sorte,   vers. gentes,vil, 
dont  les  manuscrits  qui  nous  restent  ont  conservé  des  traces. 
Le  moyen  âge  vint,  à  son  tour,  les  soumettre  à  cette  épreuve, 
que  nous  pouvons  apprécier  aujourd'hui  par  quelques  exem- 
ples de  plus. 

Une  espèce  de  récit  dialogué,  où  le  dialogue  occupe 
presque  toujours  la  plus  grande  place,  et  n'est  interrompu 
que  par  les  indications  nécessaires  pour  lier  les  scènes  entre 
elles,  s'introduisit  probablement  dès  que  le  théâtre  pro- 
fane fut  fermé,  et  qu'il  ne  resta  plus  que  les  représentations 
religieuses  qui  faisaient  partie  du  culte  public.  On  n'en  con- 
tinua pas  moins  d'appeler  ces  récits  comœdiœ,  lorsqu'ils  por- 
taient le  caractère  de  la  gaieté  ou  de  la  satire,  et  tragœdiœ, 
lorsqu'ils  offraient  l'image  de  quelque  triste  aventure.  La 
chose  n'existait  plus;  on  conserva  le  mot.  Celui  de  comédie, 
pris  dans  ce  sens,  usité  désormais  jusqu'à  la  renaissance  du 
théâtre,  a  été  illustré  par  le  poème  de  Dante.  Il  y  a  moins 
d'exemples  de  celui  de  tragédie,  appliqué  à  ces  récits  qui 


4o  POESIKS  LATJNES. 

XIII    SIECLE. 

succédaient  au  drame.  Cependant  un  manuscrit  de  la  biblio- 

G  'niûiiér  °Ana-  tnecIue  c'e  Berne,  qu'on  fait  remonter  jusqu'au  IXe  siècle  , 
lect.  Bem.',  par-  offre,  en  978  vers  hexamètres,  une  histoire  de  la  famille  des 
tic  h,  p. 9.  Atrides,  intitulée  :  Orestis  tragœdia,  dont  nous  lirions  quel- 
Biblioth.nat.,  ques  vers  clans  les  Flores  metrici  de  l'ancienne  abbaye  de 
fonds  de s.-Vic-  Stfint-Victor  de  Paris,  sans  la  grande  lacune  qui  rend  ce 
toi'  "V  'v°  '  au  manuscrit  incomplet.  ^Nous  trouverons  aussi  tout  à  l'heure  , 
fol.  3g.  mais    en  vers    élégiaques,  une    de  ces   tragédies,    et    peut- 

être  deux,  dans  les  poésies  latines   de  Guillaume  de  Blois. 
L'habitude  d'appeler  ainsi  tout  poëme  tragique  ou  terrible 
s'était  si  bien  enracinée,  que  celui  de  Claudien  sur  l'Enlève- 
ment de  Proserpine,  lorsqu'il  fut  imprimé,  pour  la  première 
Panzei ,  An-  fois  au  XVe  siècle ,  sans  date  précise,  parut,  vers  i4j3,  ar- 
nal.  lypogr.,  t.  rangé  et  distribué  en  deux  tragédies,  avec  ce  titre  :  De  Raptu 
HrP'  '  "xV"-  Proserpinœ  tragœdiœ  duœ  heroicœ.  Au  même  siècle,  en  i44?, 

->56.    —    Ham  ,    ,,..■»  i       i  1  ■  -  i>      ■  i 

Repertor.  bi-  1  accident  dedeux  hommes  qui  tombèrent,  près  d  Alost,  dans 
bliogr.  ,  i.  I,  un  piège  à  loup,  avait  été  l'occasion  d'une  mauvaise  élégie 
1,a'v'i";  'Vj6-  latine,  (iue  l'auteur,  maître  d'école  à  Bruxelles,  intitula  :  Ma- 

ko.  de  1  ross,  .       *  .  ' 

Hamm,  1848,  gistri  Reneri  de  Bruxella  Tragœdia.  C'est  que  dans  toutes 
'"-4U.  —  Reif-  ces  pièces  il  y  a  du  dialogue;  il  y  en  a  même  beaucoup  dans 
fenberg,  Mém.  }    tragédie  de  maître  Renier. 

«le     1  Acad.      de  t>  1       •         1  -i  ,..,,,  ,, 

Bruxelles,  t.  Un  versificateur  latin  dont  il  a  déjà  ete  parle,  mais  sans 
xiv;  Annuaire  fpte  l'on  connût  tous  ses  ouvrages,  Vital  de  Blois,  s'était 
de  la  biblioth.  exercti   sur  l'Amphitryon  de  Plante,  avant  de  donner    au 

de  belgique  ,   t.  '  11       /•  ,,  ,  ,.  ,    ,A 

m,  p.  73-84;  ÇJueroùus  cette  nouvelle  tonne  d  une  comédie  sans  théâtre. 
t.  x,  p.  27  et  Plusieurs  éditions  ont  multiplié  le  texte  de  l'ancien  Quero- 
2  '„.  ,    ....    .    lus  en  prose,  écrit  dans  les  Gaules,  dit-on,  vers  le  IVe  siècle, 

Hist.    Iitt,   de  I  '  .         ,  '  ' 

laFr., t.  xv,  p.  et  dont  Vital  de  Blois,  a  la  fin  du  XIIe,  reproduisit  la  fable 
429-434.  avec   une  extrême  liberté.  Lorsqu'il  mettait  en  vers  élégia- 

r7uI d  .s'deux  clues  ou  'a  P^ce  même  qui  nous  reste,  ou  peut-être  quelque 
mondes,  i5juin  autre  plus  moderne  encore,  comme  l'a  supposé  dont  Liron, 
i«3r>,  p.  65fi-  il  paraît  qu'il  croyait  faire  une  imitation  de  l'Aululaire  de 
7G'riSse  Lehi,    Plante,  comme  il  en  avait  naguère  imité  l'Amphitryon  : 

>ucn,  ett,  part.  Amphitryon  nuper,  nunc  Aulularia  tandem,  etc. 

II,  sert.  v>,  t.  II,  1  -  1 

PBibiîoth  char-  ^e  Querolus  de  Vital  de  Blois,  qui  n'est  point  Y  Aulularia, 
traîne, p.  y6.  quoiqu'on  lui  en  donne  aussi  le  titre,  mais  qui  en  est  du 
moins,  comme  l'ancien  drame,  une  espèce  de  continuation,  a 
été  pour  nos  prédécesseurs  l'objet  dune  complète  analyse, 
d'après  l'édition  donnée  à  Heidelberg  par  Commelin  ,  en 
i5o,5,  et  qui  a  été  reproduite  par  M.  Osann ,  en  i836. 
Mais  ils  étaient  persuadés,  lorsqu'ils  firent  cette  analyse  dans 


XIII    SIECLE. 


VITAL  DE  BLOIS.  4i 

leur  notice  sur  Vital,  que  l'on  n'avait  point  conservé  son  ~ 
Amphitryon.  Comme  nous  le  possédons   maintenant,  nous 
allons  en  parler.  Jl  y  aura  lieu  d'indiquer  ensuite  une  autre 
pièce,  qu'on  peut  aussi  joindre  à  ses  œuvres. 

i°  Le  poëme  élégiaque  latin  sur  Amphitryon  est  déjà  cité      Geta. 
par  Matthieu  de  Vendôme  dans  ses   Mquivoca  ,    peut-être      Hisi.  lin    de 
avant  la  fin  du  XIIe  siècle  :  la  F,r-'  l"  XY' 

|).    427.    —   O- 

Byrrln'a,  qui  nimis  est  lenlus,  asellus  erit.  sann,\  italisBIe- 

■'  sens.     Amplulr. 

Quelques  aimées  après ,   vers  I2i5,   nous    retrouvons    une  etA"!"!;,p,*',V' 

11      ■"         »    u  l      i  j  v-6  l     J       T>  '      —  Millier,  \i- 

allusion  a  1  ouvrage  dans  ces   deux  vers  d  Everard   de   Be-  Ia|   Blés.  Oeia , 
thune,  qui  l'appelle  Geta,  comme  les  meilleurs  manuscrits,  p.  5. 
et  qui  n'en  nomme  point  l'auteur  : 

Ludit  Geta  gemens,  quia  captus  Mercuriali  Leyser,  Hist. 

Arte,  Joveui  lectus  Amphitryonis  habet.  poem.  mcd.  kvi, 

p.  826. 

Eabricius,  qui  avait  d'abord  rapporté  ces  deux  vers  au  cen-  Bîblioih. med. 
ton  sur  Médée,  par  Hosidius  Géta,  s'est,  depuis,  aperçu  de  *|  l° "??•[,■,/' 
son  erreur;  mais  nous  ne  croyons  pas  qu'il  ait  jamais  corrigé  piifai.  ad  lecto- 
celle  qu'il  a  commise  ailleurs  en  plaçant  Vital  de  Blois  dans  rem. 
les  premières  années  du  XIVe  siècle.  Vers  la  fin  du  XIIIe,  (  ,'/?'' 
Jérémie  de  Padoue,  dans  son  Epitoma  sapientice,  sans  nom-      dsann,  1.  c, 
mer  non  plus  l'auteur  du  poëme,  en  transcrit  seulement  les  p.  yij.v.  Mura- 
premiers  mots  :  Auctor  libelli  qui  incipit ,  Gkecorum  stu-  f"".'  t jn"'("(Y 
dia.  Xous  ne  le  trouvons  indiqué  ensuite  que  par  un  petit  9i6.  ' 
nombre  de  critiques,  entre  autres,  par  quelques-uns  de  ceux  Quadrio, Stor. 
qui  en  décrivent  l'ancienne  traduction   italienne,   imprimée  ^ Dl  p3°g*'a  '_^ 
au  XVe  siècle  :  //  libro  del  Gicta  e  del  Birria.  Warton  avait  Mazzuchelli  , 
vu  le  texte  latin  dans  la  bibliothèque  bodléienne  d'Oxford  ,  Scritiori   d'ita- 

.    -i      ■  .  1  1  lia,  t.  I,  p.  12G; 

et  il  cite  un  vers  du  prologue.  ,  jj       '   3  _ 

Ce  texte  fut  enfin  publié,  pour  la  première  fois,  en  1 833,  ,36,s.  —  Caia- 
par  M.  Mai,  d'après  un  manuscrit  du  Vatican,  écrit  sur  par-  i°g-  ,le  La  Val- 
chemin  au  XIVe  siècle,  où  il  est  placé  entre  l'Eclogue  de  5*lg'eJj  '  p 
Théodule  et  la  Psyehomachie  de  Prudence.  L'éditeur,  qui  l'a-  hïsi.  of  .„- 
vait  trouvé  anonyme,  ne  propose  aucune  conjecture  sur  le  p"'s|1  poetry,  t. 
nom  de  l'auteur.  Trois  ans  après,  M.  Endlicher,  plus  hardi,  Î^J  'mss '^igC 
en  donnant  à  la  copie  de  la  bibliothèque  impériale  de  Vienne  part.  1,  p.  55, 
le  titre  de  Carmen  de  A  mphitryone  et  Alcmena,  quoique  le  "•  3o4t. 

_    ..  '  •  .  t        •_  •.    r*i  „.  Classic.  auctû- 

manuscrit  commence  et  finisse  par  ces  mots,  Incipit  Lreta,  |pj     t    v- 

Explicit  Geta,  ne  balance  pas  à  l'attribuer,  sur  de  bien  fai-  xnij,  ^63-4rS. 

blés  présomptions,  à  Matthieu  de  Vendôme  :  Auctorem  esse  Catalog.  codd. 
Tome  XXII.                                                                 F 


Mil    SIECLE 


philo 

log. 

lai  î- 

nor. 

bibl 

ioth. 

\indc 

ibon.  , 

ms. 

277, 

n.    21 

»    ]>• 

162. 

ries 
i27-i33. 


\-i  POESIES  LATINES. 

Matthœum  f'indocinensem,  persuasion  habeo.  Ea  même  an- 
née, en  i836,  à  Darmstadt,  M.  Frid.  Osann,  professeur  de 
l'université  de  Giessen,  d'après  le  texte  de  Rome  et  deux  ma- 
nuscrits de  la  bibliothèque  de  Darmstadt,  cpii  l'aidèrent  sur- 
tout à  en  remplir  les  lacunes,  fit  paraître  le  volume  intitulé: 
Vitalis  Blesensis  Amphitryon  et  Aulularia,  eclogœ.  Il  recon- 
naît donc  dans  Vital  de  Blois  l'auteur  de  l'un  et  de  l'autre 
ouvrage;  et  il  en  avait  le  droit,  puisque  le  versificateur  du 
Querolus  ou  de  Y  Aulularia,  qui  se  déclare  aussi  celui  de  l'Am- 
phitryon, est  expressément  nommé  dans  deux  manuscrits 
du  XIVe  siècle,  l'un  de  Naples,  qui  appelle  l'Amphitryon 
Comedia  Vitalis  Blesis;  l'autre  de  Florence,  qui  termine  le 
poème  par  ce  vers,  qu'on  lit  également  dans  le  manuscrit 
8ji3  de  la  Bibliothèque  nationale  de  Paris: 

Vitalis  Blesis  explicit  Amphitryon. 

Early  myste-  Le  texte  de  M.  Osann  a  été  reproduit  en  1 838,  à  Londres, 

p.  79-90,  par  M.  Thomas  Wright.  Une  nouvelle  récension,  d'après  trois 

Ca'roi.  Guil.  manuscrits  de  Berne,  conférés  avec  ceux  de  Munich,  de  Paris, 

Miilleii  analec-  de  Darmstadt,  du  Vatican,  a  eu  pour  éditeur,  à  Berne,  en  1840, 

ior.  Bern.  parti-  jyj    Ch. -Guillaume  Mùller,  qui,  dans  une  préface  instructive, 

cula  11  :  Vitalis        ,  .     ^  ,  ,'     '      .  i        '    1 

Blés.  Geia  co-  "  est  point  parvenu  a  déterminer  encore,  maigre  beaucoup 

inœciia.    Berne,  de  recherches,  l'âge  précis  de  Vital  de  Blois. 

1840, 111-40, de        Ces  quatre  éditions  ont  été  suivies  récemment  d'une  cin- 

'  Bibl    de  l'É-  quième,  que  l'on  a  crue  d'abord  la  première,  puis  la  seconde, 

«oie  des  char-  avant  de  se  résigner  à  ne  la  croire  que  la  quatrième,  tandis 

tes,  sec.  sene,  fju'e||e  arrive  en  effet  au  cinquième  ranç.  Il  est  vrai  nue  ce 
18 ,8,  t.  IV,  p.  .  ,  l  °.  .'        , 

486-5o5;  1840    dernier  texte,   pris  exclusivement  sur  cinq  manuscrits    de 

t.  v,  p.  4*5.       Paris,   offre  quelquefois  des   leçons  nouvelles;  mais  il  faut 

Ancien  fonds  aVoucr  cependant  qu'une  telle  production  ne  méritait  pas 

8247       8 ',  1 3  '  d'être  imprimée  cinq  fois  à  si  peu  d'intervalle,  tandis  qu'un 

84'io,  85o<j  a.   grand  nombre  d'ouvrages  fort  préférables  demeurent  enfouis 

et  oubliés. 

Aux  nombreux  manuscrits  consultés  ou  indiqués  par  l'é- 
diteur de  Paris  ou  par  ses  devanciers,  il  faut  joindre,  outre 
n.  75G,  fol.   quelques  fragments  compris  dans  les  Flores  metrici  de  l'an- 
J9-40V0.  cienne  abbaye  de  Saint-Victor  de  Paris,  un  manuscrit  de  la 

bibliothèque  de  Brera,  à  Milan,  que  M.  Mai  n'a  point  connu, 
et  qui  devait  échapper  à  tous  ceux  que  trompait  la  fausse 
désignation  du  catalogue,  reproduite  clans  les  Archives  de 
loin,  ix,  p.   M.  Pertz  :  Joli.  Mussœ  Amphitruon.  Des  recherches  faites, 
()j6-  sur  notre  demande,  par  M.  Ernest  Renan  (Milan,   i5  juin 


VITAL  DE  BL01S.  43  s|to 


i85o),  nous  permettent  de  rectifier  cette  erreur.  Le  dernier  

vers,  comme  dans  un  de  nos  manuscrits,  est  suivi  du  dis- 
tique : 

Explicit  hic  Geta,  tleceptus  al)  Archade  summo; 
Vitalis  Blesis  explicit  Amphitruon. 

C'est  donc  la  copie  qui  est  de  Jean  Mussa,  nommé  en  effet  dans 
les  lignes  qui  viennent  immédiatement  après  -.Explicit  liber 
Amphitmonis  per  me  Johannem  Martinum  de  Mussa  in  Ber- 
golio.  Une  note  du  catalogue  apprend  que  Bergolium  est  le 
faubourg  d'Alexandrie,  en  Piémont,  où  fut  depuis  bâtie  la  for- 
teresse. Mussa  était  un  mauvais  copiste,  ou  suivait  un  mauvais 
exemplaire;  car  son  texte,  écrit  au  XVe  siècle,  sur  papier, 
offre  de  nombreuses  lacunes. 

Le  nom  de  l'esclave  Géta,  qui  est  toujours  pour  le  versifi- 
cateur l'occasion  d'une  faute  de  quantité,  paraît  devoir  être 
le  véritable  titre  du  poème  où  le  principal  rôle  est  le  sien. 
Eustache  Deschamps,  qui  en  fit,  vers  la  fin  du  XIVe  siècle,  Biblioth.  nat. 
une  traduction  en  vers  français,  inédite  jusqu'à  présent,  et  tle  Paris,  mss. 
qui  est  intitulée  dans  la  table  de  ses  œuvres  :  «  Un  traitté  de  ';'5" '2_21p.'pa- 
«  Getta  et  d'Ampliitrion,  mis  de  latin  en  francois,  »  pouvait  ris,  Mss.  fr.,  i. 
sansscrupule,commeon  le  verra,  placer  l'esclave  à  côté  du  mai-  VI>  P-  436. 
tre.  Les  traducteurs  italiens  de  cet  Amphitryon  du  moyen  âge, 
Pippo  Brunelleseui  et  DonienicodaPrato,  en  mettant  à  la  tète 
de  leur  libre  imitation  les  noms  de  Géta  et  de  Byrrhia,  nous 
prouvent  à  leur  tour  qu'ils  avaient  assez  bien  compris  l'inten- 
tion de  l'ouvrage,  qui  laisse  dans  l'ombre  le  mari  d'Alemène,  et 
dont  tout  le  mérite,  s'il  a  quelque  mérite,  consiste  dans  l'oppo- 
sition du  caractère  des  deux  esclaves, Géta,  le  valet  du  mari,  et 
Bvrrhia  ,  celui  de  la  femme.  Amphitryon  ,  qui  n'est  plus  ici 
un  général  thébain  ,  mais  un  philosophe  ,  et  qui  achève  ses 
études  aux  écoles  d'Athènes,  est  servi  par  Géta,  philosophe 
comme  lui,  et  très-habile  en  argumentation  scolastique, 
tandis  que  Byrrhia  n'est  qu'un  grossier  paysan.  Les  amours 
de  Jupiter  et  d'Alemène  sont  très-succinctement  racontés, 
quoique  le  pieux  éditeur  de  Borne  les  ait  jugés  encore  trop 
longs,  et  qu'il  ait  pris  le  parti,  non  de  les  raccourcir,  mais 
de  les  supprimer.  Tous  les  développements  sont  réservés 
pour  les  deux  rôles  serviles,  surtout  pour  celui  de  Géta;  et 
nous  ne  devons  pas  nous  en  plaindre,  puisque  c'est  là  seule- 
ment que  l'ouvrage  peut  offrir  quelque  originalité. 

Que  cette  originalité  appartienne  au  versificateur  latin, 

F   2 


m.  s,ècle.  «  P0ESIES  LATINES' 


Osann , 
xvij. 


■  ou  à  l'auteur  de  quelque  ancienne  comédie  de  Gela,  fabri- 
quée d'après  le  théâtre  de  Plaute,  comme  le  Querolus,  pro- 
blème aujourd'hui  fort  difficile  à  résoudre,  voici  le  plan  du 
nouvel  Amphitryon. 

Pour  ne  rien  dire  de  deux  prologues,  dont  l'un  n'est  que 
le  sommaire  de  l'ouvrage,  et  l'autre  un  lieu  commun  sur  le 
mépris  où  est  tombée  la  poésie,  nous  nous  hâtons  d'arriver 
au  moment  où  Byrrhia,  envoyé  par  Alemène  au-devant  de 
son  mari ,  après  un  monologue  où  il  déplore  les  tristes  de- 
voirs que  lui  impose  la  servitude,  se  cache  dès  qu'il  aperçoit 
Géta  courbé  sous  l'immense  poids  des  livres  que  son  maître 
lui  fait  rapporter  d'Athènes  :  il  craint  d  être  chargé  du  far- 
deau. Géta,  qui  se  plaint  aussi  de  tout  ce  qu'il  a  souffert  au 
service  de  l'illustre  disciple  des  écoles  athéniennes,  mais  qui 
s'en  croit  assez  dédommagé  par  les  belles  choses  qu'il  y  a 
lui-même  apprises,  découvre  Byrrhia  dans  la  retraite  obscure 
où  il  se  blottit,  et  lui  met  sa  charge  sur  le  dos;  puis  il  conti- 
nue sa  route,  léger,  plein  d'espérance,  fier  de  son  savoir  et 
de  la  brillante  destinée  qui  l'attend  :  «  Kéjouis-toi,  Géta;  tes 
«  mauvais  jours  sont  passés;  l'heure  du  loisir  et  du  repos  est 
«  venue  pour  toi.  Sannio,  Sanga,  Dave,  tous  les  autres,  vont 
«  me  saluer  et  m'applaudir.  La  gloire  m'est  assurée  :  on 
«  m'appellera  maître  Géta;  l'ombre  seule  de  mon  nom  frap- 
«  pera  la  foule  de  respect.  Environné  des  hommages  de 
«  toute  la  taverne,  devenu  libre,  j'instruirai  à  mon  tour  mes 
«  esclaves.  » 

Suivent  les  scènes  vraiment  comiques  ,  transmises  par 
Plaute  à  Molière,  entre  l'esclave  et  Mercure,  sous  la  figure 
de  Géta.  Géta  ne  vaut  certainement  point  Sosie;  mais  il  est 
juste  de  reconnaître  qu'un  clerc  de  ces  temps-là,  gêné  par  le 
rhythmeelégiaque  et  par  bien  d'autres  entraves,  pouvait  faire 
plus  mal  ,  et  que  le  nôtre  s'en  est  quelquefois  assez  bien 
tiré.  Le  demi-savoir  pédantesque  de  son  Géta,  qui  vient 
d'entendre  expliquer  par  les  professeurs  d'Athènes  l'art  du 
syllogisme,  lui  fournit  naturellement  des  occasions  de  plai- 
santeries dont  il  sait  profiter  : 

Omne  quoil  est,  un um  est.  Sed  non  sum,  qui  loquor,  unus. 
Ergo  nichil  Geta  est,  nec  nichil  esse  potest,  etc. 

Lorsque  définitivement  le  malheureux  esclave  se  voit  double, 
ou  plutôt  anéanti  et  remplacé  par  un  autre,  il  demande  à 
Mercure,  qui ,  sous  la  forme  et  le  nom  de  Géta,  se  tient  der- 


VITAL  DE  BLOrS.  $5 


XIII    SIECLE. 


rière  la  porte  sans  l'ouvrir,  de  lui  faire  sou  portrait,  pour  

qu'il  le  compare  au  vrai  Géta;  et  Mercure  lui  répond  par 
un  portrait  burlesque  et  obscène,  où  sont  réunies  toutes  les 
monstruosités  physiques  et  morales,  mais  que  Géta  trouve 
fort  ressemblant.  Cette  idée,  que  Plante  a  seulement  indi- 
quée, aurait  pu  être  féconde  entre  les  mains  de  Molière.  Géta 
est  plus  embarrassa  que  jamais;  car  c'est  à  l'instant  même 
où  il  est  devenu  si  savant  en  logique,  où  il  pousse  la  pré- 
somption jusqu'à  croire  qu'il  est  en  état  de  prouver  à 
tous  les  hommes  qu'ils  sont  des  ânes  comme  Byrrhia ,  c'est  v. 
alors  qu'il  apprend  lui-même  qu'il  n'est  plus  rien  :  P- *'■ 

Pereat  dialectica,  per  quam 
Sic  perii  penitus  T  Nunc  scio,  scire  nocet. 

amphitryon,  de  retour,  ne  peut  comprendre  les  discours 
inexplicables  de  Géta,  et  l'ignorant  Byrrhia  triomphe  de 
n'avoir  pas  suivi  son  maître  aux  écoles,  où  l'on  perd  ainsi 
l'esprit.  Cependant  le  mari  trompé  commence  à  soupçonner 
(pie  la  place  de  Géta  est  réellement  usurpée  par  un  autre, 
et  que  peut-être  il  en  est  de  même  de  la  sienne.  Il  demande 
ses  armes,  il  se  prépare  au  combat. 

Vers  la  fin  se  rencontrent  quelques  heureux  traits ,  que 
l'éditeur  de  Rome  aurait  dû  épargner.  Jupiter  se  retire  con- 
tent; Mercure  l'accompagne  aux  cieux  : 

Riclet  terra  minus  ;  sentit  abesse  deos. 

AIcmène ,  étonnée  d'abord  de  voir  son  mari  couvert  de  ses 
armes  ,  l'accueille  bientôt  avec  une  grâce  charmante.  Et 
quand  le  mari  inquiet,  mécontent,  non  sans  raison,  veut  se 
mettre  en  colère,  il  suffit  à  sa  femme  de  lui  dire  : 

Vos  equidem  vidi,  vel  vos  vidisse  putavi. 
Luserunt  animos  sonmia  saepe  meos. 

Tout  le  monde,  dit  Byrrhia,  est  satisfait,  ou  doit  l'être;  c'est 
Géta  qui,  par  sa  logique,  a  tout  brouillé  : 

Laetetur  sponsa  Amphitryon,  nidore  popinœ 

Byrrhia ,  Geta  hominem  se  tore  :  cuncta  placent. 

Qu'on  se  demande,  en  lisant  de  tels  ouvrages,  ce  qu'il  faut 
penser  de  ces  siècles  qu'on  appelle  des  siècles  d'ignorance. 
Subtilité  et  raffinement  desprit,  ironie  sans  pitié,  moquerie 
âpre  et  audacieuse,  rien  ne  manque  ici  de  ce  qui  caractérise 


46  POESIES  LATINES. 

Mil     SIECLE. 

les  temps  les  moins  crédules;  il  y  manque  seulement  cet  art 
de  dire  les  choses  à  demi-mot,  cette  élégance  d'un  style  formé 
uniquement  sur  les  modèles,  cette  fleur  de  politesse,  qui  pa- 
rent davantage  et  laissent  moins  voir  la  vérité.  On  peut 
dire  aussi  que,  comme  les  écrits  de  ce  genre  n'étaient  pas 
faits  pour  instruire,  mais  pour  plaire,  s'ils  étaient  restés  plus 
fidèles  aux  idées,  au  goût,  à  la  forme  d'un  autre  âge,  ils  au- 
raient été  moins  compris. 

Quoique  l'on  trouve  ici,  parmi  quelques  passages  d'une 
concision  assez  vive,  les  mêmes  fautes  que  dans  l'imitation 
du  Querolus,  contre  la  langue,  contre  la  prosodie,  contre  le 
bon  goût,  cette  seconde  étude  peut  cependant  être  regardée 
comme  supérieure  à  la  première,  où  l'abréviateur,  qui  a  trop 
abrégé,  ne  paraît  pas  avoir  saisi  tout  l'intérêt  de  l'original. 
piaute,éd.de  C'est  ainsi  qu'il  a  supprimé  l'allusion,  fort  importante  pour 
Naudet,  i.  ni,  |a   (]ate  je  ]'ouvr;i„e     a   une  espèce  de   république  désor- 

p.  557.  —  Voy.     ,  .  1      1       t      •  1  >        1        i) 

Euu-ope,  Hist.,  donnée  des  paysans  de  la  Loire,  et  tous  ces  détails  dune 
l.  ix,  c  ao. —  sauvage  anarchie,  qui  semblent  se  rapporter  à  l'insurrec- 
Aurelius  Victor,  tjon  cjes  Badaudes,  commencée  en  287,  et  continuée  jusque 

USES.,    C.     3<J.    _|  I  *  *       1  •  11  1  11 

Mamertin, Pane-  dans  le  siècle  suivant.  Il  y  a  surtout  une  grande  maladresse 
gyr.  1,  c.  4  ;  ni,  dans  la  suppression  complète  du  monologue  de  l'esclave  que 
c.  /,.—■ .Saivien,  Vital  de  Blois  appelle  Pantolabus,  trop  Ion"  sans  doute,  mais 

de       Gubernat.  .  .  .  U  '       1F     ,     »  ,      ,  ,'  . 

Dei  c  5  —  Du  qui  exprime  si  bien,  comme  on  I  a  dit,  la  révolte  secrète  de 


Cange,    Gioss.  l'ancien  esclavage,  sous  l'influence  nouvelle  et  de  plus  en  plus 
at. ,  voc.     a-  menaçante  des  idées  chrétiennes  d'affranchissement  et  d'é- 

gaudœ.  —  Gib-  ,■>       .  , 

bon,  DtVad.de  galite.  Ici,  au  contraire,  la  plupart  des  scènes  les  plus  co- 

îemp.  10m. ,  t.  miques  de  Plaute  ont  été  conservées;  et  si  les  plaisanteries  de 

,  p.    29-    2.  ['ai,teur  Slir  |es  études  scolasticiues  de  son  temps  nous  bles- 

■  laine,  i.  c,  i'    1  1  1  •  1  11 

p.  573-576.—  sent  d  abord  par  le  contraste  avec  son  vieux  cadre  mytholo- 

M.Magnin,  Rev.  gicpie,  elles  le  sauvent  du  moins  du  reproche  d'être  un  co- 
des  deux   mon-       -^  ^j^         ^j^ 
des  ,      i5     |Uin    I  .  ....  . 

i835 ,  p.  666-       La  vieille  table,  ainsi  rajeunie  pour  des  mœurs  nouvelles, 
''""•  a  dû  continuer  de  plaire  pendant  plusieurs  siècles.  Eustache 

Deschamps,  le  faiseur  de  ballades  au  temps  de  Charles  V  et 
de  Charles  VI ,  s'est  borné  à  une  traduction  fidèle  du  Geta, 
qu'il  ne  faudrait  pas  juger  par  la  diffusion  du  début.  Après 
l'argument  en  seize  vers,  qu'il  nomme  dans  la  suscription 
«  le  cas  brief  de  ceste  présente  histoire  de  poeterie,  »  il  em- 
ploie six  vers  pour  traduire  les  deux  premiers  vers  latins  du 
récit,  et  pour  les  traduire  assez  mal  : 

Axdet  in  Alcmenam  Saturnins,  atque  beatum 
Amphitryons  probans,  se  dolet  esse  Jovem. 


VITAL  DE  BLOIS.  i; 

Jupiter  en  l'amour  ardoit 
D'Almene,  qui  ne  s'en  gardoit, 
Et  prisoit  la  prospérité, 
Assez  plus  que  sa  deité, 
D'Amphitrion,  cui  femme  estoit, 
Et  d'estre  dieu  se  repentoit,  etc. 

Les  derniers  mots  aussi,  Cuncta  placent,  nous  valent  c<j 
quatrain  : 

A  chascun  et  à  tous  ensemble 
Plut  la  sentence,  ce  nie  semble, 
Que  Birrea  détermina. 
A  tant  la  riote  fina. 

Il  y  a  souvent  non  moins  de  longueur  et  d'embarras  dans  le 
dialogue.  Malgré  le  soin  qu'on  a  pris  d'indiquer  par  une 
rubrique  dans  le  manuscrit  tout  changement  de  personnage, 
et  par  ce  mot,  «  L'acteur,  »  la  reprise  du  récit  de  l'auteur 
même;  comme  ces  indications  sont  quelquefois  fausses,  on 
regrette  qu'il  n'y  soit  pas  du  moins  suppléé  par  la  clarté  du 
style.  Ce  style  n'est  cependant  pas  sans  quelque  mérite,  sur- 
tout lorsqu'il  échappe  à  l'insupportable  défaut  de  la  para- 
phrase, et  qu'il  sait  être  concis,  comme  dans  le  portrait  de 
Géta  par  Mercure  : 

Sum  velut  .Etliiopes,  aut  quales  India  mittit  ; 

^Eterna  scabie  scinditur  atra  cutis. 
Hirsutum  caput  est  et  cinctum  crine  caprino; 

Frons  brevis,  et  naris  longa;  rubeut  oculi,  etc. 

Je  sui  aussi  noir  par  dehors 
Qu'Ethiops  ou  d'Yiule  nourris, 
Et  de  rongne  sui  touz  pourris. 
Cliief  herissié,  cheveulz  de  chievre, 
Et  si  sui  couart  comme  un  lièvre. 
Longue  narine  et  petit  front, 
Et  my  oeil  trestuit  roge  sont,  etc. 

Si  le  traducteur,  dans  ce  qui  suit,  ne  s'épargne  point  les 
contre-sens,  on  peut  croire  qu'il  lui  arrive  d'en  faire  par  pu- 
deur, et  qu'il  recule  devant  les  turpitudes  latines.  Sa  ver- 
sion n'en  sera  pas  moins  utile  pour  les  futurs  éditeurs  du 
texte,  si,  après  le  cinquième,  il  doit  en  avoir  encore.  Les  deux 
vers  : 

Dixerat.  Arcas  adest,  gaudetque  suo  Jove  ccelum. 
Terra  minus  ridet  :  sentit  abesse  deos, 


X.111    SIKCLK. 


XI H    SIÈCLE. 


48  POÉSIES  LATINES. 

sont  ainsi  traduits,  faiblement  sans  doute,  mais  de  manière 
à  prouver  qu'ils  sont  compris  : 

Arclias  tantost  y  obey. 
Vont  s'en ,  dont  le  ciel  s'esjoy, 
Et  la  terre  fut  fort  coursée 
De  ce  que  les  dieux  l'ont  lessée. 

M.  Osann,  au  contraire,  dans  son  édition  de  Darmstadt,  en 
lisant,  Terra  nimis  ridet,  sans  s'apercevoir  du  contraste  de  ce 
vers  avec  celui  qui  annonce  l'arrivée  des  dieux  sur  la  terre 

(v.  58)  : 

Respiravit  humus,  sentit  adesse  deos, 

s'est  exposé  à  ne  point  laisser  même  à  ces  tristes  imitateurs 
de  l'ancienne  poésie  latine  le  peu  d'élégance  et  d'esprit  qu'il 
serait  injuste  de  leur  refuser. 

L'imitation  italienne,  faussement  attribuée  à  Boccace,  au 

lieu  tle  cinq  cents  vers  environ  ,  en   compte  plus  de  deux 

mille,  qui  forment  deux  cent  quatre-vingt-six  stances  :  comme 

Cescimiieni     e"e  nous  Ult(^resse  moins,  nous  nous  en  tiendrons  au  juge- 

istor. délia volg!  ment  de  Crescimbeni  et  deQuadrio,  à  qui  elle  paraît  vul- 

poesia, t. m, p.  gaire    et   insipide,  assaî  dozzinale    c   scipito  poema.  Elle 

j*5/*- 363d"°'  atteste,  des  deux  côtés  des  Alpes,  la  longue  popularité  du 

'  Voy.  Duiiiop,  serviteur  d'Amphitryon. 

Hisi.  oi  Roman  Cette  étrange  fable  d'Alcmène  et  de  Jupiter,  si  peu  respec- 
'l'^ï-T/'s  —  tueilse  eilvers  les  dieux,  mais  dont  les  hommes  se  sont  tant 
Volt.,  OEuv'res,  amusés,  a  fourni  encore  à  un  savant  Vénitien  du  XVe  siècle, 
i.  xlvii,  page  Ermolao  Barbaro,  quelques  jolies  scènes  latines,  où  les  deux 
453;t.XLvm,  Amphitryon   sont   mis   en   présence,  comme  le  sont ,  dans 

p.  3o3.  mil  c  -i  •  >     •  ■    • 

Théâtre  .le  rlaute,  les  deux  r>osie,  et  qui,  depuis,  ont  ete  souvent  jointes 
Plaute,  trad.  par  à  la  pièce  originale  :  elles  sont  plus  correctes  et  plus  fa  cil  e- 
M.  Nan.iei,  t.  I,    ment  écrites ,  mais  moins  hardies  nue  celles  de  Vital  de  Blois. 

Babio.  2"  Un   autre  récit   dramatique  en   vers  élégia(jues  latins, 

réuni  avec  le  Geta  dans  le  manuscrit  85 1  de  la  bibliothèque 

Earlj  Myste-   bodléieuue  d'Oxford  (ancien  numéro  3o4i),  et  que  l'éditeur, 

!, ,  '-i  '  i^G1'  ^'  Thomas  Wright,  croit  du  môme  écrivain,  ne  paraît  point 

127.  '  venir  originairement  de  l'antiquité.  Ce  récit  a  pour  titre: 

Comtxdia  Babionis. 

Baie  ,  Scrîp-        Il  est  question  d'un  certain  Pierre  Babion  ou  Babyon  dans 

'"'■    Briiann. ,   un  assez  grand  nombre  de  critiques  anglais,  comme  Baie, 

1, ',(;-' il  i'i'1  Pits,  Tanner,  et  dans  ceux  qui  les  ont  copiés,  comme  Posse- 


VITAL  DE  BLOIS.                             49  XI|1  S]ÈCLE. 
vin.Leyser,  Fabricius,  dont  les  témoignages,  malgré  quelques  — — 

..     ',       J  '     ,  ,      '  ,      ,       ,  ?.      °  •  j0.         1.i    ■  '  i  de  Illustr.  Angl. 

différences,  s  accordent  généralement  a  voir  en  lui  un  theolo-  s,.li|)tol.        ° 
gien,  un  orateur,  un  poëte,  né  en  Angleterre,  et  lui  attribuent  406.  — Tanner, 
une  Exposition  de  saint  Matthieu,  imprimée  dans  les  œuvres  Biblioih. britan- 

1,  ,  ,'  1        /-<  1  •  i-         1  'î-  nico-hibern. ,  |>. 

d  Anselme  de  Lanterbury;  soixante-dix  homélies  ou  ser-  5  _ PoMevj„ 
mous,  un  traité  sur  la  messe,  et,  parmi  d'autres  poésies,  une  Apparat,  sac,  1. 
comédie  qui  commence  par  ces  mots  :  Me  dolor  infestât fo-  J1»  P-  2/'°-  — 

Tir    •       1  -il  r>-  ni-  '1      Levser  ,       Hist. 

ris,  intus.  Mais  il  serait  possible  que  ce  Pierre  babion,  qu  ils  poet  11)ed  œvi 
placent   en  1 3 1 7  ou  vers  i36o,  n'eût  jamais  existé;  ou,  si  p.  1144.  — Fa- 
c'est  trop  dire,  on  peut  du  moins  affirmer  aujourd'hui  que  b,*ic-»  B'bliol'«- 

,  '    ,  /   i-        1  -il  .    i'        ,  s*  r       med.       et      ml. 

la  |)retendue  comédie  dont  ils  le  croient  I  auteur,  (  omoeaia  xm  >  t.  I,  p. 

Babionis ,   ne    signifie   pas    une   comédie   d'un   poëte   ainsi  114;  t.  v,  p. 

nommé,  mais  le  récit  comique  des  aventures  de  Babion.  2f't>- 

H  y  a  bien  aussi  unGeoffroi  Babion,  mentionné  parPitsd'a-  P'ts,  I.  c,  p. 

près  Leland,  indiqué  autrefois  dans  cet  ouvrage,  dont  il  reste  f[f°'de"^  F^'sj" 

des  sermons  inédits,  et  auquel  appartiennent  plusieurs  des  ix,  p.  5ao. — 

écrits  attribués  à  Pierre  Babion;  mais  on  ne  met  pas  de  co-  Fabric.,l.c,  t. 

médie  sous  le  nom  de  ce  Geoffroi.  '„?,',?', 

Biblioth.  nat., 
at., 


Pour  croire,  sans  autre  preuve  qu'un  titre  équivoque,  à  anc-  fo'nd 


l'existence  du  poëte  comique  Babion,  il  fallait  n'avoir  pas  vu  ■,.  8433,  fol.  7- 
l'ouvrage  qu'on  lui  prête,  et  qui  n'a  été  publié  que  de  notre  44;  n.-d.,  n. 

rn1-  •.      n  a        1    ».  L  '1  -         211:  S.-Victor, 

temps.  Trois  manuscrits  d  Angleterre  ont  conserve  les  quatre  n  5'  _  Ca^ 
cent  quatre-vingts  vers  hexamètres  et  pentamètres  dont  il  tal.  des  mss.  d.- 
est  composé.  Nous  pensons  qu'il  doit  s'en  trouver  encore  Douaii  p-  '4t- 
d'autres  copies  dans  les  grands  dépôts  littéraires  du  eon-  îî^n«,pobT.par 

tineilt.  Wright  et  Halli- 

L'un  des  deux  manuscrits  de  la  bibliothèque  bodléienne,  w«">  '•  n.  P- 

celui  du  fonds  de  Digby,  n.  53,  que  Warton  paraît  avoir  '  Hist  of      , 

consulté  fort  à  la  hâte,  est  précédé  d'une  préface  latine  en  poetry,  t.  n,  p. 

prose,  qui  ne  nous  a  pas  été  inutile,  nous  l'avouons,  pour  65- 

1     •  '   ■  1      /m     1  '    •»   -     »  1  I  11-  Earlv   Mvste- 

mieux  suivre  le  fil  du  récit  a  travers  les  monologues,  les  di-  ri        XTetXvj. 
gressions,   le  mauvais  style,  et  toutes  les  incertitudes  d'un 
texte  unique ,  qu'il  n'a  pas  dépendu  de  l'éditeur  de  rendre 
moins  défectueux. 

Les  premiers  vers  du  poëme,  dont  nous  ne  connaissions 
jusqu'à  présent  que  cinq  mots  : 

Me  dolor  infestât  foris,  intus,  jugiter  omnis; 
Ultra  si  doleam,  non  ego  ferre  queam , 

font  partie  d'un  monologue  de  Babion,  qui  se  désespère  à  la 
seule  idée  de  consentir  au  mariage  de  Viola,  que  lui  demande 
Tome  XXII.  G 


XIII    SIECLE 


5o  POESIES  LATINES. 

■  Crocéus.  Nous  ne  connaissons,  par  cette  exposition,  aucun 
des  personnages  qui  y  sont  nommés  :  il  faut  que  ce  soit  l'ar- 
gument en  prose  latine  qui  nous  apprenne  que  Babion  est 
prêtre  (sacenfos);  que  Viola  est  la  fille  d'un  premier  mari 
de  sa  femme  Pécula  ;  que  Crocéus  est  un  chevalier,  seigneur 
du  pays.  Babion ,  qui,  dans  le  texte,  n'est  jamais  appelé 
sacerdos,xeat  savoir  de  Viola  elle-même  si  elle  a  de  l'amour 
pour  lui ,  quoiqu'il  soit  moins  beau  que  Crocéus.  Viola  le 
trompe  par  une  réponse  affectueuse,  tout  en  se  disant  à  part 
que  ce  serait  mourir  que  de  l'aimer.  Crocéus  se  présente  : 
trois  amis,  Euthalus,  Gulius,  Bavo,  l'accompagnent  par  hon- 
neur. Babion  s'étudie  à  recevoir  cette  visite  avec  distinction, 
et,  pour  vouloir  trop  bien  parler,  il  fait  des  barbarismes, 
comme  il  arrive  quelquefois  au  poëte  d'en  trouver  sans  les 
chercher  : 

Intremus  :  sedite.  Maie  dixi;  dico,  sedete. 
Erro,  per  insolitum  grammatizare  volens. 

Crocéus  persiste  à  demander  Viola.  Celle-ci  résiste  peu  ; 
on  l'enlève,  et  Babion  maudit  la  légèreté  des  femmes.  D'an- 
tres acteurs  mêlés  à  ce  récit  dialogué,  comme  la  vieille  Pé- 
cula ,  surprise  deux  fois  par  son  mari  avec  le  jeune  Fodius, 
qu'il  croyait  serviteur  fidèle,  et  quelques  incidents  du  même 
genre,  sans  suite  et  sans  vraisemblance,  ne  contribuent  ni  à 
la  clarté  ni  à  l'intérêt.  Tout  cela  est  fort  insipide  :  un  style 
qui  ressemble,  mais  avec  plus  d'incorrections,  à  celui  du 
Geta ;  non  moins  de  fautes  de  prosodie,  une  copie  très- 
altérée,  ajoutent  encore  à  l'ennui  de  ce  mauvais  drame.  Les 
scènes  occupent  réellement  beaucoup  plus  de  place  (pie  le 

Titus,  a.  %\.  récit;  et,  dans  le  manuscrit  cottonien,  les  noms  des  person- 
nages sont  indiqués  à  la  marge.  Il  y  est  fait  mention  des 
épreuves  de  l'eau  et  du  feu,  d'un  pèlerinage  aux  lieux  saints, 
mais  aussi  des  orgies  de  Bacchus.  C'est  Babion  qui  en  parle, 
et  il  finit  par  se  faire  moine.  Dupe  de  sa  femme  ,  de  sa  belle- 
fille,  de  son  serviteur,  il  s'en  va,  regrettant  peu  le  monde,  et 
encore  moins  regretté. 

Il  n'est  que  trop  facile  de  reconnaître  que  l'auteur,  quel 

Warion, i. r.,  qu'il  soit,  imité  en  vers  anglais  par  Jean  Gower  au  XIVesiè- 
cle,  n'a  point  eu  de  comédie  de  Plante  derrière  lui.  Si  l'anti- 
quité est  ici  pour  quelque  chose,  il  est  probable  qu'elle  a  été 
singulièrement  défigurée.  V.   L.  C. 


il,  p.  65. 


GUILLAUME  DE  BL01S.  5i 

XIII    SIKCLE. 


GUILLAUME  DE  BLOIS. 


On  a  vu,  dans  une  notice  sur  le  Bénédictin  Guillaume  de  Hist.linc.ain 
Blois,  frère  du  célèbre  archidiacre  de  Bath  ,  Pierre  de  Blois,  delaFr.,  t.xv, 
que,  lorsqu'elle  fut  publiée,  en  1820,  il  n'était  pas  encore  p*  *'  ",IJ 
possible  de  connaître,  sinon  par  quelques  titres,  ses  divers 
poèmes  latins,  dont  parlent  les  lettres  de  son  frère.  Jean  Li-  Bibl.  charu-., 
ron,  longtemps  auparavant,  disait  aussi  qu'ils  étaient  perdus.  P-  84-  —  R<>" 
Cependant  le  frère  de  Guillaume,  l'archidiacre  Pierre,  n'a-  Jt"eo".>  Jat  " 

•L  •     ..     J'    cr  1  1     .-•  J  r  -  la  poésie,  p.  iK, 

vait  pas  craint  dainrmer  que  les  vers  latins  de  son  irere  257. 
vaudraient  bien  mieux  que  quatre  abbayes  pour  recomman- 
der sa  mémoire  à  la  postérité  :  Non/en  vcstrum  diuturniore      Petr.Bles. E- 
memoria  quant  quatuor  abbatiœ  commendabile  reddent  tra-  p"t.  93.  — Vov. 
gœdia  vestra  de  Flaura   et  Marco,  versus   de  Pulic.e  et  Univ.°par.,'t. il 
Musca  ,    comœdia  vestra  de   A 'Ida  ,   sermoncs  vestri,   etc.  p.  337,  74r>-  — 
L'oracle  n'est  point  tout  à  fait  démenti  par  l'événement;  car,  Thom-  Warton, 
bien    que  Cuillaume  ait  ete  aube  en  bicile  vers   la  un  du  poetrv  t  2,  p. 
XIIe  siècle,  cette  dignité,  en  eût-il  été  revêtu  quatre  fois,  ne  cuij;  t.  il,  p. 
suffirait  pas  pour  nous  faire  prononcer  son  nom,  tandis  que  65- 
nous  pouvons  apprécier  aujourd'hui,  du  moins  par  un  de 
ses  ouvrages,  par  X Aida ,  quel  était  ce  mérite  poétique  tant 
exalté  par  l'amitié  fraternelle. 

Le  rédacteur  du  Catalogue  des  manuscrits  philologiques  stephan. End- 
latins  de  la  bibliothèque  impériale  de  Vienne  y  avait  indi-  Hcber.  Catalog., 
que,  dès  l'année  i836,  deux  exemplaires  de  ce  poëme  inédit  *tc,'n-   *a' a"- 

*  m  '    •  i  -    1     •  ht     rni  \n^    •  4  ,  el  3oi  ,  art. 

en  vers  elegiaques,  et  c  est  a  lui  que  M.  1  nomas  Wright  en  a  ^5  ,  p.  146  et 

dû  la  copie  qu'il  a  fait  imprimer  en  1842,  surtout  d'après  le  l63- 

n.  3i2.  Comme  les  deux  exemplaires,  d'ailleurs  un  peu  dif-  .  ..    eec,,on 

f  1      t~i    '    1  1  „     n    J  la"11  stones,  p. 

ierents,  sont  anonymes,  le  Catalogue,  dont  JM.  Crasse  a  re-  174-208. 
produit  la  conjecture ,  attribuait  l'ouvrage  à  Matthieu  de  Lebrbuch,etc, 
Vendôme,  sans  doute  parce  qu'il  vient  après  trois  poèmes  de  |>ajj'  *  ^i'a*' 
Matthieu,  en  y  comprenant  la  Lydia  que  M.  Endlicher  £ydia,M.i\ 
avait  oubliée;  mais  un  troisième  manuscrit,  dans  la  biblio-  v°-4ov°._^/- 
thèque  harléienne  de  Londres,  où  se  lit  une  suscription  ,"'v"°  ' ''"  ^ 
versifiée  qui  manque  à  ceux  de  Vienne,  permet  à  l'éditeur  de  n.  3872.  — 
restituer  le  poëme  à  l'auteur  véritable,  puisqu'il  y  est  nommé.  Wright,  1.  c . 

"     G  2  p-  xiij- 


5a  POESIES  LATINES. 

XIII   SIKCLE. 


Seulement  il  ne  fallait  pas  faire  remonter  la  suscription  jus- 
qu'au vers  : 

Nuper  eram  locuples,  multisque  heatus  amicis  ; 

car  ce  vers,  et  les  quatre-vingt-neuf  qui  le  suivent,  sont  d'un 

Éd.  de  Beau-  autre  versificateur  latin   plus  célèbre,  Hildebert  du  Mans, 

gendre  ,      fol.  dans  les  œuvres  duquel  ils  se  trouvent,  et  à  qui  personne  ne 

i3y,.  —  Hist.  i  J*        »'      i        j  •  '       J  •    i    • 

lin.  de  la  Fr.,  les  a  jamais  disputes.  Les  deux  vers  qui  restent,  et  qui  doi- 

t.xi,  p.  3go.  vent  réellement  précéder  XAlda  de  Guillaume,  n'en  sont  pas 
moins  précieux,  comme  un  double  témoignage,  et  du  nom 
de  l'auteur,  et  de  l'opinion  que  l'on  avait  de  ses  poésies  : 

Musa  Vienensis  Guillermi,  sive  Blesensis, 
Scriptores  juvenes  volt,  refugitque  séries. 

Be! nier, Hist.  «  La  muse  de  Guillaume  de  Vienne  ou  de  Blois  (Vienne  est 
de  Blois,  p.  69>  «  un  faubourg  de  Blois,  de  l'autre  côté  de  la  Loire)  demande 
«  des  copistes  jeunes;  elle  ne  s'adresse  pas  aux  vieillards.  » 

Cet  avertissement  est  suivi  de  l'argument  du  poëme  en 
huit  vers,  et  d'une  espèce  de  préface  en  vingt  vers,  où  l'au- 
teur, après  a  voir  rappelé  son  badi  nage  sur  la  Puce  et  la  Mouche, 

Versibus  ut  Pulicis  et  Muscœ  jurgia  lusi, 

réclame  l'indulgence  pour  son  nouvel  essai ,  en  s'excusant 
d'une  licence  qui  est  de  son  sujet  plutôt  que  de  son  style,  et 
en  nous  apprenant  une  chose  qui  mérite  toute  l'attention  de 
la  critique  :  c'est  que  le  sujet ,  ce  sujet  qui  a"  inspiré  de  si 
mauvaises  pensées  à  un  grave  religieux  de  l'ordre  de  Saint- 
Benoît,  est  une  comédie  de  Ménandre.  Il  en  a,  dit-il,  changé 
le  titre,  parce  que  ce  titre  ne  pouvait  se  prêter  à  la  mesure 
des  vers  latins.  Cette  raison,  vraiment  inattendue  de  la  part 
d'un  homme  qui  n'est  pas  fort  difficile  sur  la  prosodie, 
comme  on  s'en  aperçoit  à  tout  moment,  nous  a  privés  du 
vrai  nom  de  la  pièce  originale.  Nous  devons  regretter  aussi 
de  ne  pas  savoir  comment  cette  comédie  grecque  était  par- 
venue à  la  connaissance  du  moine  Guillaume;  car  il  se  con- 
tente de  dire  qu'elle  avait  été  dernièrement  (nuper)  traduite 
en  langue  latine,  et  que  c'est  de  cette  forme  grossière  qu'il 
l'a  tirée  pour  essayer  de  lui  rendre  quelque  élégance,  et  de 
donner  à  Ménandre  un  plus  digne  interprète.  Mais  nous  ai- 
merions mieux  qu'il  eût  pris  moins  de  peine,  et  qu'au  lieu 
d'amplifier  sa   matière,  comme  il  s'en  vante,   il  nous  eût 


GUILLAUME  DE  BLOLS.  r>3 

XIII    SIECLE 

transmis  modestement,  soit  revêtue  de  ses  vers,  soit  même  

en  prose,  une  copie  de  cette  traduction  latine  dont  il  s'était 

servi,  et  qu'il  pouvait  tenir,  si  elle  avait  eu  réellement  un 

modèle  grec,  ou  de  quelque  lettré  revenu  des  croisades,  ou  p;//0    Sic;| 

des  Siciliens,  lorsqu'il  devint  chez  eux  abbé  de  JM.-D.  de  Ma-  sacra,  i.  n,  p 

niace,  et  fut  sur  le  point  d'être  évèque  de  Catane.  i»56.  — Sacco 

-.j    .,,     .   .  .  '  .    .  .'  .  ...  .    ,,  Dmonar.  geogr. 

Voila  l)ien  des  suppositions  (pu  seraient  mutiles,  si  Ion  délia  Sicilia  t°I 
pouvait   retrouver  ici   tout  simplement,  comme   l'analogie  p.  56. 
du  sujet  y  engage,  Y  Eunuque  (\e  Ménandre,  imité  par  Té-       Ale,neke'p?ie~ 
renée,  et  qui  offre  aussi  une  jeune  fille  abusée  par  le  strata-   |em.  reliquiae,  p. 
génie  d'un  amant,  déguisé  en  eunuque  pour  être  admis  chez  67-69;  Fragm. 
elle.  Mais  où  serait  alors  la  difficulté  de  soumettre  à  la  me-  to'""'-  graecor-> 
sure  latine  (lege  dornarc  pedum)  le  titre  du  drame,   soit    J25.  ' 
Y  Eunuque,  soit  le  Phas  ma  de  Ménandre,  autre  représentation      ikid.,  p.  7,, 
d'une  semblable  intrigue,  où  un  mur  percé  entre  deux  mai-   7  *  '  '  '"     '  •'• 
sons,  comme  dans  Y  Alazôn  ou  le  Miles  gloriosus ,  favorise 
l'accord  de  deux  amants?  Et  puis,  ne  serait-il  pas  un  peu 
singulier  qu'on   eût  osé  dire    que   la   bassesse  rustique   et 
plébéienne  du  latin  de  Térence  (vi/is...  et  rustica  plebis  in 
ore)  avait  besoin  d'être  polie  par  l'élégance  de  Guillaume  de 
Blois?  Un  ou  deux  vers  du  prologue  de  la  comédie  de  Té-      Eunuch. ,    v. 
rence,  où  l'auteur  se  rit  du  mauvais  style  d'un  de  ses  rivaux,   7  el  8 
et  qui  ont  pu  être,  par  inadvertance,  appliqués  à  Térence 
même,  n'expliqueraient  pas  assez  comment  aurait  pu  venir  à 
l'imitateur  la  présomption  de  surpasser  un  tel  modèle.  Il  est 
plutôt  à  croire,  si  l'on  veut  absolument  une  hypothèse  dans 
une  question  encore  obscure,  et  dont  les  éditeurs  de  Mé- 
nandre ne  disent  rien,  que  Y  Eunuque  de  Térence,  qui  est  celui 
de  Ménandre,  n'était  connu  de  Guillaume  que  par  quelque 
imitation  en  prose  latine,  comme  celles   qui  avaient  rem- 
placé, dans  le  cours  des  siècles,  même  en  changeant  le  titre, 
plusieurs  comédies  de  l'ancien  théâtre. 

La  fable  du  poète  blésois ,  dégagée  des  longueurs  qu'il 
reconnaît  lui-même  avoir  cousues  à  la  pièce  primitive,  est 
fort  simple.  Aida  meurt  en  donnant  une  fille  à  son  époux. 
Le  jeune  père,  Ulfus,  dont  le  nom  n'est  pas  plus  grec  que 
celui  d'Alda,  se  voue  à  l'éducation  de  sa  fille,  la  petite  Aida, 
qui,  sans  avoir  jamais  été  exposée  aux  regards  des  hommes, 
n'en  acquiert  pas  moins  la  réputation  d'être  peu  à  peu  deve- 
nue la  plus  belle  femme  de  son  temps.  Pyrrhus,  éperdument 
amoureux  d'elle  sur  sa  renommée,  emploie  vainement,  pour 
aplanir  les  obstacles  qui  l'en  séparent,  l'entremise  de  Spu- 


54  POESIES  LATINES. 

XIII   SIECLE. 


rius,  le  plus  hideux  et  le  plus  pervers  des  esclaves,  qui  le 

trompe  et  ne  lui  rend  aucun  service.  Réduit  à  ses  propres 
ruses,  il  prend  alors  les  habits  de  sa  sœur,  à  laquelle  il  res- 
semble merveilleusement,  et  qui  était  admise  depuis  long- 
temps auprès  d'Alda.  Il  entre  sous  ce  déguisement,  n'est 
point  d'abord  reconnu  pour  un  homme,  et  abuse  sans  peine 
d'une  confiance  innocente.  Le  père  découvre  tout,  et  marie 
les  deux  amants. 

On  est  obligé  de  croire  qu'il  reste  bien  peu  de  Ménandre, 
s'il  en  reste  quelque  chose,  dans  cette  narration  diffuse  et 
commune.  Le  poëte ,  ou  plutôt  le  versificateur  sans  goût  et 
sans  frein,  après  avoir  prodigué  les  détails  vraiment  repous- 
sants dans  l'odieux,  portrait  de  l'esclave  Spurius  (i),  s'aban- 
donne aux  images  les  plus  lascives  dans  le  récit  de  la  séduc- 
Eodlicher,  i.   tion  (2).  Une  main   scrupuleuse  a  gratté  avec  indignation 

c. ,  p.  i63,  11.   piusieurs   vers  dans  l'un  des  deux    manuscrits  de  Vienne. 

Les  moines  de  l'ancienne  abbaye  de  Saint-Victor  de  Paris 

avaient  été  moins  sévères;  car  on  retrouve  les  vers  les  plus 

obscènes  du  même  récit  dans  leur  Choix  de  poésies  latines 

Biblioih. nat.,  {Flores  mctrici).  Toute  cette  grossière  luxure  n'est  point  ra- 

"o  "5'5'or"1,  ^°  chetée  par  un  seul  trait  gracieux,  ni  même  par  un  seul  senti- 
ment de  pudeur.  Voilà  pour  quelle  sorte  d'écrits  un  archi- 
diacre promettait  à  son  frère,   à   un   autre   dignitaire   de 
l'Eglise,  une  glorieuse  immortalité, 
ibid. ,    sup-       Plusieurs  passages  de  Y  Aida  sont  cités,  sans  nom  d'auteur, 

264*     ""'  "    dans  un  recueil  manuscrit,  daté  de  1 455. 
Leipzig,  sans       II  parut,  vers  la  fin  du  XVe  siècle,  un  poëme  latin  A' Aida, 

date,  in-40.  —   par  Jean-Baptiste  Guarini,  de  Vérone,  grand-père  de  l'auteur 
m  ,\jium-  ju  Pastor fido.  Ce  poëme,  décent  vingt  vers  élégiaques,  a 

i5i7,in-/|°,etc.  pour  titre  au  frontispice,  Aida  Guarini  veronensis ,  et  à  la 
première  page,  Guarini  veronensis  de  Infelici  amore  Aldœ, 
pue.llœ  ferrariensis ,  Elegeia.  Le  début  annonce  une  épitaphe, 
où  Aida  raconte  elle-même  ses  malheurs  : 

Hac  quicunque  via  tendis,  studiose  viator, 
Disce  graves  casus  et  miseiare  meos. 


(i)  Nasus  caprizans,  quasi  quodani  vulnere  fractus, 
jïùjuatusque  genis,  absque  tumore  sedet... 
Morbidat  et  laedit  auras  a  nare  vaporans, 
Pejorquam  partis  inférions,  otlor,  etc. 

(2)  Hœc  documenta  ,  precor,  itères  ;  iterata  secundo, 
Heerebunt  animo  firmius  illa  meo,  etc.,  etc. 


MVTTHIEU  DE  VENDOME. 

XIII    SIECLE. 

Nous  y  apprenons,  en  vers  quelquefois  élégants  et  harmo-  

nieux,  comment  la  belle  Aida  de  Ferra re,  qu'on  aurait  ap- 
pelée chez  nous  la  belle  Aude,  fut  victime  de  son  amour  pour 
un  étranger,  qui,  après  avoir  percé  le  mur  d'une  maison 
voisine,  enlève  la  jeune  imprudente  à  sa  famille,  à  son  pays, 
et  lui  donne  ensuite  la  mort  au  milieu  des  bois.  Ce  funèbre 
récit,  où  l'on  retrouve  le  mur  percé  du  Phasma  de  Mé- 
nandre,  ne  s'éloigne  que  par  le  dénoùment  et  du  drame  de 
Ménandre  et  de  celui  de  Guillaume,  qui  finissent  tous  deux  , 
comme  finissent  les  comédies,  par  un  mariage. 

Le    frère  de  Pierre   de   Blois  avait  fait   encore   d'autres 
poèmes  latins.  M.  Wright  a  trouvé,  dans  un  manuscrit  cot-      ASeleciionof 
tonien,  une  pièce  intitulée,  Versus  de  Affra  et  Flavio,  à  u\;  stori<;s>  i>- 

1  11  -1  A.  I  11  il         .,     ,  XIII    ,       200-214. 

laquelle  il  reconnaît  une  grande  ressemblance  avec  I  Aida  cieop.  A.vm. 
pour  le  style  et  la  composition.  Il  s'agit  d'un  mari  qui ,  sur  fol.  % 
une  fausse  imputation  d'adultère,  relègue  sa  femme  dans 
une  île  déserte,  où,  égarée  par  la  faim  et  par  le  délire,  elle 
dévore  son  enfant.  Le  mari  est  condamné  à  mort,  et  la  mère 
dénaturée  proclame  elle-même  qu'elle  a  mérité  de  mourir.  Ce 
n'est  plus  là,  on  le  voit,  un  récit  comique,  mais  une  tragé- 
die, tragœdia,  comme  les  autres  narrations  dialoguées  qu'on 
appelait  alors  ainsi,  comme  celle  que  Guillaume  avait  faite  de 
Flaura  et  Marco ,  si  ce  n'est  la  même  sous  d'autres  noms. 
Puisque  le  critique  anglais  a  bien  voulu  croire  que  de  telles 
œuvres  n'étaient  pas  au-dessous  de  l'honneur  d'un  parallèle, 
nous  admettrons  volontiers  avec  lui  que  cet  autre  poème, 
qu'il  attribue  à  l'auteur  de  l'Aida,  est  assez  faible,  assez 
mal  conçu,  assez  incorrect,  et,  s'il  faut  le  dire,  assez  mé- 
prisable pour  être  du  même  écrivain.  V.  L.  C. 


MATTHIEU  DE  VENDOME. 


Un  versificateur  latin  qui  porte  le  même  nom  que  le  cé- 
lèbre ministre  de  Louis  IX  et  de  Philippe  le  Hardi,  Matthieu 
de  Vendôme,  a  été  l'objet  d'une  notice  assez  étendue  dans 
notre  quinzième  volume,  et  de  quelques  nouvelles  observa-      nist.  lïu.  tic 
tions  dans  le  vingtième;  mais  plusieurs  de  ses  poésies  la-  la Fr., t. XV, p. 
tines,  ou  étaient  encore  inédites  alors,  ou,  quoique  publiées,   1ao-4»°;t.xx, 


XIII    SIECLE. 


56  POESIES  LATINES. 

avaient  échappé  à  nos  prédécesseurs.  C'est  là   ce  qui  nous 
engage  à  parler  ici  de  celles  qu'ils  n'ont  point  connues. 

Milo.  j"  M.   Maurice  Haupt,  qui  regrette  que  leur  notice  n'ait 

Exempt,  poés.  ^     j  assez  approfondie  ni  assez  complète  (ne  lu   quidem 

lat.    medii   éevi  ,  i  i  •  »  7      • 

éd.  a  Mauricio  satis   accurate  et  plene ,  giuan    eos   latuermt  plura   hujus 
Hauptio  îusato;  poetœ  carmina) ,  et  qui  aurait  dû  voir  combien  ce  reproche 
a  lenne,  i83, ,  [)anai  ^  sj  facile  à  faire  à  tous  ceux  qui  écrivent  sur  le  moyen 
âge,  est  presque  toujours  voisin  de  l'injustice,  a  publié  le 
Lbid. ,  p.  M)-  premier,  en  1 834,  'e  poème  latin  qu'il  intitule,  Matthœi  vin- 
docinensis  A/do,  mais  qui,  dans  l'un  des  deux  manuscrits  dont 
il  s'est  servi,  est  appelé  simplement  de  Milone  constantino- 
politano ,  et  dans  l'autre,  Comœdia  Milonis.  Ces  deux  ma- 
nuscrits sont  des  recueils  du  XIVe  siècle,  in-8°,  sur  parche- 
min, et  appartiennent  à  la  bibliothèque  impériale  de  Vienne 
(n.  3o3  et  3ia).  M.  Endlicher,  en  i83G,  les  a  décrits  dans  son 
Cataiogus  précieux  Catalogue.  II  n'est  point  douteux  que  la  nouvelle 
codd.  plniolog.  œuvre  qU'ils  nous  transmettent  ne  doive  être  comptée  parmi 

latinorum        1)1-  ,.  in  i      i      m     1   •      i  •  11  •  1 

Liioih.      pai.it.  celles  de  I  auteur  de  la  lobiade,  puisque  le  dernier  vers,  clans 
indobon.,     p.  le  n.  3 12,  est  celui-ci  : 


i',6,  iG3. 


Débile  Matthaei  vindocinensis  opus, 

et  qu'il  y  a  lieu  de  croire  (pie  ce  vers  renferme  une  double 
vérité.  Le  poème,  chargé  à  son  tour  de  prouver  combien 
l'épithète  est  juste,  compte  deux  cent  cinquante-six  vers 
élégiaques,  y  compris  un  court  prologue  (Hamus  amoris 
edax ,  etc.),  où  nous  apprenons  qu'il  s'agit  ici  de  la  puis- 
sance de  l'amour,  que  le  héros  est  Milon  de  Constantinople, 
et  que  ce  sont  des  jeux  de  l'esprit  grec  [ludicra  grœca)  qui 
vont  être  mis  en  vers  latins. 

L'analyse  restera  sans  doute  au-dessous  de  la  curiosité  que 
fait  naître  ce  début.  Afra,  dont  la  beauté  est  minutieusement 
décrite  en  vers  faibles  et  vulgaires,  devient  femme  de  Milon. 
Ils  sont  pauvres,  mais  l'amour  leur  tient  lieu  de  la  fortune. 
Cependant  le  roi  du  pays,  amoureux  aussi  de  la  belle  Afra, 
profite  de  l'absence  du  mari,  qui  est  allé  travailler  aux 
champs.  Afra  succombe.  Milon,  reparaissant  à  l'improviste, 
surprend  le  roi  chez  l'épouse  infidèle.  A  la  voix  du  mari, 
l'amant  s'enfuit  si  vite  qu'il  oublie  ses  sandales.  Milon,  qui 
entre  presque  en  même  temps,  1  epée  à  la  main,  reconnaît  la 
chaussure  royale,  et  repousse  avec  mépris  Afra,  comme  in- 
digne désormais  de  son  amour.  Les  frères  de  celle-ci,  pour 


MATTHIEU  DE  VENDOME.  57  giÈcLE 


la  venger,  accusent  Milon,  au  tribunal  du  roi,  de  négliger 
le  domaine  qu'il  tient  d'eux,  et  qu'il  a  pris  rengagement  de 
cultiver.  L'accusé,  qui  plaide  sa  cause  lui-même,  répond 
qu'il  a  reçu  en  effet  une  fort  belle  vigne,  et  qu'il  l'a  rendue 
encore  plus  florissante  par  des  soins  assidus  et  dévoués;  mais 
qu'il  a  reconnu  autour  de  sa  vigne  les  traces  menaçantes 
d'un  lion  ,  et  qu'alors  il  a  suspendu  toute  culture.  Le  roi,  qui 
comprend  ce  que  signifie  ce  langage,  et  qui  veut  être  un  lion 
généreux  ,  se  hâte  de  rendre  une  sentence  favorable  :  «  Que 
Milon  retourne  a  sa  vigne  sans  rien  craindre;  qu  il  reprenne 
en  paix  ses  anciens  travaux  :  tout  péril  a  disparu.  »  Après  ce 
jugement,  les  deux  époux  se  réconcilient  et  vivent  heureux, 
connue  si  rien  ne  s'était  passé.  L'auteur,  en  finissant,  prend 
à  témoin  de  la  vérité  de  son  récit,  la  ville  même  de  Constan- 
tinople  : 

Non  phalero  falsuni.  Constantinopolis  hujus 

Se  spectatricem  jactitat  esse  rei. 
Non  levis  arbitrium  linguae,  non  livor  obumbret 

Débile  Mattbaei  vindocinensis  opus. 

D'où  vient  cette  histoire?  Est-elle,  en  effet,  originaire  de 

la  Grèce  ou  de  l'Orient?  11  n'y  a  rien  que  de  conforme  à  ce 

témoignage  de  l'auteur  lui-même  dans  la  réserve  du  princi-      Mém.  de  l'a- 

pal  personnage ,  dont  la   jalousie  se  tait,  ou  ne   s'exprime  cad.  des  Inscr. , 
1     „',       •         °    j  .  |     ■  J   •    .  i    •  ■         •        t.  XI.I,  p.  546- 

qu  a  demi-mot,  devant  la  crainte  respectueuse  que  lui  inspire  56a  _  Notices 

la  toute-puissance  royale.  Mais  nous  avons  mieux  que  des  et  exn-.desmss., 

conjectures  :  ce  récit  a  passé  réellement  par  la  Grèce,  et  il   '•  * x  ?  P-  f*ott- 

vient  de  plus  loin.  C'est  une  fable  indienne  du  livre  de  Sen-  _^  'Loisêleur- 

dabad,  de  ce  livre  qu'une  rédaction  grecque  a  propagé  en  Desiongchamps 

Europe  sous  le  nom  de  Syntipas;  que  l'on  retrouve,  avec  des  }***•  SUI"  lcs  fa 

.    l.  ,  1    'i  1    .•  1      1*        i  l>les   indiennes 

variations,  en  arabe,  en  hébreu ,  en  latin,  et,  de  la,  dans  80-180. 
presque  toutes  les  langues  modernes.  Il  y  en  a  plusieurs  tra-  Hist.  lin.  de 
ductions  françaises,  en  vers  ou  en  prose;  les  plus  connues  des  ,a  ^'•'t-x,x 
traductions  en  vers  sont  celle  d'Herbers ,  sous  le  titre  de  pubi.  pai- h. 
Dolopathos,  et  une  autre  d'un  trouvère  anonyme,  le  Roman  a.  Keiier,  tô 
des  Sept  sages.  Jf'  ,836 

Dans  le  conte  turc  traduit  par  Cardonne  ,  qui  l'a  intitulé,  Méi.  delitiér 
la  Pantoufle  du  sultan,  la  belle  Chemsennissa  (soleil  des  or.,  e'd.  de  La 
femmes)  reste  fidèle  à  son  mari ,  comme  dans  le  texte  de  ^ave'  ,:88'  p 
Syntipas  ;  ce  qui  fait  (pie  la  leçon  donnée  au  sultan  est  plus  'pUDi.  1)a,  m 
complète  et  plus  morale.  Boissonade,Pa- 

Si  l'on  voulait  comparer  les  nombreuses  formes  que  lins-  n*>   l8">   P 
Tome  XXII.  H  l0"20' 


58  POESIES  LATINES. 

XIII   SIECLE. 


■  toire  primitive,  où  les  personnages  ne  sont  point  nommés,  a 
pu  recevoir  successivement  à  travers  tant  de  rédactions  dif- 
férentes, le  versificateur  latin  serait  exposé  à  n'avoir  pas  plus 
l'avantage  pour  l'art  de  la  narration  que  pour  la  délicatesse 
des  sentiments  et  du  langage.  Il  parait  s'inquiéter  peu  d'al- 
térer,  par  d'inutiles  changements,  le  caractère  de  l'ancien 
récit,  pourvu  qu'il  trouve,  dans  les  détails  qu'il  imagine,  un 
prétexte  de  faire  éclater  ces  cliquetis  de  paroles,  ces  longues 
séries  d'antithèses,  cette  exubérance  de  jeux  de  mots  calcu- 
lés, toutes  ces  combinaisons  artificielles  dont  s'enorgueillis- 
sait la  poésie  latine  de  son  temps.  On  reconnaîtra  les  péni- 
bles svmétries  qui  font  presque  la  seule  parure  de  son  stvle 
Hist.  lut.  de  dans  la  Tobiade,  et  que  la  critique  y  a  justement  relevées 

la  h.,  i.  xx, p.  oomme  insipides,  en  lisant  les  vers  suivants  du  plaidoyer  de 
.',2i.  ,..,  i         '      i  •  r  j 

iMilon  devant  le  roi  : 

Etlomui,  colui,  fovi,  vigil ,  impiger,  astans  , 

Vimen,  humuni ,  fructum,  falce,  iigone,  manu. 
Floruit ,  emicuit,  viguil,  stirps,  virgula,  tellus, 

Palmite,  vite,  mero,  plena,  superba,  potens. 
Fractus,  hebes,  trislis,  lego,  sentio,  gusto,  myricas, 

Litigium,  taxos,  nielle,  favore,  fa  vis. 
Sedulus,  immeritus,  insons,  meto,  perfero,  sumo, 

Crimina,  dampna,  malum,  laude,  labore,  bono,  etc. 

Nous  n'avons  point  le  courage  de  poursuivre  plus  loin  la 
transcription  de  ces  puérilités  grimaçantes  ,  qu'on  souffrait 
déjà  du  temps  d'Ausone,  et  qui  eurent  la  vogue  après  lui.  Si 
nous  en  avons  fait  mention,  c'est  qu'elles  caractérisent  le  goût 
littéraire  du  siècle  où  elles  étaient  généralement  applaudies, 
et  où  l'on  vit  même,  sous  une  autre  forme  ,  un  art  plus  grave 
encore,  l'architecture,  les  admettre  dans  ses  ouvrages  les  plus 
splendides,  dont  elles  ont  quelquefois  déparé  la  majesté. 
L'auteur,  qui  veut  faire  de  son  héros  un  homme  éloquent,  a 
soin  de  lui  prêter  le  langage  qui,  dans  quelques  écoles,  était 
considéré  alors  comme  celui  de  la  plus  haute  éloquence. 
Nous  n'en  saurions  douter;  car  le  roi  est  frappé  d'admira- 
tion, lorsqu'il  compare  le  beau  style  de  l'accusé  à  son  hum- 
ble condition,  et  qu'il  voit  sortir  d'un  vase  de  terre  un  si  dé- 
licieux nectar  : 

Fictile  vas  potuin  fundere  nectareum. 
Mii.es  olorio         2°   Dans  les  deux  mêmes  manuscrits  où  se  lit  le  poème  de 


MATTHIEU  DE  VENDOME.  59  xjn  SIÈCLI 

Milon(n.3o3  et  3i  a  de  la  bibliothèque  impériale  deVienne),  se  _ 
trouve  avec  ce  titre,  Comœdia  de  Glorioso  milite ,  un  autre 
poème  élégiaque  sans  nom  d'auteur,  mais  (]ue  diverses  circons- 
tances, la  place  qu'il  occupe,  le  style,  le  rhythme,  tout  le  carac- 
tère de  la  composition,  et  les  quatre  derniers  vers  du  Milo 
reproduits  au  commencement,  doivent  faire  considérer  aussi, 
selon  M.  Endliclier,  comme  l'œuvre  de  Matthieu  de  Vendôme. 
Cette  œuvre,  inédite  jusqu'en  18/^9,  quoique  M.  Endliclier      Caialog.,  etc., 
et  M.  Thomas  Wright  eussent  songé  à  la  publier,  pouvait  du  p"  éail^Myste- 
moins,  à  l'aide  de  leurs  indications,  se  faire  reconnaître  dans  ries,  p.  xxvj. 
les  manuscrits  par  ces  deux  premiers  vers  : 

Doua  dyonee  dextre  superantia  votuin 
Militis,  iinparibus  pange,  Thalya,  modis. 

Aujourd'hui ,  une  copie  de  cette  pièce  d'après  les  deux 
manuscrits  de  Vienne,  livrée  à  l'impression  par  M.  Edeles-  Paris,  1849, 
tand  du  Méril  dans  l'Appendice  de  ses  Origines  du  théâtre  in-8°)  P-  28  > 
moderne,  nous  permet  de  rapprocher  ce  Miles  gloriosus  de  la 
comédie  de  Plaute.  L'ancien  ouvrage,  qui  avait  déjà  peut- 
être  passé  par  de  nombreuses  transformations,  n'est  plus  ici 
reconnaissable.  Pyrgopolinice,  le  portrait  grotesque  du  mili- 
taire fanfaron,  né  probablement  de  l'institution  des  armées 
mercenaires  sous  les  Séleucides  et  les  autres  successeurs  d'A- 
lexandre, a  laissé  bien  peu  de  traces  dans  le  héros  du  nou- 
veau récit.  On  n'y  voit  plus  qu'un  chevalier  qui  courtise  les 
dames,  non  pas  à  Ephèse,  mais  à  Rome,  et  qu'elles  accueil- 
lent avec  un  empressement  qui  ne  ressemble  ni  au  mépris 
que  leur  suppose  le  théâtre  antique  pour  de  tels  caractères, 
ni  à  la  vertu  tant  vantée  des  âges  chevaleresques.  Il  y  a 
même  une  femme,  une  femme  mariée,  la  maîtresse  effrontée 
de  ce  chevalier  à  ses  gages,  qui  ose  dire  que,  puisque  son 
riche  mari  l'a  achetée  de  ses  parents,  elle  a  bien  le  droit 
d'acheter  à  son  tour  l'amant  qui  lui  plaît  : 

Te  mihi  dives  emam  ,  quia  me  sibi  ditior  émit 

Vir  meus;  exemplum  prosequar  ipsa  suum... 
Corpus  liabet,  non  cor;  illi  sum  corpore  praesens, 

Corde  procul  ;  corpus  do  tibi,  corque  meum... 
Jejunet,  comedas;  sitiat,  bibe;  conférât,  aufer; 

Sudet,  lude;  tleat,  pange;  recédât,  ades. 

Voilà  les  beaux  sentiments  pour  lesquels  on  cherchait  avec 
effort,  dans  une  langue  abâtardie,  de  nouvelles  combinai- 

H  a 


XIII    SIÈCLE. 


Go  POÉSIES  LATINES. 

sons  de  rhythme  et  de  style.  Dans  tout  le  reste,  le  fond  et  la 
forme  ne  valent  guère  mieux.  La  dame  a  des  frères,  qui  la 
surprennent  avec  l'heureux  favori  de  Dioné,  comme  dit  ri- 
diculement le  poète.  L'intrépide  chevalier  se  cache  ,  moins 
pour  lui-même  sans  doute  que  pour  elle,  et  il  revient  bientôt 
la  consoler.  Mais,  indiscret  dans  son  bonheur,  il  en  raconte 
tous  les  détails  à  un  ami.  L'ami  l'engage  à  retourner  le  plus 
souvent  qu'il  pourra  chez  cette  dame  qui  l'aime  tant ,  et  qui 
le  paye  si  bien.  Nouvelle  scène  de  surprise  :  le  mari  et  les 
frères  sont  témoins  du  flagrant  délit.  La  sœur  se  met  à  pleu- 
rer, et  persuade  à  ses  frères  que  son  mari  est  fou  :  on  le 
chasse  de  chez  lui.  L'amant,  découvert  une  troisième  fois, 
se  tapit  dans  un  coffre;  et,  à  la  faveur  d'un  incendie  allumé 
par  l'ordre  de  la  femme,  plus  rusée  à  elle  seule  que  dix 
hommes  , 

Pnevenit  una  decem  femina  fraude  viros, 

le  coffre  est  porté  dans  une  maison  voisine.  Quand  il  n'y  a 
plus  rien  à  craindre,  le  chevalier  eu  sort,  libre  de  reprendre 
ses  amours  et  ses  récits. 

Le  mari,  las  d'être  trompé,  se  détermine  à  un  stratagème 
qui  peut  le  rendre  maître  de  son  rival.  Il  l'invite  à  un  festin 
magnifique,  non  dans  l'intérieur  de  la  maison,  qu'il  recon- 
naîtrait aisément,  mais  dans  un  jardin,  que  l'on  s'étudie  à 
peindre  des  plus  brillantes  couleurs.  Le  mari,  les  frères, 
des  convives  choisis,  en  présence  de  la  dame,  déguisée  et 
voilée,  se  livrent  à  tout  le  charme  des  mutuelles  conlidences. 
L'imprudent  chevalier,  sans  reconnaître  celle  qui  avait  reçu 
la  défense  de  parler,  s'engage  dans  la  longue  histoire  de  ses 
succès  amoureux,  et  il  commençait  déjà  le  récit  de  sa  troi- 
sième aventure,  lorsque  sa  complice  l'arrête  d'un  léger  mou- 
vement de  pied  : 

Incauti  bene  cauta  pedem  pede  tangit;  amicam 
Hic  pedis  alloquio  percipit  esse  suani. 

Le  chevalier,  dont  les  prouesses  ne  sont  pas  toujours  racon- 
tées en  vers  aussi  faciles,  averti  du  danger,  s'en  tire  avec 
présence  d'esprit  :  «  Comme  je  m'échappais,  dit-il ,  je  ren- 
«  contre  un  pont  de  verre;  je  m'élance  sur  ce  pont,  mais  il 
«  se  brise,  et  je  tombe  dans  l'eau,  dont  la  fraîcheur  m'éveille. 
«  Maîtresse,  amours,  trésors,  pont  de  verre,  tout  cela  n'était 


MATTHIEU  DE  VENDOME.  (ii 

XIII    NIK<  LE. 

«  donc  qu'un  songe,  un  songe  qui  m'enlève  ce  qu'il  m'avait  

«  donné.  Il  me  reste  du  moins  la  satisfaction  de  n'avoir  point 
«  fait  naufrage  : 

Naufragium  sensi  laetus  abesse  nieum.  » 

11  en  résulte  que  les  frères,  malgré  leur  bonne  volonté  de 
trouver  leur  sœur  coupable,  continuent  de  ne  rien  savoir  ; 
mais  le  plus  malheureux  de  tous  est  le  mari,  que  l'on  punit 
de  sa  trop  grande  vigilance  en  le  chassant  une  dernière  fois 
de  sa  maison,  et  qui  est  remplacé  par  l'amant.  Une  superbe 
fête  célèbre  cette  victoire  ;  d'harmonieux  concerts  se  font 
entendre  ;  les  portes  sont  couronnées  de  rameaux ,  et  les 
murs,  ornés  d'éclatantes  tapisseries,  qui  représentent,  dans  la 
description  minutieuse  du  poëte,  les  principaux  événements 
de  la  guerre  de  Troie,  Paris  enlevant  Hélène,  la  flotte  des 
Grecs  traversant  les  mers,  Troie  assiégée  et  livrée  aux  flam- 
mes, Enée  emportant  son  père  et  tenant  son  lils  par  la  main. 

On  trouve,  à  la  suite  de  plusieurs  incidents  différents  de 
ceux-ci,  un  dénoùment  à  peu  près  semblable  dans  les  Nuits      Nuitiv,  fable 
deStra parole.  Nérin,  fils  du  roi  de  Portugal,  au  momentoù  il  4,  «■  i>  p-  3i5- 
se  vante  de  ses  bonnes  fortunes,  reconnaît,  à  l'aide  d'un  beau       7- 
diamant  qu'il  avait  donné  à  la  femme  du  médecin  Raymond, 
que  c'est  elle  qu'il  a  courtisée  depuis  longtemps,  sans  savoir 
qu'elle  fût  la  femme  du  médecin.  Aussitôt  il  s'arrête  dans  le 
récit  de  ses  amours.  «  Alors,  dit-il,  le  coq  chanta,  et  je  m'é- 
«  veillai.  »  On  croit,  ou  il  a  du  moins  voulu  faire  croire  qu'il 
n'avait  raconté  que  des  songes. 

C'est  ainsi  que,  dans  l'antiquité  grecque,  on  disait  à  un  Aristophane, 
conteur  de  fables  :«  Et  puis,  après  cela,  vous  vous  êtes  éveillé;  »  Bôtpoxot,  v.  5i. 
comme  s'il  sortait  d'un  rêve.  Jei  le  narrateur  se  le  dit  à  lui-  —    .t'ï™*" 

A  i      f  •  •  vies,  t.  XXXIII, 

même  pour  le  taire  croire  aux  autres.  p.  2,/(. 

.Maintenant  que  l'on  sait  quel  est  le  plan  de  ce  Miles 
gioriosiés ,  y  chercherait-on  la  pièce  de  Plaute?  On  ne  l'y 
trouverait  pas  :  il  n'en  reste  que  le  titre.  Jamais  titre  ne  fut 
plus  trompeur.  Ce  n'est  point  là  une  comédie  ancienne;  c'est 
an  fabliau.  La  suite  de  l'Avare  et  le  nouvel  Amphitryon,  ré- 
duits, comme  nous  l'avons  vu  en  parlant  de  Vital  de  Blois,      ...  , 

ii  ,.'..,  ,  .  .  .'        Ci-dessus,  p. 

aux  proportions  étroites  cl  un  récit  dialogue,  qui  continuait  4o-/,8. 
de  s'appeler  comœdia,  ne  font  point  perdre  tout  à  fait  de  vue 
la  pièce  originale.  Mais  ici  presque  tout  a  disparu.  Le  Militaire 
de  Plaute,  l'émule  de  Mars,  le  petit-fils  de  Vénus,  ne  cesse 


6a  POESIES  LATINES. 

Xi  II    SIECLE. 


■ d'être  méprisé  et  bafoué,  surtout  des  femmes;  le  chevalier, 

quoiqu'il  se  fasse  payer  à  beaux  deniers  comptants  et  qu'il 
se  cache  un  peu  trop,  est  toujours  adoré.  Philocomasie,  que 
le  fanfaron  emmène  de  force,  et  qui  se  trouve  être  une  ci- 
toyenne d'Athènes,  montre  une  réserve  et  une  pudeur  que 
ne  promettaient  pas  ses  périlleuses  aventures;  la  dame,  qui 
ne  lui  ressemble  que  par  le  nom  de  Civis,  que  lui  donne  le 
versificateur,  s'abaisse  par  sa  conduite  au  dernier  rang  des 
esclaves  et  des  courtisanes.  On  voit  qu'il  n'y  a  point  dans 
tout  cela  de  progrès  moral,  et  que  la  comparaison  suggérée 
par  le  titre  est  peu  favorable  à  l'auteur  chrétien.  Mais  son 
attention  à  conserver  ce  titre,  quand  il  a  refait  l'ouvrage, 
peut-être  même  sans  connaître  l'original,  prouve,  mieux  que 
ne  le  ferait  une  imitation  plus  fidèle,  combien  les  moindres 
débris  et  jusqu'aux  vagues  souvenirs  de  l'antiquité  grecque 
et  latine  étaient  encore  respectés. 

Lydia.  3°  Dans  la  copie  du  Miles  de  Matthieu  de  Vendôme  com- 

muniquée à  M.  Edelestand  du  Méril,  d'après  le  recueil  ma- 
nuscrit de  la  bibliothèque  impériale  de  Vienne,  coté  n.  3ia, 
Ong.   latines  Qn  jndinuait  une  Lydia  (Comedia  Lidié),  dont  le  Catalogue 

'In    théâtre   mo-      .      ,.     „  *    ...     ,  *    . .        5-  ,    .        '  '    u 

deme,  |>.  H/, ,  de  M.  Endlielier  ne  dit  rien,  quoiquelle  se  trouve  réellement 
?86  flans  ce  recueil  (fol.  3i  v°  —  4°  v°)î  ou  elle  commence  ainsi  : 

Postquam  prima  Equitis  ludentis  tempora  risit, 
Mox  acuit  mentem  musa  secunda  meam... 

Cinq  ou  six  vers  extraits  de  la  fin,  tout  en  nous  faisant  re- 
gretter que  cette  partie  du  manuscrit  de  Vienne  fût  restée 
inédite ,  quand  presque  toutes  les  autres  étaient  publiées , 
nous  portaient  cependant  à  supposer  que  c'était  encore  le 
récit,  par  le  même  auteur  et  sur  le  même  plan,  de  quelque 
ruse  de  femme,  et  nous  osions  entrevoir,  au  moins  dans  les 
Décaméion ,  dernières  scènes  du  poème,  le  sujet  d'un  conte  de  Boccace, 
Journ.vii,Douv.  (jont  |'orioine  est  inconnue  de  Manni,  et  qu'a  imité  La  Fon- 

9. —  Istoria  del        •  ,     rt    •    ■  ?  ''ri-  -i  1 

Decamerone ,  |>.  taine,  le  foiner  eiicltante,  ou  Lydia  est  aussi  le  nom  que  donne 

'iK'i  Boccace  à  la  femme  qui  trompe  son  mari. 

n,  (ont.  ja  COpje  complète,  envoyée  depuis  à  M.  du  Méril,  et  qu'il 
a  bien  voulu  nous  confier,  en  justifiant  notre  conjecture,  nous 
permet  d'analyser  cette  nouvelle  comme  les  deux  autres. 
Dans  les  cinq  cent  cinquante-six  vers  élégiaques  dont  elle  se 
compose,  on  reconnaît  aussi  un  vrai  fabliau,  genre  dans  le- 
quel l'auteur  aimait  à  s'exercer  en  latin.  Il  nous  donne  lui- 


MATTHIEU  DE  VENDOME.  63 

même  une  idée  générale  de  son  récit,  lorsqu'il  nous  prévient, 
dès  le  prologue,  que  si  Amphitryon  a  été  trompé  une  fois 
par  sa  femme,  Déeius  l'a  été  quatre  fois  par  la  sienne  : 

Quis  Jove  inirntur  lusuni  semel  Ampbitruona, 
Gum  lusit  Decium  Lidia  fraude  cjuater? 

Après  une  courte  invective  contre  un  ennemi,  un  envieux, 
(pi'il  ne  nomme  pas,  et  qui  l'avait  probablement  accusé  de 
voler  les  vers  des  autres,  il  entre  en  matière,  et  nous  apprend 
que  Déeius  était  un  seigneur  qui  avait  Lydia  pour  femme, 
et  qui  comptait  Pyrrhus  parmi  ses  chevaliers.  Lydia,  devenue 
amoureuse  de  Pyrrhus,  en  est  occupée  jour  et  nuit,  quoique 
d'abord  elle  prononce  à  peine  son  nom  : 

In  ter  verba  f'requens  Pirri  pars  nominis  heret; 

Altéra  sepe  subit,  altéra  sepe  cadit. 
Nocte  vigil,  si  quando  tamen  sit  victa  sopore, 

Sompniat,  et  Pir  Pir  garrula  lingua  sonat. 

Enfin,  par  son  ordre,  une  de  ses  suivantes,  nommée  Lusca, 
informe  Pyrrhus  de  la  violente  passion  qu'il  a  inspirée  sans 
le  savoir.  Pyrrhus,  après  de  longues  indécisions  entre  l'amour 
qui  s'offre  à  lui  et  son  affection  pour  Déeius,  veut  bien  répon- 
dre qu'il  est  prêt  à  condescendre  aux  vœux  de  Lydia  ,  si  elle 
lui  prouve  qu'elle  ne  lui  tend  pas  un  piège,  et  qu'elle  méprise 
bien  sincèrement  son  mari.  Voici  les  preuves  qu'il  exige  d'elle  : 
Qu'elle  tue  l'épervier  de  Déeius;  qu'elle  lui  arrache  cinq  poils 
de  la  barbe;  qu'elle  le  fasse  consentir  à  perdre  une  dent.  La 
dame  accepte  avec  joie  les  trois  conditions.  Au  milieu  d'une 
fête,  elle  tord  le  cou  à  l'épervier,  et,  pour  mieux  persuader 
à  son  mari  qu'elle  ne  l'a  fait  que  parce  qu'elle  est  jalouse 
de  l'oiseau  chasseur,  elle  embrasse  Déeius ,  lui  prend  le 
menton ,  et  en  arrache  cinq  poils  de  barbe ,  sous  prétexte 
qu'ils  blanchissent  et  peuvent  tromper  sur  l'âge  de  son 
époux.  Reste  la  dent  :  Lydia  fait  accroire  à  cet  excellent 
homme  qu'il  a  une  dent  gâtée,  et  elle  parvient  à  lui  en  ôter 
une,  avec  le  secours  de  Pyrrhus.  Celui-ci  n'a  plus  rien  à  re- 
fuser à  une  telle  femme;  mais  c'est  elle  qui  n'est  pas  encore 
satisfaite  : 

Hec  sunt  nulla  quidem,  nichil  est  quod,  Pirre,  notasti; 

Lidia  que  poteril,  Pirre,  Videbis  adhuc... 
Quod  si  me  Yeneris  tecum  deprendet  in  actu, 

Non  oculis  credet  :  sic  volo,  sicque  veto. 


XIII    SIECLE. 


XIII    SIECLE. 


64  POESIES  LATINES. 

-  Vient  alors  la  scène  du  poirier  enchanté,  que  l'on  connaît 
par  La  Fontaine,  dont  le  récit  est  certainement  plus  fin,  plus 
piquant,  mais  qui  néanmoins,  dans  ce  conte-là  comme  dans 
beaucoup  d'autres,  exagère  peut-être  la  crédulité  des  maris. 
Boccace  avait  mieux  ménagé  la  vraisemblance,  en  reprodui- 
sant presque  mot  à  mot,  même  avec  les  noms  de  Pyrrhus  et 
de  Lusca,  les  singulières  gradations  de  l'ancien  récit,  qui  a 
du  moins  l'avantage  de  préparer  par  les  trois  premiers  suc- 
cès celui  de  cette  quatrième  témérité. 

Quant  à  l'art  d'écrire,  l'auteur  de  la  nouvelle  latine  est  au- 
dessous  du  parallèle.  Pénible  imitateur  de  la  manière  d'O- 
vide, et  versificateur  plus  laborieux  qu'élégant,  lorsqu'il  parle 
en  son  nom  contre  les  femmes,  il  ne  fait  pas  moins  d'efforts 
pour  décrire  les  angoisses  de  Décius,  qui  se  croit  abusé,  sur 
son  arbre  magique,  par  une  cruelle  illusion  : 

Miratur  Decius,  et  vix  sibi  creduhis  heret: 

Plus  stupet  incertis,  certior  illa  videns. 
Et  notât  et  dubital,  premit  et  gémit,  insidiatur; 

Vix  credens  oculis  desidet  ipse  suis. 
Aut  sic  est,  aut  fallor,  ait,  et  visus  inane 

Ventilât,  aut  vigilans  sompnia  visa  puto. 
Sic  mihi,  sic  illi  visum  fuit,  et  mihi  plus  est; 

Nescio  si  lusit,  et,  puto,  ludus  erat. 
Tôt  mora  dampna  facit,  faciat  mihi  jam  mora  dampna. 

Ut  video  ludens,  ludor  et  ipse  videns. 

In  récit  non  moins  entortillé  que  ce  style,  et  où  se  mêle 
sans  clarté,  aux  réflexions  fort  communes  du  narrateur,  le 
dialogue  des  divers  personnages,  d'où  le  titre,  Incipit  Come- 
dia  Lidie ;  un  grand  nombre  de  digressions  injurieuses  pour 
les  femmes,  sans  la  délicatesse  et  l'esprit  qui  peuvent  les  faire 
pardonner;  des  vers  d'un  grossier  cynisme;  une  latinité  in- 
correcte et  obscure,  moins  raffinée  que  dans  les  deux  précé- 
dents ouvrages,  mais  où  les  expressions  heureuses  sont  aussi 
beaucoup  plus  rares  :  voilà  quelques-uns  des  défauts  d'un 
poëme  où  l'on  en  trouverait  sans  peine  d'autres  encore  ,  et 
dont  le  principal  mérite  est  de  nous  avoir  conservé  un  de 
ces  contes  qui ,  longtemps  avant  Boccace,  étaient  répétés , 
même  en  latin  ,  par  nos  aïeux. 

Summula  di         4°  Matthieu  de  Vendôme  avait  composé  aussi  plusieurs 

Schematibus,    traités  de  grammaire  et  de  rhétorique.  Mous  croirions  donc 

il;  i'  lin.  de  volontiers,  comme  M.   Endlicher,  qu'on  peut  lui  attribuer 


Lettre    d'un 
étudiant  df. 


MATTHIEU  DE  VENDOME.  65 

XIII    SIECLE. 

quelques    feuillets    intitulés,   Summula  de   Schematibus   et  ; 

colorions  sermonnai ,  dont  ce  savant,  dans  son  Catalogue  des  4a 
manuscrits  de  la  bibliothèque  de  Vienne,  nous  fait  connaître,     Endlicher,  Ca- 
d'après  une  copie  du  XIIIe  siècle,  l'épilogue  en  vers;   car  les  'alog.,  etc.,  p. 

1  ai    •    '  »     1  '  1  '-»5i.  (Ms.  i!,b, 

vers  se  mêlaient  sans  cesse   a  la   prose  dans   ces  ouvrages  fo|  ^5.68.) 

didactiques,   comme   on   le  voit    par  Evrard   de  Béthune ,      Hist.  lin.  de 

Geoffroi  de  Vinesauf,  Alexandre  de  Villedieu  :  Ia  Fr->  '■  XVII< 

p.  129-139;  '• 

ï7.  c  il-       •    1  •  »  XVIII,  p.  3o5- 

Vive,  precor,  nec  tormiua  livoris  hiatum ,  ,  ■ 

'     r  '  '  .7  12202     '/OQ. 

Summula,  per  menses  emodulata  duos. 
Hec  memini ,  meminisse  juvat,  sat  prata  biberunt. 

Explicit  emeriti  Vindocinensis  opus... 
Parisios  maturo  gradum;  niilii  dulcis  alumna 

Tempore  priraatus,  Aurelianis,  ave. 

Nous  retrouvons  ici  le  maître  qui  avait  résidé  et  sans  doute      i»id .  ••  xvi 
enseigné  à  Orléans  et  à  Paris.  L'ouvrage  n'est  point  complet;   p  /|21" 
le  début  manque;  l'exemplaire  de  Vienne  commence  aujour- 
d'hui par  ces  mots  :  J  ocabuli  in  principio  posai  versus   in 
ejus  lerminatione  replicatio. 

5°  Le  même  manuscrit  de  Vienne  (11.  ifà,  autrefois  U.  5 1 7), 
immédiatement   après,  nous  a  conservé   une   épître  latine    l'université 
en  cinquante  vers  élégiaques,  sans  titre  dans  l'original ,  mais      de  Paris. 
à  laquelle  l'éditeur,  M.  Haupt ,  a  donné  le   titre  suivant  :   .  Exen,Pla Poes 

1-1     •        1        !•  ...'..  „  lat.  med.  sevi,  p. 

Epistola   litterarum  stndiosi  parisiensis.  Cette  lettre  com-  3iet32.— End- 
mence  ainsi  :  licher,  Catalog., 

etc.  ,     p.     25i. 

Rivulus  boc  fontidelegat,  virgula  trunco;  ^s,0  ^6  '    fo1 

Mater,  filius  boc...  tibi  mittit  ave. 

C'est,  en  effet,  la  lettre  d'un  étudiant  de  l'université  de  Pa- 
ris à  sa  mère,  pour  lui  demander  de  l'argent.  Il  lui  en  de- 
mande à  chaque  vers;  il  épuise,  pour  lui  en  demander, 
toutes  les  raisons,  tous  les  prétextes,  et  tout  ce  qu'il  savait  de 
latin.  11  n'en  savait  pas  beaucoup,  quoiqu'il  ne  faille  pas  le 
rendre  responsable  de  toutes  les  fautes  qui ,  dès  le  second 
vers,  comme  on  l'a  vu,  défigurent  la  copie  de  sa  lettre.  En 
vain  répète-t-il  qu'il  ne  se  permet  aucun  genre  de  dissipation, 
et  que  cependant  il  n'a  plus  ni  livres  ni  habits  :  ces  redites 
monotones  de  la  même  requête  ne  peuvent  nous  intéresser 
bien  vivement  au  jeune  solliciteur,  qui  ne  nous  paraît  ni 
assez  respectueux  pour  sa  mère,  ni  assez  occupé  de  la  pensée 
qui  devrait  ici  dominer  toutes  les  autres,  celle  de  l'achève- 
ment de  ses  études.  Le  trait  suivant  fera  du  moins  ressortir 
Tome  XXII.  I 


68 


XIII    SIÈCLE. 


66  POÉSIES  LATINES. 

l'inconvénient  des  diverses  redevances  exigées  alors  par  les 
maîtres,  pour  la  paille  qui  jonchait  les  salles  de  cours,  pour 
la  lumière,  pour  le  parchemin,  et  qu'ils  recueillaient  eux- 
mêmes  : 

Doctores  inhiant  manibus,  collecta  magistri 
Exigit.  Heu!  quid  agam?  Creditor  omnis  abest. 

Qui  oserait  aujourd'hui,  quand  le  manuscrit  n'en  dit  rien, 
affirmer  quel  est  l'auteur  de  cette  petite  pièce  anonyme?  Il 
y  a  toutefois  dans  ces  deux  vers  : 

Heu!  pietas  materna  jacet,  rlescire  laboras 
Matrem ,  materni  fructus  anioris  obit, 

une  expression  parfaitement  conforme  à  celle  dont  se  sert 
Matthieu  de  Vendôme  dans  le  portrait ,  que  nous  indique- 
rons bientôt,  de  la  femme  vertueuse  et  austère,  qu'il  appelle 
Ma  r  ci  a  : 

Reliquiœ   an-  Descire  laborat 

tiqu<e,  publ.  par  Matrem  ,  du  m  sexus  immemor  esse  studet. 


Wrightet  Halli- 
well,    t.     II 
262. 


L'épître  de  l'étudiant  pourrait  donc  être  ou  de  Matthieu  lui- 
même  ,  ou  d'un  de  ses  élèves. 


Divers  formes.        6°  Enfin,  il  y  a  lieu  de  joindre  encore,  et  cette  fois  avec 

plus  de  certitude,  aux  ouvrages  de  Matthieu  de  Vendôme, 

une  espèce  de  recueil  de  lieux  communs ,  toujours  en  vers 

Reiiquiœ  an-  élégiaques,que  nousont  fait  connaître,  en  1 843,  MM.  Thomas 

tiquas,  1. 11,257-  Wright  etOrehard  Halliwell,  d'après  un  manuscrit  sur  papier, 
du  XVe  siècle,  appartenant  comme  les  précédents,  mais  depuis 
peu,  à  la  bibliothèque  de  Vienne,  et  dont  M.  Endlicher,  con- 
servateur de  ce  dépôt,  leur  avait  fait  parvenir  une  copie. 
On  doit  regretter  que  les  éditeurs  n'aient  point  conféré 
avec  cette  copie  celle  qu'ils  auraient  trouvée  dans  un  manus- 
Biblioth.nat.,  crit  du  XIIIe  siècle,  dans    le  Choix  de  poésies  latines  qui 


f.  d 


S.-Victor,  fait  partie  du  fonds  de  Saint-Victor  de  Paris.  La  plupart  de 

ii.       700  ,        fol.  '.  ,  Il  »  -      i 

4  °-62V°.  ces  pièces  sont  des  éloges,  ou  passent  tour  a  tour  sous  nos 
yeux  ,  mais  sans  aucun  caractère  original  et  personnel ,  le 
pape,  César  ou  l'empereur;  Ulysse  ou  l'homme  éloquent  et 
sage;  une  matrone  sous  le  nom  de  Marcia;  une  belle  femme, 
dont  le  portrait  fournit  à  l'auteur  l'occasion  de  proclamer  ce 
que  les  femmes  doivent  être  pour  lui  plaire  :  quales  P  indoci- 


VICTOIRE  DE  SIMON  DE  MONTFORT.  67 

'    XIII    SIECLE. 

nensis  amat.  Il  s'y  trouve  aussi  des  satires  eontre  un  méchant  

homme,  qu'il  appelle  Dave;  contre  une  vieille,  qu'il  appelle 
Berte;  contre  l'amour,  ou  plutôt  contre  les  femmes  en  gé- 
néral. Un  tableau  des  saisons,  une  longue  description  de 
lieu  (Descriptio  loci),  ne  sont  pareillement  que  de  vaines 
amplifications,  qui  pouvaient  avoir  quelque  utilité  comme 
exercices  d'école,  et  qui  n'en  sauraient  avoir  aucune  au- 
jourd'hui, parce  qu'il  est  bien  plus  facile  qu'alors  d'étudier 
les  meilleurs  modèles. 

La  versification  est  partout,  dans  ces  divers  morceaux,  telle 
qu'on  l'a  vue  dans  le  poëme  sur  Tobie  et  dans  le  récit  des 
aventures  de  Milon.  Seulement,  comme  l'auteur  n'a  cette  fois 
d'autre  intention  que  de  donner  des  exemples  de  beau  style, 
on  peut  dire  qu'il  prodigue  encore  plus  qu'ailleurs  les  dé- 
fauts qu'il  prend  pour  des  beautés.  V.  L.  C. 


POEME 

SUR  LA  VICTOIRE  DE  SIMON  DE  MONTFORT. 

La  bataille  de  Muret,  gagnée  par  Simon  de  Montfort,  le 
12  septembre  i2i3,  contre  Raymond,  comte  de  Toulouse,  et 
où  périt  son  plus  illustre  allié,  Pierre  II,  roi  d'Aragon,  est  célé- 
brée, peut-être  par  un  moine  de  l'ordredeCiteaux,  en  deux  cent 
dix  vers  hexamètres  rimes,  qui  paraissent  inédits,  mais  que 
nous  a  conservés  un  recueil  manuscrit  du  XIIIe  siècle,  avec      Bibiioih.  nat. 
des  ouvrages  de  saint  Augustin,  d'Hincmar,  de  saint  An-  de  Paris'   ant- 
selme  et  de  quelques  autres.  Ces  vers  ont  pour  titre  :  Versus  .^"g     foi'  "3 
de  Victoria  comitis  Montisfortis.  Ils  sont  mauvais,  et  ne  peu-  \°-46 


Y    . 


vent  être  fort  utiles  à  l'histoire.  On  en  iugera  par  le  début  :  Ca,alos->  f  ln 

J   D        '  p.  346. 

Xriste,  meis  uotis,  oro,  digneris  adesse, 

De  cuius  famulis  unmn  me  glorior  esse. 

Da  sensum  cordi,  strmonem  da,  precor,  ori, 

Quo  deuota  tuo  laus  persoluatur  honori. 

Dicere  namque  uolo  quanta  uirtute  superbi 

Deuicti  fuerint,  si  detur  copia  verbi. 

Raimundum  comitem,  Manichei  dogma  tenentein  , 

Eiusdemque  uiros  beresis  pro  posse  tuentem, 

Sumnii  pontihcis  sententia  iusta  premebat, 

Fautoresque  suos  omnes  par  pena  tenebat,  etc. 

J    2 


XIII    SIECLE. 


68  POESIES  LATINES. 

La  faiblesse  de  ces  misérables  rimes  latines  ne  se  dément  pas 
un  seul  instant.  Si  nous  espérons  quelques  détails  topogra- 
phiques sur  le  lieu  du  combat,  quelques  exactes  descrip- 
tions, telles  qu'on  devrait  les  attendre  d'un  homme  à  qui 
manque  le  génie  du  poëte,  nous  ne  trouverons  que  des  vers 
comme  celui-ci  : 

Obsedit  castrum  quod  Murellum  uocitatur. 

Si  nous  nous  flattons  de  connaître  mieux,  par  un  récit  voi- 
sin des  événements,  les  négociations  que  tentèrent  d'abord 
les  prélats  pour  obtenir  du  roi  d'Aragon  la  paix,  ou  du 
moins  une  trêve,  nous  tombons  sur  des  vers  pénibles  et  va- 
gues, qui  nous  apprennent  seulement  qu'avec  ces  prélats, 
chargés  le  lendemain  de  rédiger  la  relation  de  la  victoire, 
Folquet ,  évêque  de  Toulouse,  six  autres  évêques  et  trois 
abbés,  se  trouvait  un  prévôt,  dont  Pierre  de  Vaux-Cernai  n'a 
point  parlé  : 

Hist.  Albi»ens.  Très  abbates;  sex  ,  quos  pontifîcatus  honorât, 

c  73  ( '  Rec.  des  Et  decimus  pariter,  quem  prepositura  décorât, 

hist.  de  la  Fran-  Tune  dictus  presul  hoc  régi  significauit, 

ce  ,  t.  XIX  ,  p.  Se  sociosque  suos,  quos  Xristi  causa  uoeavit, 

88). —  Vaissete,  pro  studio  pacis  illuin  mox  uelle  uidere, 

Hist.de  Langue-  Colloquioque  frui ,  si  rex  uelit  ipse  fauere,  etc. 
doc,  t.  III,   p.  Il  f 

565.'_Hist  litt"  S*  'ions  croyons  enfin  que  l'auteur  va  trouver  quelque  heu- 
de  la  France,  t.  reuse  inspiration  dans  la  piété  de  Simon,  qui,  le  matin  du 
xvil,  p.  208,  combat,  entendit  la  messe  et  communia  dans  l'église  du  châ- 
teau de  Muret,  il  ne  nous  offrira  qu'une  antithèse  trop  mal 
exprimée  pour  qu'on  la  lui  pardonne  : 

Carne  Jhesu  partes  munit  prius  interiores; 
Ferrea  matheries  artus  tegit  exteriores. 

Un  sentiment  qui  pouvait  être  poétique  parce  qu'il  est  élevé, 
celui  de  la  compassion  généreuse  qu'on  prête  au  vainqueur, 
pour  la  catastrophe  du  roi  d'Aragon  ,  ne  fournit  à  l'auteur 
que  l'occasion  de  faire  voir  une  fois  de  plus  combien  il  est 
au-dessous  d'un  tel  sujet  : 

Dum  uero  redeunt  uictores  cède  peracta, 
Xristum  laudantes,  scelerata  gente  subacta, 
Inueniunt  corpus  miseri  régis  laceratum, 
Inter  scismaticos  horrendo  f'unere  stratum  ; 
Prosilit  hoc  uiso  Simon  pius,  et  lacrimatur, 
Certus  quod  penas  rex  pro  meritis  patiatur. 


ALEXANDRE  DE  VILLEDIEU.  (lu 

J   XIII    SIECLE. 


Le  seul  intérêt  que  puisse  avoir  pour  nous  ce  triste  hom- 
mage au  chef  de  la  croisade  albigeoise,  c'est  qu'il  a  précédé 
certainement  la  mort  de  Simon  au  siège  de  Toulouse,  en 
1218,  et  qu'il  est  d'un  contemporain  de  sa  victoire  de 
Muret.  V.  L.  C. 


ALEXANDRE  DE  VILLEDIEU. 

Carmen  de  Alsorismo  est  le  titre  d'un  opuscule  attribué  Voy.Mst.  litf. 

à  Alexandre  de  Villedieu  par  un  manuscrit  d'un  autre  traité  delaFr.,t.xvi, 

du  même  Alexandre  (Massa  compotï),  conservé  au  Musée  xvni,'p  aoa- 

britannique,  et  par  YExpUcit  d'un  manuscrit  de  notre  Bi-  io<>;  ci-dessus, 

bliothèque    nationale.    L'ouvrage,    que    nos   prédécesseurs  i'H8- 

avaient  seulement  indiqué  par  ce  titre,  de  Arte  numerandi,  n.  '7/jao  a 

et  que  M.  Halliwell  a  publié  à  Londres  en  i83q,  appartient  à  fonds  latin, 

la  catégorie  de  ces  traités  métriques  qui  étaient  alors  très-nom-  Rara   matne- 

,  D.  1         '      1  •  •      *  1     .-    r    •  1        1       matica,   p.   7?- 

breux  dans  les  écoles,   et  qui  avaient   pour  but  cl  aider  la   ,s-> 
mémoire.  Les  vers  sur  l'Algorisme  n'ont  pas  complètement 
failli  à  cette  destination;  car  Jean  de  Sacrobosco,  dans  son      Hih(   |itl   de 
traité  sur  l'Arithmétique,  expliquant  que,  parmi  les  opéra-  la  F..,  t.  xix, 
tions,  il  en  est  que  l'on  commence  par  la  droite  et  d'autres  P-  '~!>- 
par  la  gauche,  cite  ces  trois  vers  : 

Subtrahis  aut  addis  a  dextris,  vel  mediabis;  fjara    n,athf- 

A  leva  dupla,  divide  multiplicaque;  mathica ,  p.    11 

Extrabe  radiceni  semper  sub  parte  sinistra.  et  74. 

Ces  vers  sont  extraits  du  Carmen;  et  l'on  conviendra  que 
ce  n'est  ni  à  leur  correction  prosodique  ni  à  leur  élégance 
qu'ils  doivent  d'être  cités.  Mais  sans  doute  la  brièveté  de 
l'expression  aidait  à  retenir  ce  qui  avait  été  une  fois  appris; 
et  ces  propositions  obscures,  mais  concises,  pouvaient  aussi 
fournir  le  texte  des  leçons  d'un  maître. 

L'algorisme  comportait  sept  opérations  (Sacrobosco  en      ibid. ,p.  a. 
compte  neuf);  et  nous  ne  pouvons  mieux  faire  que  de  les 
énumérer  d'après  un  vieux  poète  français,  cité  par  M.   Haï-      ibid.,  p.  74. 
liwell  : 

En  argorisme  devon  prendre 
vu  espèces.  .  . 


7o  POESIES  LATINES. 

XIII  SIÈCLE.      ' 


Adision ,  subtracion  , 

Doubloison,  mediacion, 
Monteploie  et  division, 
Et  de  radix  estracion. 

Ces  opérations  se  faisaient  avec  la  numération  décimale 
et  avec  les  chiffres  indiens,  comme  dit  l'auteur  : 

Talibus  Indorum  fruimur  bis  quinque  figuris. 

Le  mot  fruimur  indique  le  sentiment  de  l'avantage  qu'avait 
le  nouveau  mode  de  notation  sur  celui  de  l'antiquité.  Le  zéro 
est  nommé  cifra. 

Ces  anciens  arithméticiens  divisaient  les  nombres  en  trois 
espèces  :  les  nombres  de  i  à  9,  qu'ils  nommaient  digiti ;  les 
dizaines  de  10  à  90,  qu'ils  nommaient  articuli  ;  et  les  nom- 
bres composés  des  deux  premiers ,  qu'ils  nommaient  com- 
posai. 

Il  ne  parait  pas  qu'ils  fissent  usage  de  ce  que  nous  appe- 
lons aujourd'hui  table  de  Pythagore.  Avaient-ils  à  multiplier 
deux  digiti  l'un  par  l'autre,  voici  comment  ils  procédaient  : 
soit  9  à  multiplier  par  5;  ils  prenaient  le  plus  petit  digitus, 
qui  est  ici  5;  ils  en  formaient  V  articulus ,  soit  5o;  et  ils  re- 
tranchaient de  ce  nombre  5o  autant  de  fois  le  petit  digitus, 
qu'au  grand  digitus  il  manquait  d'unités  pour  atteindre  10. 
Ici  le  grand  d igît us  est  9 ;  il  lui  manque  1  pour  atteindre  10; 
c'est  donc  5  qu'il  faut  retrancher  de  5o,  et  l'on  a  45,  nombre 
cherché.  Alexandre  de  Villedieu  explique  ainsi  cette  opé- 
ration : 

„  ,,  In  dieitum  cures  digitum  si  ducere,  major 

Rata     malhe-  t>        °  i-  i       ■  •  1   i 

matica    n    -7  Per  quantum  distat  a  dénis  respice,  del>es 

Namque  suo  decuplo  tocies  delere  minorem  ; 
Sicque  tibi  numerus  veniens  exinde  patebit. 

Cette  phrase  n'est  claire  que  quand  on  en  sait  d'avance  le 
sens,  que  nous  fournit  ici  la  nature  des  choses.  On  peut  la 
traduire  ainsi  en  l'éclaircissant  :  «  Si  vous  voulez  multiplier 
a  un  digitus  par  un  digitus,  voyez  de  combien  d'unités  le 
a  plus  grand  est  loin  de  dix;  puis,  formez  le  décuple  du 
«  petit,  et  de  ce  décuple  retranchez  autant  de  fois  le  petit 
«  que  le  grand  est  éloigné  de  dix;  le  nombre  donné  sera 
«  celui  que  vous  cherchez.  »  E.  L. 


HISTOIRE  DES  BRETONS.  7.   ^  ^^ 


HISTOIRE  DES  BRETONS. 

Une  Histoire  des  Bretons  {Historia  Britannorum  versi- 
jicata),  dont  l'auteur  est  inconnu,  et  qui  ne  fait  guère  que 
reproduire  en  vers  la  chronique  des  anciens  rois  de  la 
Grande-Bretagne  par  Geof'f'roi  de  Monmouth,  pourrait  netre 
point  comptée  parmi  nos  poëmes  latins,  si  elle  n'était  dédiée 
à  unévêquede  Vannes  par  un  écrivain  qui  parait  être  son 
compatriote.  Cet  évêque,  Cadioc,  nommé  dans  le  dernier 
vers,  siégea  de  ia3G  à  1254-  Voilà  une  date  approximative  Gaiiia  Christ: 
de  la  composition  du  poème.  Quant  au  nom  de  l'auteur,  on  «stus,  t.  m,  p. 
est  réduit  à  des  indications  incertaines  et  contradictoires.        lI  7" 

Les  Bénédictins  Martène  et  Durand,  qui  ont  parlé  les  pre- 
miers de  cet  écrit,  avaient  vu  dans  l'abbaye  de  Vieoigne,  de      voyage liitér., 
l'ordre  de  Prémontré,  «  une  histoire  des   Bretons  en   vers  1. 1,  ae  part.,  p; 
«latins,    compilée,    disent-ils    assez    incorrectement,    par  2I  ■ 
«  Alexandre  Nuques,  et  dédiée  à  Cadiac,  évêque  de  Vennes,  » 
à  la  tin  de  laquelle  était  une  généalogie  des  rois  de  France, 
finissant  au  baptême  de  Philippe-Auguste. 

Nous  ne  voyons  pas  que,  jusqu'à  nos  jours,  on  ait  reparlé 
de  cet  ouvrage  inédit.  Dans  la  nouvelle  Bibliothèque  histo-      Tome  m,  n; 
rique  de  la  France,  on  se  contente  de  répéter,  dans  les  mêmes  35i64- 
termes,  ce  qu'avait  dit  le  Voyage  littéraire.  Ce  n'est  qu'en 
1837  qu'a  été  reconnu,   parM.de  Gaulle,  dans   la  biblio-      Bullet. dubi- 
thèque  publique  de  Valenciennes,  le  manuscrit  indiqué.    Il  bliophile,    mai 
fait  partie  d'un  recueil   in-folio,  sur  vélin,  de  278  feuillets,  ju  7mo~|e'°sa" 
écrit  en  grande   partie  au  XIIIe    siècle,    et   composé  d'où-  vaut, juin  1839, 
vragesdivers,  relatifs  à  l'histoire  d'Angleterre.  La  généalogie  e,c- 
des  rois  de  France  ne  s'y  trouve  plus.  Sur  le  nom  de  l'auteur,  moire  sur y,'es  bi~ 
il  n'y  aquece  renseignementvague,éeritd'uneautre  main  que  blioth.  publ.  du 
le  poème  :  Explicit  historia  Britonum  versificata,  a  magis-  départ. du  Nord, 
tro  Alexandro  Nequam  compilata,  ut  credo,  et  scripta  ad  p'  l7J 
dominum  Cadiocum,  episcopum  venetensem.  Il  faudrait  donc 
lire  Nequam  là  où  l'on  lisait   Nuques.  Mais  Alexandre  Nec- 
kam  est-il   réellement  l'auteur  de   l'ouvrage?  Le  rédacteur 
lui-même  de  YExplicit  en    doute,   et   personne   n'attribue 
une  pareille  composition  au  célèbre  Neckam,  auteur  de  tant 
d'autres  écrits  en  prose  et  en  vers.  Les  dates   ne   s'accorde- 


-72  POESIES  LATINES. 

XIII    SIKCLE.    ' 

raient  pas  :  Neekam  mourut,  au  plus  tard,  en   1227,  et  Ca- 

Hist.   litt.    de     ,.  '  .    ■  .  .,£  ■/         >    ■        '      1   j      a/ 

la  Fr,  t.  xviii    ",oc  ne  parvint  qu  en  1200  au  siège  episcopal  de  Vannes, 
p.  521-523.  Une  autre  copie  manuscrite  du   poème  se  trouve  à  la  bi- 

Bibiioth.  Coi-  bliothèque  Cottonienne;  cette  copie,  qui  est  du  XIIIe  siècle, 

toD.Julianus.U.       .    j        .ni      T7  ■  ir    1      1  •«.  '  c 

xi.  v  Rapports  et  dont  -M.   Francisque  Michel  a  cite  un  fragment,  ne  porte 

an  ministre,    aUCUll  IlOIll  d'auteur. 

i83(>,  dans  les       ij  en  existe  une  troisième,  également    comprise  dans  un 

pTi'", \'"i     '  recue''  du  XIIIe  siècle,  de  format  petit  in-4°,  sur  vélin,  qui 

Biblioih.nat.,  renferme  de  plus  une  pièce  en  vers  élégiaques  léonins  sur  la 

n.  8491.  — Ca-  prise  (Je  Troie,  et  une  autre  en  vers  hexamètres  léonins,  de 

H  p.  464/        Contemptu  mundi.  Cette  dernière  pièce  est  la  seule  que  men- 

Biblioth.  in-  donne  Montfaucon.  A  la  fin  du  poëme  sur  les  Bretons,   qui 

bhothec,  i.  n,  OCCUpe  cependant  la  plus  grande  partie  de  ce  volume,  sont 

écrits  ces  mots,  de  la  même  main  que  le  reste  de  la  copie  : 

Explicit  décimas  liber  Gestoruin  regurn  Britannie ,  per  ma- 

jiian  Guillclmi  dicti  de  Redonis,  monachi. 

Cette  expression,  per  manum,  semble  désigner  le  copiste 
plutôt  que  l'auteur;  mais  si  ce  Guillaume,  dit  de  Rennes, 
Quetif  et  É-  est  le  même  que  le  Dominicain  qui  avait  composé  un  Ap- 
chard, Script. or-  parafas  sur  la  Somme  de  Raymond  de  Pegnafort,  il  est  dif- 
i'n'p  *3o  '—  fic''e  de  croire  qu'un  tel  personnage,  assez  considérable 
Fabricius,  Bi-  d'ailleurs,  se  soit  réduit  à  la  simple  fonction  de  copiste, 
blioth.  lat.  med.  Ajoutez  que  les  bibliographes  qui  ont  parlé  de  Guillaume 
et  m  .  œiat.,  t.   je  Rennes  ne  ]„j  attribuent,  outre  son  Apparat,   que   des 

111 ,  p.  145  ;  l.     ,  ,  .  .  ■  f»i      •         *  1 

v,  p.  225.  —  écrits  sur  le  droit  civil  et  canonique,  aujourd  nui  perdus  ou 

Hist.  litt.  de  la  ignorés.  Toutefois  il  ne  serait  pas  impossible  que  ce  juris- 

rance,t.         ,  consu]^e  contemporain  de  Cadioc,  se  fût  délassé  de  ses  ara- 

1).    ,'|0)-.'|(l!i,  '  l#  '  m  O 

ves  études  par  les  jeux  de  ce  que  l'on  appelait  alors  la  poésie. 
Beaumanoir  et  d'autres  n'ont  pas  dédaigné  ce  genre  inno- 
cent de  délassement;  et  nous  avons  la  preuve  que  le  poëme 
sur  les  Bretons  avait  été  présenté  à  l'évèquede  Vannes  pour 
le  distraire  de  la  lecture  sérieuse  de  l'Ecriture  sainte  : 

Ms. 8491,  l1'  1.  Qu'  si  post  sacre  Scripture  séria  ludi 

Presentis  cursum  vacuus  spectaverit,  et  si.  .  . 
Theumaqueproposituni,  consertaque  verba  poète,  etc. 

Si,  comme  il  est  plus  probable,  un  Guillaume  de  Rennes,  autre 
que  le  jurisconsulte,  fut  simplement  le  copiste  de  l'Histoire 
des  Bretons  mise  en  vers,  il  faut,  jusqu'à  ce  qu'une  autre  co- 
pie nous  en  apprenne  davantage  sur  le  nom  de  l'auteur, 
nous  résigner  à  l'ignorer;  car  à  peine  est-il  nécessaire  de  re- 
r  ii.|,   ,»,,    lever   l'erreur  du  Catalogue  des  mss.  delà  Bibliothèque  na- 


HISTOIRE  DES  BRETONS.  73 

/       XIII    SIÈCLE. 

tionale ,  auctore,  ut    videtur,    Cadioto   antistite ,   puisqu'il  

cHt  évident  que,  clans  le  dernier  vers  du  poëme,  le  nom  de 
Cadiocus,  qu'on  lisait  mal,  n'est  pas  le  nom  du  versificateur, 
mais  celui  de  l'évèque  : 

Autistes  vestro  vivat  Cadiocus  in  ore. 

Cet  autre  vers,  qui  fait  partie  de  l'invocation, 

Hiis  presul  venetensis  opem  conatibus  addat, 

nous  prouve  bien  que  l'évèque  et  l'auteur  ne  sont  point  le 

même  personnage. 

Ee  poëme  contient  environ  quatre  mille  six  cents  vers;  il      LeGlav  Ca- 

est  divisé  en  dix  livres,  précédés  chacun  d'un  argument  de  tai  des  mss.  de 

dix  vers,  qui  indique,  avec  une  sécheresse  presque  technique,  Lille'  P- ,53 
i.,„  c„u * i i„  1: \-   •   :  i :__  j \ 


Primus  ab  Ytalia  post  patris  fata  relegat 
Brutuin.  Nubit  ei  regalis  virgo.  Dianam 
Consulit.  Invadit  Mauros.  Corineum  sibi  jungit. 
Post  maris  et  terre  diversa  pericula  vincit 
Pictavos  ;  Turonim  sibi  construit;  Albion  intrat. 
Gaudet,  sacrificat,  etc. 

Ces  dix  arguments  n'ont  pas  besoin  d'être  ici  transcrits  ou 
même  analysés,  puisque  la  marche  du  poëte  n'est  autre  que 
celle  de  l'historien.  Ils  sont  suivis  de  l'invocation  à  la  muse 
et  de  l'exposition  du  sujet  : 

Caliope,  referas,  ut  te  referente  renarrem, 
EJnde  genus  Britonum;  que  nominis  bujus  origo  ; 
Undesuos  babuit  generosa  Britannia  reges  ; 
Quis  fuit  Arturus,  que  gesta,  quis  exitus  ejus, 
Qualiter  amisit  infelix  natio  regnum. 

Ea  notice  de  M.  de  Gaulle,  où  les  dix  arguments  sont  repro- 
duits avec  soin,  fait  voir  aussi  quel  peut  être  l'intérêt  de  ces 
annales  versifiées,  qui  mériteraient  d'être  comparées  aux 
anciennes  chroniques  bretonnes.  Peut-être  n'eùt-il  point 
fallu  retrouver  Sparte  dans  cette  ville  de  Sparatinum,  où 
Brutus  est  assiégé  par  Pandrasus,  roi  des  Grecs.  Une  note 
marginale  de  notre  manuscrit  de  Paris  affirme,  sans  citer 
cependant  aucune  autorité,  que  c'est  une  des  trois  villes  que 
possédait  Assaracus,  prince  grec  allié  de  Brutus.  L'éditeur 
Tome  XXII.  K 


Mil     SIKCLE. 


74  POÉSIES  LATINES. 

du  roman  de  Brut  a  eu  quelque   raison  de  dire  qu'on   ne 
Limv  R°ramfn  Peut  déterminer  ni  le  nom  ni  la  situation  de  cette  ville. 
de  Brut.,  t.  i,       Nous  ne  souscrirons  pas  non  plus  sans  restriction  au  fu- 
iJ-  l6-  gement  que  porte  M.  de  Gaulle  sur  le  mérite  littéraire  du 

poëme  :  «  Il  a,  dit-il,  tous  les  défauts  des  compositions  la- 
tines du  XIIIe  siècle,  et  fort  peu  des  qualités  qui  en  dis- 
tinguent quelques-unes.  »  Nous  verrons  cependant  qu'il  se 
trouve,  dans  cette  histoire  versifiée,  quelques  passages  où 
domine  l'expression  d'un  sentiment  profond  et  naturel. 

Quoique  l'ouvrage  soit  moins  une  traduction  qu'une  imi- 
tation libre  en  vers  latins  de  la  chronique  de  Geoffroi  de 
Monmouth,  commençant  à  Brutus,  arrière-petit-fils  d'Enée, 
et  finissant  à  la  mort  de  Cad-Walladre,  dernier  roi  des  Bre- 
tons (l'an  de  Jésus-Christ  68g),  l'ensemble  et  l'étendue  de  la 
composition,  la  suite  et  l'enchaînement  des  faits,  le  choix  et  le 
développement  des  principaux  détails,  sont  généralement 
les  mêmes  des  deux  côtés.  Quelquefois  le  versificateur  est 
plus  concis  que  la  chronique  en  prose;  quelquefois,  au  con- 
traire, il  donne  au  récit  de  certaines  circonstances  une  forme 
moins  sèche  et,  en  apparence,  plus  poétique.  C'est  ainsi 
qu'il  saisit  presque  toutes  les  occasions  de  substituer  à  des 
plaintes,  à  des  conseils,  à  des  exhortations,  que  la  prose  in- 
dique en  peu  de  mots,  des  discours  en  style  direct.  Tel  est, 
dès  le  début,  le  discours,  en  vingt-trois  vers,  où  les  Troyens, 
esclaves  sous  Pandrasus,  prient  Brutus  de  se  mettre  à  leur 
tète  pour  les  délivrer  : 

..    u,        ,. -j  Plebs  igitur  troiana  virum  de  semine  cretuni 

Ms.  o4oi,  l.  5.  .    o  .  J  ...  ... 

Dartlamo,  tlexis  genibus,  lacnniisque  proiusis, 

Passibus  aggrediens  timidis,  sic  horsa  prot'atur  : 

Dedecet  ingenuos  sub  iniquo  principe  vitani 

Ducere  degenerem  ;  pudet,  ha!  pudet  esse  tôt  annis 

Sub  domino  dominos;  servi  su  mus,  et  generosi. 

Dum  nos  servimus,  partim  servire  videris, 

Cum  sis  pars  nostri.  Nostri  miserere,  tuique; 

Nam  potes,  etc. 

Telle  est  aussi  la  lettre  écrite  par  Brutus  à  Pandrasus, 
avant  de  lui  déclarer  la  guerre,  pour  l'engager  à  laisser  par- 
tir les  Troyens  ou  à  les  affranchir  : 

Pandrase,  rex  Danautn,  Brutus,  dux  Dardaniorum, 
liée  ego  mitto  tibi  premissa  verba  salute. 
Turpe  reor  regem  regum  de  semine  natos 
Supposuisse  jugo,  etc. 


HISTOIRE  DES  BRETONS.  75 

Ailleurs,  la  gravité  des  événements  et  de  leurs  conséquences 
probables  inspire  au  poëte  des  réflexions  empreintes  d'un 
sentiment  vif  et  énergique.  Ainsi ,  vers  la  fin  du  qua- 
trième livre,  lorsque  Conan  accepte  de  Maximien  la  royauté 
de  l'Armorique,  l'auteur  ne  prévoit,  dans  cette  élévation 
fondée  sur  l'injustice  et  la  violence  de  la  conquête,  que  des 
malheurs  pour  Conan,  pour  sa  famille  et  pour  tout  le  pays: 

O  regnum  minime  felix  !  o  sanguine  fuso 

Optentum  regale  decus!  Conane,  resigna 

Hoc  jus  injustuni.  Prescriptio  nulla  tueri 

Te  poterit;  quando,  dum  vixeris,  inlus  habebis 

Accusatricem,  que  teque  tuosque  nepotes 

Semper  mordebit,  etc. 

Eventus  quis  babere  bonos  se  credat  in  illis, 

Que  maie  parta  tenet?  Meritis  Deus  equa  rependit... 

O  regio,  tibi  nunc  rex  presidet  :  ante  ducatus 

Aut  comitatus  eras;  non  regnum,  sive  ducatus, 

Sed  comitatus  eris,  tuque  ducibus  dominaris... 

Ecce  dies  venient,  quibus  ad  sua  jura  reducti 

Tristia  sub  pedibus  Galli  tua  colla  tenebunt. 

L'auteur  peut  avoir  écrit  ces  vers  peu  de  temps  après  que 
Pierre  Mauclerc  se  fut  humilié  devant  saint  Louis,  en  ia'34- 
Pierre  fut,  il  est  vrai,  le  premier  qui  porta  le  titre  de  duc  de 
Bretagne  ;  mais  ou  pouvait  n'être  pas  encore  habitué  à  cette 
nouvelle  dénomination;  et  le  poëte,  voyant  la  Bretagne 
abaissée  et  presque  soumise,  ne  devait  pas  songer  à  lui  don- 
ner un  autre  titre  que  celui  de  comté,  qu'elle  avait  porté 
pendant  plusieurs  siècles. 

L'apostrophe  à  Vortigern,  lorsqu'il  épouse  la  fille  d'Hen- 
gist,  la  belle  Rowena,  n'est  pas  moins  vive,  et  elle  a  l'avan- 
tage de  ne  pas  se  prolonger  outre  mesure  (livre  V)  : 

Quid  facis,  o  démens?  quid  id  est,  stultissime  regum? 
Cur  caperis  facie?  quid  inis  connubia,  contra 
Preceptum  Domini?  Nam  mas  et  femina  cultus 
Disparis,  esse  pares  divina  lege  vetantur. 
Non  tibi,  sed  regno  virgo  germanica  nubit. 
Hec  tibi  pro  facto  venient  incommoda  :  perdes 
Infelicem  animam,  regno  privaberis  ;  in  te 
Insurgent  cives,  quibus  hostes  preposuisti. 

Ces  réflexions  tournées  en  sentiments,  et  exprimées  sinon 
avec  tout  le  goût  désirable,  du  moins  avec  une  certaine  cha- 

K  2 


XIII    SIÈCLE. 


XIII     SIECLE. 


;<;  POESIES  LATINES. 

leur,  ne  sont  pas  même  indiquées  clans  le  texte  de  Geof'froi 
de  Monmouth. 

Enfin,  le  poète  termine  par  une  invective  contre  les  An- 
glais oppresseurs  des  Bretons,  et  par  une  protestation  d  a- 
mour  et  de  dévouement  pour  la  race  vaincue.  Il  reconnaît 
la  faiblesse  de  son  ouvrage,  mais  il  n'a  pas  voulu  écrire  pour 
les  savants.  Il  ne  s'adresse  ni  aux  Saxons,  ni  aux  Romains,  ni 
même  aux  Français,  que  la  Bretagne  a  souvent  inquiétés;  il 
désire  seulement  que  ses  vers  soient  dans  la  bouche  des  en- 
fants de  ses  compatriotes,  pour  qu'ils  se  souviennent  de  leur 
ancienne  patrie,  et  conservent  l'espoir  de  recouvrer  un  jour 
la  domination  qu'ils  ont  perdue  : 

Jam  mea  pêne  ratis  fluctu  maris  obruta,  portum 
Optatuni  tangit,  et  quani  nec  seva  Caribdis, 
Nec  catuli  Scille,  nec  terruit  equoris  unda , 
Terrent  terrarum  fantasmata,  terret  edacis 
Livoris  morsus,  tormento  sevior  omni... 
Invide,  cur  cernis  obliquo  lumine,  labro 
Indignante  legis  mea  carmina?  cur  ea  dente 
Scabro  corrodis  ?  Non  sunt,  me  judice,  digna 
Laude,  nec  in  medio  cleri  recitanda  diserti. 
Nil  ego  provectis,  ni]  doctis  scribo  magistris, 
Sed  rudibus  rude  carmen;  ego  non  verba  polita, 
Non  tragicis  salis  apta  modis,  non  digna  tbeatro... 
Saxones  hincabeant!  Lateant  mea  scripta  Quirites; 
Nec  pateant  Gallis,  quos  nostra  Britannia  victrix 
Sepe  molestavit  !  Solis  bec  scribo  Britannis, 
Ut  memores  veteris  patrie,  jurisque  paterni, 
Exiliique  patrum,    propriique  pudoris,  anhelent 
Ms. 8401  Vo-  Viribus  etvotis,  ut  regnum  restituatur 

ibus.  Antiquo  juri ,  quod  possidet  anglicus  hostis. .. 

At  pueri,  quibus  istud  opus  commendo,  rogate 
Ibid.,  Vesiri.  Pro  veteris  vatis  anima;  f'amaque  perennis 

Ibid.  Vestro.  Antistes  nostro  vivat  Cadiocus  in  ore! 

Excepté  ce  trait,  quos  nostra  Britannia  victrix,  nous  avouons 
que  l'on  croirait  reconnaître,  aux  plaintes  énergiques  de 
cette  tirade  finale,  un  de  ces  Cambriens  refoulés  autrefois 
dans  leurs  montagnes  parles  Anglo-Saxons,  et  retenus  dans 
la  même  oppression  par  les  nouveaux  conquérants,  plutôt 
qu'un  habitant  de  la  petite  Bretagne,  province  jalouse,  il  est 
vrai,  de  son  indépendance  à  l'égard  des  rois  de  France,  mais 
qui,  au  milieu  du  XIIIe  siècle,  ne  devait  guère  songer  à  re- 
conquérir l'Angleterre  sur  les  Saxons  et  sur  les  Normands, 
leurs  vainqueurs. 


JEAN  DE  GARLANDE.  77 

"     XIII    SIECLE. 

Les  passages  que  nous  venons  d'extraire  d'un  ouvrage  que  

nous  croyons  inédit,  serviront  à  en  faire  connaître  à  peu 
près  la  composition  et  le  style.  Malgré  le  vague  ou  l'impro- 
priété de  l'expression,  la  faiblesse  des  tournures  poétiques, 
l'irrégularité  de  quelques  constructions,  et  le  défaut  de  goût 
qui,  dans  les  développements  propres  au  versificateur,  l'em- 
pêche de  s'arrêter  au  point  convenable,  on  ne  peut  discon- 
venir que  cepoëme  n'offre  plus  de  variété  de  style  et  ne  soit 
d'une  lecture  plus  attrayante  que  le  roman  de  Brut,  à  part 
toutefois  l'intérêt  qui  s'attache  aux  monuments  primitifs  de 
notre  langue.  Si  1  on  compare  les  deux  ouvrages,  on  pourra 
facilement  se  convaincre   que  l'ancien  trouvère  a  presque 
partout  suivi  la  chronique  de  Geoffroi  de  Moninouth    plus 
servilement  que  ne  l'a  fait  le  poëte  latin.  Il  nous  parait  fort 
vraisemblable  qu'ils  ont  puisé  tousles  deux  leurs  récits  à  la 
même  source,  c'est-à-dire  dans  la  chronique  latine  du  Béné- 
dictin  Gallois,  et  non  dans  le  Brut  y  Brenliined  (le  Brutus      Le  Roux   dr 
de  Bretagne)  de  Gautier  Calénius.  On  pourrait  croire  que  Lincy.  analyse 
les  différences  entre  leurs  compositions  et  celle  de  Geoffroi  B"ut r°™ °  lge 
sont  dues  à  une  imitation  plus  immédiate  de  quelques-unes  3i-35. 
de  ces  anciennes  poésies    armoricaines  qu'avait  recueillies 
l'archidiacre  d'Oxford;  mais  ce  ne  seraient  là  que  des  conjec- 
tures, puisque  ces  poésies  nous  manquent.  En  effet,  quoique 
l'existence  ou,  du  moins,  le  souvenir  des  chants  populaires 
qui  conservaient  la  légende  du  roi  Arthur  et  de  ses  fabuleux 
prédécesseurs,    semblent   attestés    par    les    monuments   du 
moyen  âge,  nous  n'oserions,    malgré  les    recherches   labo- 
rieuses de  plusieurs  savants,  nous  flatter  encore  de  posséder      De  la  Rue, 
les  textes  originaux  de  ces  anciennes  poésies,  ou  même  quel-  Essai  sur  les  bar- 
que fragment  d'une  véritable  authenticité.  F.  L.  "'s' ''  'te'12' 

85,  gj,  etc. 


JEAN  DE  GARLANDE, 

AUTEUR  D'UN  POEME  DE  TRWMPHIS  ECCLESIJE. 

C'est  la  destinée  du  présent  ouvrage,  fondé  par  ses  pre- 
miers auteurs  sur  un  plan  aussi  vaste  que  hardi,  de  ne  pou- 
voir presque  jamais  être  reconnu,  dans  ses  parties  même  les 


-8  POESIES  LATINES. 

SIECLE.    ' 


plus  étudiées,  comme  absolument  complet.  Nous  y  traver- 
sons quelquefois  des  espaces  presque  déserts,  où  nous  cher- 
cherions en  vain  un  guide  pour  nous  conduire,  et  où  il  peut 
arriver  aussi  que  ceux  qui  nous  ont  précédés  se  soient  trom- 
pés de  chemin.  Lorsque  nous  faisons  l'histoire  d'une  littéra- 
ture à  peu  près  inédite,  lorsque  les  rares  manuscrits  qui  en 
conservent  le  dépôt  sont  dispersés  dans  les  diverses  biblio- 
thèques de  l'Europe,  qui  ne  les  rendent  que  lentement  à  la 
lumière  et  en  dérobent  encore  la  plupart  à  notre  curiosité, 
les  omissions  et  les  erreurs  sont  excusables.  Aussi  nos  labo- 
rieux devanciers,  avec  non  moins  de  sincérité  que  de  zèle, 
n'ont-ils  jamais  hésité,  quand  il  l'a  fallu,  à  recueillir  de  vo- 
lume en  volume  de  nouveaux  suppléments  pour  d'anciennes 
notices,  à  rectifier  les  inexactitudes  que  leur  révélaient  tout 
à  coup  des  documents  jusqu'alors  inconnus;  et  on  leur  a 
fait  un  honneur  plutôt  qu'un  reproche  d'avoir  sacrifié  ainsi 
l'amour-propre  à  l'amour  de  la  vérité,  en  parlant  plusieurs 
fois,  pour  se  compléter  et  se  corriger,  d'un  même  auteur, 
d'un  même  ouvrage,  dans  l'espérance  d'en  parler  mieux. 

Les  études  sur  Jean  de  Garlande  sont  un  exemple  de  ces 
rctractationes,  comme  disait  saint  Augustin,  de  ces  remanie- 
ments successifs  par  lesquels  s'élabore  avec  le  temps  la  solu- 
tion des  questions  difficiles.  Nous  essayons  de  faire,  au  sujet 
de  cet  écrivain  et  de  quelques  autres,  ce  que  les  Bénédictins 
auraient  fait  eux-mêmes,  s'ils  avaient  été  jusqu'à  notre  temps 
les  continuateurs  des   travaux  commencés  par  leur  commu- 
nauté. Un  de  leurs  plus  illustres  confrères,  le  premier  et  le 
principal  auteur  de  la  grande  Histoire  littéraire  de  notre 
pays,dom  Rivet,  dépourvu  encore  des  moyens  d'éclaircir 
Hist.  lut.  de  une  chronologie  fort  douteuse,  avait  suivi  la  tradition,  et 
la  Fr. ,  i.  vin,  placé  Jean  de  Garlande  au  XIe  siècle.  Nous  avons  osé  le  ren- 
''"  jb|~,9  ,'  XXI    dreau  XIIIe  dans  notre  précédent  volume,  en  nous  appuyant 
p.  369-372.        de  textes  nouveaux,  et  surtout  d'un  poème  de  Jean,  publié  seu- 
lement en  1842.  Aujourd'hui  des  preuves  encore  plus  nom- 
breuses  et   plus  décisives  vont  nous    être  fournies  par  un 
autre  de  ses  poèmes,  resté  jusqu'à  présent  inédit,  mais  dont 
nous  avons  une  copie  complète  entre  les  mains,  par  son  grand 
poème  latin,  en  huit  livres,  sur  les  Triomphes  de  l'Eglise. 
Cette  copie,  faite  par  M.  Thomas  Wright  sur  l'exemplaire 
Ms.  Cotton. ,  fort  défectueux  du   Musée  britannique,  le  seul  qui  paraisse 
Claudius.  a .  \.   nous  avoir  transmis  l'ouvrage,  ne  serait  peut-être   pas  en 
état  d'être  livrée  à  l'impression,  sans  l'aide  de  quelque  autre 


MM    SIECLE. 


>,  Glossaires, 
VI,  p.  n-i3. 


JEAN  DE  GARLANDE.  79 

manuscrit;  mais  elle  nous  offre  trop  de  faits  importants,  - 
utiles  surtout  à  l'histoire  des  lettres,  pour  cpje  l'incer- 
titude de  quelques  parties  du  texte,  et  le  léger  désor- 
dre de  ces  additions  un  peu  tardives,  nous  empêchent  de 
comprendre  celle-ci  dans  nos  suppléments  sur  la  poésie  la- 
tine au  XIIIe  siècle.  Jean  de  Garlande  vient  d'être  nommé  Voy.  .i-de 
de  nouveau  comme  lexicographe;  il  reparaîtra  ici,  pour  la 
dernière  fois,  comme  versificateur  latin. 

Le  poëme,  sans  aucune  suscription,  s'ouvre,  dans  le  ma- 
nuscrit cottonien,  par  un  fort  long  prologue,  écrit  en  vers 
élégiaques  comme  tout  le  reste,  et  dont  nous  citons  le  début, 
en  conservant,  ici  et  ailleurs,  l'orthographe  originale  : 

Gaiulia  succumbunt  lacrimis,  risusque  dolori 
Cedit,  dura  bellis  gracia  pacis  obit. 

Ce  prologue,  où  l'auteur,  grand  ami  delà  paix,  cherche  à 
s'attirer,  selon  les  règles  de  l'exorde  indiquées  en  marge,  la 
bienveillance,  l'attention  et  l'intérêt  de  son  lecteur,  mais  sur 
lequel  une  vingtaine  de  vers  tronqués  dans  les  premiers  mots 
répandent  beaucoup  d'obscurité,  est  suivi  d'une  espèce  de 
table  des  matières,  que  le  poëte  définit  lui-même,  en  style  fort 
peu  poétique, 

distinctio  certa 
Cum  titulis  operis,  paragraphisque  suis. 

Si  le  poëme  n'était  pas  plus  intelligible  que  toutes  ces  pré- 
faces, peu  éclaircies  par  un  autre  sommaire  joint  à  l'épilogue 
du  dernier  livre,  nous  l'aurions  laissé  dans  les  ténèbres  où  il 
est  enseveli  depuis  six  cents  ans,  et  d'où  il  ne  mérite  de  sortir 
un  moment  que  parce  qu'il  ne  semble  pas  impossible  d'y  trou- 
ver, sur  les  hommes  et  les  choses  du  temps,  quelques  nou- 
veaux témoignages. 

Le  premier  livre,  qui,  au  milieu  des  digressions  intermi- 
nables dont  il  est  rempli  comme  les  autres,  fait  remonter  les 
victoires  de  l'Eglise  jusqu'au  passage  delà  mer  Rouge  et  à  la 
défaite  des  années  d'Antiochus,  ne  nous  encouragerait  en- 
core que  faiblement  à  poursuivre  une  analyse  non  moins  fas- 
tidieuse que  la  lecture  même  de  l'ouvrage.  A  peine  y  remar- 
querons-nous ces  quatre  vers,  qui,  dès  l'abord,  fixent  une  date 
antérieure  à  l'année  1262,  celle  de  la  mort  delà  reine  Blanche, 
et  qui  sont  accompagnés  à  la  marge  d'une  petite   miniature 


8o  POÉSIES  LATINES. 

Mil     SIECLE. 

où  elle  est  représentée  demandant  à  la  sainte  Vierge  la  paix 

du  monde  : 

tëlanca  tamen,  régis  mater  justissima,  paceni 
Poscit  sanctarum  sedulitate  precum  : 

Stella,  parens  solis,  concepte  filia  prolis, 
Pacem  de  celis  mittere,  Virgo,  velis. 

Le  reste  n'est  qu'un  lieu  commun  contre  les  désastres  de 
la  guerre,  et  contre  cette  cupidité  insatiable  qui  en  est  la 
principale  origine.  Une  seule  guerre  est  permise,  celle  qui 
veut  délivrer  la  terre  sainte  du  joug  des  infidèles,  et  les  au- 
tres peuples,  de  l'esclavage  que  fait  peser  sur  eux  l'hérésie  on 
l'impiété;  restriction  bien  large  encore  pour  un  homme  si  pa- 
cifique, puisqu'elle  autorise  toutes  les  guerres  de  l'eligion. 

La  fin  de  ce  livre  est  singulière.  Pour  montrer  combien  est 
fragile  toute  puissance  fondée  sur  une  ambition  profane,  on 
cite  en  exemple  Saturne  chassé  de  Crète  par  son  fils,  et  cher- 
chant un  asile  dans  le  Latium;  Romulus,  meurtrier  de  son 
frère,  et  massacré  lui-même  par  le  sénat;  l'empereur  Julien, 
jadis  moine,  devenant  ensuite  consul  de  Rome,  suivant  un 
Légende  do-  vieux  conte ,  à  l'aide  de  trois  marmites  pleines  d'or  qu'une 
ree,  c.  3o.  femme  lui  avait  confiées,  et  n'arrivant  à  l'empire  que  pour 

commettre  tous  les  crimes,  qu'il  expie  maintenant  partons 
les  supplices.  On  accordait  donc  alors  la  même  croyance  à 
Saturne,  à  Romulus,  et  aux  trois  marmites  de  Julien. 

Au  second  livre,  après  un  hommage  aux  reliques  rassem- 
blées par  le  roi  de  France  dans  sa  Sainte-Chapelle  de  Paris 
(124H),  et  surtout  à  la  Couronne  d'épines, 

Sancîa  Corona , 
Quam  Cliristi  cervix  immaculata  tulit, 

nous  ne  tardons  pas  à  rentrer  dans  un  vrai  chaos,   où  se 

heurtent  les  images   les    plus  disparates,  l'Angleterre,    la 

France,   Frédéric  II,  le    comte  de  Toulouse,    les   Choras- 

miens  et  les  Tartares.  On  dirait  que  l'auteur  écrit  sans  suite 

les  nouvelles    incohérentes  que  lui  apporte  la  renommée.  Il 

y  mêle,  en  passant,  les  fables  des  romans  chevaleresques, 

mouthHist  r°"!  comme  celle  de  la  fondation  de  Londres  par  Brutus,  qui  la 

Brii.,  1,  17,  etc.  nomma  Troie-la-Neuve,  au  temps  où  l'arche   fut  prise  par 

—    Roman    .le  jes  Philistins  ;   les  pieuses  légendes,  comme  celle    delà  lutte 

Brut,  \.  lîooet  ■  !•    1  1  •  .     ■        .     i»«  1        r\  1 

sui,  entre    les    diables,    qui    emportaient   lame    de    Dagobert, 

Gesta  Dago-  et  saint  Denys.  qui   parvint  à  le  sauver,  pour   prix    de   la 

berli,  c.  45,  etc. 


IEAN  DE  GARLANDE.  81 

XIII     SIÈCLE. 


magnifique  abbaye  consacrée  au  saint  par  le  roi.  Puis  vien- 
nent des  invectives  contre  les  prélats  avares  et  simoniaques, 
le  récit  des  miracles  opérés  par  la  croix,  de  nouvelles  exhor- 
tations à  la  guerre  libératrice  dont  elle  doit  être  le  signe  et  la 
récompense.  En  effet,  la  pensée  qui  donne  à  ces  innombrables 
écarts  une  certaine  unité,  c'est  toujours  l'expédition  d'Orient, 
c'est  toujours  le  devoir  imposé  à  tous  les  princes,  à  tous  les 
peuples,  d'aller  délivrer  la  terre  promise.  Comme  cette  pensée 
embrasse  à  peu  près  tout  le  monde  alors  connu,  il  n'est  rien 
dans  la  nature  qui  ne  semble  y  appartenir  de  près  ou  de  loin. 
Ainsi,  plus  de  cent  cinquante  vers  sont  employés  à  décrire, 
d'après  Virgile  et  Lucain,  les  pronostics  de  la  tempête.  Pour- 
quoi? c'est  qu'il  faut  nécessairement  s'embarquer,  surtout 
quand  on  part  d'Angleterre,  pour  aller  à  la  croisade.  Le  lec- 
teur, une  fois  averti  d'un  tel  procédé  de  composition,  tremble 
que  l'auteur  n'en  abuse  pour  prolongera  l'infini,  comme  il 
le  pourrait,  s'il  le  voulait,  le  babil  monotone  de  ses  vers  demi- 
barbares;  et  il  lui  sait  gréde  s'arrêter. 

Avec  le  troisième  livre  commencent  enfin  des  souvenirs 
moins  lointains  et  moins  confus.  A  la  suite  d'une  invocation 
au  premier  moteur,  en  quatorze  vers  élégiaques  rimes  deux 
fois, 

Motor  prime,  fave,  ne  nutent  hec  metra  prave; 
Firmus  cuncta  moves,  vivificansque  foves  ; 

l'auteur  se  met  à  raconter  la  troisième  croisade ,  et  l'arrivée 
à  Messine,  qu'il  a  le  tort  de  prendre  pour  Mycènes,  de  Phi- 
lippe-Auguste et  de  Richard  Cœur-de-Lion.  C'était  en  i  icjo, 
comme  il  ledit  lui-même, avec  le  soin  qu'il  met  presque  par- 
tout à  énoncer  les  dates  : 

Christi  millenus  centenus  jungituranno 
Cnin  nonageno.  Rex  ibi  castra  locat. 

Les  futurs  historiens  des  croisades  feront  bien  de  ne  point 
négliger  ces  récits,  dont  nul  n'a  encore  profité.  Parmi  tous 
les  défauts  du  temps,  l'étalage  d'un  faux  savoir,  l'abondance 
stérile  des  détails  minutieux,  la  parure  équivoque  d'une  ver- 
sification qui  n'a  ni  la  grâce  de  la  poésie,  ni  la  précision  et  la 
naïveté  d'une  chronique  en  prose,  ils  trouveront  du  moins 
quelques  échos  de  l'opinion  contemporaine.  Qu'importe  que 
ce  chantre  des  guerres  saintes,  ce  précurseur  du  Tasse,  pour 
donner  un  air  antique  à  sa  narration,  appelle  les  musulman!* 
Tome  XXII.  L 


XIII    SIECLE. 


82  POÉSIES  LATINES. 

des  Parthes,  des  Assyriens,  et  même  des  fils  de  Sémiramis, 
Semiramii  tyranni?  Ce  langage  factice,  qui,  longtemps  en- 
core après,  tenait  la  place  du  mot  propre,  n'en  laisse  pas 
moins  entrevoir  aujourd'hui  quelles  passions  et  quels  intérêts 
les  deux  illustres  rivaux  venaient  de  transporter  en  Orient. 
L'auteur  indique  cependant  en  assez  peu  de  mots  la  riva- 
lité des  deux  rois,  et  il  a  le  bon  esprit  de  ne  pas  substituer 
ses  conjectures  aux  faits  qu'il  pouvait  ignorer.  Il  avait  vu  de 
plus  près  l'invasion  du  prince  Louis,  fils  de  Philippe-Auguste, 
en  Angleterre;  l'interdit  fulminé  contre  le  roi  Jean  par  le 
pape;  la  guerre  de  Poitou  et  de  Saintonge  au  temps  de 
Henri  III  et  de  Louis  IX  :  il  s'étend  davantage  sur  ces  événe- 
ments assez  nouveaux.  Les  descriptions  de  combats  offrent 
quelquefois  alors  des  traits  caractéristiques,  comme  dans  ces 
vers  sur  les  Gallois  et  les  Ecossais  : 

Non  metuit  glatlios  jaculo  secura  volanti 
Wallia  nuda  pedes,  Scotia  curta  togas. 

Un  profond  sentiment  de  douleur  religieuse  est  exprimé  à 
plusieurs  reprises  par  le  poète,  dont  l'imagination  est  obsé- 
dée de  ces  affreuses  luttes  entre  des  chrétiens,  et  qui  ne  vou- 
drait chanter  que  les  triomphes  de  l'Eglise  : 

Si  gladiis  istis  incredula  turba  periret, 
Gaudereni  ;  doleo,  quod  pia  turba  périt. 

Il  reproduit  ce  sentiment  sous  diverses  formes ,  et  même  avec 
un  certain  bonheur  dans  l'expression,  parce  qu'il  était  réelle- 
ment dans  son  âme.  Quand  la  France  et  l'Angleterre,  dans  les 
derniers  temps,  avaient  été  si  souvent  et  si  étroitement  alliées, 
il  devait  être  pénible  pour  lui,  comme  pour  bien  d'autres, 
d'assister  à  des  guerres  qui  étaient  presque  des  guerres  ci- 
viles. 

Ces  vœux,  qu'il  répète  sans  cesse,  pour  la  réconciliation 

entre  les  deux  grandes  nations  chrétiennes,  nous  semblent 

encore  plus  naturels  chez  lui,  depuis  que  nous  savons,  par 

Hist.  litt.  .le  des  vers  de  ce  troisième  livre  déjà  cités  ailleurs,  que  s'il  était 

Fi  ,  1  xxi,    Français  par  l'éducation  et  par  le  cœur,  il  était  Anglais  de 


naissance 


Anglia  cui  mater  fuerat,  cui  Gallia  nutrix, 
Matri  nutricem  prefero  mente  meam. 

Sic  utriusque  tamen  meritis  preeonia  justis 
Attribuo,  niteant  ut  probitate  pares. 


JEAN  DE  GARLANDE.  83 

XIII    SIECLE. 


(Quoiqu'il  proclame  les  deux  peuples  égaux  en  prouesses,  il  

ne  peut  cependant  s'empêcher  de  dire  qu'il  préfère  sa  nour- 
rice à  sa  mère,  parce  que  c'était  en  France,  et  probablement 
à  Paris,  qu'il  avait  étudié. 

Nous  apprenons,  par  un  épisode  qui  fait  aussi  partie  de 
ce  livre,  qu'un  autre  souvenir  du  même  genre,  un  souvenir 
d'études,  pouvait  le  partager  encore  plus  entre  ses  deux  pa- 
tries. Peut-être  avait-il  suivi  pendant  quelque  temps  les  cours 
de  l'université  d'Oxford.  Il  avait  du  moins,  dans  sa  jeu- 
nesse, entendu  Jean  de  Londres  lire  publiquement  les  phi- 
losophes, et  il  donne  même  l'analyse  assez  complète  d'un 
cours  de  physique  aristotélique,  fait  par  ce  docteur,  qui  ja- 
dis, au  temps  du  roi  Jean  d'Angleterre,  c'est-à-dire  avant 
l'année  1 21 6,  s'était ,  dit-il ,  élevé  d'une  profonde  ignorance 
à  un  savoir  digne  de  Platon  (1).  Nous  supposons  qu'il  l'avait 
entendu  à  Oxford,  parce  que  nous  ne  voyons  pas  qu'un  Jean 
de  Londres  ait  professé  à  Paris.  Mais  quel  est  ce  Jean  de 
Londres?  Est-ce  le  Franciscain  qui  fut  le  disciple  et  l'ami 
d'un  autre  Franciscain  plus  célèbre,  de  Roger  Racon,  et  que 
celui-ci  jugea  capable  d'aller  expliquer  ses  ouvrages  et  ses 
instruments  de  mathématiques  au  pape  Clément  IV?  Si  ce 
que  dit  Roger  Racon  de  son  jeune  disciple  :  Nam  hoc  pro-  Rog.  Bacon, o- 
bavi  in  puero  prœsenti,  etc.,  s'accorde  assez  avec  les  vers  du  PusmaJU3>Pra?  ■■> 

"t         \r  i 11  •  r>  r»  p.  îv,  et  p.  12, 

poème,  les  dates  ne  s  accordent  pas,   puisque  Roger  Bacon  338,  éd.  de  \> 

passe  pour  être  né  en  \-i\[\.  On  peut  croire,  ou  qu'il  y  a  nise.  — DuBou- 

(juelnue  grande  lacune  dans  la  copie  du  poème,  ce  qui  n'est    a>'   .ls,riIun"' 
*      .  *■       •        1111  1  l         «m  Par-'  '•  l"  1  P- 

pas  invraisemblable,  comme  on  le  verra  tout  a   1  heure,  ou  696. —  Tanner, 

que  le  désordre  habituel  de  l'écrivain  lui  a  fait  jeter  ici  cette  Biblioth.britan- 

digression  dont  la  place  était  ailleurs,  ou  que  les  copistes  qui  n'c?36  Ll'sba- 

ont  recueilli  les   premiers  ces  matériaux   épars  y   ont  fait  ra-iia,  Suppiem. 

quelque  transposition,  ou  qu'il  s'agit  d'un   autre  Jean  de  ad  Scriptor.  ord. 

Londres.  Ce  sont  là  des  difficultés  que  résoudront  peut-être  Hi'"t'' {-j/1  je"^ 

les  manuscrits.  Poursuivons,  en  attendant,  l'examen  du  seul  Fr. ,  t.  xx.  p. 

qui  nous  soit  connu.  a3'- 

(1)  Effectus  laicus  fuit  hoc  in  tempore  doctor 

Oxonie;  viguit  sensibus  ipse  tamen. 
Omni  litterula  privatus,  scivit  et  ivit 

Ut  laicus,  sero  vir  Plato,  mane  rudis. 
Hic  de  Londoniis  fuerat,  dictusque  Johannes. 

Philosophos  juveni  legerat  ante  mihi. 
Predixit  populo  prefatus  bella  futura, 

Discipulisque  dédit  hec  documenta  suis,  etc.,  etc. 

L  2 


84  POESIES  LATINES. 

XIII    SIECLE. 

Le  vœu  que  l'auteur  a  souvent  formé  jusqu'ici,  de  n'avoir 

à  célébrer  que  les  triomphes  de  l'Eglise  sur  les  infidèles  ou 
sur  les  hérétiques,  et  qu'il  aurait  pu  certainement  satisfaire 
plus  tôt,  est  enfin  exaucé  dans  les  cinq  derniers  livres  de  son 
ouvrage.  Au  quatrième,  il  commence  à  chanter  la  croisade 
contre  l'hérésie  albigeoise.  Mais  nous  devons  nous  hâter  de 
dire,  pour  qu'on  ne  s'y  trompe  pas,  qu'un  historien  de  cette 
guerre  serait  fort  à  plaindre,  s'il  n'avait  point  d'autre  guide, 
à  travers  tous  les  détours  d'un  sujet  si   obscur  et  si  embar- 
rassé, que  l'Homère  de  cette  triste  Iliade.   On  se  figurerait 
difficilement,  même  après  l'expérience  qu'on  en  a  faite  dans 
les  trois  premiers  livres,  l'irrégularité  du  plan,  s'il  y  a  ja- 
mais eu  de  plan,  et  l'inextricable  confusion  du  style.  Par  une 
étrange    contradiction   avec   les  pieux    sentiments    de   son 
poëme,  il  ouvre  son  nouveau  récit  par  une  histoire  scanda- 
leuse, qu'on  ne  trouve  point  dans  les  chroniques,  sur  Roger 
taisseie,  Hist.  (Roger  II,  vicomte  d'Albi,  de  Béziers,  Carcassonne  et  Rasez), 
t  ^j^3"8"   0<î'  qui,  partant  pour  un  voyage,  laisse  sa  femme,  Adélaïde  de 
541, etc. —  Art  Toulouse,  à  la  garde  de  l'évêque  d'Albi,  et  qui,  pour  avoir 
.le  M-r.  les  (laïcs,  \oulu  punir  cet  évêque  del'avoir  séduite,  est  excommunié  par 
g  h'  ç'hl.j°?'  "7  'e  légat  du  pape  (1).  Aussi  frivole  historien  que  mauvais  ver- 
i.,,,i  i5.    '      sificateur,  il  rattache,  on  ne  sait  comment,  ces  aventures  d'a- 
mour à  la  haine  du  légat  contre  le  comte  de  Toulouse,  et  à 
v.  Hist.  Mu.  la  mort  tragique   de  Pierre  de  Castelnau,  qui  ne  l'a  guère 
xvii     '  '  /   ïuieux  inspiré  (2). 

■„,.,  Entre  les  épisodes  qui  nous  font  perdre  de  vue  le  sujet, 

fort  riche  cependant  par  lui-même,   il  y  en   a  un    qui   s'en 

(1)  Albius  hanc  presul  recipit,  quia  presul  habetur 

Et  castus;  casto  creditur  esse  fides. 
Et  quia  predicti  Rogeri  compater  ille 

Extitit,  ut  nate  debuit  esse  pater. 
Teste  tamen  fama,  custos  cognovit  eandem, 

O  facinus!  rerum  copia  furta  facit 

Rogerus  rediens  scelus  expiât  ense,  gravisque 

Sumnii  poutificis  planctus  in  aure  strepit. 
TJleio  subsequitur,  legatus  niittitur,  ensem 

Exerit  Ecclesie,  canonis  ense  potens,  etc. 
(a)  Lanceat  huic  pectus sacrum  dum  mortis  in  hora, 

Profert  ista  :  <•  Deus  sit  benedictus,  amen!  » 
Nomine  vir  Petrus,  Pétri  fuit  ille  beati 

Nuncius,  et  Cbristo  se  dédit  ipse  petre. 
De  Castro  fuit  ille  Novo;  de  pectore  castrimi 

Fecerat  Ecclesie,  stans  in  agone  pugil. 


JEAN   DE  GARLANDE.  85 

XIII    SIECLE. 

éloigne  moins;  ce  sont  quelques  vers  sur  Alain  de  Lille,  mis  

au  nombre  des  plus  éloquents  adversaires  de  l'hérésie  : 

Flandria  quem  genuit,  vates  studiosus  Alanus 

Contudit  hereticos,  edomuitque  prius; 
Virgilio  major,  et  Homero  cercior  idem , 

Exauxit  Studii  parisiensis  opes,  etc. 

Dans  les  controverses  sur  Alain,  cette  autorité  devra  être  iBîd:,t.  xvr, 
désormais  comptée  pour  quelque  chose.  Il  en  résulte  que  P-  399- 
Henri  de  Gand  ne  s  était  point  trompé  :  Alain,  dans  les  vers 
où  on  l'élève  au-dessus  de  Virgile  et  d'Homère,  est  né  en 
Elandre,  et  il  a  honoré  par  son  enseignement  l'école  de  Pa- 
ris. Il  est  seulement  fâcheux  que  le  panégyriste  n'ait  pas 
joint  au  nom  d'Alain  quelqu'une  de  ces  dates  qu'il  se  plaît 
à  mettre  en  vers;  nous  saurions  s'il  est  mort  en  1202,  tandis 
(pie  son  épitaphe  de  Cîteaux  le  faisait  vivre  jusqu'en  120,4. 
La  chronologie  de  Jean,  souvent  fort  inutile,  ne  pouvait 
nous  manquer  plus  mal  a  propos. 

Comme  les  miracles  abondent  toujours  dans  une  guerre 
sainte,  et  que  Pierre  de  Vaux-Cernay  ne  les  néglige  point,  ibid.,t.xvn, 
non  plus  que  les  autres  annalistes  qui  en  ont  voulu  faire  la  p-  246-a5.',. 
consécration  de  cette  odieuse  croisade,  il  faut  s'attendre  à  les 
retrouver  dans  un  poème  destiné  à  célébrer  les  victoires  de  la 
foi.  Aussi  la  marche  du  récit  est-elle  arrêtée  encore  par  une 
énumération  menaçante  des  secours  surnaturels  que  le  Sei- 
gneur prodigue  à  ses  saints,  et  qu'il  refuse  aux  hérétiques  : 

Christotorus  vincit  flammas,  vincitque  sagittas, 

Vincit  probra,  minas,  sed  gladiatus  obit 

Portator  capitis  Dyonisius  innuit  intus 

Se  portasse  Deum,  se  placuisse  Deo. 
Exsectum  caput  Edmundi  clamaverat  :  «  Her  !  her! 

Hic,  hic  sum  !  ^  Capitis  vos  sonat  illa  gravis 

Pavit  Franciscus  volucrum  jejunia  sanctus, 

Du  111  sparsit  verbi  semina  larga  sacri,  etc.,  etc. 

Cette  litanie,  où  sont  entassées  les  merveilles  les  plus  an- 
ciennes et  les  plus  modernes,  depuis  saint  Christophe,  dont 
l'âge  est  assez  douteux,  jusqu'aux  récentes  prédications  de 
saint  François  d'Assise,  ne  nous  laisse  arriver  que  bien  tard 
aux  exploits  apostoliques  de  Simon  de  Montfort,  qui  sont 
aussi  des  miracles.  On  le  compare  à  Achille  dans  la  descrip- 
tion  de  la  bataille  de  Muret,  conformis  Achilli.   Nous  aime-  p  67-69. 


8fi  POÉSIES  LATINES. 

XIII    SIECLE. 

rions  mieux  quelques  faits  intéressants  que  toutes  ces  décla- 
mations ou  dévotes  ou  profanes. 

La  mort  de  Simon  au  siège  de  Toulouse,   annoncée  à  la 
fin  du  quatrième  livre,  ouvre  le  cinquième.  L'auteur,  qui  se 
nomme  dès  le  début,  comme  il  s'est  nommé  dans  son  poème 
DeMyster.Ec-  sur  les  Mystères  de  l'Eglise, 

cles.,  v.  gi,  ap. 

Ottoms      Com-  O  felix  miserum  me  cerne,  Maria,  Johannem, 

■uentar.  incodd. 

h.bhoth  Gissen    niérite  ici  quelque  confiance.  Il  parle  d'après  les  traditions 

SIS,  p.    I  15.  ,..  .  J.  l  ....         .       .  Al  i  l  «T 

qu  il  vient  de  recueillir  lui-même  dans  le  pays.  iNous  recom- 
mandons les  détails  vraiment  neufs  qu'il  donne  sur  les 
moyens  d'attaque  et  de  défense  pendant  le  siège,  sur  cette 
artillerie  de  machines  de  guerre  aussi  nombreuses  que  for- 
midables, puisque,  du  côté  des  assiégés,  les  arbalètes  seules, 
qu'il  appelle  balistes,  étaient  au  nombre  de  quinze  mille  : 

Inclusi  plumbum  calidum,  vitrumque  solutum 
Projiciunt,  omni  peste  nocere  student. 

Exclusos  omnis  tutatur  machina,  parma, 
Vinea,  trux  aries,  indomitusque  catus,etc. 

Lorsijue  nous  nous  souvenons  que,  peu  après  la  guerre 
contre  les  Albigeois,  terminée  en  1229,  il  vit  à  Toulouse, 
comme  il  le  dit  dans  son  Dictionnaire  (1),  la  machine  qui,  en 
1218,  avait  lancé  la  pierre  dont  Simon  fut  frappé,  nous  ne 
sommes  point  surpris  qu'il  décrive  en  vers  cet  engin  avec 
une  certaine  précision  : 

Forsan  in  urbe  fuit  petoria  parvula  limitas 

Inter  consimiles  ,  ocia  nulla  gerens  ; 
Assidue  quoniam  mulieres  saxa  rotabant, 

Ut  pro  parte  sua  sic  nocumenta  darent. 
Quelibet  Eva  fuit,  sed  prima  nequior  Eva  , 

Dum  pro  se  studuit  quelibet  esse  nocens. 
Crebros  dum  torquent  juxta  fossata  lapillos 

Et  lapides,  unum  casus  iniquus  agit. 
Symonis  in  galeam  descendit;  nions  ibi  fortis 

Labitur  Ecclesie,  justicieque  pugil. 
Non  sequitur  planctus,  ne  clausus  gaudeat  hostis  ; 

Nocte  sed  abducto  corpore,  miles  abit. 

Paris  sous  Phi-  (i)  In  civitate  T/tolose,  nondum  sedato  tumultu  bel/i,  vidi  intermuralia, 

lippe  le  Bel.  Ap-  Ucias  super  fossata  praj'tinda,  turres  et  propugnacula  tabulata  ,    et  crati- 

pendice, p.  598.  cu\a  ex  cratibus  erecta,  cestus,   clipeos ,  targias,  brachiota,  et  peralia  sive 

Ms.  8/,/,7  de  tormenta  ■  quarum  una  pessumdedit  Simonem ,  comitem  Montifbrtis ,  etc. 

l'anc.  tonds  latin,  J 

perrarias. 


JEAN   DE  G  Ail  LANDE.  87 


XIII    SIECLE. 


Voilà  un  rapprochement   précieux  pour  la  critique,  autori 

sée  par  cette  nouvelle  induction  à  reconnaître  un  même  per- 
sonnage dans  le  compilateur  du  Dictionnaire  et  l'auteur  du 
poëme.  Les  deux  passages  ne  s'accordent  pas  moins  avec  le 
poëme  provençal  sur  la  croisade  contre  les   Albigeois,  au       Hisi.   de  la 
suiet  de  cette  pierre  lancée  par  des  femmes,  «  et  oui  vint  là  C'oi*a<ie  contre 

v'-,    r  11    •.         '  '  l  leshérét.  albig., 

ou  il  fallait:»  ,,.  LXx„,  57o 

Ac  dins  una  peireira  que  fec  us  carpenters. . . 

E  tiravanla  douas,  e  tozas,  e  molkers ; 

E  venc  tôt  drelt  la  peira  lai  on  era  mestiers. 

La  longue  digression  où  l'auteur  s'engage,  presque  aussitôt 
après,  sur  les  commencements  de  l'université  de  Toulouse, 
est  d'un  homme  chez  qui  les  images  encore  présentes  de 
cette  guerre  coïncident  avec  le  souvenir  de  la  part  qu'il  prit 
au  renouvellement  des  études  toulousaines.  Le  grand  traité 
de  l'an  122g,  dont  une  des  clauses  est  la  fondation  de  l'uni- 
versité nouvelle,  lui  suggère  une  tirade  ambitieuse,  en  vers 
élégiaques  deux  fois  rimes,  où,  depuis  Charlemagne,  dont  il 
énumère  d'après  Turpin  les  bienfaits  envers  le  saint-siége, 
il  montre  dans  les  rois  de  France  les  plus  fermes  soutiens 
de  Rome.  Louis  VIII  avait  commencé  à  marcher  sur  leurs 
traces;  les  conseils  de  son  fils  assurent  la  paix  de  l'Eglise  : 

Succedit  régi  Ludovico  rex  Ludovicus, 
Gujus  consiliis  pax  diuturna  placet. 

En  effet,  un  article  du  traité  de  Paris  établit  à  Toulouse,  aux  Vaissete,HUt: 
frais  du  comte  Raymond,  pour  dix  années,  quatre  maîtres  en  de  Languedoc, 
théologie,  deux  en  décret,  six  pour  les  arts  libéraux  et  deux  l"  m'  p"  377,; 

1  •  ...  ».  .  ,  .,  ,  preuves  col. 

pour  la  grammaire;  première  institution  régulière  d  une  école  331. 
déjà  ébauchée  quelque  temps  auparavant,  mais  qui  devint  dès 
lors  très-florissante.  Un  des  plus  ardents  promoteurs  de  cette 
institution  était  le  fameux  troubadour  Folquet  de  Marseille,      Hisi.  litt.  de 
alors  évêque  de  Toulouse,  qui  n'y  voyait  sans  doute  qu'un  laFr.,  t.  xvill, 
moyen  de  prévenir  par  l'enseignement  le  retour  de  l'hérésie  p  588"6o3< 
qu'il  venait  lui-même  de  vaincre  par  le  fer  et  la  flamme,  à  la 
tète  de  l'année  qu'on  nommait  l'armée  de  la  foi.  Le  trouba- 

Magistri  Johannis  de  Garlandia  Dictionarius,  n.  48.  —  Le  commentateur 
dit  :  Parraria  est  tormentum  minus.  Rien  de  plus  variable  que  l'orthographe 
latine  du  mot  cpai  exprime  la  perriere  ou  le  pierrier. 


88  POÉSIES  LATINES. 

XIII     SIECLE. 


dour  plutôt  que  l'évêque  a  été  chanté  par  Dante  et  par  Pé- 
diso^ant. ix, î.  trarque;  Jean  de  Garlande,  qui  devait  aimer  à  célébrer  un 
94.  —  Pétrar-  poëte,  parce  qu'il  se  croyait  poète,  rappelle,  en  quelques 
que.Tnonfod'a-  vers   mo[ns  élégants  que   précis ,   toute  l'histoire   de  l'im- 

moie  ,    capilolo       .  ,  ,  .  .    ±  l  . ,  ,     , 

iv  \.  r,n  pitoyable   missionnaire  qui  avait  promené  de  cour  en  cour 

ses  chansons  amoureuses  avant  de  se  mettre  à  extirper  si 
cruellement  les  fausses  doctrines,  son  existence  mondaine  à 
Marseille,  sa  retraite  à  l'abbaye  cistercienne  de  Thoronet,  son 
élévation  au  titre  d'abbé,  puis  à  l'épiscopat,  et  la  consé- 
cration religieuse  de  sa  femme  et  de  ses  deux  fils  (1). 

Cette  université  fondée  par  le  légat  de  Rome,  l'évêque  de 
Toulouse,  l'ordre  de  Cîteaux,  et  qu'on  pouvait  juger  digne  de 
figurer  parmi  les  triomphes  de  l'Eglise,  est  aussi  l'occasion 
d'une  nouvelle  singularité  dans  un  poème  qui  en  compte  tant 
d'autres.  Les  vers  tout  à  coup  s'interrompent,  et  cèdent  la 
place  à  deux  grandes  pages  de  prose,  annoncées  par  le  ver- 
sificateur lui-même  : 

Se  lector  recreare  potest,  quem  nietra  fatigant, 
Edita  cum  vario  sit  mea  musa  sono. 

C'est  une  lettre  circulaire,  qui  nous  est  ainsi  transmise,  des 
nouveaux  maîtres  et  des  nouveaux  étudiants  à  ceux  des  an- 
ciennes universités  de  toute  la  terre,  et  dont  l'auteur,  quel 
qu'il  soit,  pour  attirer  les  étrangers,  leur  cite  des  vers  de 
Stace,  Achil-  l'Achilléide  de  Stace,  qu'il  suppose  un  poëte  toulousain; 
ie.de,  iiv.  h,  v.  invitation  toute  remplie,  même  en  prose,  de  métaphores, 
d'antithèses,  d'allusions  mythologiques;  où,  aux  charmes 
d'un  climat  digne  de  la  terre  promise  et  au  bon  marché 
des  vivres,  on  joint  l'appât  des  indulgences  plénières,  et 
où  1  on  se  préfère  surtout  à  l'université  de  Paris,  rarement 
exacte  à  s'acquitter  de  ses  devoirs,  toujours  turbulente,  et 
qui  vient  de  prohiber  la  Physique  d'Aristote,  expliquée  li- 

(1)  Pravos  extirpât  et  doctor,  et  ignis,  et  ensis  ; 

Falcat  eos  Fiilco,  presul  in  urbe  sacer. 
Hic  dudum  fuerat  joculator,  civis  et  inde 

Marsilie,  elarus  conjuge,  proie,  dorao. 
Jntrans  cenohium  Turoneti,  veste  sub  alba 

Certat,  ut  interius  albior  esse  queat. 
Factus  de  monacho  fuit  abbas,  presul  et  inde 

Tliolose,  passus  pro  grege  milita  mala... 
\bbates  facti  Fulconis  sunt  duo  nati, 

Consecrat  et  matreni  relligionis  apex... 


XIII    SIECL1 


JEAN   DE  OARLANDE.  89 

brement  à  Toulouse;  programme,  eu  un  mot,  riche  des  plus 
magnifiques  engagements,  y  compris  même  la  liberté,  et 
qui  ressemble  à  bien  d'autres  programmes. 

Toute  cette  rhétorique  banale,  où  se  confondent  Apollon 
et  le  Saint-Esprit,  Mercure  et  les  indulgences,  et  qui  doit 
nous  paraître  aujourd'hui  fort  étrange  dans  un  tel  temps  et 
un  tel  sujet,  offre  assez  de  rapport  avec  les  habitudes  litté- 
raires de  Jean  de  Garlande,  pour  que  nous  puissions  le  soup- 
çonner sans  injustice  d'être  l'auteur  d'une  pièce  à  laquelle  il 
donne  une  hospitalité  si  généreuse,  surtout  quand  nous  son- 
geons qu'il  est  parvenu  ailleurs ,  comme  des  latinistes  du 
XVIe  siècle,  à  faire  entrer Bacchus  dans  le  sacrement  de  l'eu- 
charistie : 

Quum  panem,  quumqne  Lyœum  DeMyster.  Ec- 

In  carneni  propriam  mutaverat  inque  cruorem.  clrs.,  \.  ',  iî  et 

Conjunctus  sanguine  Cliristi  v-  '71. 
Gaudet  honio  Christo  ;  conjungitur  unda  Lya?o. 

Les  deux  livres  qui  précèdent,  ainsi  que  le  suivant,  peu- 
vent avoir  été  en  partie  composés  à  Toulouse  même;  ils  l'ont 
été  du  moins  avec  des  souvenirs  du  Languedoc.  Plusieurs 
des  nombreux  épisodes  qui  en  forment  bien  ou  mal  le  tissu, 
et  qui  viennent  souvent  de  la  Légende  dorée,  ont  pour  objet 
de  célébrer  les  usages  du  Midi,  comme  le  pèlerinage  de  No- 
tre-Dame de  Rocamadour,  où  l'auteur  paraît  avoir  accom- 
pagné le  légat  de  Rome,  un  de  ses  protecteurs,  et  le  culte  de 
quatre  des  principaux  saints  du  nom  de  Julien,  qu'il  choisit 
entre  plus  de  vingt  autres  du  même  nom,  parce  que  l'abbé  de 
Grand-Selve  lui  en  avait  raconté  l'histoire.  Ces  détails,  peu 
importants  en  eux-mêmes,  acquièrent  une  certaine  valeur  de 
la  position  du  témoin,  qui  vit  le  pays  au  moment  où  finissait 
la  guerre  albigeoise,  et  où  ses  patrons,  les  chefs  du  haut  cler- 
gé, fondaient,  au  concile  de  Toulouse,  en  1229,  près  de  la 
nouvelle  université,  le  tribunal  de  l'inquisition. 

Le  sixième  livre,  dès  les  premiers  vers,  porte  cette  date 
même  de  l'an  1229;  car  on  a  déjà  vu  que  le  studieux  chro- 
nographe,  qui  enseigne  plusieurs  fois,  dans  son  poème,  la 
règle  pour  trouver  le  jour  de  Pâques,  aime  à  dater  ses  vers, 
et  nous  devons  ici  nous  en  féliciter  (1).  La  première  année 


(1)  Annum  millenuni  Domini ,  centutn  1ns  et  annos, 
Vigintique  novem,  semita  solis  agit. 

Tome  XX1L  M 


XIII    SIECLE. 


90  POÉSIES  LATINES. 

de  sa  chère  université  de  Toulouse,  où  il  a,  dit-il,  professé 

pendant  trois   ans,   est  pour  lui   une   époque   importante, 

dont  il  profite  pour  continuer  en  vers  le   parallèle  quelle 

venait  elle-même    de    faire  en    prose.   Cette  année  a  été  fu- 

Du  Boulay,  neste  presque  partout  ailleurs  :  à  Paris,  les  étudiants,  après 

Hist.  umv.  par.,  (|e  sanglants  combats,  se  sont  dispersés;  l'université   nais- 
1.  III,  p.  i32.  y,  .  >     '  ..     '  '      ,  .  .  1 

saute  d  Angers  est  a  peu  près  dissoute  par  le  voisinage  de 

Wadding, An-  ja  »uerre :  1'éelise  de  Troyes  vient  de  s'écrouler,  comme  à 

nal.  Minor. ,    t.    -.T    a  »        1      r»      •        1  ^     1         c   ■  ai-  J 

1,  p   !ii;i  11,   Vauvert,  près  de  Paris,  le  couvent  des  treres  .Mineurs  ;  des 
p.  374.  tremblements  de  terre  ébranlent  l'Italie.   Toulouse,    après 

s'être  ressentie  des  calamités  communes,  peut  du  moins  vi- 
vre aujourd'hui  tranquille,  soutenue  par  les  prières  et  les 
bienfaits  de  son  évêque,  par  la  protection  puissante  du 
comte  Piaymond,  réconcilié  avec  l'Eglise  et  la  France.  On 
voit  ici  quelles  appréhensions  accueillirent  de  toutes  parts 
l'avènement  de  Louis  IX,  quoique  ce  traité  même  que  Ray- 
mond venait  de  jurer  à  Paris,  et  auquel  Toulouse  devait  le 
repos,  eut  suffi  pour  faire  déjà  pressentir  avec  quelle  habi- 
leté le  gouvernement  du  jeune  roi  serait  conduit. 

Jean,  toutes  les  fois  qu'il  parle  de  ses  leçons  à  Toulouse, 
témoigne  de  vives  actions  de    grâces  au   légat  du  pape    en 
France,  Romain,  cardinal  du  titre  de  Saint-Ange,  qu'il  avait 
Vaissete,  ouv.   aussi  accompagné  à  Bourges,  et  qui  fut  le  principal  négocia- 
cité,  t.  m,  p.    teur  de  la  paix  du  comte  de  Toulouse  avec  l'Église  et  avec 
4  1    9->ele-      |e  VOi  f,^    u  montre  une  égale  reconnaissance  pour  un  des 
prélats  de  l'ordre  de  Citeaux,  Élie  Guarin,  abbé  de  Grand- 


Sanguine  Parisius  Studium  dissolvitur;  orbe 

In  toto  sentit  prelia  sacra  Syon. 
Andegavis  Studium  quod  particulare  coheret, 

lllud  dissolvant  proxima  bella  novum. 
Gentibus  heu!  miseris  elementa  minantur,  inundat 

Unda  nimis,  turbat  aéra  tristis  yenis. 
Trecensis  mit  ecclesie  sublime  cacumen  , 

Et  turres  limitas  ventus  ad  yma  jacit. 
Parisius  lapsa  est  fratrum  domus  alta  Minoriini, 

Valle  quideni  \  iridi  quani  statuere  sibi ,  etc. 

1)  Illic  exegi  spacio  studiosa  trienni 

Tempora,  Romano  sub  duce  lector  ibi. 
Virgine  de  sacra  sponsalia  carmina  legi , 

Legato  Bituris  que  reeitata  dedi. 
llluni  cuni  clero  toto  plebs  prava  necare 

Clam  studuit;  sed  non  pertulit  ista  comes,  etc. 


JEAN  DE  GARLANDE.  91   w  sn.(;I , 


Serve,   employé  clans   les   mêmes   négociations,  et  qu'il  dé-  ~ 
signe  comme  le  chef,  après  le  cardinal,  du  nouvel  établisse- 
ment d'instruction,  qu'il  pourvut,  aux  frais  du  cardinal,  de 
professeurs  de  Paris.  Jean  dut  être  un  de  ceux  qu'il  amena 
de  Paris  à  Toulouse  (1). 

Il  nomme,  parmi  ses  nouveaux  confrères,  l'Italien  Roland, 
c'est-à-dire  Roland  de  Crémone,  que  Sarti  suppose  avoir  été  Échard,  Scrip- 
médeciu,  regardé  par  quelques-uns  comme  le  premier  Domi-  lo'"  onl-  Praed.'- 
nicain  promu  au  doctorat  de  l'université  de  Paris,  et  dont  ,37. -!_du Bou- 
la Somme  théologique  ne  s'est  point  retrouvée;  terrible  ad-  lay,  Hist.  univ. 
versaire  de  l'hérésie,  qui,   en    ia3i,  triompha  du  vaudois   pa' '••  '  IH'''- 

_,  •        1      r>  1  1  '         i-  •  1*1  '2°°-    —    Saiii , 

Gauvain,  le  ht  exhumer,  démolit  sa  maison,  et  brûla  ses  ou-  <ie  clar.  archi- 
vrages.  Les  noms  de  Roland,  de  Gauvain,  lui   fournissent  gymnasiibonon. 
des  allusions  chevaleresques  au  fameux  Roland,  dont   les  ?™.  '  '   l'  ''' 
victoires  n'égalaient  pas  celles  que  le  théologien  remporte 
aujourd'hui  sur  les  âmes,  et  au  preux  Gauvain,  qui  valait 
mieux  que  l'hérétique. 

Au  nombre  des  œuvres  en  vers  latins  qu'il  composa  pour 
ses  leçons  (car  il  faisait  des  vers  à  tout  propos,  quoiqu'il  les 
fit  mal),  il  rappelle  son  Epithalame  de  la  Vierge,  dont  nous      Hist.  litt.  de 
ne   connaissons  encore  que   le   début  conservé   par   Pits  :       ^r-  ' t-  vni' 
Vobilis  erigitur  rmindi proefecta,  mais  qui  se  trouve  dans  un      Ms.  Cotion. 
manuscrit  de  Londres.  C'est   alors  aussi   qu'il    fit  d'autres   Claudius.  A.  x. 
poëmes   latins,    entièrement  inconnus  jusqu'à  présent,  sur   ' 
l'Espérance  et  la  Foi,  sur  les  Actes  des  apôtres ,  sur  saint 
Pierre,  sur  saint   George.   Les  échantillons  qu'il  en  donne 
feront  peu  regretter  le  reste. 

Mais  tout  à  coup  un  orage  éclate  contre  l'université  qui 
s'élève;  l'auteur  n'en  explique  point  les  causes,  et  nous  voyons 
seulement  une  triste  coïncidence  entre  les  persécutions  sus- 
citées contre  les  maîtres  et  l'accroissement  de  la  puissance 
inquisitoriale  dévolue  aux  Dominicains.  Vers  l'an  ia3o,  ils 
quittent  leur  couvent  de  Saint-Rome  pour  la  magnifique 
maison  qu'ils  ne  cessèrent  point  d'habiter  jusqu'au  dernier 
siècle  ;  et  ils  ont  le  crédit  de  faire  élire ,  presque  en  même 


Multa  novo  Studio  dédit  hic  (Fulco)  solatia,  postquani 
Ronianus  Studium  sanxit  in  urbe  novuni. 

Sed  Grandis  Silve  pius  abbas,  dictus  Helyas, 
Sub  duce  legato  proxima  frena  capit. 

Parisius  doctos  abbas  elegit;  at  illos 
Duxit  legatus,  munera  larga  pluens. 

M  2 


XIII    SIECLE. 


92  POESIES  LATINES. 

temps,  un  de  leurs  frères,  Raymond  de  Falgar,  à  l'évêché  de 

Toulouse.  Il  est  possible  que,  tout  émus  de  leurs  récentes 
attaques  contre  l'université  de  Paris,  ils  eussent  voulu  se 
défaire  alors  des  professeurs  qui  en  étaient  venus.  Jean  de 
Garlande,  trop  prudent  pour  rien  dire  des  griefs  dont  il  dut 
être  accusé,  raconte  seulement  sa  fuite  et  ses  périls.  Une 
barque  de  la  Garonne  lui  sert  de  refuge;  mais  les  mariniers 
prétendent,  malgré  lui,  le  conduire  à  Castel-Sarrasin,  avec 
l'intention  ,  dit-il ,  de  le  voler  (1).  Il  leur  échappe  en  leur 
montrant  dans  le  ciel  un  bouclier  lumineux,  qui  leur  ins- 
pire, pendant  une  heure,  une  terreur  superstitieuse,  jusqu'au 
moment  où  des  pèlerins  le  délivrent,  non  loin  du  port  de 
Moissae ,  et  ne  laissent  à  ses  conducteurs  d'autre  dédomma- 
gement que  de  piller  et  de  brûler  un  village.  Le  fugitif  ac- 
compagne ses  sauveurs  jusqu'à  Paris. 

Lesbrigandages  duMidi,  qu'il  explique  peu,  lui  servent  du 
moins  de  transition  pour  arriver  à  ceux  du  Nord  ;  et  ce  livre, 
après  quelques  mots  sur  la  lutte  entre  Rome  et  Frédéric  II, 
se  termine  par  une  description  emphatique  de  l'invasion 
des  Tartares  Mongols  dans  l'orient  de  l'Europe,  qui  com- 
mença vers  l'an  1235,  et  dont  les  écrits  de  ce  temps  ne  par- 
lent qu'avec  effroi.  C'est,  dit  le  poète,  Agar  qui  conspire 
contre  Sara  ;  Ismaèl  précipite  sur  nous  ses  redoutables  en- 
fants; Abraham  est  le  premier  coupable. 

Voilà  encore  une  partie  du  poème  où  bien  des  épisodes 
et  des  aventures  se  mêlent  aux  triomphes  de  l'Eglise. 

Le  septième  livre,  intitulé  t  II"  liber  elegiarum ,  et  com- 
posé aussi  de  matières  fort  peu  liées  entre  elles,  offre  tour 
à  tour  de  nouvelles  imprécations  contre  les  Tartares,  accu- 
sés, d'après  les  récits  d'un  prêtre,  de  manger  de  la  chair  hu- 
Michaud, Hist.  maine;  des  plaintes  sur  la  reprise  de  Damiette  par  les  Sarra- 
sins en  1221,  lorsque  leur  chef,  plein  de  respect  pour  l'armée 
chrétienne  assiégée,  la  nourrit  et  la  protégea  dans  sa  re- 
traite; un  pieux  hommage  à  saint  Edmond  de  Canterbury, 
mort,  en  i2.\2,  dans  son  exil  volontaire,  et  dont  les  restes 


(1)  Florentis  Studii  puulatim  turba  recedit; 

Hec  ego  qui  scribo  cuncta,  recedo  prias. 
Insidias  nietuens,  céleri  me  trado  carine; 

Intus  sed  prédis  insidiator  hyat. 
Ad  Sarracenum  Castrum  me  ducere  temptat, 
Suffocet  ut  tacitis  impia  turba  dolis,  etc. 


croisades 
III,  p.  5oo 


JEAN    DE  GARLAJNDE.  c,3 

°      XIII    SIECLE. 

furent  déposés  chez  les  cisterciens  de  Pontigni  ;  quelques  

vers  sur  le  schisme  des  Grecs;  une  sorte  de  réclamation  en 
faveur  du  faux  Baudoin,  pendu  en    1226  comme  imposteur, 
et  qui  est  peut-être  ,  dit-on  ,  le  vrai  comte  de  Flandre;  huit 
vers  sur  la  hrièveté  de  la  vie;  une  exhortation  aux  deux  rois 
de  France  et  d'Angleterre  qui  ont   épousé  les  deux  soeurs 
(Louis  IX  et  Henri  III) ,  à  se  réunir  contre  les  Tartares,  en 
abjurant  pour  jamais  cette  dangereuse  ambition  qui  affaiblit 
les  princes  chrétiens  ;  un  sermon  versifié  sur  la  rébellion  delà 
chair  contre  les  commandements  de  Dieu,  funeste  erreur  qui 
porta  la  femme  du  roi  Arthur,  la   perfide   Ganhumara,  à  Monn"}n,bJHlst- 
trahir  son   mari  pour  se  livrer  à  Modred  ,  neveu   du  roi;   c.  i3;  i.''xi   c! 
d'autres  sermons  sur  d'autres  péchés,  pour  lesquels  ne  man-    1. 
quent  pas  non  plus  les  exemples;  une  triste  peinture  de  la 
vie  scolastique,  en  proie  à  de  pénibles  travaux  et  aux  cruel- 
les plaisanteries  des  écoliers;   enfin,  le   magnifique   espoir 
qu'inspire  aux  fidèles  la  première  croisade  du  roi  de  Fiance, 
qui,  dans  un  heureux  accès  de  fièvre  {Félix  febris  erat  régis),       i,m,é  de  Ju- 
a  pris  la  croix,  et  qui,  encouragé  par  le  cardinal  Eudes  de  vénal,  x,  283. 
Chàteauroux,  lésât  du  pape,  va  bientôt  partir  avec  ses  trois  „.  Du  Boula> - 

,.   <  ni  i>  »  •  »  1     1  1        r»    ■    ■  ,,i         .  Hist.  mm.  par., 

lreres,  ttobert  d  Artois ,   Alphonse  fie  Foi  tiers  et  Charles   t.  m,  p.  200. 
d'Anjou.    La    déposition    de  l'empereur   Frédéric   II,   pro-  —  Hist.  nu.  de 
clamée  au  concile  de  Lyon  en  1245,  et  mentionnée  vers  la 
fin  de  ce  septième  livre,  paraît  en  fixer  la  date. 

L'auteur,  en  le  terminant,  s'aperçoit  lui-même  du  chaos  à 
travers  lequel  il  nous  a  conduits,  et  où  il  se  flatte  cependant 
que  nous  n'hésiterons  pas  à  le  suivre  : 

Historiis  sàtiras,  et  gesta  tragédien  junxi , 
Hec  ut  venturi  singula  vera  legant. 

Mais  sa  présomption  d'être  lu  dans  l'avenir  avait  été  trom- 
pée jusqu'à  présent.  C'est  que  la  postérité,  qui  a  tant  à  lire, 
veut,  pour  s'occuper  d'un  ouvrage,  quelque  vrai  qu'il  soit,  y 
trouver  une  certaine  clarté  de  langage,  un  certain  art  de 
composition.  Or,  on  a  pu  voir  par  cette  analyse  complète 
d'un  livre  entier,  qui  peut  donner  une  idée  de  la  plupart  des 
autres,  dans  quel  désordre  informe  de  pensées  et  de  style  se 
succèdent  le  plus  souvent  les  élégies  de  l'auteur,  et  combien 
il  s'est  inquiété  peu  d'y  entretenir  cet  intérêt  qui  naît  de 
l'unité. 

Il  résulte  du  huitième  et  dernier  livreque  Jean  de  Garlande 


la  Fi\,  t.  XIX 

p.  228-23-2. 


q4  POESIES  LATINES. 

XIII    SIECLE.    ^ 


a  vécu  au  moins  jusque  vers  la  fin  de  la  première  croisade 

de  saint  Louis.  Ce  livre  est  indiqué  par  lui  comme  le  neu- 
vième : 

Est  liber  hic  nonus,  qui  cum  preeuntibus  octo 
Ecclesie  laudes,  bella,  trophea  canit. 

S'il  y  a,  eu  effet,  quelque  lacune,  il  est  difficile  d'en  assigner 
la  place  dans  un  ouvrage  si  mal  ordonné.  L'auteur,  cette 
fois,  après  s'être  plaint  que  ses  vers  ne  lui  rapportent  rien, 
et  que  l'amour  de  la  croix  est  sa  seule  récompense,  nous  ap- 
prend, avec  sa  prédilection  ordinaire  pour  les  chiffres,  qu'il 
recommence  à  versifier  à  Paris  en  i  245,  date  du  livre  précé- 
dent et  de  son  autre  grand  poëme  sur  les  Mystères  de  l'É- 
glise : 

Lugdunum  venit  quo  sanctus  tempore  papa, 
Hec  inea  Parisius  musa  trahebat  opus. 

Mille  ducentenis  conjungo  decem  quater  annos 
Virginis  a  partu,  tresque  duosque  ligo... 

Presul  Guillelmus  ,  et  cancellarius  urbis 
Petrus  Parisius  docmata  sacra  terunt. 

Hi=t.  liu.  de  Guillaume  d'Auvergne  était  alors  évêque  de  Paris,   et  non 

ac'  3acVI11'  Pierre  d'Auvergne,  comme  l'a  dit  un  historien  qui  se  trompe 

Michaud,  Hist.  souvent.  Le  chancelier  de  Notre-Dame ,  dont  le   poëme  sur 

des  croisades,  i.   les  Mystères,  au  vers  4£>,  fait  une  mention  non  moins  respee- 

iv, p. 1 68  tueuse,  s'appelait ,  comme  nous  l'apprend  une    glose  sur  ce 

vers  dans  le   manuscrit    i64o  de  Sainte-Geneviève  ,  Petrus 

Parvus;  ce  qui  peut  aider  à  retrouver  le  temps  où  a  vécu  le 

De  Acad.  pari-  chancelier  de  Notre-Dame  désigné  par  Hemerésous  le  nom  de 

siensi, p.  106.      Petrus  Parvi,  d'après  un  Nécrologe  de  cette  cathédrale,  et 

qu'il  plaçait  conjecturalement  au  XIe  siècle,  quoique  le  surnom 

lui  fit  croire  avec  raison  (pie  ce  Pierre  était  moins  ancien. 

Louis  s'embarque  à  Aiguës-Mortes.  Le  roi  de  Tartarie, 
dit-on,  demande  le  baptême;  mais  il  mérite  peu  qu'on  se  fie 
à  ses  promesses  : 

Mortua  portus  Aqua  dictus  Ludovitica  signa 

Suscipit ,  et  classes  a  statione  movet. 
Tartarie  gentis  rex  sacro  fonte  renasci 

Poscit;  sed  caveat  gallica  turma  dolos. 

On  croirait  que  l'auteur,  placé  enfin  au  cœur  de  son  sujet,  ne 
s'en  écartera  plus  :  il  n'en  est  rien;  les  digressions  revien- 
nent à  tout  moment.  Elles  lui  servent,  il  est  vrai,  à  diminuer 


JEAN  DE  GARLAND'E:  gb 

•        Mil    SIECLE. 

pour  lui  l'inconvénient  de  toucher  à  l'histoire  contempo- 
raine; car  il  avoue  que  les  malheurs  d'Ovide  et  de  Boëce 
l'avertissent  du  danger  de  tout  dire.  11  peut  célébrer  du 
moins  avec  un  libre  enthousiasme  la  prise  deDamiette;  mais 
sa  longue  narration  de  ce  fait  d'armes,  avec  sa  date  versifiée 
de  l'an  1249,  n'est  guère  qu'un  lieu  commun,  qui  n'ajoute 
rien  aux  chroniques.  Il  paraît  avoir  recueilli  plus  de  docu- 
ments sur  le  désastre  de  la  Massoure,  sur  le  courage  im- 
prudent de  Robert  d'Artois,  de  Guillaume  Longue-Epée,  et 
sur  les  funestes  suites  de  la  captivité  du  roi.  Ce  nom  de 
Mansourah  lui  fournit  de  tristes  jeux  de  mots  : 

In  eelos  messem  Christi  Messoria  misit; 

Massorani  sed  eam  fama  sonora  refert. 
Massa  mali  format  Massoram ;  villula  vilis 

Sit  licet  hec,  facinus  omne  maligna  facit. 

A  l'an  I2b2  se  rapportent  deux  derniers  faits  qu'il  désigne: 
la  réparation  des  murs  de  Césarée  par  Louis  IX,  que  l'on 
dit  y  avoir  travaillé  de  ses  mains  ,  et  l'avènement  d'Al- 
phonse X,  roi  de  Léon  et  de  Castille,  successeur  de  son  père 
Ferdinand  : 

Mûris  nuinivit,  pulso  procul  hoste,  refertam 

Urbem  Caesaream  milite,  fane,  mero... 
Hères  Alphonsus  Ferramli  corde  Leonem 

Gessit,  et  Ecclesie  clara  trophea  dédit. 

Puis  l'ouvrage  se  termine  par  la  perspective  du  séjour  cé- 
leste, dont  la  joie  éternelle  est  réservée  à  tous  les  défenseurs 
de  l'Eglise,  ou  vainqueurs,  ou  martyrs.  Le  copiste  a  écrit 
X Explicit  en  lettres  grecques  : 

HSnAIKIT.AIB€P.àH.ÏPIVM*IC.HKKA€ClH. 

Le  poème  sur  les  Triomphes  de  l'Eglise  est  tout  entier  en 
vers  élégiaques,  sans  autre  mélange  que  les  deux  pages  de 
prose  à  la  gloire  de  l'université  de  Toulouse.  Le  premier 
livre  a,  en  comptant  le  prologue,  618  vers;  le  second,  896; 
le  troisième,  6g8;  le  quatrième,  554;  Ie  cinquième,  364;  'e 
sixième,  354;  le  septième,  5oo;  le  huitième,  63o;  total, 
461 4-  Ce  déluge  de  vers  latins,  comme  nous  avons  pu  le  dire 
de  presque  toutes  les  poésies  latines  du  même  temps,  parti- 
cipe beaucoup  de  l'improvisation  des  romans  et  des  fabliaux  ; 
le  latin  y  est  traité  en  langue  vulgaire.  On  peut  remarquer 


XIII    SIECLE. 


96  POÉSIES  LATINES. 


une  autre  analogie  entre  les  trouvères  français ,  que  leur 
goût  pour  la  versification  facile  n'empêche  pas  de  recher- 
cher les  jeux  de  mots  entortillés,  les  allitérations,  les  rimes 
extraordinaires,  et  le  trouvère  latin,  qui,  au  milieu  des  lon- 
gues pages  à  peu  près  sans  règle  où  il  semble  fort  indifférent 
a  la  justesse  de  la  mesure  et  à  la  propriété  du  style,  se  met 
à  courir  aussi,  par  un  caprice  inattendu,  au-devant  des  diffi- 
cultés de  toutes  sortes,  vers  léonins,  vers  rétrogrades,  vers 
chronographiques,  et  autres  pénibles  fantaisies,  regardées 
alors  comme  de  merveilleux  tours  de  force,  et  aujourd'hui 
comme  des  défauts  de  plus. 

Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  cet  ouvrage,  sans  doute 
quitté  et  repris  plusieurs  fois  à  de  longs  intervalles,  et  où  il 
ne  faut  point  chercher,  malgré  son  titre,  l'ensemble  d'une 
composition  régulière,  peut  encore  paraître  digne  de  quelque 
attention,  comme  un  des  organes  de  la  pensée  publique  sur 
chacun  des  grands  événements  d'un  demi-siècle. 

Le  poème  sur  les  Mystères  de  l'Eglise,  achevé  quelques  an- 
nées avant  celui-ci,  en  1245,  et  que  tout  le  monde  est  à  portée 
de  connaître  aujourd'hui  par  l'édition  publiée  à  Giessen  en 
1842,  d'après  des  manuscrits  interpolés  et  incorrects,  a  beau- 
coup moins  de  nouveauté  que  le  poème  des  Triomphes.  C'est 
un  amas  d'explications  symboliques  en  vers  hexamètres,  pires 
encore,  s'il  est  possible,  que  les  vers  élégiaques  qu'on  vient  de 
lire,  sur  le  temple  même  où  s  accomplissent  les  mystères,  sur 
les  cérémonies,  les  prières,  les  chants  de  la  liturgie,  sur  les 
fonctions,  la  hiérarchie  et  les  vêtements  des  prêtres.  Tout 
cela,  même  alors,  était  déjà  fort  trivial  ;  mais  c'est  la  manière 
Hist.   lin.  de   de  l'auteur.  Comme  il  avait  imité  en  vers  le  traité  en  prose 

la  îi.,  t.  \m,  fj(J  Guillaume  d'Auvergne,  évêque  de  Paris,  et  qui  fut  peut- 
être  un  de  ses  protecteurs,  sur  les  Sept  sacrements  de  l'E- 
glise, il  reproduit  dans  cet  autre  poème  toutes  les  allégories 
de  llaban  Maur,  d'Yves  de  Chartres,  d'Honoré  d'Autun,  de 
Jean  Beleth,  de  Guillaume  d'Auvergne  lui-même,  réunies  et 
Ibid.,  t.  XX,   accumulées,  bientôt  après,  dans  le  Rational  de  Guillaume 

p.  463-480.  Duranti,  dont  nous  avons  assez  parlé.  11  n'y  a  de  plus  que  la 
versification  de  Jean,  qui,  lorsqu'elle  n'est  pas  recommandée 
par  quelque  intérêt  historique,  ne  mérite  pas  d'être  à  elle 
seule  l'objet  d'une  longue  étude. 

Si  l'on  voulait  poursuivre  jusqu'au  bout  cette  résurrection 
des  poèmes  latins  de  Jean  deGarlande.  commencée  en  1N42. 


JEAN  DE  GARLANDE.  97 

x}'    XIII    SIECLE. 

par  M.  Otto,  éditeur  du  poëme  sur  les  Mystères  de  l'Eglise,   

il  resterait  à  exhumer  quelques  autres  vers,  soit  inédits,  soit 
imprimés  autrefois,  mais  oubliés  depuis,  et  que  l'auteur  de 
l'ancienne  notice  sur  sa  vie  et  ses  œuvres  n'avait  point  ren- 
contrés. 

«  On  lui  donne  encore,  disait  doni  Rivet  en  1 7^7 ?  un  traité      ibid.,  t.  Vin, 
delà  Pénitence,  sur  lequel  on  ne  nous  apprend  rien  autre   P»  XVJ  el  87- 
chose,  sinon  qu'il  se  trouve  manuscrit.  »  Ce  traité,  dont  il  ne 
parle  que  d'après  Raie  et  Pits,  qui  n'en  indiquent  pas  même      Baie,  Scrip- 
les  premiers  mots,  est  probablement  celui  qu'aurait  pu  lui   tor" ,Hus,r; _Br'~ 

rr  i  l  .         ,,  ,    .         J.      ,      i   •  i  i -       iv       lann.  ,  cent,  n  , 

onrir,  entre  autres  manuscrits,  1  exemplaire  de  la  bilmothe-  „.  /)ls)  ,,  ,85. 
que  de  Colbert  qui  porte  aujourd'hui ,  dans  l'ancien  fonds  — Pits,  Illustr. 
latin,  le  n.  8269.  Ce  recueil,  écrit  sur  papier  au  XV  siècle,  église scriptor., 
nous  a  conservé,  vers  la  fin,  un  ouvrage  en  trente-sept  feuil-  catalog.  An- 
lets  in-4°,  comprenant  chacun  une  quarantaine  de  lignes  gl-,  Bibi.  bodl., 
d'une  écriture  serrée.  Quelques-unes  de  ces  lignes  sont  des  "•  21PJ:,ar '—' 

,/  .1  .  rr  p.  1 15  ;Mss.  Th. 

vers,  qui  ne  dépassent  point  une  centaine;  le  reste  ofireun  am-  Gale,  n.  266,  P. 

pie  commentaire  en  prose.  Après  une  espèce  de  texte,  comme   19'» etr- 

pour  un  sermon  ,  Peniteas  cito,  peccator,  cum  sit  miserator 

judex ,  le  commentateur  nous  apprend  que  le  Pénitentiaire 

qui  va  suivre,  iste  Penitentiarius,  est,  selon  les  uns,  de  Jean 

deGarlande;  selon  les  autres,  d'un  moine  de  l'ordre  de  Cî- 

teaux;  selon  d'autres,  d'un  chartreux.  Nous  ne  voyons  rien 

dans  ce  poëme  qui,  pour  le  fond  et  pour  la  forme,  ne  puisse 

convenir  au  fécond  grammairien  nommé  ici  le  premier,  et 

dont  nous  recherchons  péniblement  les  écrits  inconnus.  Le 

début  que  nous  venons   de  citer  ne  paraîtrait  point  celui 

d'un  poëme;  il  en  est  cependant  ainsi.  Les  quatre  premiers 

vers,  les  seuls  qui  soient  du  mètre  élégiaque,  exposent  le 

plan  sommaire  de  la  première  moitié  de  l'ouvrage,  dont  la 

seconde  renferme  les  devoirs  du  confesseur  : 

Peniteas  cito,  peccator,  cum  sit  miserator 

Judex,  et  su  ut  hec  quinque  tenenda  tibî  : 
Spes  venie,  cor  contritum,  confessio  culpe, 

Pena  satistaciens,  et  fuga  nequitie. 

Les  idées  communes,  les  fautes  de  style  et  de  prosodie,  les 
plagiats,  comme  la  transcription  servile  d'un  vers  entier 
d'Ovide, 

Quisquis  amas,  loca  sola  nocent,  loca  sola  caveto,  Remed.  amor., 

v.  3-9. 

beaucoup  d'autres  défauts,  que  rachètent  à  peine,  vers  la  fin, 
Tome  XXII.  N 


q8  POESIES  LATINES. 

vlll    SIECLE.    ° 

—  quelques  vers  moins  mal  écrits,  nous  semblent   placer  cet 

ouvrage  au-dessous  de  tout  ce  que  nous  connaissons  de  l'au- 
teur, si  cet  auteur  est  Jean  de  Garlande. 

Un  recueil  de  l'ancienne  abbaye  de  Saint- Victor,  petit 
in-8"  écrit  sur  papier  au  XVe  siècle  (n.  6i3,  fol.  124-127, 
192-201),  renferme  deux  copies  de  ce  poëme,  l'une  avec  de 
courtes  gloses  interlinéaires,  l'autre  avec  un  commentaire 
moins  étendu  que  celui  du  manuscrit  de  Colbert,  mais  ou 
l'auteur  est  nommé.  Il  l'est  également  à  la  fin  des  deux  co- 
pies :  Explicit  Penitentiarhis  magistri  Joliannis  de  Galen- 
dia.  Suit  le  nom  d'un  Pierre  Collier,  qui  parait  être  à  la  fois 
celui  du  propriétaire  et  du  copiste,  et  qu'on  retrouve  ail- 
leurs dans  le  volume  (fol.  220  v°),  accompagné  de  la  date  de 

i49°- 

Cataiog.  deLa       Le  Pénitentiaire  de  Jean  de  Garlande  a  été  publie  avec 

Vallière,n.2633,  son  nom ,  in-4°,  sans  date,  en  caractères  gothiques,  par  An- 

i   il,  P.  i\i.       to;ne  Caillaut,  imprimeur  de  Paris,  qui  n'y  a  pas  joint  de 

commentaire  :  nous  n'avons  pu  voir  cette  édition.  Quelques 

Panzti,   An-  autres  encore  ne  sont  point  datées.  D'autres  ont  paru  avec 

nal. (ypogr., t.i,  date,  in-4°,   à   Cologne,   chez    Henri   Quentell ,    en    i4°,i> 

et  23o°o4-' U'3o86   J492' J493'  lZÎ95'  l5o5;  chez  Martin  de  Werden ,  en  i5o8 

n.  226;  p.  3n'  et  en  i5ii;  à  Nuremberg,  chez  J.  Weyssenburger,  en  i5o8, 

n.  255;  t.  vi,  avec  line  traduction  allemande,  etc.  L'édition  de  Cologne. 

p.  .'.55,n.  75  ;  p.   1 49 1 ,  que  nous  avons  sous  les  yeux,  petit  in-4°  de  dix-neuf 

vil'p.  447,'n!   feuillets,  sans  nom  d'auteur,  avec  commentaire,  est  intitulée, 

55,  etc. — Hain,  selon  l'usage ,  d'après  le  début,  Peniteas  cito ,  et  accompa- 

RePert-  blb,'°-   gnée  des  Septem  peccata  morta/ia,  Quinque  sensus ,  Décent 

a,p. i*3ieti3a!  precepia  Domini,  et  de  quelques  autres  vers  techniques  à 

l'usage  des  écoles. 

Il  y  a  aussi,  du  même  Jean,  deux  autres  ouvrages  métriques 
ion.,  vin, p.   plus  étendus,  que  dom  Rivet  n'indique  guère  cpie  par  leur 


97- 


Hain,    I. 


titre,  mais  qu'il  lui  aurait  été  tout  aussi  facile  de  faire  mieux 
1.  1  'paît  a  p.'  connaître,  soit  d'après  les  éditions  du  XVe  siècle,  soit  d'après 
436-438.  de  nombreuses  copies  manuscrites.  Le  premier  est  le  recueil 

grammatical  {Synonyma  et  JEquivoca),  imprimé  plusieurs 
Histor.  poet.   fois  de  iZj8i  à  ifjoo,  et  réimprimé  en  partie  par  Leyser,  qui 
med.ievi,p.3ia.  paraît  le  croire  tout  à  fait  inédit.  Les  Synonymes,  dont  il  a 
donné  en  entier  les 707  vers  hexamètres,  où  les  mots  expli- 
qués sont  rangés  dans  un  ordre  à  peu  près  alphabétique,  et 
qui  ont  pu  être  revendiqués,  ainsi  (pie  l'autre  section,  d'a- 
iii.i.  litt.  de   près  X Explicit  de  notre  manuscrit  8433,  pour  Matthieu  de 

la  ii.,  t.  xv,  Vendôme,  et,  d'après  une  glose  du  manuscrit  de  Wolfenbûttel, 

p.  ',27, 428.  '     '      1  » 


JEAN  DE  GARLANDE.  99 

JV   XIII    SIECLE. 

pour  Matthieu,  ou  pour  son  disciple  Gaufred  ,  n'offrent  en   

généra],  comme  on  doit  s'y  attendre,  qu'un  amas  de  mauvais 
vers  scolastiques,  tels  que  ceux  d'Alexandre  de  Ville-Dieu;    ibid.,t.xvin, 
mais   les    détails  singuliers   (Je  grammaire  qu'ils  nous   ont  p-  9.02-20.,. 
transmis,  les  nuances  vraies  ou  fausses  qu'ils  établissent  en- 
tre les  mots,  quelques-uns  même  de  ces  mots  qu'on   clier- 
cberait  vainement  ailleurs,  ne  sont  pas  sans  importance  pour 
l'histoire  de  la  lexicographie  latine.  Jl  est  fâcheux  que  Ley- 
ser  n'ait  pu  comparer  avec  son  texte  aucune  des  anciennes 
éditions,  qui  s'en  écartent  souvent.  Les  Homonymes  (AZaui- 
voca),  dont  il  n'a  reproduit  que  peu  de  vers,  comme  d'un 
poëme  de  Jean  sur  l'Orthographe,  exposent  les  divers  sens 
d'un  même  mot,  du  mot  Augustus ,  par  exemple,  analysé       Festus  éd  «le 
ainsi,  dès  les  premiers  vers,  d'après  Festus  et  Suétone  :  Liodemami,p.2. 

—  Suétone,  Oc- 
Augustus,  ti,  to,  Caesar  vel  mensis  habeto.  tav. ,  c.  7. 

Augustus,  tus,  tui,  vult  divinatio  dici. 
Mobile  cum  fiât  augustus,  nobile  signât. 
Augeo  dat  primum,  dat  gustus  avisque  secundum. 

Cette  explication    des  divers  sens  du  mot  Augustus,  qui 

ouvre,  suivant  Leyser,  le  poëme  des  Homonymes  dans  le 

manuscrit  de  Wolfënbùttel,  arrive  beaucoup  plus  tard  dans 

l'édition  du  même  ouvrage  publiée,  en  iooo,  avec  un  corn-      Synon.  et  k- 

mentaire,  à  la  suite  des  Synonymes,  chez  Henri  Ouentell,    q»^- "nag. Joan. 

,,.  .  1      /-.    1  1  \-l-c  deGarlamlia.fol. 

I  imprimeur  de  Cologne,  et  les  vers  en  sont  tout  dnrerents  ;  gg  , ». 
trois  de  ceux  que  nous  venons  de  transcrire  ne  s'y  retrou- 
vent que  dans  la  glose.  Les  cinq  autres  vers  que  Leyser  donne 
ensuite  ne  ressemblent  pas  plus  à  ceux  de  l'édition,  qui  com- 
mence ainsi  :  A  nomen  signât,  trakitur,  profertur  utrumque,  ibid.,  fol.  65. 
et  qui  est  conforme  à  notre  manuscrit  8/|4/i  où  malheureu- 
sement l'auteur  n'est  pas  nommé.  Quoique  nous  sachions 
combien  tous  ces  livres  élémentaires  devaient  être  facile- 
ment, surtout  avant  l'imprimerie ,  altérés,  abrégés,  interpolés 
par  chaque  maître,  selon  le  besoin  de  ses  leçons,  il  se  pour- 
rait cependant  que  le  poëme  cité  par  Leyser  fût  réellement 
celui  de  Matthieu  de  Vendôme,  qui  est  encore  inédit. 

L'autre  ouvrage  de  Jean  de  Garlande  que  les  Bénédictins  Hist.litt.de la 
n'ont  connu  que  par  son  titre,  mais  dont  nos  grandes  bi-  F^'  '  '  '' 
bliothèques,  à  défaut  des  deux  rares  éditions  du  XVe  siècle,  Biblioih.  nat. 
auraient  pu  leur  offrir  plusieurs  copies  recueillies  jadis  dans  Ae  Pans,  ang- 
les écoles ,  est  le  Distichium,  conservé  aussi  dans  les  biblio-  g  *lr't'  3"; 
thèques  étrangères,  par  exemple,  dans  celle  de  Turin,  sous    8207,'  an.   5] 

N  2 


ioo  POESIES  LATINES. 

XIII     SIECLE. 

— le  titre  de  Disligium,  et  dans  celle  de  Baie,  où  l'un  des  deux 

s"-'  al!    6-  manuscrits  est  intitulé  Distichium ,  sive  Cornutus ;  l'autre, 

832o,'  an.  10;'  Cor/tutus  antiquus  et  noms.  La  copie  de  notre  manuscrit 

s.Vi'J,   an.   3;  7679  ne  comprend  (pie  les  anciens  distiques,  et  elle  se  ter- 

Codd  mss.ïu-  mine  par  cette  souscription,  où  l'on  remarque,  comme  dans 

rinens.,  t.  il,  p.  d'autres  barbarismes  qui  ne  sont  point  du  copiste,  une  com- 

294,  ».  968.  plète  ignorance  du  grec  :  Explicit  Vêtus  Distigium.  Le  nou- 

io  .  i'Îh.'  mss'  veau  Cornutus  fut  imprimé  avec  l'ancien,  dès  l'an  1 48 1 ,  sans 

col  53i.  nom  de  lieu,  mais  à  Zwoll ,  et  en  1489,  à  Haguenau.  Nous 

Panzer,   An-  crojriom  volontiers  qu'on  les  retrouverait,  ou  quelque  011- 

iil,  p!P566-  u  vrage  scolastique  du  même  genre,  flans  le  manuscrit  ano- 

I,  p.  .,',-.'—  nyme  de  la  bibliothèque  de  Laon  commençant  par  ces  deux 

llain,  Repertor.    ygpc  • 
bibliogr.,    t.    I  , 
part.  2,  p.  436. 

Caialc. géoé-  Verborum  levitas  niorum  fit  pondus  lionestum, 

rai  des  mss.  de  Et  nucleum  celât  arida  testa  bonum. 

l'i.,  t.  I,  p.  i\rj, 

II.  /|. 

Ces  deux  vers  expriment  assez  bien  l'espèce  d'exercice  à  la 
l'ois  grammatical  et  moral,  mais  toujours  fort  pédantesque 
et  fort  épineux,  auquel  les  grammairiens  soumettaient  alors 
leurs  écoliers,  en  les  obligeant  à  chercher  un  sens,  et  un  sens 
utile  à  la  conduite  de  la  vie,  dans  des  vers  techniques  qui  ne 
paraissaient  d'abord  que  d'obscures  énigmes,  mais  que  les 
maîtres  expliquaient  eux-mêmes  par  un  commentaire  en 
prose. 
Fol.  -i  v".  —  Nous  apprenons  par  la  préface  de  l'édition  de  1489  [Cor- 
\ov. l'aime,  Ri-  nutus  magistri  Joannis  de  Garlaridria),  non  moins  inconnue 

blioth.  med.    et    ,    «         .  il        l  /o  il  T 

mi  œtai   t  ni    a  Mansi  que  celle  de  1 4^  1 ,  et  qui  est  le  premier  livre  îm- 
p.  19.  primé  dans  la  ville  de  Haguenau  ,  que  l'ouvrage  est  appelé 

Cornutus,  parce  que,  comme  il  y  a  des  animaux  qui  se  dé- 
fendent avec  deux  cornes,  l'auteur  exprime  chaque  sentence 
en  deux  vers;  et  l'on  pouvait  ajouter  que  chaque  distique  a 
(\^'[^\  sens.  Comme  les  gloses,  souvent  très-ridicules,  ne  sont 
point  les  mêmes  dans  les  divers  exemplaires,  soit  manuscrits, 
soit  imprimés,  l'auteur  n'est  responsable  que  des  vers. 

Quelques  passages  du  /  etus  Distichium  ,  le  seul  qui  soit 
de  Jean,  moins  barbare  que  l'auteur  du  Cornutus  novus, 
donneront  une  idée  de  ces  jeux  d'esprit  qui  régnèrent  long- 

Ki-as ipera     temps  dans  les  écoles,  et  qui  déplaisaient  fort  à  Erasme  : 

Leyde,  t.  Deum  immortalem  !  quale  sœculum  crat  hoc,  quum  magno 
apparatu  Disticha  Johannis  Garlandini  adolescentibus  enar- 
rabantur!  Les  Distiques,  au  nombre  de  vingt  et  un  dans  la 


i,p  -'. 


Mil 


JEAN   DE  GARLANDE.  101 

copie  que  nous  suivons,  quoique  1  édition  de  i /jSq  en  compte 
vingt-trois,  commencent  par  celui-ci  : 

Cespitat  in  faleris  ipus  blattaque  supinus; 
Glossa  velut  temeto  labat  hemus  infatuato. 

C'est  là,   pour  le  maître,    une  occasion   d'apprendre  à   ses 

disciples  que  cespitat  est  formé  du  substantif  cespcs  (dans  Serv.  ad  vir- 

Servius,  eespitatores  equi);  que  ipus  (ou  plutôt  lùppus)  si-  s1'-  '1-"->  xl  > 

gnifie  en  grec  un  cheval;  (pie  blatta  est  un  des  noms  (le  la  vid.  Joann  de 

pourpre,  et  que  supinus  s'est  dit  pour  superbus ;  que,  dans  Garland.  /Ecpii- 

ie  second  vers  hemus,    si  jamais  on  a  dit  hemus.  remplace  voca,  éd.  Colon. 

.  n      »•••»*  J  ]•  a.  i5oo,  loi.  q2\   . 

fmnto,  etc.  Il  s  inquiète  peu  de  nous  dire  comment  ce  vers 
s'accorde  avec  la  prosodie.  Quant  au  sens  moral,  nous 
sommes  avertis  sans  doute  par  ce  coursier  superbe  qu'il  est 
arrivé  aux  plus  orgueilleux  de  broncher,  et  par  l'image  de 
la  glose  qui  chancelle  comme  un  homme  ivre,  que  les  com- 
mentateurs eux-mêmes  ne  sont  pas  infaillibles. 

Terga  laphi  dorcheque  latus,  delata  popine, 
An  sint  elixa,  sint  assa,  vescit  bene  lixa. 

Abra   tenens  spéculum  sese  speculatur  beramque: 
Utque  magirus  bero,  sic  et  sibi  préparât  escam. 
Qui  multis  duliam  promittit  beris  placituram, 
Pseuduliis  alterius  fiet,  non  assecla  verus. 

Barritonans  onoma,  cum  debeat  oxitonari, 
Non  est  orthograpbus,  sed  agramniatus  esse  videtur. 
Ydria  t'undit  aquas,  oleum  cadus,  ampbora  vinum  ; 

Et  tel  uni  pbaretra,  corintoque  reconditur  arcus.  Lei,   coryto- 

que. 

Voilà  quelques  autres  énigmes  à  deviner,  qui  attestent,  si- 
non une  connaissance  exacte  de  la  langue  grecque,  du  moins 
une  certaine  familiarité  avec  les  scoliastes  latins,  avec  les 
lexicographes  du  moyen  âge,  et  que  nous  laisserons  recti- 
lier  et  déchiffrer  à  ceux  qui  voudront  savoir  par  quel  labo- 
rieux procédé,  suivi  pendant  plusieurs  siècles,  les  grammai- 
riens affectaient  de  hérisser  tout  un  ouvrage  de  mots  étranges 
et  rares,  pour  avoir  le  plaisir  et  l'honneur  de  les  expliquer. 

Pour  peu  (pie  dom  Rivet  eût  consulté  ces  divers  textes,  Hist.  liu.  de  la 
ou  même  les  seuls  titres  des  manuscrits,  il  aurait  pu  vérifier  F«\,  t.  vin,  p. 
un  fait  dont  il  se  doutait  seulement,  c'est-à-dire  crue  le  Dis-  *?:~  <)'"1',"  • 

...  ,  „  ,        „    ,      .       .     1  Scnptor.  eccie- 

tic/aum  est    le  même  ouvrage  que  le  ochoUtrium  morale,   siastT,  t.  n,  col. 

que  du  Boulay  attribue  sans  hésiter  à  Jean  de  Garlande,  et   6l°- 

(lui  se  trouve  avec  son  nom  et  ce  titre  dans  plusieurs  cata-     H,'st  "n,v  ,,ai  ' 
1  '  i.l,  p.  4o/|. 


io2  POESIES  LATINES. 

XIII     SIECLE. 

-  loques  français  on  étrangers:  mais  nous  nesaurionsaffirmer 

(ataloa     An-        .  3  . 

giisB,t.n,p.a33,  s'il  ^ai't  reconnaître,  comme  il  le  conjecture,  ce  même  Jean 
n.  7945,26,  1.  dans  le  Cornutus  dont  le  nom,  célèbre  entre  ceux  des  sco- 
—  Ha?nei,  Cala-  ]jastes   ]atins,   recommande   encore   aujourd'hui  des  closes 

lo».    hbr.    niss.,  p-ii  •  111  1  i-  1 

col. 756, n. 256.  assez  faibles,  extraites  probablement  de  scolies  plus  an- 
Fabric,  Bi-  cieunes,  sur  les  Satires  de  Perse  et  de  Jnvénal.Nous  pouvons 
bh.ith.  iat.,t.  n,  <ju  moins  constater  aussi  que  la  suseription  du  Distichium, 
Hist.'litt.de la  dans  un  grand  nombre  de  copies,  comme  dans  celle  de  Pa- 
ir., t.  vin,  p.  ris  sous  le  n.  7679,  déclare  formellement  auteur  de  l'ou- 
9    tTI  •     £'•'  vraee  maître  Jean  de  Garlande  (Hic  incipit  Distigium  ma- 

ap.  Faillie.   Bi-        .    ~  .  .  ,      ~       ,         ..  •  .  J  ,~ 

biioih.  med.  ei  gistri  Jolianius  de  Crarlanaia),  en  ajoutant  que  la  mort  ne 
inf.  aetatis,  t.  i,  lui  a  permis  de  terminer  que  les  vers,  et  que  le  commen- 
taire est  d'un  autre.  Quoique  les  copistes  des  vers  et  du 
commentaire  soient  quelquefois  très-malhabiles,  et  peut- 
être  même  parce  qu'ils  semblent  incapables  d'avoir  exprimé 
une  opinion  qui  leur  fût  personnelle,  on  peut  croire  que, 
dans  ce  qu'ils  disent  de  l'auteur  et  de  son  livre,  ils  ne  font 
que  recueillir  une  vieille  tradition. 

Enfin,  pour  arriver  au  terme  de  ce  long  supplément, 
beaucoup  d'autres  vers  latins  de  Jean,  rappelés  par  dom 
Rivet,  sur  les  matières  les  plus  diverses,  mais  principale- 
ment sur  des  matières  grammaticales,  et  auxquels  il  faut 
joindre  un  poëme  sur  les  Verbes  déponents,  qu'il  n'indique 
Hain,  I.  c,  p.  pas,  quoique  imprimé  aussi  plusieurs  fois  au  XVe  siècle, 
Metricus  de  Verbis  deponentialïbus  libellus  eum  commento, 
prouvent  que  Jean,  dans  son  école,  restait  fidèle  à  l'habi- 
tude déjà  ancienne  de  rendre  ses  préceptes  de  grammaire 
plus  faciles  à  retenir  en  leur  donnant  la  forme  métrique,  et 
plus  faciles  à  comprendre  en  y  ajoutant  une  glose.  On  voit, 
par  les  traités  des  plus  illustres  maîtres  de  Port-Royal,  que, 
même  en  langue  vulgaire,  cette  méthode  d'enseignement 
fut  longtemps  conservée. 

Malgré  le  nombre  des  poëmes  latins  que  Jean  de  Gar- 
lande a  laissés,  et  l'obstination  de  toute  sa  vie  à  faire  des  vers 
sous  tous  les  prétextes,  il  paraît  qu'il  fut  principalement  dis- 
tingué par  cesurnom  :  Jean  le  grammairien.  Beaucoup  d'au- 
tres, appelés  Jean  comme  lui,  ayant  pu,  comme  lui,  tenir  école 
et  enseigner  la  grammaire,  un  tel  surnom  n'a  point  suffi  pour 
Baie , Saïptor.   le    faire  reconnaître.    Les   biographes    anglais,    Baie,    Pits, 
iii.Britann.,cent.  Tanner,  Warton,  et  parmi  nous   du  Boulay,  parlent  d'un 
lltustr °  Tng'liae  Johannes  grammaticus ,  auquel  sont  attribués  des  ouvrages 
5criptor.,p.35o.  qui  appartiennent  à  d'autres,  et  même  au  grammairien  grec 


SONGE  D'UN  CLERC.  io3 

XIII     S1ECL] 
Jean  Philopon.  Il  va  plus  d'un  motif  de  croire,  avec  M.TIio-  — - — 

\tt    •     i  i  •    •  t  '  i  /•    •       —    I aimer,  lii- 

nias  Wright,  que  le  grammairien  Jean,  compte  quelquefois  blioth.  britanni- 

parmi  les  écrivains  de  l'Angleterre  peu  après  la   conquête  co-hibem.,    \>. 

normande,  est  un  écrivain   imaginaire,  et  qu'il  faut  lui  re-  W— Warton, 

prendre,  pour  les  restituer  a  leurs  vrais  auteurs,   les  écrits  poetlv.    ,  j    p 

«pion  a  mis  sous  son  nom.  Jean  de  Garlaude,  par  exemple,  extix.   —   Du 

peut  revendiquer  l'ouvrage  que  Warton  désigne  par  le  titre  Boulay>  Hls'°!> 

'.       -,  ,.'  ■  i        r  •    ■>  umv.par..t.III, 

de  Compenaium  grammatices.  Les  premiers  mots,  cites  par  „.  gq5. 
Tanner  :  < Irammaticain  trivialis  apex,  ne  nous  permettent      Biogiaph.bi 
malheureusement  pas  de  supposer,  pour  riionneur  de  celui 
qui  a  fait  tant  de  mauvais  vers,  que  du  moins  son  Abrégé  dé 
grammaire  était  en  prose. 

Jean  de  Garlaude,  dont  la  critique  moderne  a  eu  quelque 
peine  à  fixer  le  siècle  et  à  débrouiller  les  ouvrages,  encore  iné- 
dits en  partie,  peut  donc  être,  comme  on  l'a  vu  par  la  série 
aujourd'hui  plus  complète  de  ses  œuvres,  regardé  tour  à 
tour  comme  un  théologien,  un  chronologiste,  un  alchimiste, 
surtout  un  grammairien;  mais  ce  n'est  certainement  pas  un 
poète.  V.  L.  C. 


tarin.,  t.  II 
48. 


SONGE  D'UN  CLERC. 

Ce  songe  est  d'un  clerc  {Somnium  cujusdam  clerici),  qui,  Ms. deReims 
frappé  de  quelque  revers  sur  lequel  il  se  tait,  représente,  coté  j.  743. 
sous  forme  de  vision,  l'inconstance  de  la  fortune.  La  fortune 
lui  apparaît  comme  une  femme  aveugle  qui  tourne  une  roue 
immense,  élevant  ainsi  et  abaissant  alternativement  la  des- 
tinée des  mortels.  Par  la  citation  suivante,  qui  montrera  en 
quel  rhythme  l'auteur  a  écrit,  on  verra  la  date  de  cette  com- 
position. Pierre  de  la  Brosse,  ici  appelé  Pctras  de  Arbrocia 
ou  Abrocia ,  périt  en  1 277. 

Hic  sub  rota  latitat  Job  depauperatus, 
Cresus  tumet  desursum  ;  ruit  degradatus 
Petrus  de  Arbrocia;  sed  ad  dextrum  latu.s 
Est  quidam  Florentins  de  Roia  natus, 
Ad  Cresi  divitias  erigi  conatus. 

Ille  Pctiiis  primitus  de  gente  ignota 
Desursum  ascenderat,  nec  deerat  iota, 
Quin  rex  esset  Galbe;  tandem  cum  Pbilota 


xiii   siècle.  ^  POESIES  LATINES. 


Descendit  turpissime,  cum  mors  ejus  nota 
Fuit,  de  qua  stupuit  gens  Gallie  tota. 

O  f'ortuna  subdola,  cur  hec  cogitasti  ? 
Petrnin  de  Abrocia  cur  sic  elevasti, 
Quem  morte  turpissima  subito  dampnasti  n 
Cur  Philotain  filium  tuum  tu  vocasti , 
Quem  miserabili  rota  post  rotasti? 

Un  éloge  de  Paris  qui  se  trouve  dans  cet  opuscule  a  un 
intérêt  historique;  car  il  est  important  de  savoir  que,  dès  la 
fin  du  XIIIe  siècle,  cette  cité  avait  en  France  la  prééminence 
sur  toutes  les  autres  : 

O  dulcis  Parisius,  décor  omnis  ville, 
Civitates  superans  omnes  modis  mille, 
Mihi  crudelissimus  janitor  est  ille, 
Qui  me  te  non  patitur  ingredi  tranquille, 
Et  vagos  evadere  lluctus  hujus  Scille. 

Super  omnes  oblines  urbes  principatum  , 
Fecundans  jocalibus  stallos  civitatum, 
Que,  reddentes  debitum  tibi  famulatum  , 
Per  terrain  et  Sequane  remittunt  meatum 
Quicquid  eis  contulit  aer,  aqua,  pratum. 

O  dulcis  Parisius,  in  qua  quondam  visi 
Tain  diu  prosperius,  a  qua  me  divisi 
Assectato  sidère  casus  improvisi; 
Nescio  quid  faciam,  inoriar,  te  nisi 
Adhuc  saltem  videam,  sancte  Dyonisi! 

O  dulcis  Parisius,  parens  sine  pare, 
Solita  scolaribus  bona  tôt  parare; 
Urbs  nulla  se  audeat  tibi  comparare,  etc. 

Dans  le  siècle  suivant,  un  poète  qui  n'est  pas  sans  mérite 
consacra  une  ballade  a  célébrer  Paris  : 

C'est  la  cité  sur  toutes  couronnée, 

Fontaine  et  puis  de  sens  et  de  clergie, 
Cianelet,  p.  2b  „       ,      n         r  .     „   .  .  ° 

Sur  le  neuve  de  aaine  située; 

Vignes,  et  bois,  et  terres,  et  praerie, 

De  touz  les  biens  de  ceste  mortel  vie 

A  plus  qu'autres  citez  n'ont. 

Tuit  estrangier  l'ament  et  ameront  ; 

Car  pour  déduit,  et,  pour  estre  jolis, 

Jamais  cité  tele  ne  trouveront; 

Rien  ne  se  puet  comparer  à  Paris. 

\iusi  de  bonne  heure,  et  non  longtemps  après  être  sortie 
de  1  àiçc  carlovingieu,  la  France  se  présente  avec  sa  physiono- 
mie moderne  :  un  grand  pays,  une  grande  capitale.    É.  L. 


POEME  MEDICAL.  io5 


XIII    SIECLE. 


POEME  MEDICAL. 

Nous  avons  trouvé  ce  poëme  dans  un  manuscrit  de  la  Bi-  N.8161  a — 
bliothèque  nationale,  in-4°,  écrit  sur  deux  colonnes,  dont  il  Catalogue,  1. 1\, 
occupe  trente-neuf  feuillets.  Lie  poëme  est,  au  premier  feuillet,  ' 

intitulé  :  de  Secrctis  mulierum,  comme  le  traité  compris 
dans  les  œuvres  d'Albert  le  Grand;  mais  ce  titre  est  Hist.  litt.  de 
inexact;  c'est  celui  du  premier  livre,  et  non  de  tout  l'ou-  iaFr.,t.xix, p. 
vrage.  L'ouvrage  entier  n'a  point  de  titre,  et  se  divise  en 
sept  livres  :  le  premier  traite  des  Secrets  des  femmes,  ou  plu- 
tôt de  leurs  maladies;  le  second,  de  l'Ornement  des  femmes, 
c'est-à-dire  des  moyens  de  réparer  les  défectuosités  du  corps 
ou  du  visage;  les  3%  4e,  5e  et  6e  livres  sont  relatifs  à  la  Chi- 
rurgie; le  7e,  qui  porte  pour  titre  de  Modo  medendi,  indique 
les  signes  généraux  des  maladies  internes,  et  donne  au  mé- 
decin des  avis  sur  la  conduite  à  tenir  pour  gagner  la  con- 
fiance du  malade  et  la  faveur  de  ceux  qui  l'entourent. 

Nous  n'avons  pu  découvrir,  malgré  nos  recherches,  si  ce 
poëme  médical  avait  été  imprimé;  nous  n'en  connaissons 
même  qu'un  seul  exemplaire  manuscrit;  c'est  celui  de  notre 
Bibliothèque.  Il  commence  par  ce  vers  : 

Principio  rerum,  cum  conditor  orbis  adiret; 

et  finit  par  celui-ci  : 

Omnibus  ergo  vale  dicens,  in  pace  recède. 

Ces  indications  serviront  aux  personnes  que  ces  choses  inté- 
ressent pour  reconnaître  le  poëme,  s'il  leur  tombe  sous  les 
yeux;  car  il  ne  porte  pas  de  titre  général,  et  l'auteur  n'est 
pas  nommé.  Une  lecture  attentive  ne  nous  a  suggéré  aucune 
conjecture  sur  le  médecin  à  qui  on  pourrait  attribuer  cet 
ouvrage.  Quant  à  l'époque,  il  est  possible  d'arriver  à  une 
approximation.  L'écriture  du  manuscrit,  qui  est  bonne,  ap- 
partient au  XIIIe  siècle,  ou  du  moins  à  la  première  partie 
du  XIVe.  Les  noms  des  auteurs  cités  s'accordent  avec  cette 
date  :  ce  sont  Roger,  Guillaume,  c'est-à-dire  Guillaume  de 
Salicet;  Egidius,  c'est-à-dire  Gilles  de  Corbeil. 

Il  n'est  pas  inutile,  pour  la  connaissance  des  mœurs  du 
Tome  XXII.  O 


XIII     .SIECLE. 


106  POESIES  LATINES. 


temps,  de  citer  les  conseils,  quelquefois  assez  naïfs,  adressés 

Fol.  »)8.  par  l'auteur  au  médecin  qui  va  visiter  un  malade  :  «  Quand 
«  vous  serez  appelé,  ô  médecin,  auprès  d'un  malade  quel- 
ce  conque,  demandez  du  secours  à  celui  qui  gouverne  tout, 
«  afin  que  l'ange  du  Seigneur  qui  accompagna  Tobie  dirige 
«  vos  intentions,  vos  actions  et  vos  pas  dans  une  paix  sa- 
«  lutaire.  En  attendant,  traitez  convenablement  le  messager, 
«  et  informez -vous  si  le  malade  auprès  de  qui  il  veut  vous 
«  conduire  souffre  depuis  peu  de  temps  ou  depuis  longtemps, 
k  et  comment  la  maladie  l'a  pris.  Enquérez-vous  aussi  des 
«symptômes  auprès  du  messager;  et  quand  vous  serez 
«  arrivé,  lors  même  qu'il  ne  vous  aurait  rien  appris,  tirez 
«  de  l'examen  de  l'urine  et  du  pouls  l'indication  de  cer- 
<c  tains  symptômes.  Alors  il  suffira  d'exposer  avec  précau- 
«  tion  ceux  que  vous  aurez  reconnus,  afin  que  le  malade 
«  puisse,  sur  ces  paroles,  se  confier  à  vous  comme  au  guide 
«  de  sa  santé.  Demandez  en  entrant  si  le  malade  s'est  con- 
«  fessé,  et  s'il  a  reçu  le  corps  du  Christ,  première  cause  de 
<c  salut.  Voici  en  quels  termes  il  faut  parler  :  L'âme  est  plus 
<c  digne  que  le  corps;  ainsi  son  salut  est  préférable.  Qu'on 
«  avertisse  le  patient  de  chercher  le  salut  de  l'âme.  S'il  ne 
«  l'a  pas  fait,  qu'il  le  fasse,  ou  promette  de  le  faire;  car 
«  souvent  les  maladies  naissent  des  péchés.  Si  l'on  attend 
«  pour  l'avertir  que  le  médecin  ait  examiné  les  signes  ordi- 
«  naires,  le  malade  concevra  des  craintes;  s'imaginant  que 
«  le  médecin  désespère,  il  désespérera,  et  le  désespoir  ag- 
«  gravera  le  mal.  Arrivé  auprès  de  lui,  vous  prendrez  un 
«  visage  calme,  et  vous  éviterez  tout  geste  de  cupidité  et 
«  d'orgueil.  Saluez  d'une  voix  humble  ceux  qui  vous  saluent; 
«  assoyez-vous  quand  ils  s'assoient.  Puis,  reprenez  haleine, 
«  parlant  d'un  ton  modéré;  dans  vos  paroles  vous  mêlerez 
«  la  mention  du  pays  où  vous  êtes,  et  la  louange  du  peuple 
-(  qui  l'habite.  Enfin,  vous  tournant  vers  le  malade,  deman- 
«  dez-lui  comment  il  va.  Lorsqu'il  tendra  le  bras  pour  que 
«  vous  lui  tâtiez  le  pouls,  vous  le  sentirez  mieux  du  côté 
<c  gauche,  comme  le  témoigne  Egidius.  Examinez  ensuite 
«  l'urine,  quelle  en  est  la  couleur,  la  densité,  quelles  subi- 
te tances  y  sont  contenues.  Les  variations  en  ce  genre  don- 
«  nent  souvent  la  connaissance  de  diverses  espèces  de  mala- 
«  dies.  Le  changement  du  pouls  indique  à  la  vérité  que  le 
«sujet  est  malade,  mais  l'urine  indique  davantage  les  es- 
«  pèces  de  maladies;  et  le  malade  est  persuadé  que  vous  con- 


POEME  MEDICAL. 


'/ 


XIII     SIECLE, 


«  naissez  la  maladie  non  pas  seulement  par  le  pouls,  mais  en-  

«  core  par  l'urine;  aussi  cette  inspection  lui  donne  plus  de 
«  confiance  en  vous.  Au  malade  inquiet  vous  promettrez  la 
«  guérison;  mais,  en  vous  retirant,  vous  direz  à  ses  proches 
n  que  la  maladie  est  grave.  En  effet,  si  vous  le  guérissez, 
«  votre  mérite  sera  plus  grand,  et  vous  serez  plus  digne  de 
«  faveur  et  de  louange;  s'il  succombe,  on  dira  que  vous  avez 
a  désespéré  dès  le  début.  Vous  donnerez  une  grande  atten- 
te tion  aux  signes  généraux  et  particuliers,  pour  garder  le 
«  nom  de  prophète.  Quand  ceux  qui  président  à  ia  maison 
«  vous  mèneront  à  table,  ne  soyez  importun  en  rien,  mais 
«  conduisez-vous  avec  convenance.  Refusez  alors  de  vous 
«  mettre  à  la  première  place;  ne  rebutez  ni  les  mets  qu'on 
«  vous  sert,  ni  les  boissons  qu'on  vous  offre.  De  la  sorte  on 
«  se  reposera  sur  vous,  et  on  éclatera  en  louanges  et  en  témoi- 
«  gnages  de  faveur.  Chaque  fois  qu'on  apporte  de  nouveaux 
«  plats,  ne  manquez  pas  de  vous  informer  de  l'état  du  nia- 
it lade  ;  cela  lui  donnera  une  pleine  confiance  en  vous,  voyant 
«  qu'au  milieu  de  la  variété  d'un  repas  vous  ne  l'oubliez 
«  point.  Sorti  de  table  et  revenu  auprès  de  lui,  vous  lui  direz 
«  que  vous  avez  très-bien  dîné,  et  que  ce  qu'on  vous  a  servi 
«  a  parfaitement  suffi.  Le  malade,  qui  était  préoccupé  de  ce 
«  soin,  se  réjouira  de  vos  paroles.  Dans  la  maison  entière  il 
«  ne  faut  vous  laisser  séduire  par  la  beauté  d'aucune  femme, 
<c  quelle  qu'elle  soit.  Détournez  les  yeux  et  l'intention,  de 
«  peur  qu'un  regard,  allumant  un  feu  mutuel,  ne  détourne 
«  de  vous  les  regards  de  votre  Créateur,  ne  change  les  dis- 
«  positions  du  médecin,  et  ne  rende  le  malade  odieux  à  celui 
«  qui  le  traite.  » 

Les  qualités  requises  du  médecin  sont  ainsi  retracées  : 
«  On  choisira  pour  médecin  celui  que  sa  vie  montre  pur  et  Foi.  38  % 
«  fidèle.  Il  sera  pleinement  instruit  dans  les  arts;  il  aura  étu- 
«  dié  longuement  en  médecine,  résidé  en  différents  pays, 
«  riche  d'amis,  connu  de  beaucoup,  disert,  noble  d'origine 
«  ou  d'éducation,  convenable  dans  ses  gestes,  son  aspect  et  sa 
«  démarche,  agréable  dans  ses  habits,  orné  de  toutes  bonnes 
«  mœurs.  Qu'il  honore  sans  cesse  et  serve  avec  un  esprit  pur 
«  celui  qui  donne  les  biens  à  tous,  afin  d'être  dirigé  par  lui, 
«  d'en  recevoir  la  connaissance  de  ce  qui  est  utile  à  ceux 
«  qui  souffrent,  et  de  mériter,  après  cette  vie,  celle  que  Dieu 
«  a  jadis  promise  aux  justes.  » 

Enfin  vient  la  question  du  payement:  «Quand,  par  ces      Fol.  46. 

O2 


XIII    SIECLE. 


108  POESIES  LATINES. 


«  moyens,  vous  aurez  amené  le  malade  à  l'état  de  paix,  il 
«  reste  à  demander  congé,  de  peur  que  plus  attendre  ne 
«  cause  de  la  honte.  Il  convient  de  parler  ainsi  à  l'intendant 
«  de  la  maison,  ou  à  ceux  que  vous  saurez  être  les  plus  col- 
»  latéraux  du  malade  (tquos mage  collatérales  Noveris  egroti): 
«  Voilà  que  le  Seigneur  tout-puissant,  qui  avait  visite  celui 
«  vers  qui  vous  nous  aviez  invité,  a  tourné  les  yeux  sur  nos 
a  actions,  et  a  daigné  lui  rendre  la  santé  par  notre  ministère. 
«  Nous  souhaitons  qu'il  le  conserve  ultérieurement  en  saute, 
«que  congé  nous  soit  donné  par  vous,  et  que  ce  congé 
«  soit  honorable.  S'il  arrive  que  quelqu'un  de  vous  désireux 
«  de  nous  appeler  soit  grevé  de  maladie,  nous  laisserons  de 
«  côté  tout  le  reste,  pour  nous  précipiter  gratis  {gratis)  à 
«  votre  service.  Que  la  récompense  convenable  du  passé 
«  soit  le  gage  de  l'avenir!  —  Ainsi  il  vous  servira  de  vous 
«  être  conduit  de  manière  à  mériter,  dès  les  premiers  1110- 
«  ments,  la  laveur  de  ces  personnes;  en  effet,  le  malade  sou- 
te cieux  les  consultera  là-dessus.  Mais  je  crois  qu'il  est  plus 
«  sûr  (nous  le  savons  tous)  de  recevoir  quand  le  malade 
«  souffre;  autrement  on  court  risque  de  ne  pas  être  payé; 
«  car  la  main  qui  donne  s'est  plus  d'une  fois  retirée.  La 
a  récompense  reçue,  après  avoir  rendu  de  grandes  grâces. 
«  dites  adieu  à  tous,  et  retirez-vous  en  paix.  » 

Il  ne  nous  reste  plus  qu'à  signaler  quelques  points  plus 
particulièrement  relatifs  à  la  médecine.  La  description  de  la 
Foi.  36.  lèpre,  quoique  brève,  est  bonne  :  «  Des  tubercules  jaunes  ou 

«  livides,  quelquefois  rouges,  se  montrent  d'ordinaire  à  la 
«face.  Parfois  ils  disparaissent  spontanément,  puis  re- 
«  paraissent  de  même.  11  y  a  sanie,  prurit,  ardeur,  aspérité 
«  du  corps,  maigreur,  voix  rauque,  chute  des  poils,  fissures 
«  aux  mains  et  aux  pieds;  hématurie.  La  face  se  fendille  et 
«  se  tuméfie.  L'odorat  se  perd,  l'œil  est  rouge  et  prend  une 
<<  forme  arrondie  ;  la  peau  s'épaissit.  Le  corps  est  humide; 
«  une  chair  molle  y  est  mêlée  aux  glandes.  La  peau  est 
«  comme  grasse;  de  l'eau  jetée  sur  le  corps  y  glisse  ainsi  que 
«  sur  un  cuir  huilé.  Le  patient  éprouve  des  picotements  et 
«  des  fourmillements  dans  les  membres.  » 

L'auteur  dit  que,  si  une  pustule  plus  grosse  que  les  au- 
tres se  développe  aux  cuisses  (coxis),  le  mal  est  incurable. 

Pour  ceux  qui  pensent  que  la  lèpre  du  moyen  âge  n'est 
pas  sans  quelque  communauté  avec  la  syphilis,  nous  citerons 
ces  vers  de  l'auteur  : 


POEME  MEDICAL.  100 

v    XIII     SIECLE. 

Hec  omnia  signa  notentur  

Partibus  extremis,  facie,  manibus  pedibusque, 

Criiribus  et  coxis  ;  scrutanilaque  virga  virilis. 

Il  décrit  ainsi  le  bandage  pour  les  fractures,  avec  plaie  ou      Fol.  v,  v°. 
sans  plaie  :  des  compresses  {plagellœ)  imbibées  d'albumine, 
de  l'étoupe,  des  attelles  et  des  bandes. 

L'auteur,  pour  retirer  un  fer  enfoncé  dans  la  vertèbre  de      Fol.  34. 
la  hanche  (vertebra  scie),  conseille,  quand  tous  les  moyens 
ont  échoué,  de  tendre  une  arbalète  (balista),  d'attacher  à  la 
corde  le  fer  enfoncé  dans  l'os,  de  faire  maintenir  l'os  par  un 
aide,  et  de  lâcher  l'arbalète,  qui  emporte  le  fer. 

Il  est  parlé  dans  Eroissart  de  la  veine  orgonale.   Ce  mot,     Froissari,Chro. 
embarrassant   sous  cette  forme,  est  la  vena  organica  ou  or-  ni'i|'«>  Kv.  », 
gana  de  notre  médecin,  et  sans  doute  d'autres  encore.  Voici 
les  passages  où  nous  trouvons  cette  expression  : 

lu  cervice  quidem  si  fiât  vulnus  ab  ense  p0|  2<l  ya 

Aut  a  consimili,  sit  et  organa  vena  resecta. 

Un  peu  plus  loin  : 


Et  enfin 


Si  contingal  item  cum  dicto  vulnere  scindi  p0|_ 

Organicam  venam. 


Parte  in  carnosa  cruris  kilis  organa  veiïïi  p-i    j- 

Si  fuerit  incisa.  .  . 


Ces  citations  prouvent  que  organa  vena  signifie  simple- 
ment grosse  veine.  Quant  à  kilis,  nous  en  ignorons  tout  à 
lait  le  sens.  Peut-être  y  a-t-il  là  quelque  altération  de  cx&oç. 
L'auteur,  suivant  la  formule  de  beaucoup  de  traités  médi- 
caux de  ce  temps,  dit  avoir  entrepris  son  ouvrage  à  la  prière 
de  ses  compagnons  (socii);  ce  qui  atteste,  comme  nous  l'a- 
vons fait  voir  ailleurs  au  sujet  de  cette  expression,  qu'il  Hist. litt.dela 
était  un  maître  en  médecine  :  Fr.,  t.  \\i,  p. 

.  .  .  Nostrorum  sociorum  quam  prece  pulsi,  Fol.  11. 

Ut  consueverunt  medici  veteres  operari, 

Dante  Deo,  caninius  metriee  scribendo,  sequentes 

Partim  Rogerum,  partim  que  no  vira  us  ipsi, 

Si  quis  id  a  nobis  acceperit,  ut  retinere 

Possit,  et  exinde  laudem  mereamur  in  evuiu. 

Le  but   de  l'auteur   est,  on  le  voit,  d'aider  la  mémoire  en 


no  POESIES  LATINES. 

XIII     SIECLE. 


donnant  ses  préceptes  en  vers.  Le  peu  de  citations  que  nous 

avons  faites  suffit  à  prouver  combien  sa  versification  est  dé- 
Hisi.iitt.  delà  pourvue  de  correction  et  d'élégance.  On  n'y  peut  reconnaître 
r'j.'  r  XVI  '  f'  qu'une   médiocre  imitation  des   compositions  du  médecin- 
r"v  poëte  Gilles  de  Corbeil.  E.  L. 


XXI,  p 

362. 


HYMNES,  CHANSONS,  SATIRES. 

Avant  de  terminer  l'étude  de  la  poésie  latine  au  XIIIe  siècle, 
et  de  compléter  ensuite  les  recherches  déjà  faites  dans  nos 
précédents  volumes  sur  les  œuvres  plus  originales  et  plus 
populaires  des  troubadours  et  des  trouvères  du  même 
temps,  nous  voulons  essayer  de  faire  voir  comment  la  poésie 
latine  elle-même,  quoique  gênée  dans  ses  mouvements  par 
ce  qui  lui  reste  encore  de  l'ancienne  langue  et  de  l'ancienne 
prosodie,  n'en  suit  pas  moins  la  pente  où  l'entraînent  les 
idées  de  la  foule,  et  conserve,  au  milieu  de  ses  entraves, 
une  singulière  variété. 

Les  genres  sévères  qu'elle  avait  hérités  de  l'antique 
poésie  romaine,  les  récits  épiques,  comme  l'Alexandréide  et 
la  Philippide  ;  les  poèmes  didactiques,  comme  ceux  qu'elle 
nous  a  laissés  sur  les  offices  de  l'Eglise,  la  grammaire,  l'a- 
rithmétique, la  médecine;  les  longues  compositions  sati- 
riques, comme  1' ' Hierapigra  de  Gilles  de  Corbeil,  ne  lui  suf- 
fisent pas.  Elle  ne  se  contente  point  non  plus  de  reproduire 
sous  une  autre  forme,  ou  les  drames  de  l'ancien  théâtre,  ou 
les  aventures  imaginées  par  les  conteurs  modernes.  La 
liturgie  catholique  lui  offre  à  tout  moment  l'occasion  de  ten- 
ter, dans  le  genre  lyrique,  des  essais  nouveaux,  assez  in- 
formes quelquefois,  mais  dont  plusieurs  aussi  nous  émeu- 
vent encore  par  la  grandeur  soudaine  de  la  pensée  et  de 
l'harmonie.  On  va  voir,  enfin,  que  l'esprit  national,  cet  es- 
prit tantôt  moqueur,  tantôt  gracieux,  qui  dicta  les  fabliaux, 
les  sirventes,  et  ce  nombre  infini  de  chansons  ingénieuses  et 
charmantes  qu'on  ne  retrouverait  chez  aucun  autre  peuple, 
ne  se  laisse  pas  emprisonner,  même  au  pied  des  autels, 
dans  les  étroites  chaînes  de  la  syntaxe  et  de  la  versification 
latine,  et  sait  encore  tirer,  de  cet  instrument  vieilli  et  fatigué 


HYMNES,  CHANSONS,  SATIRES.  m 

XIII    SIECLE. 

par  tant  de  siècles,  des  accents  qui  ont  un  air  d'audace  et  de  

nouveauté.  Parmi  les  formes  diverses  qu'il  emploie  avec  une 
flexibilité  qu'on  n'attendrait  ni  de  ce  temps  ni  de  ce  langage, 
la  parodie,  que  ne  dédaignait  pas  môme  la  grave  architec- 
ture, est  un  des  moyens  de  la  raillerie  latine  les  plus  fré- 
quents et  les  plus  hardis.  lies  chants  de  l'Eglise  entremêlés 
ou  farcis  de  vers  en  langue  vulgaire,  les  prières  les  plus 
saintes  détournées  de  leur  vrai  sens,  tout,  jusqu'aux  paroles 
solennelles  de  la  Messe,  devient  une  arme  pour  cette  impi- 
toyable ironie  qui  ne  respecte  rien. 

En  parcourant  ces  divers  jeux  de  l'esprit  français,  ainsi 
revêtus  d'un  idiome  qui  rappelle  un  autre  âge  et  d'autres 
mœurs,  on  se  convaincra  sans  peine  que  la  langue  latine, 
qui  était  alors  en  même  temps  celle  de  l'Église,  des  tribu- 
naux ecclésiastiques  et  civils,  des  chancelleries,  de  l'ensei- 
gnement à  tous  les  degrés,  n'était  réellement  pas  encore  une 
langue  morte.  Si  elle  n'avait  pas  dû  être  comprise  d'un  très- 
grand  nombre  de  gens,  aurait-on  songé  à  faire  dans  cette 
langue  des  chansons  d'amour  et  des  chansons  à  boire?  Nous 
aurait-elle  surtout  laissé  tant  d'épigrammes  et  de  sar- 
casmes, quand  on  sait  que  les  faiseurs  de  satires  ont  voulu 
dans  tous  les  temps  que  leurs  méchancetés  ne  fussent  pas 
perdues?  11  est  facile  de  reconnaître  encore  à  d'autres  signes 
<pie  les  versificateurs  et  les  rimeurs  latins  n'hésitent  pas  à  la 
traiter  comme  une  langue  vivante.  Dans  les  sujets  les  plus 
graves  aussi  bien  que  dans  les  plus  légers,  ils  la  gouvernent 
en  maîtres,  ils  la  défigurent  sous  prétexte  de  l'enrichir;  ils 
la  forcent  d'accepter  de  leur  main  violente  et  téméraire  des 
mots,  des  constructions,  desrhythmes  inusités;  ils  font,  pour 
tout  dire,  dix  latin  de  leur  siècle  ce  qu'on  fait  assez  souvent 
du  français  d'aujourd'hui. 

i"  Dans  la  poésie  sacrée,  recommandée  alors  plus  que  tout      Hvmkks. 
autre  genre  à  quiconque  se  croyait  capable  de  manier   la 
langue  latine,  la  composition  des  hymnes  de  l'Église  devait 
appeler  sans  cesse  l'émulation  des  poètes.  Non-seulement 
ils  pouvaient  être  encouragés  à  cet  exercice  par  les  illustres 
exemples  que  leur  fournissaient  les  livres  canoniques,  puis- 
qu'ils trouvaient,  dans  l'Ancien  Testament,  les  cantiques  et     Evang. Maith., 
les  psaumes,  et,  dans  le  Nouveau,  Jésus  lui-même  chantant  c-  *6.  v-  3o.— 
une  hymne  avec   ses  apôtres  à  leur  dernier  repas  (hynino  M"c> c*  l4>  v- 
dicta),  et  saint  Paul  conseillant  aux  fidèles  de  s'instruire  et      Epist.  ad  e- 


Mil    SIECLE. 


lia  POESIES  LATINES. 

de   s'avertir  les  uns  les  autres   par  des   chants   religieux; 

îs,'jCr?'  '"'  mais,  de  plus,  en  remontant  jusqu'au  premier  âge  de  l'insti- 

c  i,  v.  16.        tution   chrétienne,  ou  Pline  atteste  que  les   disciples  de  la 

piin.  Epist.,  nouvelle  foi  s'assemblaient   pour  chanter  des  hymnes,    ils 

l' e|'-  ''"'        recueillaient,  à  travers  les  siècles,  une  suite  non  interrompue 

de  poëmes  liturgiques,  depuis  Prudence  et   saint  Ambroise 

jusqu'à  saint  Prosper  et  Fortunat. 

Prudence  et  Ambroise  leur  traçaient  en  ce  genre,  dès  la 
primitive  Eglise,   deux  routes  différentes  :  Prudence  essaye 
partout  de  conserver,  sinon  la  prosodie  exacte  et  rigoureuse, 
du  moins  la  régularité  apparente  des  strophes  alcaïques  ou 
sapphiques  empruntées  aux   Grecs  par  Horace;  Ambroise, 
dans   le   plus    célèbre  des  cantiques  regardés   comme   sou 
oeuvre,    dans  le   Te  Deum,  secoue  le  joug  imposé  à   toute 
Muraiori ,  de  poésie  savante,  et  se  borne  à  un  simple  rhythme,  dont   pa- 
Rhythmjca  vet.  rajt  s'être  contentée  avant  lui,  même  dans  les  siècles  les  plus 
quha'ùui.me'i"  lettrés,  la  poésie  populaire,  la  seule  qui  pût  convenir  à  la 
asvi ,  t.  Ill :,  roi!   foule  des  nouveaux  iidèles.  Nous  allons  retrouver  ces  deux 
663-712.  manières  :  d'un  côté,  des  espèces  d'odes,  imitées,  pour  la  me- 

sure, des  anciennes  odes  latines;  de  l'autre,  des  pièces  étran- 
gères à  toute  prosodie,  quoiqu'elles  aient  aussi  leur  ca- 
dence et  leur  chant.  Celles-ci  sont  nommées  proses,  parce 
qu'elles  se  distinguent  de  la  poésie  antique  par  le  calcul  des 
syllabes  et  par  la  rime;  séquences,  parce  qu'elles  suivent  le 
graduel  et  X alléluia  dans  quelques  grandes  solennités.  Ces 
proses,  bannies  des  missels  des  communautés  austères,  comme 
les  cisterciens  et  les  chartreux,  et  proscrites,  excepté  quatre, 
par  l'Église  romaine,  ont  d'ordinaire  plus  d'originalité  que 
les  strophes  calquées  sur  l'ode  antique;  à  n'y  voir  que  des 
productions  littéraires,  on  y  trouve  quelque  chose  d'é- 
trange, de  barbare  même,  qui  ne  messied  pas  dans  ce  monde 
nouveau. 

L'étude  des  chants  religieux,  nécessaire  à  notre  sujet,  ne 
doit  pas  nous  en  faire  perdre  de  vue  les  limites.  Dans  les 
Adaib.  Daniel,  anciens  recueils  d'hymnes,  et  dans  celui  qui  vient  de  pa- 
Thesaur.  hym-  paître  en  Allemagne,  plusieurs,  sans  nom  d'auteur,  appar- 
nolog.,  t.  i,  |.    tiennent  certainement  au  XIIIe  siècle,  iNous   choisirons,   là 
et  ailleurs,  quelques  pièces  plus  ou  moins  propres,  par  les 
idées  ou  le  style,  à  occuper  une  place  dans  une  histoire  des 
œuvres  de  l'esprit;  car  il  y  a,  on  le  pense  bien,   un  très- 
grand  nombre  de  prières  prosodiées  ou  rhythmées  qui  peu- 
vent être  respectables  à  différents  titres,  soit  comme  actes 


HYMNES-  "3xu,   S.ta*. 

de  dévotion,  soit  comme  documents  des  vicissitudes  de  la  

liturgie,  mais  qui  ne  sauraient  passer  pour  des  monuments 
du  génie  littéraire.  On  conçoit  aussi  que  la  plupart  de  ces 
chants  pieux,  de  quelque  pays  qu'ils  soient  originaires,  se 
confondent  dans  la  grande  unité  catholique  du  moyen  âge, 
et  que  la  difficulté  de  dire  s'ils  viennent  de  la  France  plu- 
tôt que  de  toute  autre  nation  latine,  ou  devenue  latine  par 
la  croyance,  doit  nous  rendre  encore  plus  réservés  dans  le 
choix. 

La  date  n'est  pas  moins  difficile  à  fixer  pour  un  grand 
nombre  d'hymnes.  On  sait  que  le  moyen  Age,  sur  plusieurs 
de  ces  questioriSj  offre  autant  d'incertitude  que  les  pre- 
miers siècles  de  l'Eglise.  Si  l'on  n'est  point  d'accord  sur  la  vé- 
ritable origine  du  Te  Deum,  les  controverses  sur  l'auteur 
de  la  prose  funèbre,  Dics  irœ,  dies  Ma,  ne  sont  point  en- 
core terminées.  Il  faudrait,  pour  résoudre  quelques-uns  de 
ces  doutes,  une  étude  critique,  siècle  par  siècle,  nation  par 
nation,  de  tous  les  rituels  manuscrits  qu'il  serait  possible  de 
rassembler  et  de  comparer.  Un  tel  travail,  qui  serait  im- 
mense, mais  d'où  sortiraient  quelques  résultats  chronolo- 
giques, a  bien  pu  être  ébauché  autrefois,  comme  il  vient  de 
l'être  de  nouveau,  surtout  pour  les  églises  allemandes;  mais 
il  n'a  encore  été  complètement  fait  par  personne. 

Voilà  donc  les  motifs  qui  ne  nous  permettent  ni  l'ap- 
préciation vraiment  complète  d'un  genre  de  composition 
tout  différent  d'une  simple  œuvre  de  goût,  ni  l'attribu- 
tion à  tel  peuple  ou  à  tel  âge  de  plusieurs  de  ces  pieuses  ins- 
pirations, dont  nous  ne  saurions  décider  où  et  quand  elles 
ont  commencé;  mais  ces  motifs  ne  suffisent  pas  pour  nous 
empêcher  d'en  dire  quelques  mots. 

Nous  ne  distinguerons  point,  dans  cette  rapide  revue,  les 
hymnes  isolées  de  celles  qui  ont  été  composées  avec  tout  un 
office.  Il  y  a  encore  ici  une  grande  lacune  à  remplir.  Mal- 
gré des  travaux  partiels  d'une  valeur  incontestable,  comme 
ceux  de  Martène  et  de  quelques  autres,  il  nous  manque  une 
histoire  satisfaisante  des  différentes  formes  que  la  prière  a 
revêtues  dans  le  cours  des  siècles  chrétiens,  et  ce  n'est  pas  à 
nous  à  entreprendre  ces  difficiles  annales.  Parmi  les  offices 
nouveaux  qui  sont  venus  compliquer  de  temps  en  temps  la 
simplicité  de  l'antique  liturgie,  la  plupart  sont  d'une  date 
antérieure  à  celle  où  nous  sommes  arrivés,  comme  les  offices  Éctél.  du  m 
dialogues  ou  drames  pieux  des  Pasteurs  et  des  Mages, de  l'É-  ril»  0ri6- lal- clu 

Tome  XXII.  P  **«*■. mo*;>  » 


u4  POESIES  LATINES. 

XIII    SIECLE. 

toile,  de  la  Nativité,  des  Saints-Innocents,  de  la  Passion,  du 

Saint-Sépulcre,  de  la  Résurrection,  représentés  et  chantés 
Millin,  Mo-  par  les  diverses  églises  de  France;  comme  les  offices  gro- 
num.  ant.,  t.  h,  tesques  de  la  fête  des  Fous  ou  de  l'Ane,  interdits  dans  quel- 
Hist  ii»  de~b  ques  diocèses  dès  le  XIIe  siècle;  comme  d'autres  essais,  qui 
Fr.,t.  xxi ,  p.  n'eurent  peut-être  le  plus  souvent  qu'une  existence  locale 
»3eti4.  ou  éphémère.  Ce  siècle  lui-même  en  a  vu  naître  qui  furent 

universels  et  durables,  tels  que  l'office  du  Saint-Sacrement, 
ibid.,  t. XIX,  rédigé  par  Thomas  d'Aquin,  et  dont  les  hymnes,  Pange 
lingua,  Sacris  solemniis,  Tevbum  supernum,  retentissent 
encore  dans  nos  temples.  Aux  dernières  années  du  siècle  ap- 
partient l'office  du  jour  de  Saint-Louis. 

Dans  cet  enthousiasme  d'un  siècle  de  foi  pour  toutes  les 
formes  de  l'adoration  et  de  la  prière,  il  put  y  avoir  aussi 
quelques  excès.  On  avait  composé  un  office  en  l'honneur  de 
l'Etoile  des  Mages  :  on  en  fit  un  pour  X Alléluia.  L'abbé  Le- 
beuf  trouva  dans  les  livres  à  l'usage  de  l'église  d'Auxerre, 
écrits,  selon  lui,  au  XIIIe  siècle,  et  communiqua  ensuite  aux 
Glossar.  med.  éditeurs  du  Glossaire  latin  de  du  Gange,  un  extrait  de  l'Of- 
et  inf.  lai.,  1. 1,  fjce  alleluiatique  {alleluiaticum  Officium),  où,  le  samedi  de 
la  Septuagésime,  à  Vêpres,  à  Matines  et  à  Laudes,  les  chan- 
tres faisaient  leurs  adieux  à  l'Alléluia,  et  figuraient  par  leurs 
oraisons  et  leurs  hymnes  les  Israélites  captifs  à  Babylone, 
qui  allaient  désormais  pleurer  leurs  péchés,  en  attendant 
des  jours  meilleurs  pour  reprendre  leurs  chants  de  joie  : 


Alléluia,  tlulee  carnien , 
Vox  perennis  gaiulii  ; 
Alléluia,  laus  suavis 
Et  choris  cœlestibus,  etc. 

Cettepièce,  envoyée  comme  inédite pai  l'abbé  Lcbeufaux  Bé- 
nédictins, était  depuis  longtemps  imprimée  dans  le  recueil 
Elucidator.  ec-  <Je  Clichthove,  où  elle  est  accompagnée  d'un  long  commen- 

clesiast.,  édit.  de    .     • 

i54o,fol.Mv».   ta,fr,e-     ..,,,,.,  „  ,  ,. 

Il  se  jouait  dans  les  églises  beaucoup  a  autres  drames  li- 
turgiques, dont  nous  n'oserions  déterminer  la  première  ap- 
parition, qu'il  faudrait  probablement  ranger  sous  déplus  an- 
ciennes dates,  et  qui  nous  détourneraient  trop  du  plan  où  nous 
nous  renfermons  aujourd'hui.  Réservons  donc  pour  le  mo- 
ment oùnous  remonterons,  avec  plus  de  détails  que  nous  ne 
l'avons  fait  jusqu'ici,  aux   plus  lointaines  origines  de  notre 


HYMNES.  n5 

XIII    SIECLE. 

théâtre,  le  soin  de  retrouver,  s'il  est  possible,  la  suite  chro-  - 
nologique  de  ces  diverses  représentations  pieuses,   qui  du- 
rent avoir  leurs  abus,  comme  tout  ce  qui  vient  de  l'homme, 
mais  dont  le  caractère  général,  même  au  milieu  des  subtili- 
tés scolastiques  et  de  quelques  scènes  bouffonnes,  est  une 
naïve  aspiration  de  l'âme  vers  ce   qu'il  y  a  de    plus  haut 
dans  nos  pensées  et  nos  espérances.    Bornons-nous,    cette 
fois,  à  chercher  comment  la  poésie  latine  s'y  est  prise,  dans 
un  tel  abaissement  de  la  langue  et  de  la  forme  poétique, 
pour  n'être  point  tout  à  fait  au-dessous  de  ce  qu'elle  voulait 
exprimer.  Quelques  sentiments  d'une  dévotion  toute  vul- 
gaire pour  les  fêtes  célébrées  annuellement  dans  le  pays,  ou 
pour  les  saints   dont   il   révérait  les  images,   convenaient 
mieux  à  cette  poésie  qui  s'adressait  à  la  multitude,  que  les 
nobles  élans  d'une  piété  plus  pure  et  moins  familière.  Ain- 
si, la  patrie  idéale  des  chrétiens,  cette  divine  Jérusalem,   le 
vrai  but  de  leur  pèlerinage   sur  la   terre,  ne  pouvait  guère 
être  dignement  chantée  par  des  poètes  entre  les  mains  de 
qui  dégénérait  de  jour  en  jour  l'ancien  langage,  et  dont  les 
idiomes  nouveaux  n'atteignirent  que  plus   tai'd   aux  idées 
sublimes.  Quelques-uns   l'ont  cependant  essayé.  Il  y  a  une    ibid.,fol./(4v°. 
prose  assez  informe  où.  la  Jérusalem  céleste  est  décrite  d'à-  —  T,H>S-  1,.vm- 
près  l'Apocalypse,  et  dont  le  sens  a  été  détourné  par  ceux  "^p"  " 
qui  ont   voulu  l'appliquer  à  la  dédicace  d'une  église  :  Urbs 
heata  Jérusalem.  Cette  perspective  un  peu  vague  de  l'autre 
vie,    sans  aucun   fait,  sans   aucun   nom   de   l'Evangile,   n'a 
donné  lieu,  dans  les  chants  de  la  liturgie,  qu'à  de  très-rares 
inspirations,  presque  toutes  oubliées,  moins  peut-être  parce 
qu'elles  étaient  triviales  que  parce  qu'elles  ne  pouvaient  être 
populaires. 

Dans  le  manuscrit  56  de  l'ancienne  bibliothèque  capitu-  Zeitschrift  fur 
laire  de  Saint-Barthélemi,  à  Francfort-sur-le-Mein ,  aujour-  deutsches  Aller- 
dhui  reunie  a  la  bibliothèque  de  la  ville,  sur  une  feuille  de  geben'  von  Mo_ 
garde  de  l'ouvrage  de  Pierre  Comestor,  Historiée  scholastica,  riz  Haupt,  t.  v 
transcrit  vers  la  première  moitié  du  XIIIe  siècle,  à  la  suite  (l845)>  v  463' 
d'un  Rhythmus  où  l'on  raconte  une  de  ces  visions,  alors  si  7  ' 
nombreuses,  de  l'enfer  et  du  paradis  : 

Visionem  admirande  ordior  historié, 

Et  succincte  scribam  textuni  felicis  memorie,  etc., 

se  trouve,  de  la  même  écriture,  une  espèce  d'ode  sapphique, 

P2 


XIII     SIECLE. 


u6  POESIES  LATINES. 

tout  aussi  peu  régulière  pour  la  mesure  que  pour  le  style, 
mais  qui,  à  cela  près,  semble  quelquefois  rendre  assez  bien 
ce  qu'un  fidèle  pouvait  croire  et  espérer  de  la  cité  céleste. 
La  première  de  ces  trente  et  une  strophes  témoignera  de 
l'ignorance  et  de  la  dévotion  du  poëte  : 

O  felix  regnum  patrie  superne, 
In  quo  quiescunt  agmina  sanctorum, 
Gloria  nmlta,  decorata  cuncta 
Pace  perhenni! 

11  serait  fort  aisé  d'en  extraire  un  grand  nombre  d'autres  stro- 
phes beaucoup  plus  barbares,  et  qui  parlent  en  moins  bons 
termes  de  cette  patrie  d'en  haut;  mais  nous  aimons  mieux 
chercher  au  milieu  de  ces  nuages  une  pensée  gracieuse,  ins- 
pirée par  les  livres  saints  : 

Voxque  letantis  audietur  sponsi  : 
Surge,  que  dormis,  propera,  dilecta  ; 
Accipe  felix  tibi  preparatam 
Ante  coronam. 

Lorsque,  peu  de  temps  après  de  si  tristes  efforts,  Dante  re- 
cueille dans  ses  trois  Cantiques  sur  le  monde  invisible  l'hé- 
ritage de  cette  longue  suite  de  terreurs  et  d'espérances  chré- 
tiennes, il  arrive  aussi,  à  travers  l'enfer  et  le  purgatoire,  au 
pied  du  trône  de  l'Eternité  divine;  et  il  faut  avouer  que, 
dans  une  des  langues  vulgaires  qui  succédaient  à  la  langue 
affaiblie  de  l'Eglise,  il  fait  entendre  de  tout  autres  accents  : 

Farad      cant  ^  gioia!  o  ineiïabile  allegrezza! 

xxvij   v.  -.  O  vita  intera  d'amore  e  di  pace! 

O  senza  brama  sicura  ricchezza  !  etc. 

Une  occasion  venait  de  se  présenter  encore,  pour  les  poètes 
de  la  liturgie  catholique,  de  s'élever  au-dessus  de  l'invoca- 
tion quotidienne  des  saints  du  calendrier  :  c'était  lorsque  les 
panes,  qui  avaient  toujours  mieux  aimé  qu'on  célébrât  des 
faits  (pie  des  dogmes,  après  avoir  résisté  longtemps  à  la 
proposition  de  fixer  un  jour  solennel  en  l'honneur  de 
la  Trinité,  qui  leur  paraissait  suffisamment  recommandée  à 
la  croyance  publique  par  la  doxologie  de  toutes  les  hymnes, 
Concil.,  édit.  cédèrent  enfin,  et  permirent  à  l'archevêque  d'Arles,  Eloren- 
deLabbe,  t.  XI,  tjl|S   d'établir  cette  fête,  en  12G0,  dans  sa  province  ecclésias- 

eol.  a36A;  édit.  ' 


HYMNES.  117 

'     XII]     SIECLE. 

tique.  Rome  ne  l'adopta  qu'au  siècle  suivant,  sous  Jean  XXII;  ; 

mais  déjà  les  cisterciens,  même  avant  l'archevêque  d'Arles,  \xii! 

l'avaient  instituée  dans  les  maisons  de  leur  ordre.  Nous  pou-  1006. 

vous  placer  vers  ce  temps  quelques-unes  des  pièces  qui  nous  Elucidator.ee- 

restent  pour  la  fête  de  la  Trinité.  On  n'y  trouve,  en  général,  ^V^Vi""* 

ni  clarté,  ni  poésie  :  v0.— Thes.hym- 

IKlIog.,     t.     J  ,     |). 

Très  una  sunt  immensilas,  *'    '  .'"       '  ''' 

rp  ..  io,  Mo. 

1res  una  summa  ventas, 
Très  una  summa  charitas, 
Et  nostra  sunt  félicitas,  etc. 

A  côté  et  presque  au-dessus  de  la  Trinité  même,  le  XIIIe 
siècle,  dans  son  adoration  et  ses  extases,  nous  montre  une 
vénérable  et  douce  image,  la  Mère  de  Dieu.  C'est  surtout 
quand  il  s'agit  des  hymnes  laites  alors  pour  la  Vierge,  qu'il 
est  nécessaire  de  nous  restreindre  à  peu  d'exemples.  Oui  ne 
sait  combien  la  foule  est  innombrable  des  cantiques,  des  sé- 
quences, des  strophes  de  toute  mesure,  consacrés  à  Marie,  et, 
dans  un  genre  même  qui  est  déjà  le  drame,  des  Mystères, 
des  Jeux,  des  Miracles,  représentés  à  sa  gloire?  L'Annoncia- 
tion, la  Purification,  l'Assomption,  fournissent  une  telle 
multitude  d'hymnes,  souvent  uniformes,  et  rédigées  princi- 
palement d'après  les  légendes  des  évangiles  apocryphes, 
qu'on  en  formerait  sans  peine  un  immense  recueil,  propre  à 
compléter  le  Mariale  de  Bernardin  de  Bustis,  la  Bibliotheca 
mariana  de  Marracci,  et  à  faire  mieux  ressortir  ce  sentiment 
doux  et  pieux  qui  parut  occuper  réellement  la  première 
place  dans  la  vénération  du  monde  catholique  pendant  plu- 
sieurs siècles. 

Nous  avons,  pour  l'établissement  de  la  fête  de  la  Visita- 
tion, une  date  précise,  celle  de  l'année  1263,  où  Je  général 
des  Franciscains,  saint  Bonaventure,  présidant  à  Pisele  grand     Waddiug,  An- 
chapitre  de  son   ordre,  rendit   obligatoire  pour  les  frères   J?*1' M,no,'"m> •• 
Mineurs,  entre  autres  fêtes,  la  célébration  de  la  visite  que  fit   T5.'  P 
la  Vierge  à  sa  cousine  Elisabeth,  qui  devait  être  bientôt 
mère  de  saint  Jean-Baptiste.  Le  pape  Urbain  VI,  en  1 38q,      Aoa sancior., 
étendit  cette  fête  à  toute  l'Eglise,  et  elle  fut  fixée   ensuite  J"1  ■>  tT> p-  2f>r>- 
au  2  juillet.  On  pourrait  faire  remonter  jusqu'à  l'origine  de   %s%i 

An  ,l  T7       '  1  1         •  •  »  Inès,  nvmno- 

cet  office  une  séquence,  Feiu,  prœcelsa  domina;  pièce  assez  loy  ,  iom.  11,  ,,. 
faible,  dont  l'expression  est  exagérée,  et  qui  rappelle  en  ces    l65- 
termes  la  joie  que  ressentit  saint  Jean ,  qui   n'était  pas  en-      .' ,,   ng'' 

I     Ji  .'  .  P     .  .  '       i  »  C.    I,   V.   .,  I. 

core  ne,  de  la  visite  faite  a  sa  m  ère  : 


.     B    118  POÉSIES  LATINES. 

XIII     SIKCLE. 

Veni,  lux,  Stella  marium , 

Infunde  pacis  radium. 
Exsultet  cor  in  gaudium 
Joannis  ante  Dominum. 

Elucidator.  ec-       Les  noëls  latins  n'ont  pas  encore  ce  caractère  d'épigramme 
des., fol.  1 5-i 7.  c.ui    p[us  tard,  dans  les  noëls  en  langue  vulgaire,  fit  d'une 

— Thés.  Iivmuo-      *    ,       '   .     .     ,     ,,A    ,.        ,  ,  .  P  D,    , 

log.  m,  p.3»7,  solennité  de  1  .hglise  le  prétexte  des  plus  scandaleuses  satires. 

336,  etc.  Mais  il  serait  déjà  difficile  d'y  reconnaître  la  trace  d'une  pan- 

tomime que  les  prêtres  exécutaient,  la  nuit  de  Noël,  dans 
quelques  diocèses,  où,  prenant  entre  leurs  bras  un  petit  en- 
fant qu'ils  paraissaient  avoir  trouvé  sur  les  marches  du 
chœur,  ils  le  berçaient,  l'adoraient,  le  montraient  au  peuple 
Il  y  a  plutôt  quelques  essais  d'interprétations  du  dogme, 
telles  que  celle-ci,  qui  a  été  souvent  répétée  par  les  sermon- 
naires  : 

Ut  vitrum  non  laeditur 

Sole  pénétrante, 
Sic  illsesa  creditur 

Post  partuni,  ut  ante,  etc. 

Comme  cette  comparaison,  imaginée  pour  expliquer  le  mys- 
tère de  la  Nativité,  ne  paraît  pas  antérieure  au  XIIe  siècle. 
on  peut  attribuer  au  siècle  suivant  les  hymnes  où  on  la  re- 
produit pour  la  populariser. 

L'Epiphanie,  ou  la  fête  des  Rois  qui  vinrent,  conduits  par 
une  étoile,  adorer  le  nouveau-né,  dut  faire  composer,  pen- 
dant ce  siècle,  un  grand  nombre  d'hymnes  dans  le  diocèse 
de  Cologne,  où  parut  alors  redoubler  la  ferveur  pour  les 
trois  Rois.  Il  est  vrai  que  ceux  qui  prenaient  l'Epiphanie 
pour  la  nourrice  de  l'enfant  miraculeux,  ou  qui  l'appelaient 
Tiphaine,  ou  dont  l'imagination  ajoutait  beaucoup  trop  au 
récit  évangélique  de  cette  nuit,  n'étaient  pas  non  plus  de 
très-bons  juges,  ni  des  chants  de  la  poésie  liturgique, 
Du  Cange  ru  ^e  ee  (ln  e^e  pouvait  se  permettre  pour  attirer  les  pèle- 
Gioss.iat.,t.vi,  rins.  Dès  le  XIe  siècle  apparaît  l'Office  de  l'Etoile,  Officium 
col.  7»8.  Stellœ,  conservé  dans  un  manuscrit  de  l'église  de  Rouen,  et 


Hisl.  lilt.del 


l'r 


vjÙ  e  ,'  cité  par  Jean,  archevêque  de  cette  métropole ,  mort  en  1079  ; 

64-74.  mais  les  trois   personnages  qui  suivirent   l'astre  nouveau, 

La  Mm, noyé,  Gaspard,  Melchior,  Balthazar,  connus  depuis  longtemps  par 

m,.'-  I"""£,"~   Bède,  ne  semblent  avoir  atteint  toute  leur  célébrité  qu'au 

Deslyons, Con-  XIIIe  siècle,  pendant  lequel  on  suppose  que  se  propagèrent 

Ire  le  paganisme 


HYMNES.  irq 

•7    XIII     SIECLE. 


aussi,  mêlés  à  d'autres  restes  des  Saturnales  païennes,  les    , 

i  i      i  .     i        t>     •  uu  Kov-hoit,  p. 

abus  du  banquet  des  Rois.  I)4  .v,,,,;1 

Le  chant  joyeux  adressé  à  la  Vierge  après  Pâques,  et  ré- 
pété encore  aujourd'hui  avec  des  variations  dans  les  paroles 
et  dans  la  musique,  Regina  cœli  lœtare,  serait  fort  antérieur 
au  même  siècle,  s'il  fallait  s'en  tenir  à   la   légende  de  Guil-      Raiionai.  0f- 
laume  Duranti,  qui  raconte  que  Grégoire  le  Grand,  dans  la   !?"■''•  XJ>1  s- 
procession  pour  la  peste,  où  il  fit  porter  l'image  de  la  Vierge  37'9.e  ' 
d'Ara-Cœli,  entendit  trois  anges  chantera  l'entour  les  trois 
premiers  vers,  et  les  compléta  lui-même  par  le  quatrième.  Mais 
ce  récit,  que  Jean  Beleth  ignore  au  siècle  précédent,  paraît 
être  venu   plus  tard;  et  lorsque  Duranti  nous  apprend  que 
les  Romains  appelaient,  de  son  temps,  cette  image  Regina, 
il  nous  transmet  sans  doute  l'origine  de  la  tradition. 

Le  nombre  de  ces  anecdotes  pieuses  sur  les  hommages 
rendus  à  la  Vierge  serait  infini.  Peut-être  même  la  supréma- 
tie qu'on  lui  accordait  partout  semblait-elle  dès  lors  exces- 
sive; il  y  a  du  moins  un  autre  conte  qui  le  ferait  croire.  Un  Hortulus  ani- 
clerc,  plus  confiant  dans  la  Mère  que  dans  le  Fils,  ne  cessait  m8B» fol- 38  v°- 
de  répéter  pour  toute  prière  la  salutation  angélique.  Comme 
il  redisait  encore  Ave,  Maria,  le  Seigneur  lui  apparut,  et  lui 
dit  :  «  Ma  Mère  vous  remercie  beaucoup  de  tous  les  saluts 
que  vous  lui  faites;  mais  n'oubliez  pas  cependant  de  me  sa- 
luer aussi  :  tamen  et  me  salutare  mémento.  » 

C'est  à  quoi  l'Eglise  n'a  point  manqué.  Sans  revenir  sur 
les  fêtes  communes  à  l'un  et   à  l'autre,  nous  indiquerons, 
parmi  celles  qui  s'adressent  surtout  au   Fils,  et  qui  furent 
alors  ajoutées  à  l'année  chrétienne,  la  fête  du  Saint-Sacre- 
ment ou  la  Fête-Dieu ,  et  quelques  autres  dont  nous  parle- 
rons au  sujet  de  saint  Louis,  comme  celles  de  la  Couronne 
d'épines,  de  la  Lance  et  des  Clous.  Aux  divers  cantiques 
pour  la  solennité  nouvelle  du  Saint-Sacrement,  dont  le  pape      Hist.liit.de la 
Urbain  IV  chargea  Thomas  d'Aquin  de  composer  l'office,   ^ >  ci^iJÎ' 
on   peut  joindre  d'autres  pièces,  destinées  au  même  jour,  ,,.  );-/,. ^Thé- 
mais  fort  inférieures  à  celles  qui  eurent  pour  auteur  l'illustre  saur.bymnoiog., 
Dominicain,  telles  que  la  prose  Lauda,  Sion,  Salvatorem.  Ce  lI»  p-^5i-256, 
n'est  pas  lui  qui  eut  écrit  ces  lignes  ridicules,  tirées   d'un 
ancien  antiphonaire  de  Liège,  où  elles  pouvaient  faire  par- 
tie de  l'office  rédigé  aussi  pour  cette  fête,  quelque  temps  avant      Hist.  iiit.de la 
saint  Thomas,  par  un  religieux  du  pays,   Jean,  prieur  du  Fr.,  t.  XIX,  p. 
monastère  du  Mont-Cornillon  :  "9" 


i2o  POESIES  LATINES. 

XIII    SIÈCLE. 

Christus  vere  noster  cibus  , 

Thesaur.  hym-  Christus  vere  noster  potus, 

nolog.,  t.  1 ,  |>.  Caro  Dei  vere  cibus, 

»7 "'•  Sanguis  Dei  vere  potus,  etc. 

Ibid.,  i.  i,p.  Il  y  eut  sans  doute  encore,  en  l'honneur  du  Christ,   quel- 
iGi,'5oo.  ques  fêtes  peu  répandues  et  qui  durèrent  peu ,  comme,  en 

Allemagne,  les  fêtes  appelées  fnventionis  Pueri,  Inductionis 
in  Mgyptum,  Eductionis  ex  ALgypto,  Sanguinis,  Sacrorum 
verborum,  Faciei  Salvatoiis,  etc.  Nous  ne  voyons  pas  toute- 
fois que,  dans  les  limites  de  ce  siècle,  à  l'exception  du  grand 
office  du  Saint-Sacrement,  l'Eglise  ait  beaucoup  ajouté  aux 
honneurs  liturgiques  du  Fils.  Les  solennités  du  Saint-Nom, 
du  Sacré-Cœur,  sont  bien  plus  modernes,  et  touchent  pres- 
que à  notre  temps. 

Il  semble  que  l'on  dût  attendre  davantage  des  change- 
ments introduits  alors  dans  les  idées  par  quelques  doctrines 
audacieuses  sur  la  troisième  personne  de  la  Trinité.  Selon 
Concii.,  ea.  de  les  disciples  de  l'abbé  Joachim,  c'était  en  l'année  1260  que  le 
Labbe,  10m.  xi,  règne  du  Fils  devait  être  remplacé  par  celui  du  Saint-Esprit, 
236",    11'  Hi!i    ou  par  la  victoire  définitive  d'une  grâce  plus  large  et  d'une  plus 
iiu.  de  la  Fr.,  t.  complète  vérité.  Si  nous  avions  encore  toutes  les  œuvres  des 
XX,  p.  2/,  et  Joachimites,  qui  ont  dû  être  en  partie  détruites  par  l'Inqui- 
sition, nous  y  trouverions  sans  doute  des  hymnes  à  l'Esprit- 
Saint,  désonnais  successeur  du  Fils  et  du  Père,  etappelé,  par 
les  vœux  de  ces  ardents  prédicateurs  d'une  foi  nouvelle,  à  être 
Pâme  d'une  société  régénérée  d'égaux  et  de  frères.  L'ordre 
de  Saint-François  fut  le  grand  promoteur  de  cette  croyance, 
qui  ébranla  jusque  dans  ses  fondements  le  monde  chrétien, 
les  flagellants  la  propagèrent;  mais  elle  fut  bientôt  repoussée 
par  les  autres  ordres,  par  les  princes,  par  l'Eglise  même,  et 
il  n'est  possible  d'en  recueillir  aujourd'hui  les  débris  que 
dans  les  arrêts  portés  contre  ses  adeptes,  et  peut-être  dans 
quelques  fragments  de  cantiques  échappés  à  la  proscription. 
Il  y  en  a  qui  pensent  que  la  célèbre  prose, 

Veni,  Sancte  Spiritus, 
Et  emitte  cœlitus 
Lucis  tua;  radium, 

Ibid.,  1.  vu,    attribuée  jadis  au  roi  Robert,  est  réellement  du  pape  Inno- 
P-  33°-  cent  III,  mort  en   1216  :  il    faudrait  y   voir  alors   un  des 


HYMNES.  ,21 

XIII    SIECLE. 

monuments  les  plus  durables  de  la  poésie  latine  rimée  du 

XIIIe  siècle. 

Si,  du  propre  du  Temps,  nous  passons  au  propre  des 
Saints,  nous  remarquerons  d'abord  que  les  apôtres,  chantés 
avec  effusion  dès  les  premiers  âges  de  l'Église,  ne  paraissent 
pas  avoir  trouvé,  en  ce  siècle,  un  grand  nombre  de  panégy- 
ristes de  plus.  Une  hymne  qu'on  pourrait  croire  de  ces 
temps,  où  s'accrut  encore  l'explication  tropologique  des  Écri- 
tures, nous  montre  les  prédicateurs  de  l'Évangile  sous  le 
symbole  du  soleil,  comme  ayant  apporté  aussi  la  lumière  de 
l'Orient  en  Occident  : 

Coeli  soleni  imitantes,  Elucidât,  ec- 

In  occasu  triuinphantes  clesiast.  fol. a54 

Ortum  solis  affermit  ;  v°.  — Thesaur. 

Solis  ortum  et  occasum  ,  hymnolog.,t.  II, 

Quorum  omnes  ita  casum  I1  2I1- 

Terra;  fines  referunt,  etc. 

Puis,  on  les  voit  parcourant  tour  à  tour  les  diverses  contrées 
de  la  terre,  où  leur  prédication  a  été  suivie  de  leur  supplice 
et  de  leur  mort,  de  cette  mort  triomphante  qui  a  laissé  par- 
tout des  semences  de  foi.  Il  y  a  là  quelques  nobles  sentiments, 
affaiblis  par  la  subtilité  et  la  recherche  du  style. 

Le  même  contraste  entre  la  pensée  et  l'expression  se  re- 
trouve dans  neuf  strophes  limées,  en  l'honneur  des  quatre 
grands  évangélistes  : 

Laus  devota  mente,  ,,  ,. 

„,                     .                '  Reliquis  anli- 

Cnoro  concinente,  _  .  ,      ,  « 

„     .           .                  ,      .»  qu:e,  t.  I,p.  282, 

Chnstositcumgloria,  d'après  un   ms. 

Qui  evangelistas,  ,le    Cambridge, 

Veri  dogmatistas,  coll.   Coiii*  ,  0. 

Insignivit  gratia ,  etc.  Vi. 

Les  images  qui  servent  ensuite  à  représenter  les  quatre  hé- 
rauts de  la  nouvelle  loi  sont  empruntées  surtout  de  la  pro- 
phétie d'Ezéchiel   :  k  La  vision  divine  les   désigne  parles      Ezech.  c.  10, 
quatre  animaux  ailés,  s'élevant  de  la  terre  avec  les  roues   v.  a,  etc. 
célestes,  d'une  figure  sereine,  pleins  d'yeux,  messagers  de  la 

parole  sainte Sur  leurs  ailes,  comme  sur  un  char,  une 

femme,  des  régions  du  midi,  vient  trouver  Salomon;  et  ce 
char  est  conduit  par  l'Agneau,  qui  est  mort  pour  nous.   Le 
principe  et  la  fin  des  quatre  législateurs,  c'est  Jésus-Christ 
Tome  XXII.  Q 


XIII   SIECLE. 


122  POESIES  LATINES. 

qui  remplit  tout;  par  leurs  enseignements,  par  leurs  témoi- 
gnages, fleurit  et  règne  l'Eglise.  » 

La  pensée  du  poëte,  tant  que  le  souffle  prophétique  semble 
l'inspirer,  a  de  l'éclat  et  de  la  grandeur;  l'expression  seule 
est  restée  sans  correction ,  sans  force,  et  les  vers ,  sans  har- 
monie. 

Comme  la  plupart  de  ces  pièces  sont  anonymes,  et  qu'il 
ne  se  trouve  plus  ici  de  célèbres  hymnogra plies  tels  que 
ceux  que  nous  avons  jadis  rencontrés,  Abélard,  Adam 
de  Saint- Victor,  Alain  de  Lille,  Thomas  d'Aquin,  nous  al- 
lons suivre,  autant  que  possible,  dans  l'examen  des  hymnes 
consacrées  aux  saints,  l'ordre  conjectural  des  temps  où.  elles 
ont  pu  être  chantées  pour  la  première  fois. 

Parmi  celles  qu'il  est  permis  d'assigner  à  la  première  par- 
tie du  siècle,  si  même  elles  ne  sont  plus  anciennes,  nous  ran- 
gerons les  proses  pour  sainte  Catherine  d'Alexandrie.  Dans 
Fonds  Eger-  un  manuscrit  de  ce  siècle  même,  conservé  au  Musée  Britan- 
ton  n.  6i3,  fol.   nique,  on  lit  un  chant  latin  sur  une  sainte,  vierge  et  martvre, 

6  v0.— Voy.Re-  !       ,'      .  •     .  ,  ,,  l      ,      &.,  ,.  ,     J 

Hq.  antique    t.  <\m  n  est  Polnt  nommée,  mais  qui ,  d  après  la  pièce  et  la  sui- 

i,  p.  104-106.   vante,  ne  peut  être  autre  que  cette  sainte,  honorée  le  25  no- 

—  Thés,  hym-  vembre.  Dès  les  premiers  vers,  on  lui  attribue,  comme  les 
nolog.,  I.  II  ,  p.    , ,  ,  •  '  •  , 

242  243.  légendes,  une  origine  royale  : 

Legend.  aurea, 

°-  '^7-  Costi  régis  filia, 

Tua  te  familia 
Veneratur, 
Et  precatur 
Tua  patrocinia  : 
Virgo  pura, 
Fac  futura 
Nos  frui  laetitia,  etc. 

La  naissance  royale   de   la  sainte  est  aussi   rappelée  dans 

Elucidât,  ec-  les   hymnes    recueillies   par    Clichthove  ,    dans   celles    que 

.■lesiast., fol.  77,  ]'Allemaene    a   conservées,  et  dans    une   oraison   d'actions 

■253. — Thesaur.      ,  ,     °  ,  ,     ,  ,        V1.        ., 

hymnoiog.,1. i,  de   grâces  adressée,    par  un  voyageur    belge  du    \Ve  sie- 

p.  304  ;  t.  il,  p.   cle ,  à  la    patronne  du   mont   Sinaï,   Stirpe  régla  regina. 

189.  —  Carmi-  Jj'hyrnne  du  Musée  Britannique,  fidèle  écho  des  récits  no- 
ua   Burana,  an.  ,•'  .  .     .      •  >>    1      r>        1  •        •  •! 

lï.hiiothekdesii-  pulaires ,  en  reproduit  jusqu  a  la  fin  les  principaux  traits  : 
terariscben  Ve-  l'histoire  des  cinquante  orateurs,  venus  des  contrées  les  plus 
n-ins  in  Stutt-  |0intaines  dans  la  ville  d'Alexandrie  pour  réfuter  les  prédi- 
ioq-112  cations  de  la  savante  Catherine,  qui,  en  leur  citant  Platon  et 

i.e  oiay,  Ma-  la  Sibylle,  travaille  si  heureusement  à  leur  conversion,  que 


HYMNES.  ia3 

XIII    SIECLE. 

l'empereur,  nommé  Maximin  ou  Maxence,  les  fait  tous  brûler  ;  — 

,  r  ,      ,,.  ,  .  ,,  A  ,    .     .  nuscr.  de  la  bi- 

la  conversion  de  1  impératrice  elle-même,  se  précipitant,  avec   blioti..  de  Lille 
toute  la  garde  impériale,  au-devant  du  martyre;  le  miracle   p.  117 
de  la  grâce  divine  qui,  au  moment  où  la  sainte  va  être  punie 
à  son  tour  de  sa  résistance  aux  ordres  du  tyran,  fait  éclater 
les  quatre  roues  destinées  à  la  déchirer,  et  dont  les  débris 
écrasent  quatre  mille  païens  : 

Mira  Dei  gratia, 
Rotarum  dum  pondéra 

Dissolvuntur, 

Conteruntur 
Impiorum  millia. 

Lorsque  la  vierge  est  enfin  décapitée  par  le  licteur,  l'hymne 
dit  aussi  que,  de  son  corps,  il  coula  du  lait  au  lieu  de  sang  : 

Dum  lictoris  spicula 
Subis  post  pericula, 

Pro  cruore 

Novo  more 
Lactis  manant  Humina. 

Quelques-uns  des  mêmes  faits  sont  célébrés  dans  une  petite 
pièce  française  transcrite  immédiatement  après  la  pièce  la- 
tine, et  qui  débute  par  ce  couplet  : 

D'une  pucele  chanterai, 
Ke  tut  jour  de  cuer  amerai. 
Si  le  vus  di,  kar  ben  le  sai, 

Ke  nuit  f'u  nette  e  fine. 

Très  douce  Katerine, 

Seez  nostre  mescine. 

Comme  la  tradition  légendaire  dit  que  Maxence  ou  Maxi- 
min commença  de  régner  l'an  du  Seigneur  3 10,  ce  qui  peut 
se  rapporter,  sans  trop  d'invraisemblance,  à  l'un  ou  à  l'autre, 
on  peut  choisir  entre  les  deux.  Elle  ajoute  que  les  anges 
apportèrent  le  corps  de  la  sainte  au  mont  Sinai,  dont  le 
monastère  est,  en  effet,  sous  l'invocation  de  sainte  Cathe- 
rine, et  que  c'est  de  là  qu'un  moine  de  Rouen,  on  ne  dit  pas 
en  quel  siècle,  apporta  de  ses  reliques  en  Normandie.  Ce 
moine,  après  avoir  servi  la  sainte  avec  dévotion  pendant  sept 
ans,  la  supplia  de  lui  accorder  une  portion  d'elle-même  pour 

Qa 


ia4  POESIES  LATINES. 

XIII    SIKCLE. 


-  récompense,  et  ce  fut  alors,  dit-on,  qu'une  phalange  des 
doigts  de  la  sainte  se  détacha  tout  à  coup  de  sa  main;  pré- 
sent qu'il  reçut  avec  grande  joie,  et  dont  il  vint  enrichir  son 
couvent. 

Ou  sait  de  quelle  vénération  jouit  longtemps  l'abbaye  bé- 

Gaii.   chrib-  nédictine  de  Sainte-Catherine  de  Rouen,  fondée  en   io'So, 

uan.,  t. XI, col.  sur  la  colline  nui  en  porte  encore  le  nom,   par  Robert  le 

124-Jio;  instr.,    r-y-    i  i  i  i       tvt  i-  ri  i-  •  î 

col.  9  et  m.  Diable,  duc  de  Normandie,  et  par  Goscehn,  vicomte  de 
Rouen  et  d'Arqués.  Consacrée  d'abord  à  la  Très-Sainte 
Trinité,  elle  fut  appelée  ensuite  Sainte-Catherine-du-Mont, 
à  cause  des  reliques  apportées  par  un  moine  sinaïte,  nommé 
Simon,  le  même  peut-être  que  celui  de  la  légende.  L'abbaye 
fut  rasée  à  la  fin  du  XVIe  siècle;  mais  elle  était  florissante 
au  XIIIe.  11  est  donc  tout  simple  que  des  poètes  normands 
aient  alors  célébré  en  latin  et  en  français  la  docte  patronne 
des  écoles,  qui  était  regardée  surtout  comme  la  protectrice 
de  leur  pays. 
Hist.iitt.de la       La  grande  vogue  dont  fut  environné,  vers  le  milieu  de  ce 

Fr.,  t.  XX,  p.   siècle,  le  culte  de  sainte  Ursule  et  de  ses  compagnes,  connues 

2o5;  t.  XXI,  p.  1  i        0  i,  «./■■•  '      * 

6,„  '     sous  le  nom  des  Onze  mille  vierges,  peut  faire  croire  que  c  est 

Thesaur. hym-  de  ce  temps  que  date,  entre  autres  chants  en  leur  honneur, 

nolog.,  t.  i,  p.  celin*  dont  le  début  est  pris  d'une  hymne  de  l'Ascension  : 
272,  296,  297; 
t.  11,  p.  176, 

260,  etc.  «   Festum  nunc  célèbre  magnaque  gaudia  >> 

Elucidât,   ec-  Festivis  celebret  votis  Ecclesia , 

clesiast.,  toi.  sb.  Dura  Christus  virginum  unclena  millia 

Coronat  per  martyrium. 

Cette  prose  fut  sans  doute  faite  à  Cologne,  comme  celle  où 
se  lit  la  strophe  suivante  : 

Ibid.,l'ol.2/,8  O  felix  Colonia, 

v°.  Juxta  ciijus  mœnia 

Barbarorum  rabies 
Enses,  tela,  frameas, 
Cultros,  in  virgineas 
Cruentavit  acies! 

Nous  n'indiquerons  qu'en  passant  un  autre  nom  enveloppé 

aussi  de  quelques  nuages,  et  que  la  ville  d'Arles  se  plaisait  à 

Concil.,éd.de  faire  remonter  jusqu'aux  temps  apostoliques.  Dès  que  l'ar- 

Labbe,  t.  xi,  chevêque  Florentius,  parle  sixième  canon  de  son  concile 

col.  2365;  éd. de  •       •    1     1      i>  /•  ■  >      1  1  •  1       *•> 

Mansi  t.  xxiii,  provincial  de  I  an  1260,  eut  ordonne  de  solenniser  la  fête 

col.  100'i. 


HYMNES.  i25 

X1I1    SIECLE. 

de  saint  Trophime,  plusieurs  pièces  durent  être  composées,    — 

soit  à  part,  soit  pour  l'office  nouveau,  à  la  gloire  du  patron 
de  cette  antique  cité. 

Dans  le  même  chapitre  général  des  Franciscains  où  saint 
Bonaventure,  en  i2G'3,  institua  pour  son  ordre  la  fête  de  la  Aciasanctor., 
Visitation,  il  y  joignit  deux  fêtes,  l'une,  le  26  juillet,  en  ^  p'  2y/,,'r'; 
l'honneur  de  sainte  Anne,  mère  de  la  Vierge;  l'autre,  le  29,  îbid.jeag.t. 
pour  sainte  Marthe,  sœur  de  Lazare.  Une  des  séquences  de  VII>  P-  4-'3- 
la  Sainte-Anne  reproduit  le  rhythme  de  celle  qu'on  attribue  ,  est'  \\'m"'' 
à  saint  Bernard  pour  la  fête  de  Noël,  Lœtabundus  :  196.'  —  voyez 

Œuvi.     de     S. 

Sanctae  Annœ  devotus  decantet  chorus  e™'  '  '" ,  ,'  '.'• 

Alléluia.  9°,3-  ~  El"rc1,- 

_    .  .  i-i  'Jat-  eecles      fol. 

Lujus  partus  salutem  procluxit  mundo,  ,gq  v.o 

Res  miranda ,  etc. 

Une  autre  est  plus  fidèlement  calquée  sur  une  prose  de  la      Thés     hym- 

Vierge,  œuvre  du  XIIIe  siècle  :  nolos->    '•   », 

°  '  p.  92,  240. 

Ave,  Marias  mater  serena, 
Anna  beata,  gratia  plena,  etc. 


Une  autre  commence  par  cette  strophe  :  ibid. 

p.  211. 

Cœli  regem  attollamus 
Et  in  voces  erumpamus 
Laudium  percantica; 
Qui  per  Annani  radiare 
Sidus  fecit  salutare 
In  matre  deifica ,  etc. 

Nous  ne  savons  s'il  faut  regarder  comme  du  même  temps  ce      ibid., 
cantique  adressé  à  sainte  Marthe  :  P-  a3^- 

Ave,  Martha  gloriosa, 
Sponsa  Chris ti  generosa, 
Paradisi  vernans  rosa , 
Castitatis  lilium ,  etc. 

Pour  arriver  à  des  noms  de  ce  siècle  même,  lorsque  les  deux 
grands  fondateurs  d'ordres,  Dominique  et  François,  furent 
mis  au  rang  des  saints,  celui-ci  en  1228,  celui-là  en  12  34, 
ils  ne  tardèrent  pas  à  avoir  en  France,  comme  en  Italie  et  en 
Espagne,  leurs  offices  et  leurs  hymnes.  L'apôtre  des  frères 


11 


XIII    SIECLE. 


126  POESIES  LATINES. 

Mineurs  est  ainsi  célébré  dans  une  prose  d'assez  mauvais 
goût,  farcie  de  vers  empruntés  au  début  de  plusieurs  anciens 
chants  liturgiques  : 

Thés,  hymno-  Decus  raorum, 

log.,i.  [,  p.  319.  Dux  Minorum, 

Franciscus  tenens  bravium,  etc. 

Plaudat  frater, 

Régnât  pater 
Concivis  cœli  civibus; 

Cedat  fletus, 

Psallat  cœtus, 
«  Exsultet  cœluni  laudibus.  >■ 

Dans  un  autre  chant,  pris  aussi  du  Lœtabundus,  se  retrou- 
vent quelques-uns  des  traits  qui  caractérisent  le  hardi  mis- 
sionnaire : 

Ibid.,  t. II   p.  V*ir  qui  sic  refloruit, 

iq3.  Aves  voce  monuit 

Semper  clara... 
Solclani  prospéra 
Sprevit,  utaspera; 
Sed  hune  non  lœsit 
Gens  misera. 
Ostendunt  vulnera, 
Novaque  munera 
Uat  quem  genuit 
Puerpera. 

On  reconnaît  ici  ses  entretiens  avec  les  oiseaux,  ses  prédica- 
tions devant  le  Soudan  d'Egypte,  et,  dans  la  dernière 
strophe,  ses  stigmates.  Les  stigmates,  ou  marques  des  clous 
de  la  croix,  qu'il  conserva  sur  les  pieds  et  les  mains  après  sa 
vision  du  mont  Alverne,  ne  furent  consacrés  par  une  fête 
à  part  et  chantés  dans  plusieurs  hymnes  que  depuis  la 
Sbaiaglia, Sop-    bulle  de  Benoît  XII,  en  i33j  :  le  17  septembre    fut  désor- 

plem.  ad  Sdi|>-   majs  le  jour  de  cette  nouvelle  solennité. 

j°r'  '  '  p"        Mais  il  est  juste  de  dire  que  la  plupart  des  chants  à  la  gloire 

de  François  d'Assise,  comme  ceux  que  l'on  fit  pour  saint 
Antoine  de  Padoue  en  1  a3ii  et  pour  sainte  Claire  en  ia55, 
furent  composés  hors  de  France,  surtout  en  Italie.  Le  prin- 
cipal office  de  saint  François  fut  l'œuvre  de  Thomas  de  Ce- 
lano,  qui  passe  pour  l'auteur  d'un  chant  bien  autrement  cé- 
lèbre, de  la  prose  des  Morts,  Dics  irce. 


XIII    SIECLE. 


HYMNES.  127 

Le  caractère  à  la  fois  ardent  et  grave  de  Dominique  prê-  - 
tait  moins  aux  pieuses  inspirations  des  hymnogra plies  que 
les  naïves  extases  du  fondateur  de  l'ordre  séraphique.  Il  y 
a  cependant  sur  lui  quelques  hymnes,  qui  remontent  peut-       hjSI.  i,u.  de 
être  jusqu'à   Hnmbert  de  Romans,  et  que  le  bréviaire  des   la  F|-,  '   xix, 
frères  Prêcheurs  avait  conservées.  On  doit  s'attendre  à  y  re-   '' 
trouver,  comme  dans  ce  quatrain,  ce  qu'il  avait  fait  contre 
les  hérétiques  et  pour  la  propagation  de  la  foi  : 

Doctrinam  evangelicam  Thes.liymno- 

Spargens  per  orbis  cardinem  ,  log.,  t.  I,  p.  ->yo. 

Pestem  fugat  hoereticam, 
Novum  protlucens  ordinem. 

Une  autre  lumière  de  ce  siècle  religieux,  le  Franciscain  Bo- 
naventure,  canonisé  assez  tard,  sous  le  pontificat  de  Sixte  IV, 
en  1482,  ne  saurait  entrer  dans  cette  revue  rapide  des  chants 
ajoutés  à  la  liturgie  par  les  contemporains  de  François  et  de 
Dominique;  mais  nous  nous  garderons  d'omettre,  parmi  les 
noms  recommandés  vers  la  fin  du  siècle  à  la  vénération  pu- 
blique, un  nom  qui  est  encore  aujourd'hui  la  principale  gloire 
de  l'hagiographie  nationale,  le  nom  de  saint  Louis. 

Déjà  plusieurs  saints  des  familles  royales  avaient  été  in- 
scrits au  calendrier  de  l'Église  romaine.  Pour  ne  parler  que 
des  temps  les  plus  rapprochés  de  celui  du  pieux  roi  de 
France,  on  venait  d'y  joindre  des  saints  et  des  saintes  de  la 
famille  royale  de  Hongrie.  Les  hymnes  en  leur  honneur  ont 
pu  être  quelquefois  l'œuvre  de  religieux  de  Cîteaux,  de  cet 
ordre  qui,  dans  le  cours  du  XIIe  et  du  XIIIe  siècle,  fit  partir 
pour  ce  pays  de  nombreuses  colonies  monastiques.  Les  an- 
nales cisterciennes  parlent  à  plusieurs  reprises  des  couvents 
fondés  par  l'ordre  en  Hongrie,  et  des  relations  fraternelles 
qui  se  perpétuèrent  entre  ces  rejetons  de  la  même  famille.  Il 
y  eut  même  un  de  ces  couvents,  celui  de  Sentigis,  où  les  no- 
vices venus  de  France  pouvaient  seuls  faire  profession.  Un  Albérk  <ie 
catalogue,  rédigé  au  XIIe  siècle,  des  manuscrits  de  l'abbaye  T«"s-F°nt.,an- 
j    n      *•  ]•      -       _pa  j  •        >   11      n«k    1078,    p. 

de  Fontigni,  au  diocèse  d  Auxerre,  nous  apprend  aussi  qu  elle   ,22 

avait  prêté  ou  donné  des  livres  à  ces  communautés  loin-  Catai.  génér. 
taines;  car  un  assez  grand  nombre  d'articles  y  sont  accom-  des  mss-  <le 
pagnes  de  cette  note  marginale,  F  o  lumen  hoc  in  Ungaria,  aSo^'o;--'^ 
ou  simplement,  In  Ungaria.  Ce  n'est  pas  aujourd'hui  qu'il  Elucidât,  ec- 
peut  être  facile  de  savoir  de  qui  viennent  les  hymnes  sur  clesiast.,  fol.  69, 
saint  Etienne,  premier  roi  et  apôtre  de  la  Hongrie,  mort  en   7 


XIII    SIECLE. 


128  POESIES  LATINES. 


io38;  sur  Ëmeric,  son  fils;  sur  Elisabeth   de  Hongrie,    fille 

d'André  II,  duchesse  de  Thuringe,  canonisée  en  1235.  Que 
ces  chants  aient  pour  auteurs  des  moines  envoyés  de  France 
ou  bien  originaires  du  pays,  ils  sont  malheureusement  d'une 
barbarie  si  vulgaire  qu'on  n'en  peut  rien  citer. 

Le  grand  nom  de  saint  Louis  aurait  dû  mieux  inspirer 
les  poètes  delà  liturgie  chrétienne.  Sans  doute  il  avait  en- 
couragé lui-même,  pendant  tout  son  règne,  les  pieux  au- 
teurs  qui  enrichissaient  l'Eglise  d'hymnes  nouvelles,  avant 
d'être  à  son  tour,  dix-sept  ans  après  sa  mort,  l'objet  de  leurs 
cantiques.  Toutes  les  fois  que  les  reliques  dont  il  avait  fait 
Morand, Hist.   l'acquisition  en  Orient  arrivaient  à  Paris,  pour  être  expo- 
de    la    Sainte    sées,  dans  la  chapelle  royale  qui  fut  depuis  la  Sainte-Cha- 
a5ape  ''  ''     ~   pelle,  au  respect  et  à  la  curiosité  des  peuples,  elles  étaient 
Elucidai,  ec-  célébrées  par  des  hymnes,  dont  il  reste  quelques-unes  qui 
ciesiast. ,     fol.  peuvent  être  du  même  temps,  mais  qui  nous  paraissent,  en 
hymonoî    1  T  général,  Peu  dignes  d'attention.  Presque  toutes  se  réduisent 
i>!  Soi,  316;  1.  à  des  antithèses  fort  puériles,  comme  celles-ci   sur  la  Cou- 
II,  |>.  içî.         ronne  d'épines,  que  le  roi  lui-même,  en  i23(j,  avec  son  frère 
Robert  d'Artois,   pieds  nus,  en  simple  tunique,  transporta 
de  Villeneuve-1' Archevêque  à  Paris  : 

Coronat  regem  omnium 
Cororu  contumeliœ, 
Cujus  nobis  opprobrium 
Coronam  cont'erl  gloria\ 

La  fête  de  la  Susception  de  la  Sainte-Croix,  instituée  vers 
ce  temps  et  placée  au  premier  dimanche  d'août,  donna  lieu 
à  une  prose  où  l'on  distingue  l'éloge  de  la  docte  cité  qui 
garde,  comme  on  le  dit,  ce  palladium  : 

Tibi,  o  urbs  inclyta, 
Omni  laude  prœdita, 

Mater  studiorum, 
Est  Corona  crédita , 
Et  in  te  reposita, 

Urbs  Parisiorum. 

In  Dei  praeconium 
Totum  confer  studium , 

Totum  cor  appone, 
Quœ  Christi  palladium, 
Et  sacra?  sacrarium 
Facta  es  Coronœ,  etc. 


'22  1  . 

Hist.  lin    de 

6. 

Hist.  du  di«c. 
de  Paris,  t.  VII, 


HYMNES.  120 

u  XIII    SIÈCLE. 

Les  hymnes  sur  la  Sainte  Lance  et  sur  les  Clous  paraissent 

venir  surtout  de  l'Allemagne,  qui,  avec  la  permission  du  pape  3oa  Viô' t'n 
Innocent  VI,  en  1 353,  établit  une  fête  pour  honorer  ces  autres  p.  àirj ,  '356  , 
instruments  de  la  Passion,  et  qui  les  a  très-faiblement  chantés.   3,5>-  —  ^  "s" 
Mais  au  nombre  des  dernières  et  des  plus  célèbres  pièces  sui'e'iMii'ôns'V 
de  ce  genre  qu'il  soit  permis  de  rapporter  au  siècle  de  saint   11,  p.  363. 
Louis,  il  faut  compter  les  hymnes  en  l'honneur  du  roi  lui- 
même,  canonisé  enfin,  après  de  longs  délais,  par  Boniface  VIII, 
le    11    août    1297.Il    paraîtrait,    malgré    quelques   préten-     Tillemont,  vo- 
tions souvent  citées,  que  ce  ne  furent  réellement  pas  les  Do-  de  s  Louis,  t. 
minicains  d'Evreux  qui  dédièrent  les  premiers  une  chapelle  X.'  ■',  "';  7 

,,.  .    ^  l  .    I       .       Hist.  hit    de   la 

sous  I  invocation  du  nouveau  saint;  car  une  inscription  de  Fr.,  t.  xxi,p. 
la  petite  église  de  Garches,  près  de  Saint-Cloud,  que  l'abbé 
Lebeuf  reconnaît,  à  ses  lettres  capitales  gothiques,  pour  ap- 
partenir à  la  fin  du   XIIIe  siècle,  atteste   que   la  première  r.  i; 
pierre  de  l'église  fut  posée  sous  cette  invocation  dès  le  7  mars 
de   la  même   année  (  1298,   jN.   S.)  :   «  En  l'an    de  grâce 
«  MCCIIIIXX  et  XV1Ï,  le  vendredi  après  Reminiscere,assist, 
«  en  Tanneur  de  Dieu  et  de  monsingneur  saint  Lois,  mestre 
«  Robert  de  la  Marche,  clerc  nostresei ligueur  le  roi  de  France, 
«  et  Hanri,  son  valet,  la  prumiere  pierre  de  l'église  de  Gar- 
«  ches,  et  la  fonda  en  l'an  desusdit.  »  C'est  alors  qu'on  dut 
s'empresser  de  composer  des   prières   et  des  hymnes  pour 
l'office  du  25  août.  Les  Dominicains  en  donnèrent  l'exemple; 
leur  congrégation  active  et  savante  chargea  un  de  ses  mem- 
bres de  la  liturgie  delà  nouvelle  fête.   Voilà  du  moins  un 
honneur  qu'on  ne  peut  leur  refuser.  Dans  le  procès-verbal 
du   chapitre  général  de  leur  ordre  tenu  à  Metz  en  1298,  le 
25  mai,  nous  lisons  ces  propres  mots  :  Item  de  sancto  Lu-     Thesaur. anec- 
dovico  conj "essore  fiât  /estant  simplex  octavo  kalendas  sep-  dot->  '• IV>  co1- 
tembris ,   et  magister  ordinis  curet  de  o/ficio  providere ,  et  '  7°'  "   ' 
annotetur  in  ordinario  et  kalendario.  Il  ne  s'agissait  encore 
que  d'une  fête  simple;  l'office  double  ne  fut  accordé  par  le 
pape  que  sous  Louis  XIII,  en  1618.  En  exécution  du  statut,      \o>.  Perciu, 
Arnauld  du  Pré,  qui  fut  prieur  du  couvent  de  Toulouse  en  Mont»m.     con- 
1200,    et  qui   mourut   en    i3oG,  rédigea  l'office   diurne  et  ]e,"L  lo'os».P- 

'  °  1  •         t  •  •    r  '!•>     '    -  1  ■■  '•  —  Amplis-, 

nocturne  de  saint  Louis  qui  tut  préfère  a  tous  les  autres,  dit  collect. ,  1.  \  1, 
Bernard   Guidonis,  par  les  chapelains  du   roi  Philippe:///  co1     <6Ï 
curia  régis  Philippi  prœ  omnibus  aliis  prœlectum.  Cet  of- 
fice, qui  débute  par  Ludovicus  decus  regnantium,  fut  adopté 
dans  les  maisons  des  frères  Prêcheurs  et  usité  en  France  jus-      Vby.Ariui 
qu'au  commencement  du  XVIIe  siècle.  Seulement    l'édition  ^'17''^',^' 
Tome  XXI I.  R  cai».,  E.  405. 


liptor.      ord, 
Praed.  ,  i.   I  ,  p. 

4  99- 


i3o  POESIES  LATINES. 

Mil     SIECLE. 

du  bréviaire  de  Paris,  en   1 584»  a  substitué  aux  anciennes 

leçons  des  leçons  historiques  tirées  de   Paul  Emile  et  de 

Glichthove;  mais  les  hymnes  ont  été  conservées.  Le  savant  jé- 

a.  la  sancto-  suite  Jean  Stilting,  auteur  de  la  notice  sur  saint  Louis  dans 

rimi  i  \  daout,  ]es  ACteS  des  saints,  négligeant  des  offices  plus  modernes, 
transcrit  quelques  hymnes  de  cette  œuvre  d'un  contempo- 
rain. Plusieurs,  surtout  celles  de  Vêpres  et  de  Matines,  sont 
des  lieux  communs  ;  celle  de  Laudes,  moins  banale,  com- 
mence par  le  premier  vers  de  l'hymne  faite  naguère  pour 
saint  Dominique,  dont  le  roi  défunt  avait  tant  aimé  les  dis- 
ciples, et  on  ne  doit  pas  s'étonner  de  cette  réminiscence 
d'un  Dominicain  : 

Elucidât,  ce-  «  Hymrmm  novae  laetitise  » 

clesiast.,  fol.  70  Régi  canamus  omnium, 

v  •  —  Thesaur.  Quj  sancto  régi  Franciae 

hymnolog.,  t.  I.  Novi  dat           {  so|jum. 
p    ")"■  293. 

Il  est  à  regretter  que,  dans  les  strophes  suivantes,  ces  oppo- 
sitions de  mots  qui  éclatent  dès  les  premiers  vers,  et  qui  ont 
trop  souvent  paru  le  suprême  effort  de  la  poésie  comme  de 
l'éloquence,  aient  pris  la  place  des  nobles  sentiments  qu'un 
tel  sujet  devait  naturellement  faire  naître,  et  qu'elles  se 
mêlent  à  ces  misérables  étymologies  des  noms  propres  par 
lesquelles  s'ouvrent  d'ordinaire  les  dévotes  histoires  de  la 
Légende  dorée  : 

Ludovicns  ex  nomine 
Lucis  dator  exprimitur, 
Et  custos  in  certamine 
Praesentis  vitœ  ponitur. 

Crucis  hostes  concutiens, 
Goncussus  aegritudine, 
Vitam  invenit  moriens, 
Tali  f'elix.  certamine. 

Nam  sic  in  vita  viguit, 
Ut  patiendo  vinceret; 
Et  hoc  in  morte  nieruit, 
Ut  mo  rien  do  viveret. 

Ampliss.  col-  Si  fauteur  eûtété  réellement,  comme  le  prétendaient  ses  eon- 

iec«.,t.  vi,  col.  frères ,  dictator  et  inventer  carminum  v  aide  bonus,  on  peut 

croire  qu'il  eût  trouvé  autre  chose  à  dire  sur  celui   qu  une 

grande  nation  allait  invoquer  comme  un  protecteur  céleste, 

après  avoir  admiré  et  aimé  sur  la  terre  ses  vertus  et  ses  lois. 


HYMNES.  i3i 


Mil    SIECLE 


Une  autre  pièce  sur  le  même  sujet,  comprise  à  tort  parmi 
celles  d'Adam  de  Saiut-Victor,  dont  la  mort  date  au  moins      iiisi    liu, 
de  l'an   1192,  adopte  encore  à  peu  près  la  forme  de  la  se-  laFl '••  '  xv 
quence  Lcetabiuuius,  très-populaire  alors,  sous  le  nom  de    ' 
saint  Bernard,  dans  presque  toute  l'Europe  : 


Lœtabunda  rhesaur.  liym- 

Psallat  plebs  cura  mente  munda  «olog.,  1.  II,  p. 

Lhristiana,  etc. 


H- 


Nous  ne  voyons  pas  que,  dans  ces  anciens  cantiques,  il  soit 
question  du  privilège  de  guérir  les  écrouelles,  qu'on  attri-     AnurduMons- 
buait  à  Louis  IX,  comme  à  d'autres  rois  de  France   avant   "'er,  Manyroiog 
lui,  et  que  ses  successeurs  prétendaient  avoir  conservé. 

Pour  ne  rien  oublier,  autant  qu'il  est  en  nous,  de  ce  qui  re- 
garde les  chants  religieux  du  XIIIe  siècle,  nous  ne  saurions  finir 
d'en  parler,  sans  avoir  au  moins  indiqué  un  genre  de  com- 
position fort  analogue  à  ces  Cantates  qui,  sous  d'autres  titres 
encore,  Laudi,  Motet,  Oratorio,  passent  pour  être  originaires      <  >,, .,,1 ,  ,„.  sio- 
de  l'Italie,  et  qui  peuvent  tout  aussi  bien  avoir  commencé  en   ""  >  -   ■    ' 
France.  Un  recueil  manuscrit  de  l'ancien  chapitre  de  Notre-  [,',','  ",|'  ,,,,' 
Dame  de  Paris,  qui  porte,  au  folio  106  v°,  la  date  de  l'année   1.  in,  pan.  ■,. 
12G7,  nous  a  transmis,  avec  la  notation  musicale,  un  chant   p- 4g4,  etc. 
sur  le  Déluge,  en  plusieurs  strophes  latines,  dont  nous  cite-   |01u|'s,i,  n  n  1, 
rons  ledébut  :  ■>-  îbis.foi .,  ,<,. 

1 1  - . 

Omnis  caro  peccaverat, 

Viam  suani  corruperat; 

Homo  Deum  reliqueratj 

Lex  nature  perierat. 

Hinc  conditor  irascitur, 
Intus  dolore  tangitur; 
Quasi  de  se  conqueritur, 
Et  ad  Noe  sic  loquitur,  etc. 

Suit,  d'après  le  texte  de  la  Genèse,  l'ordre  donné  par  le  Créa 
teur  à  Noé  de  construire  l'arche,  et  d'y  faire  entrer  tous 
les  êtres  qui  doivent  un  jour  repeupler  le  monde.  Pour 
mieux  décrire  la  catastrophe  elle-même,  le  rhythme  change, 
et  il  n'est  pas  sans  une  certaine  harmonie  : 

Nubes  pluunt, 
Imbres  ruunt, 
Unde  fluunt 
Labentes  cum  impetu. 

R  1 


,32  POÉSIES  LATINES. 

XIII    SIÈCLE. 

Crescunt  aque 

Circumquaque, 
Fluminaque 
Cum  immenso  strepitu. 
Sic  immunflum 
Cerne  munclum 
In  profunilum 
Périsse  cum  sonitu. 

Si  les  paroles,  comme  il  est  souvent  arrivé  depuis  en  ce 
genre,  sont  plus  retentissantes  que  poétiques  et  correctes; 
si,  dans  d'autres  pièces  également  notées,  et  qui  expriment 
des  sentences  morales  : 

Biblioth.  nai.  Homo,  considéra, 

«le   Paris  ,    anc.  Qualis,  quam  misera 

Fonds  latin,  ms.  Sors  vite  sit  mortalis,  etc.; 

«',•»,   fol.    45 

si,  dans  plusieurs  autres  encore  que  pourront  offrir  les  ma- 
nuscrits, l'auteur  des  vers  paraît  avoir  compté  sur  le  musi- 
cien pour  venir  en  aide  à  la  faiblesse  des  pensées  et  du  style, 
on  voit  du  moins  qu'il  est  permis  de  croire  que  les  Cantates 
italiennes,  dont  la  forme  se  retrouve  dans  quelques  belles 
compositions  de  J.-B.  Rousseau,  avaient  été  précédées  de 
longtemps  par  nos  Cantates  latines,  et  que  c'est  là  un  fait 
qu'il  y  a  lieu  de  recommander  à  l'attention  des  futurs  histo- 
riens de  la  musique  moderne. 

Nous  pourrions  aussi  rappeler,  à  ce  sujet,  que  les  princi- 
pales scènes  de  la  Passion  sont  représentées,  en  vers  destinés 
au  chant,  à  la  tête  de  chacune  des    pieuses  Méditations  en 
colonne,  1610  prose  attribuées,  sous  le   titre   d' Agalma    religiosorum,  à 
h  18A9.  Guillaume  II,  comte  de  Hollande  et  roi  des  Romains,  dont 

il  n'a  été  rien  dit  ci-devant,  à  la  date  de  sa  mort,  en  1  a56, 
moins  sans  doute  parce  qu'on  l'a  regardé  comme  trop  étran- 
ger à  la  France,  que  dans  la  persuasion  que  ce  traité  mys- 
tique avait  été  à  tort  mis  sous  son  nom.  Qu'il  vienne  d'un 
compatriote  de  Guillaume,  ou  que  Rome  elle-même  ait  voulu 
en  faire  honneur  à  un  prince  qui,  protégé  d'abord  par  elle, 
devint  ensuite  son  appui,  les  vers  qui  s'y  trouvent  mêlés 
consistent,  soit  en  quatrains  monorimes  de  dix  syllabes, 
soit  en  strophes  sapphiques  fort  irrégulières.  On  s'y  efforce 
de  subtiliser  sur  les  moindres  circonstances  de  la  Passion; 
mais  le  poète  ne  s'y  montre  nulle  part.  Quelquefois,  mais 
rarement,  lexpression  est  claire  et  simple  : 


CHANSONS.  i33 

XIII    SIÈCLE. 

Quid,  plebs  caeca,  Christus  commeruit?  — ■ 

Cui  molestus  fuit,  aiit  nocuit? 

Veritatem  ipse  vos  docuit, 

Et  defunctos  vitœ  restituit,  etc. 

Plusieurs  de  ces  chants  ont  pu  être  exécutés  dans  les  églises, 
puisqu'on  y  admettait  jusqu'à  des  rimes  en  langue  vulgaire;      Gerbeii     de 
mais   comme  celles-là  même  entre  ces  hymnes  latines  qui  Musica  sacra,  t. 
paraissent  déjà  de  vraies  Cantates,  sont  moins  des  produc-  Ij  P-  2f't''  a68> 
tions  originales  que  de  respectueuses  copies  des  livres  saints, 
dans  un  faible  langage  bien  ou  mal  rhythmé,  nous  croyons 
que  c'est  surtout  pour  la  notation,  lorsqu'elle  les  accompa- 
gne, qu'il  ne  serait  pas  sans  intérêt  de  les  exhumer  des  ma- 
nuscrits. 

En  terminant  ici  nos  nouvelles  études  sur  la  littérature 
liturgique  de  ce  siècle,  il  n'est  que  juste  d'avouer  que  notre 
patiente  excursion  à  travers  ce  vaste  champ  depuis  long- 
temps oublié,  pour  y  recueillir  quelques  documents  propres 
à  compléter  nos  précédents  volumes,  ne  nous  a  fait  décou- 
vrir, dans  tous  ces  poèmes  anonymes,  rien  de  fort  élevé  ni 
de  fort  original,  rien  qui  nous  parût  racheter  l'incor- 
rection presque  barbare  de  la  prosodie  comme  du  style, 
et  que  le  grand  nombre  de  ces  hymnes,  sans  cesse  en- 
vahies par  les  subtilités  de  l'école  ou  par  les  banalités  de 
l'ascétisme  théologique,  offrent  plus  de  recherche  encore 
que  de  dévotion,  et  plus  de  dévotion  que  de  poésie. 

2°  La  musique  des  hymnes  de  l'Église  fut  longtemps  la  Chassons. 
seule  qui  servît  aux  chansons  profanes,  même  en  langue 
vulgaire;  ce  double  usage  était  plus  naturel  et  plus  facile 
encore,  lorsque  ces  chansons  étaient  latines.  Il  en  reste 
beaucoup  de  celles-ci,  et  quelques-unes  sont  notées;  mais 
il  faut  reconnaître  que,  malgré  la  notation,  qui  manque 
d'ailleurs  à  la  plupart,  les  indices  chronologiques  sont, 
pour  ces  chants  frivoles,  moins  nombreux  et  moins  cer- 
tains que  pour  les  hymnes,  et  que  ce  sont  quelquefois  de 
bien  faibles  conjectures  qui  nous  les  font  ajouter  aux  œu- 
vres du    XIIIe    Siècle.  Chansons  da- 

Des  pastourelles  latines  ont  été  extraites  d'un  manuscrit  m°"r- 
qui  paraît  de  ce  siècle  même,  appartenant  autrefois  à  l'ab 
baye  de  Saint-Bertin,  maintenant  à  la  bibliothèque  de  la  ville  Mone]  AnzeYger, 
de  Saint-Omer;  et  il  s'en  est  trouvé  davantage  encore  dans  un  e,c-' l838'  co.'- 
recueil  de  l'abbaye  de  Benedictbeuren,  aujourd'hui  à  Munich,  dél^Ûndd7£ 


Mss.  de  S.-O- 
mer.  n.  35 1 


[34  POESIES  LATINES. 

XIII     SIECLE. 


regarde  comme  de  la  même  date,  et  nu  on  peut  croire  la  plus 

ni,  Poés.  lai.  du       -S  ,,         .  ,  ■'  V.  .     >         \,„ 

uioyenàge  i8'i   ncne  collection  de  vers  amoureux  qui  se  soit  rencontrée  eue/. 

i.  ms.2>8.       des  moines.  Ces  infatigables  copistes  s'étant  appliqués  à  y 

Caimina  Bu-  transcrire  tout  ce  qui,   des  poésies  légères  de  la  chrétienté 

rai...    Bibliothek    ,      ■  •      .      n    ,<  l  ,°  .    ,  -    „ 

des  literarischen  latine ,  arrivait  jusqu  a  eux,  comme  le  prouvent  les  pièces 
Veieins in Stutt-  56  et  159,  venues  d'Angleterre,  et  plusieurs  autres  venues 
gan,  i8',:,  lom.  ^0  France,  leurs  libres  mélanges,  naïvement  conservés  dage 
23l_  en   âge,  et  qui  sont    publies  aujourd  nui  trop   tard    pour 

Thom.Wrighe,  être  une  occasion  de  scandale,  seront  toujours,  dans  l'étude 
Earlj  Mjstenes,  cje  l'esprit  et  des  mœurs  de  notre  Occident,  un  juste  objet 
p.  n4, 117.  —    1  ■     ■+' 

Carmina    Bura-    (le   CliriOSlte. 

na, p.  148,224.  Il  était  difficile  que  les  latinistes  des  universités  ne  se 
missent  pas  quelquefois  à  chanter  en  latin  le  printemps  et 
l'amour.  Une  de  ces  chansons  du  recueil  de  Saint-Omer,  oîi 
il  ne  s'agit  encore  que  du  printemps,  et  qui  n'est  pas  bonne, 
mais  que  nous  choisissons  entre  beaucoup  d'autres  qui  va- 
lent moins,  se  borne  à  quatre  couplets,  dont  le  plus  suppor- 
table est  le  premier,  où  l'on  répète  faiblement  ce  que  tant 
de  poètes  avaient  si  bien  dit  : 

'  Peut-être,  al-  Vêtus  '  error  abiit, 

go] .  Renovantur  vetera; 

Imber  enim  transiit, 
Sol  serenat  aéra  ; 
Tument  veris  ubera, 
Tellus  imprœgnatur. 

Le  même  manuscrit  offre  une  chanson  qui  a  plus  de  verve 
et  un  plan  moins  restreint,  où  l'on  reconnaît  une  vraie  pas- 
tourelle, et  qui,  dans  ses  huit  couplets,  parcourt  avec  assez 
Voy.  Roque-  de  grâce  les  scènes  ordinaires  de  ces  petits  drames.  L'auteur, 

fort, État,  etc.,  qui  brusque  un  peu  le  dénoùment  de  celui-ci,  rencontre. 

^  ,22  "   selon  l'usage,  une  jeune  fille  sous  un  ormeau  : 

Sole  régente  lora 
Poli  per  altiora, 
Quaedam  satis  décora 

Virguncula 
Sub  ulmo  patula 

Consederat ; 

Nam  dederat 
Arbor  umbiacula. 

Ce  rhythme,  qui  ne  manque  ni  d'élégance  ni  d'harmonie,  est 


CHANSONS.  i35 

Mil      SIECL1 

répété  fort  exactement  dans  tout  le  reste  de  la  chanson,  où   

la  désinence  en  a,  et  même  en  nia,  est  la  pins  fréquente,  et 
revient  toujours  à  la  fin  du  couplet.  C'est  dans  cette  forme 
vive  et  flexible  que  s'expriment  tour  à  tour  des  propositions 
aussi  pressantes  qu'inattendues,  et  les  réponses  de  la  ber- 
gère, qui  prétend  qu'elle  est  trop  jeune,  qu'il  est  déjà  tard, 
que  ses  brebis  n'ont  plus  faim,  et  (pie  sa  mère  la  battra,  si 
elle  ne  les  ramène  pas  à  l'heure  prescrite  : 

Virgo  decenter  satis 
Subintulit  illatis  : 
Hase,  precor,  omittatis 

Eidioula; 
Sum  adhuc  parvula , 

Non  nubilis, 

Nec  habilis 
Ad  haec  opuscula. 

Hora  meritliana 
Transit,  vide  Titana  ; 
Mater  est  inhumana  ; 

Jam  pabula 
Spernit  ovicula  : 

Regrediar, 

Ne  f'eriar 
Materna  virgula. 

Quoique    les  derniers  vers  du  dernier  et  huitième  couplet 
soient  altérés,  on  peut  supposer  que  cette  pastourelle  latine, 
dont  il  n'y  a  qu'une  copie,  finissait  comme  finissent  les  pas- 
tourelles provençales  et  françaises.  L'invention  a  donc  né- 
cessairement  peu  de  place  dans  ce  genre  de  poésie,   dont 
les  essais,  dans  les  manuscrits  d'Angleterre  comme  dans  les       v°y.    Thom 
nôtres,  sont  très-nombreux  en  latin;  ce  n'est  que  par  la  va-    ^'s1"'  lc>JJ- 
riété  et  la  nouveauté  des  détails,  la  naïveté  ou  la  finesse  des   du  Méril .  i  ,  . 
sentiments  et  du  langage,  la  mélodie  des  sons,  qu'il  échap-  p. 226, 2*40,234, 
pait  au  danger  d'être  insipide;  et  sans  doute,  quand  il  n'a-   e,c" 
vait  rien  de  tout  cela,  il  ne  l'était  pas  moins  alors   en  latin 
qu'il  peut  l'être  en  français  aujourd'hui. 

Dans  le  recueil  formé  par  les  moines  de  Benedictbeuren, 
et  qui  renferme  plusieurs  de  ces  petites  scènes  d'amour,  il 
en  est  une  qui  a  une  telle  analogie  avec  la  précédente,  qu'on 
se  plaira  peut-être  à  les  comparer.  Après  avoir  retracé  un 
charmant  paysage,  égal,  dit  le  narrateur,  à  celui  que  décrit 
Platon  (il  n'avait  probablement  pas  lu  le  début  du  Phèdre, 


SIECLE. 


DeLegibus,  I. 
I.  <:.  3. 


i36  POESIES  LATINES. 

mais  il  pouvait  le  connaître  par  Cicéron),  il  ajoute  ces  trois 
couplets,  auxquels  manque  le  dénouaient: 


i  .Mi.i 


Carmina  Bu-  Hic  dum  placet  delectari, 

j6.  Delectatque  jocundari, 


Et  ab  œstu  relevari, 
Cerno  forma  singulari 
Pastorellam  sine  pari, 
Colligentem  mora. 

In  amorem  visa;  cedo  ; 
Facit  Venus  hoc,  ut  credo. 
Ades,  inquani,  non  sum  praedo  ; 
Niliil  tollo,  nihil  laedo; 
Me  meaque  tibi  dedo, 
Pulchrior  quam  Flora. 

Quse  respondit  verbo  brevi  : 
Ludos  viri  non  assuevi  ; 
'  Ms..  suevi.  Sunt  parentes  mihi  '  saevi  ; 

Mater  longioris  aevi 
Irascitur  pro  re  levi  ; 
Parce  nunc  in  hora. 

Mais  pour  chercher  dans  cette  précieuse  collection  quelque 

chose  de  plus  neuf  qu'un  genre  devenu  déjà  trivial,  voici  un 

amant  qui  répond  à  un  cruel  reproche  de  sa  maîtresse  par 

une  chanson  latine  dont  le  refrain  est  en  français,  comme 

Hiiaiii  versus  dans  plusieurs  pièces  latines  d'Hilaire,  le  disciple  d'Abélard  : 

et   ludi,  p.    14, 

*  '  2^>    J'  '  7'  Cur  suspectum  me  tenet  domina? 

'   ('-  m    a  Bu-  ^ur  tanl  torva  sunt  in  me  lumina? 

rana  p  i6-.Ci-  Testor  cœlum  cœlique  numina  : 

té  par  M.  Wolf,  Quae  veretur,  non  novi  crimina. 
Ueber  die  Lais,  Tort  a  vers  mei  dama. 

Sequenze      und  . 

Leiche    p.  433  Cœlum  prius  candebit  messibus, 

et  par  M.  Edé-  Feret  aer  ulmos  cum  vitibus, 

lest,   du   MéiiL  Dabit  mare  feras  venantibus, 

Poés.lat.dumoy.  Quam  Sodoma?  me  jungam  civibus. 
à^e  (  i8/,Si,  p.  Tort  a  vers  mei  dama,  etc. 

!•/!,  „ot. 

Comme  nous  pensons  que  ces  couplets  se  chantaient  sur  le 
même  air  que  ceux  d'Hilaire  qui  ont  pour  refrain,  les  uns, 
Tort  avers  nos  li  mcstres ;  les  autres,  Tort  a  (jui  ne  lidune, 
il  nous  semble  que  la  ritournelle  française  ne  doit  reparaître 
qu'après  le  quatrième  vers  latin,  et  non  de  deux  vers  en 
deux  vers,  selon  la  leçon  du  manuscrit.  Ces  mots  français  ne 


CHANSONS. 


i37 


XIII    SIÈCLE. 


suffisent  point  pour  indiquer  le  pays  de  l'auteur;  car  il  est  - 
inutile  de  redire  combien  notre  langue  s'était  alors  propagée 
chez  les  nations  étrangères.  On  s'accorde  assez  à  regarder 
Hilaire  comme  Anglais,  et  cette  chanson  nous  vient  d'Alle- 
magne. Elle  n'en  méritait  pas  moins,  et  pour  son  refrain,  et 
pour  ses  rapports  avec  deux  chansons  déjà  connues,  d'être 
signalée  de  préférence  à  l'attention  des  critiques. 

On  trouve  dans  le  même  manuscrit  une  autre  chanson 
d'amour,  mi-partie  de  latin  et  d'une  langue  vulgaire,  qui 
pourrait  être,  tant  le  texte  est  douteux,  ou  le  français,  ou  le 
provençal,  étudié  aussi  dans  plusieurs  parties  de  l'Europe 
comme  une  langue  poétique  et  littéraire.  C'est  encore  une 
pastourelle.  Nous  en  citerions  davantage,  si  la  copie  était 
moins  incorrecte  : 

Juvenes  amoriferi ,  Carmina  Bu- 

Virgines  amplexamini.  ta.aa,  p.  167. 

Ludos  incitât 
Avium  concentus. 
O  vireat,  o  floreat ,  o  gaudeat 
In  tempore  juventus!... 

Proh  dolor!  quid  faciam  ? 
Utquid  novi  Franciam? 
Perdo  amicitiani 

De  la  si  gentil. 
Miser  corde  fugiam 
De  ces  pay... 

Dies,  nox  et  omnia 
Mihi  sunt  contraria. 
Virginum  colloquia 

Mefay  planszer; 

Oy  suvenz  suspirer, 

Plu  mefay  temer,  etc. 

D'autres  pièces  du  recueil  font  voir  que  l'auteur  de  quel- 
ques-unes de  ces  chansons,  peut-être  celui-là  même  qui  a 
rimé  ces  derniers  vers,  était  venu  en  France  pour  échapper 
aux  suites  d'une  imprudence  amoureuse  : 

Hoc  dolorem  cumulât  Ibid.,  p.  172. 

Quod  amicus  exulat... 
Ob  patris  saevitiam , 
Recessit  in  Franciam. 


Ces  plaintes  sont  celles  d'une  jeune  fille,  qui  gémit  des  em- 
Tome  XXII.  S 


i38  POÉSIES  LATINES. 

XIII    SIECLE. 

barras  que  lui  cause  un   fatal  moment  de  faiblesse;  elle  en 

parle  dans  un  langage  assez  bas  :  Nain  venter  intumuit,  Pur- 
tas  instat  gravidœ.  On  ne  saurait  dire,  en  effet,  combien  ces 
rimeurs  latins,  étrangers  aux  secrets  d'une  langue  qui  n'est 
plus  la  leur  et  aux  convenances  d'une  société  polie,  man- 
quent de  délicatesse  et  de  goût,  lorsqu'ils  veulent  rendre  les 
égarements  de  la  passion.  Ils  tombent  alors  dans  un  amas 
grossier  d'images  licencieuses,  au  point  d'effaroucher  le  ri- 
gorisme de  leurs  éditeurs,  qui,  en  publiant  à  Stuttgart  ces 
passe-temps  d'une  vénérable  abbaye,  renvoient  à  la  fin,  dans 
un  carton  que  l'on  peut  détacher,  des  hardiesses  qu'il  dépend 
de  nous  de  regarder  comme  proscrites.  Les  religieux,  auteurs 
ou  collecteurs  du  manuscrit,  avaient  été  moins  sévères.  Quand 
les  poètes  anciens,  avec  toutes  les  ressources  de  leur  propre 
langue,  et  dans  les  plus  beaux  siècles  littéraires,  ont  quelque- 
fois échoué  contre  cet  écueil,  comment  de  pauvres  moines 
l'auraient-ils  évité? 

Nous  sommes  donc  encore  bien  loin  de  ces  délicatesses 
chevaleresques   propagées  à  l'envi  par  les  langues  vulgaires 
au  XIV  et  au  XVe  siècle,  qu'elles  avaient  même  balbutiées 
dès  leur  berceau,  mais  dont  la  rude  nature  de  la  langue  latine 
n'a  jamais  réellement  trouvé  l'expression.  Le  latin  des  cloî- 
tres et  des  écoles,  qui,  dans  le  genre  mystique,  est  parvenu 
à  rendre  quelquefois  les  pures  extases  de  l'amour  divin,  n'a 
point  réussi  à  donner  aux  affections  terrestres  la  pa'rure  de 
André* capel-  la    modestie  et  de  la  pudeur.  Il  y  a,  du  siècle   même  de  ces 
lani    Amatoria,  chansons,   un  dialogue   en  quatrains  latins  monorimes,  qui 
Ups    nova    't    parait  une   imitation  des  causes  plaidées  devant  les  cours 
\  m,  p.  56/,.—  d'amour,  où  deux  jeunes  femmes,  Phyllis  et  Flora,  débattent 
Hist.  lin.  de  la  entre  elles  cette  question  :  Lequel  vaut-il  mieux  avoir  pour 
340-332       P    amant,  d'un  ecclésiastique  ou  d'un  homme  d'armes?  Nous 
Lat.    poems  ne  voyons  pas  que  dans  ce  dialogue,  ni  dans  les  fabliaux  sur 

attr.  10  Waitri-  |e  même  sujet,  parmi  les  qualités  qui  déterminent  la  préfé- 

Mapes,  p.  a58-  i        •J         J  c  *      i      ri  l'p    r 

267     î';3-3-i  >'ence  dfs  J"ges  en   faveur  de  I  homme  d  Eglise,  on  eom- 

—  Carniina Bu-  prenne  la  retenue  du  langage.  Les  chansons  amoureuses  de 
rana,  (>.   i55-  ce  temps,  au  moins  en  latin,  n'ont  certainement  pas  ce  mé- 

Le    Grand  r'te-  L'ancienne  liberté  de  tout  dire  se  perpétua,  dans  l'Eglise 

d'Aussy ,     Fa-  môme,  assez  longtemps  après  que  le  ton  i\u  reste  du  monde 

bliaux,  t.  1,  p.  était  devenu  plus  timide;  et  il  fallait  que  cette  liberté  n'eût 

Hisi   litt  de~iâ  r'cn   fI,u  blessât  les  convenances  de  la  cour  de  Rome,  lors- 

ii.  1.  xix,  p.  qu'un  cardinal,  en  1 388,   dans  un    grave  commentaire  sur 

~~'-~~r>-  les  Clémentines,    racontait  qu'il   avait  un  jour,  à  l'église  de 

Bonifac.     de  '  •  J  D 


CHANSONS.  i3g 

J   XIII    .SIECLE. 

Sainte- Marie  des  Anges,  tiré  du  purgatoire  lame  d'une  belle , — - 

,  ,  „  ,11  i  •    \  >i  Vitalinns 'ou  de 

et  honnête  maîtresse  [pulchra  et honesta  amasia)  qu  il  avait  Amanai»),  an. 
eue  jadis  à  Padoue;  lorsqu'un  pape  du  siècle  suivant,  AEnéas  Thîers,  Traite 
Sylvius,   Pie  II,  n'hésitait   pas  à   joindre  au   recueil  de  ses  des      *»i,'ls" 

i  ,,  ,'  ,  ,'  ,'.    .  4i-         lions,  t.   IV,   p. 

lettres   celle  ou,  parlant  de  ses   liaisons  avec  une  Anglaise  232 
nommée  Elisabeth,  qu'il  avait  rencontrée  à  Strasbourg  dans     «neseSylvii... 
sa  jeunesse,  et  répondant  aux  justes  reproches  de  son  père,  ?S.\™  ..""""' 
il  lui  dit  que  s'il  est  encore  longtemps  absent,  il  lui  laissera  Lst  'xv 
du  moins  un  petit  Enée  pour  le  consoler. 

Le  XIIIe  siècle,  qui  approche  rarement  de  l'élégance  an-        chansons  à 
tique  dans  ses  chansons  latines  d'amour,   s'en  écarte  encore  li0lie- 
plus  lorsqu'il  essaye  en  latin  des  chansons  à  boire.  La  plus      Voy.Merc.de 
célèbre  d'alors,  que  plusieurs  des  siècles  suivants  ont  tra-  Vnnee    du     r> 
duite  ou  imitée,  paraît  avoir  été  celle  qui  débute  par  ce  "'^*  '79'' 
quatrain,  sur  une  cantilène  fort  en  usage  pour  les  pièces  sa- 
tiriques latines  : 

Meum  est  propositum  in  taberna  mori. 
Vinuni  sic  appositum  morientis  ori , 
Ut  dicant  cum  venerint  angelorum  chori  : 
Deus  sit  propitius  huic  potatori! 

Mais  ce  couplet,  un  des  meilleurs  du  genre,  est  plus  ancien,  A|ex.  ooke, 
puisqu'il  appartient  à  un  auteur  du  XIIe  siècle,  Gautier  Ess.  on  the  hîst. 
Map,  archidiacre  d'Oxford,  qui,  dans  son  ingénieuse  satire,  ofrn.vn,ins  ,al 

'  .  f  ^  V6TSG    D     ifl(),^ 

Confessio  Galice,  suppose  l'amour  du  vin,  avec  d'autres  Thom.  Wright, 
amours,  à  ce  Golias,  vrai  type  de  ceux  qu'on  appelait  dès  ce  Lat.  poems  at- 
temps-là   soliardL  et  dont  nous  reparlerons   tout  à  l'heure.   ",b\ '°    Wal" 

»t  i  •    /"■  •  n-         lel"    Mapes ,    p. 

JMous  verrons  alors  que  si  Gautier  ne  peut  être  en  effet,  Xix,xlv, 70-75: 
sans  injustice,  accusé  de  tous  les  vices  des  personnages  qu'il  Biogr.  britann. 
met  en  scène,  il  n'en  méritait  pas  moins,  par  ses  plaisante-  '''■'    î-  }}'   P 

,,.,.'  .  *.  1        •       '     1      •        •'   ■  1   •       3oo.  —  Carmi- 

nés bouffonnes  contre  les   moines,  le  titre  de  jovial   archi-  na  Burana,  p. 

diacre.  69 

C'est  dans  cette  même  pièce  de  l'archidiacre  d'Oxford  que 

se  lisent  ces  joyeux  quatrains  : 

Taies  versus  facio,  quale  vinum  bibo. 
Nibil  possum  scribere,  nisi  sumpto  cibo. 
Nibil  valet  penitus,  quod  jejunus  scribo  : 
Nasonem,  post  calices,  carminé  praeibo. 

Mihi  nunquam  spiritus  poetriae  datur, 
Nisi  tune  cum  fuerit  venter  bene  satur, 
Cum  in  arce  cerebri  Bacchus  dominatur, 
In  me  Pbœbus  irruit,  et  miranda  fatur. 

S  2 


i/.o  POESIES  LATINES. 

XIII   SIECLE. 

— : — — : Les  savants  allemands  qui  ont  trouvé  presque  tontela  Con- 

her'ausg.^onMo-  fession  de  Oolias  dans  les  manuscrits  de  Zurich,  et  qui  l'ont 
riz  Haupt,  t.  v  récemment  publiée,  auraient  bien  dû  se  souvenir  qu'elle  ve- 
1 8/, 5),  p.  293-  najt  (|'ètre  imprimée  en  Angleterre,  avec  d'autres  poésies 
semblables  qu'ils  ont  aussi  reproduites  sans  le  savoir,  et  que 
leur  archipoëte  Valtherus,  en  qui  ils  prétendent  reconnaître 
un  Walther  de  Horbourg  en  Brisgau,  pourrait  bien  n'être 
que  l'archidiacre  anglais,  qui  adresse  sa  Confession  burlesque 
à  l'évêque  de  Coventry,  et  dont  il  appartenait  surtout  à  la 
Société  camdénienne  de  Londres  de  recueillir,  comme  elle 
l'a  fait,  tous  les  poèmes  latins  dans  une  fort  belle  édition. 

Il  est  probable  que,  longtemps  avant  le  siècle  de  Gautier 

Map,  les  chansons  latines  de  cette  sorte  avaient  recommencé, 

ou   plutôt  qu'elles  n'avaient  été  jamais  interrompues.   On 

peut  affirmer  que  la  fameuse  chanson  à  boire,  Lœtabundus, 

qui   n'est  pas  encore  oubliée  en  Allemagne,  et  où  se  recon- 

cam.ma  Bu-  naît  une  parodie  de  la  séquence  de  Noël  que  chante  saint 

i-ana,  |>.  84.  —  Augustin   dans  un  Mystère  latin  sur  cette  tète,   circula  de 

Orig     lai     dû  très-bonne  heure  en  rrance  et  en  Angleterre.  Un  manuscrit 

ihéâtie  nioti., p.  des  premières  années  du  XIIIe  siècle,  au  Musée  Britannique, 

,î)4-  en  conserve  à  peu  près  le  rhythme  dans  une  rédaction  <jui 

1  hé!  Rom 'd'Vus-  est  '°'n  d'être  toute  latine,  mais  où  les  vers  français  de  chaque 

tache  le  moine,  couplet  sont  invariablement  suivis  de  la  vieille  ritournelle 

p.  11',;  Happ.au    J,,   |atjn    . 

ministre,  p.  57. 

—  Rehquiae  an-  Lœtabundus  or  i  parra; 

•iquœ,  '  H,  p.  La  cerveyse  nos  cnauntera 

168.    —     Lais,  ,1,   1    .     , 

„  '  Alléluia  ! 

Sequen/en ,  etr., 

p.  439.  —  Tlie-  Qui  que  aukes  en  beyt, 

saur,  hymnolog.,  Si  tel  seyt  corn  estre  doit 

1.  II,  p.  i>i  Res  miranda. 

Bevez,  quant  l'avez  en  poin; 
Ben  est  droit,  car  mut  est  loin 

Sol  de  Stella. 

Bevez  bien  et  bevez  bel  ; 
Il  vos  vendra  del  tonel 
Semper  clara. 

Bevez  bel  et  bevez  bien  , 
Vos  le  vostre,  et  jo  le  mien, 
Pari  forma... 

Ore  bevom  al  derein 
Par  ineitez  et  par  plein  ; 
Que  nus  ne  sérum  demain, 
Gens  misera ,  etc. 


CHANSONS.  1 1 1 

N'eussions-nous  que  cette  pièce,  elle  suffirait  pour  prouver 


MU    SIECLE. 


(pie  nous  avons  eu  eu  français  des  chansons  à   boire  avant 

Kustache  Deschamps,  (pion  en  a  cru  à  tort  l'inventeur.  Voi-      Biograpii  uni 

ci  une  autre  parodie.  On  des  innombrables  cantiques  latins  V"M ','''' ,xxx> 

'  •  \  ^.  p.   lob, 

composés  au  \ille  siècle  en  1  honneur  de  la  Vierge  com- 

inence  ainsi  : 

Verbuni  bonmn  et  suave  Elucidât.  c< - 

Personemus  illuil  Ave,  clesiast  , fol. a 4 2 

Per  quod  Christi  fit  conclave  v  •  —  '  «esaur. 

Virgo ,  mater,  filia,  etc. ,  '')  m™H;  «•  », 

et  se  termine  par  cette  strophe  : 

Supplicamus  :  nos  emenila  , 
Emendatos  nos  eommenda 
Tuo  nato,  ad  habenda 
Sempiterna  gaudia. 

Un  parodiste,  que  les  Allemands  croient  de  leur  pays,  mais 
que  nous  pouvons  citer,  parce  que  nous  trouverions  de  ses 
semblables  en  France,  fait  aussitôt  de  ce  canticpie  pieux  une 
ode  au  bon  vin,  en  huit  strophes,  dont  nous  transcrirons  la 
première  et  la  dernière: 

Vinum  bonum  et  suave,  Ibid.,  t.  I,  p. 

Bonis  bene,  pravis  prave  ,  1S2. 

Cunclis  dulcis  sapor,  ave, 
Mundana  teetitia... 

Supplicamus  :  lue  abunda  ; 
Per  te  mensa  sit  fecunda; 
Et  nos,  cum  voce  juctinda  , 
Deducamus  gaudia. 


Les  chansons  à  boire,  qui,  même  en  latin,  devaient  plaire  à 
l'Allemagne,    sont  cependant  beaucoup  moins   nombreuses 
dans  le  recueil  de  poésies  latines  de  l'abbaye   de   Benedict-      Cannina  Bu- 
beuren  que  les  chansons  d'amour.  Nous  n'en  citerons  que  ces  rana»   f    2^2- 
vers  d'un  certain  Simon,  qui  revient  boire  de  ce  côté-ci  du 
Rhin  avec  ses  compatriotes  et  ses  confrères  d'Alsace  : 


9.5/,. 


Simon  in  Alsatiam  Biid.,  p.  238. 

Visitare  patriam 
Venit  ad  confratres, 
Visitare  partes, 
ITbi  vinum 
Et  albinum 
Et  rufinum 
Potant  nostri  fratres. 


Eccle 
liastic,  c.  ',o,  v. 


i  \>.  POESIES  LATINES. 

XIII   SIECLE. 

■       Nous  venons  de  voir  quelques  parodies;  niais  il  en  reste 

aussi,  de  ce  temps,  dans  le  genre  bachique  en  prose,  d'une 
hardiesse  encore  plus  insolente,  et  qui  ressemble  presque  à 
un  sacrilège.  Une  des  plus  belles  prières  de  la  chrétienté,  le 
Pater  ;  le  symbole  de  la  foi  catholique,  le  Credo  ;  le  Confi- 
teor,  les  évangiles,  la  Messe  elle-même  tout  entière,  ont  servi 
de  cadre  à  d'ignobles  travestissements,  qui  paraîtraient  d'un 
Reliquîœanii-  autre  sièele.  Une  .Messe  des  buveurs,  Missa  de potatoribus ou 

qux,  t.  Il,  p.  j\lissa  gulonis,  rédigée  en  prose  latine  pour  plus  de  ressem- 
blance, s'ouvre  par  un  Introït,  où  l'on  se  souvient  du  moins 
rsalm.  i  <»  j,  d'un  verset  que  parait  consacrer  l'autorité  de  David  et  deSalo- 
mon  :  Introibo  ad  altare  Bacclii. — R.  Ad  eu/n,  qui  lœtijicat 
cor  hoininis.  \  oiei  comment  le  Confiteor  a  été  transformé  : 
Confiteor  reo  Baccho  omnepotanti,  et  reo  vino  coloris  rubei, 
et  omnibus  scyphis  ejus,  et  vobis  potatoribus,  nie  nimis  gu- 
/ose  potasse  per  niniiam  nauseam  rci  Bacchi  dei  rnei,  pota- 
Ms.,  crupa.  tionc ,  sternutatio/ie,  oscitatione  niaxima,  mca  cupa,  ntea 
niaxima  cupa.  Ideo  precor  beatissimum  Bacchum,  et  omnes 
scyphos  ejus,  et  vos  fratres  potatores,  ut  potetis  pro  me  ad 
doniinum  réuni  Bacchum ,  ut  misereatur  mei.  Misercatur 
vestri  scyphipotens  Bacc/ius,  et permittat  vos pcrdere  omnia 
vestin/e/ita  vcstra,  et  perducat  vos  ad  majorent  tabernam, 
(juibibit  et potat per  omnia  pocula  poculorum.  Stramen. 

Stramen  signifie  probablement  la  paille  dont  les  tavernes 
étaient  jonchées,  et  qu'il  fallait  renouveler  souvent.  On  an- 
nonce ainsi  lesoraisons  :  Dolus  vobiscum.  Et  cum  gemitutuo. 
Potemus.  Oratio.  Il  y  a  un  peu  plus  d'esprit  dans  eette  méta- 
morphose :  Rorate  seyphi  desuper,  et  nubes  pluant  mustuni. 
L'évangile  est  l'histoire  de  plusieurs  buveurs  qui  ont  joué 
leurs  habits  aux  dés  chez  un  marchand  de  vin,  et  qui  les 
ont  perdus.  On  voit  reparaître,  dans  les  ignobles  change- 
ments faits  au  Pater,  les  mêmes  trivialités  de  la  vie  de  caba- 
ret :  Pater  nostcr,  qui  es  in  scyphis,  sanctificctur  vinum  is- 
tud.  Adveniat  Bacchi  potus ;  fiât  tempestas  tua,  sicut  in 
vino,  et  in  taberna.  Panem  nostrum  ad  devorandum  da  nobis 
Itodic,  et  dimitlc  nobis  pocula  magna,  sicut  et  nos  dimittimus 
potatoribus  nostris ,  et  ne  nos  inducas  in  vmi  tcntationeni , 
xcd  libéra  nos  a  vcstimcnto. 

\rrive  enfin  1  Ite,  missa  est,  sous  cette  lorme  :  /te,  b'ursa 
vacua. 
Mss.  Uni  ,  i.        Comme  cette  Messe  des  buveurs  nous  vient  de  lAngleterre, 
1  ''  ''  >s  "        et  la  Messe  des  joueurs  [Officuim  Insorum),  de  l'Allemagne, 


CHANSONS.  .43  m  s|,c,t; 

ou  pourrait  croire  nue  ces  profanations  restèrent  étrangères  — — — : — — - 

,     .  I  „  •  ■  .      .  -S       i  Carmina   Bu- 

a  la  France;  niais  nous  trouvons  aussi,  dans  nos  recueils  de  rana>1)<  a48, 
fabliaux,  des  bouffonneries  en  vers  français  qui  ne  sont  pas      Fabliaux  pu- 
plus  orthodoxes  :  la  Patenostre  de  l'Usurier,  dont  les  deux  bl.  par  Méon,  t. 
rédactions  ont  ete  maladroitement  confondues  en  une  seule,  4.,     ;,(V 
et  qui  est,  comme  on  le  voit  par  le  texte  même,  du  temps  de  Jongleurs       et 
la  légation  de  Robert  de  Courson  en  France,  sous  Philippe-  Trouvères,  publ. 

o  .  pÛl'    hiliin.il  ,     p. 

Auguste;  le  Credo  de  l'Usurier,  par  Fouques,  qui  se  nomme  6_ 
au  commencement;  la  Patenostre  d'amours,  le  Credo  au  ri- 
baud,  la  Patenostre  du  vin,  etc.  A  peine,  dansées  longues  et 
insipides  facéties,  pouvons-nous  citer  quelques  vers  de  la 
dernière,  qui  paraissent  avoir  du  moins  un  caractère  histo- 
rique : 

Sed libéra  nos;  1  sautier, 

Au  malin  quant  je  lèverai, 

Por  toz  les  vingnerons  dirai, 

Por  les  ces  que  il  ont  planiez. 

Où  il  croist  des  bons  vins  assez. 

Quar  je  ne  voi  abé  ,  ne  moine  , 

Ne  clerc,  ne  prestre ,  ne  chanoine, 

Frère  Menor,  ne  Jacobin, 

Qui  mit  ne  s'accordent  au  vin... 

Et  je  li  clone  in'amour  fine. 

Amen;  ma  patnostre  define. 

Une  complainte,  mi-partie  de  latin  et  de  français,  et  où  l'on       .néon,    ia- 
amène  avec  plus  ou  inoins  d'adresse,  après  chaque  quatrain,  klïaux,  •  >v,  p- 
un  ou  deux  vers  latins  connus,  met  en  scène  un  de  ces  dissi-    '    "'' 
pateurs,  qui,  dans  les  discours  qu'on  leur  prête,  font  grand 
usage  de  la  parodie.  La  pièce  est  digne  du  titre,  Des  James, 
des  dcz  et  de  la  taverne.  Elle  commence  ainsi  : 

Je  ni  ai  ne  bone  vie  semper  quantum  possum. 
J,i  taverniers  m'apele,  je  di  :  Ecce  assit/n. 
A  despendre  le  mien  semper  parafas  sum, 
Gant  je  pens  en  mon  cuer  et  méditât  us  sum  : 

JEger  dives  habet  nummos,  se.  non  habet  ipsum.  Dist.  ex  Ca- 

ton,  I.  iv,  v.  m. 
Feines,  dez  et  tavern  trop  libenter  colo. 
Juer  après  mengier  cu/n  deciis  volo, 
Et  bien  sai  que  li  dé  non  sunt  sine  dolo. 
Lna  vice  m'en  plaing,  une  autre  fois  m'an  lo  : 
Omnia  sunt  hominum  tenui pendentia  filo.  Ovide, ex  Pon- 


t,  3,  35. 


Ce  début  si   gai  n'en  conduit  pas  moins  à  de  tristes  lamen- 
tations sur  la  ruine  qui  suit  tant  de  plaisirs,  sur  l'obligation 


Mil    SIECLE. 


i44  POÉSIES  LATINES. 

de  tout  vendre,  sur  l'abandon  des  amis,  et  on  termine  par 
des  leçons  de  sagesse  et  d'abstinence. 

Svtirks.  3°  La  satire,  qui  devait  être  nécessairement  gênée  par  les 

entraves  de  la  parodie,  secoua  ce  joug,  et  prit  en  latin,  pen- 
dant ce  siècle,  un  essor  tout  à  fait  libre.  On  lisait  alors  et  on 
imitait  beaucoup  Juvénal,  Juvénal  plutôt  qu'Horace,  dont 
l'esprit  délicat  et  sobre  paraissait  trop  simple,  dont  les  allu- 
sions ne  purent  être  comprises  que  lorsqu'on  eut  fait  une 
étude  savante  de  l'antiquité,  et  qui,  par  l'élégant  artilice  de 

Biblioih.  iiat.  son  style,  échappait  encore  plus  à  de  tels  latinistes.  Le  ma- 
de  Paris,  fonds  nuscrit  de  l'ancien  chapitre  de  Notre-Dame  de  Paris,  cité 

rju-'^V    "/  plus  haut,  et  dont   un   feuillet   porte  la  date  de  l'an  1267, 

27  -1  bis,  loi.  1  1  1     1  ',  , ,  I     ,  .  ,.  ,     .  ' 

v°.  — Ci-dessus,  a  conserve  une  pièce  de  quatre-vingt-deux  vers  elegiaques 
1'  i'"-  contre  les  femmes,  sans  la  faire  précéder  ni  suivre  d'aucun 

nom  : 

Femina,  dulce  nialum,  mentein  roburque  virile 

Frangii  blandiciis  insidiosa  suis. 
Femina,  fax  Sathane,  gemmis  radiantibus,  auro, 

Vestibus,  ut  possit  perdere,  compta  venit... 
Dulcia  sepe  canit,  componit  sedula  gressus, 

tt  quadam  credas  arte  mouere  gradum. 
Sepe  auditores  eius  facundia  torquet; 

Et  modo  ridendo,  uunc  quoque  ilendo  placet... 
Isaïe,  ••.   V'»  Sed  carnem  fenum  clamât  satis  esse  propbeta  : 

\.  '1.  Fac  procul  a  feno  flamma  sit  ista  tuo. 

Tu  molles  risus,  nutus  et  dulcia  verba  , 

Femineosque  ioeos  effuge  :  virus  liabent. 

Les  exemples  des  ravages  causés  par   les  femmes  sont  pre- 

i).    Giegor.  sentes  sans  ordre;  on    commence   par   André,  l'évêque   de 

niaio^.,  iii>.  m,   KoiïH î ,  sur  qui  les  légendaires  racontent  en  effet  d'étranges 

liai  sTcra!  *  î'  <'hoscs,  et  on  finit  par  Loth,  Samson,   David,  Salomon,"  et 

col.  740.  même  par  Adam  : 

Fundane  Andréas  uir  magnus  episcopus  urbis 

IVutauit  :  uirgo  femina  causa  fuit. 
Si  ueterum  libros  et  patrum  scripta  reuoluis, 

Condoleas  sanctos  sic  cecidisse  uiros. 
\ec  docto  Salomone  quidem  tu  doctior  esse, 

Nec  Dauiil  sancto  sanctior  esse  potes. 
Si  Lotli,  Sansonem,  si  Dauid  ,  si  Salonionem 

Femina  deiecit,  quis  modo  tutus  erit? 
Numquid  non  bominem  mulier  de  sede  beata 

Expulit,  et  nostre  mortis  origo  fuit?... 


SATIRES.  i45 

XIII  SIECLE. 
Occidunt  animas,  multos  ad  Tartara  mittunt ,  ■ 

Et  monachis  prstis  nulla  timenda  niagis. 
Femina,  mors  anime,  monachis  accedere  nunquam 

Audeat;  a  sacro  sit  procul  il  in  choro. 
Sit  procul  a  cetu  sanctorum  femina;  nanique  , 

Etsi  non  ualeat  uinceie,  bella  inouet. 

La  responsabilité  de  ces  vers,  qui  ne  sont  pas  inédits,  se  par- 
tage entre  plusieurs  écrivains.  On  a  imaginé  de  faire   une 
satire  à  part  contre  les  femmes  à  l'aide  d'une  déclamation 
épisodique  du  poëme  de  Officia  monachorum ,  ou  de  Vità      Éd.  de  Ger- 
monastica,  ou  de  Contemptu  nnmdi,  joint  aux  écrits  de  saint  beron,  1621  ou 
Anselme,   mais  regardé  aussi  comme  l'œuvre,  soit  de  saint  ^  '  p   '9'~ 
Aldhelme,  soit  de  Roger,   moine  du  Bec,  soit  d'Alexandre      Tanner,  Bi 
Neckam,   né   dans  le  Hertfordsliire,  mort  vers    l'an    1225,  blioth.  britann.- 
après  avoir  professe  avec  succès  a  Fans.  I]is(  '  j|(|    de 

Il  semble  qu'à  ces  satires  générales,   peu  propres  à  inté-  la  Fr.,  t.  vm, 
resser  quand   elles  ne  sont  point  soutenues   par  un  certain  P-  /|2I>  *■  IX< 

v  J"      •  l    •  'C>  1     ,       ,>   /•.!         1  •     p.  442;  t.  XVII, 

art  d  écrire,  on  en  doive  préférer  de  tout  a  tait  locales,  qui,  ».  ,43 
grâce  aux  détails  de  mœurs  et  de  caractères,  pourraient  ibid., t. xvill, 
être  plus  instructives.  Nous  ne  nommerons  ici  l'auteur  d'une  P-  5ai-5i3.  — 
pièce  de  ce  genre  que  parce  qu  il  s  appelle  Jean  de  aaint-  graph.  brjtann 
Orner,  quoiqu'il  soit  originaire  du  comté  de  Norfolk.  Un  literar.,  t. II,  p. 
moine  bénédictin  d'une  abbaye  voisine,  celle  de  Peterbo-  449-45g. 
rough,  avait  fait  une  invective  en  rimes  latines  contre  cette  (()l.  jj^  B^j" 
province  et  ses  habitants,  qui  avaient  peut-être  pillé  les  iann.,  p.  261. 
biens  de  la  communauté  :  Jean  de  Saint-Omer  lui  répond.  _ .Pi,s>  Anglise 
AI.  Thomas  Wright  a  publié  les  deux  ouvrages,  l'attaque,  ^Hy^Ac.  *b\- 
d'après  plusieurs  manuscrits  d'Angleterre;  la  défense,  d'à-  blioth.  med.  et 
près  un  seul.  Cette  défense  a  trois  cent  cinquante-six  vers,  ",t-  ie,a,->  '•  lv> 
c'est-à-dire  cent  de  plus  que  l'attaque,  dont  elle  adopte  la  drio'stôi-ia  dv 
forme  et  qu'elle  suit  pas  à  pas.  Baie  place  l'une  et  l'autre  vers  gni  poesia,  1. 11, 
l'an  121 5;  Pits,  vers  l'an   1210.  L'auteur  de  la  satire  contre  p»rt  1,  p.  99.— 

1  Jt  1      NT       c    iT  -u    J  '1      *'  Thom.   Wright, 

Je  pays  et  les  gens  de  JNorfolk  avait  débute  par  une  singu-  Early  Mysieries 
Hère  idée,  que  lui  fournissait  la  Cosmographie  d'Ethicus,  p.  xxiij,  106; 
alors  très-répandue  :  Biograph.    bri- 

1  tarin,    literar.,   t. 

1-.    ••        i-  1  /-.  H>  P-  467. 

.hxiit  edictum  quowlam  a  Laesare, 

Qui  mittens  nuncios  jussit  describere 

Onines  provincias,  atque  summopere 

Quœ  bonœ  t'uerint,  quae  non,  inquirere... 

Quidam  de  nunciis  stans  dixit  talia  : 
Audi  me,  domine.  Transivi  maria, 
Terrarum  omnium  lustravi  spatia; 

Tome  XXII.  T 


XIII    SIECLE. 


i4G  POÉSIES  LATINES. 

Sed  tletestaliilis  non  est  provincia, 
Ut  veruin  fatear,  sicut  Norfolkia. 

On  reprochait  ensuite  au  pays  de  IVorfolk  tons  les  défauts, 
rudesse  du  climat,  stérilité  de  la  terre,  sottise  et  méchan- 
ceté des  gens  qui  l'habitent.  Quoiqu'il  n'y  ait  ni  beaucoup 
d'esprit  ni  beaucoup  d'art  dans  ces  injures  et  ces  malédic- 
tions, l'apologie  est  encore  plus  trivialement  écrite  et  plus 
insipide.  Le  défenseur  n'a  qu'un  seul  avantage,  c'est  qu'il  se 
nomme  dans  son  dernier  quatrain,  tandis  qu'il  ne  nomme 
point  le  satirique,  iste  gyrovagus,  contre  lequel  il  lance  l'a- 
nathème  : 

Constare  facio  de  ineo  nomine, 
Sum  Dei  gratia  dictus  eognomine, 
De  Sancto  nuncnpor  Omero.  Crimine 
Me  mundes  deprecor  tu  auteni ,  Domine. 

S'il  était  bien  prouvé  que  l'auteur  de  ces  vers  était  Anglais, 
et  que  son  nom  de  Sancto  Orhëro  ne  peut  se  rapporter  à 
notre  ancienne  ville  artésienne,  puisque  le  saint  qui  lui  a 
donné  ce  nom  ne  s'appelle  pas  Omérus,  mais  Audomarnx, 
on  voit  du  moins,  par  la  courte  mention  (pie  nous  venons 
de  faire  de  Jean,  que  la  France  n'aurait  aucun  puissant  mo- 
tif de  le  réclamer. 

Mais  il  ne  s'agit  pas  de  recueillir  ici,  dans  l'abondance 
confuse  des  poésies  latines  de  ce  siècle,  on  quelques  lieux 
communs,  faibles  imitations  de  l'antiquité,  ou  des  contro- 
verses particulières,  souvent  fort  minutieuses,  tandis  (pie 
nous  rencontrons  pour  ces  temps,  sur  tons  les  points  de 
l'Europe  chrétienne,  des  satires  bien  pins  nombreuses,  plus 
originales  et  plus  vives,  celles  contre  la  puissance  ecclésias- 
tique. 

Les  plaintes  sur  l'avarice  de  Rome,  la  simonie  des  prélats 
et  même  des  souverains  pontifes,  accusés  de  vendre,  comme 
on  disait  alors,  «  le  patrimoine  du  crucifié;  »  ces  plaintes, 
souvent  répétées  par  les  troubadours  et  par  les  trouvères, 
eurent  aussi  des  organes  dans  la  langue  latine,  dans  la  langue 
de  l'Eglise  romaine.  C'est  ce  qui  était  inévitable;  car  si  les 
laïques  dénonçaient  avec  une  certaine  amertume  des  abus 
qui  les  touchaient  de  moins  près,  on  devait  s'attendre  à  bien 
d'autres  ressentiments  de  la  part  de  ceux  qui  étaient  on  se 
croyaient  personnellement  victimes  de  cette  corruption  sa- 
crilège. 


SATIRES.  i47 

'    XIII    SIECLE. 
Les  siècles  précédents  nous  ont  offert  de  nombreux  exem-  — — — - — — 

,  ,  '  .  ...  Hisl.    lui.    de 

pies  de  cette  sorte  de  satires  latines,  et  nous  avons  eu  na-  ]a  Fl.    t  xx 
guère  l'occasion  d'en  rappeler  quelques-uns;  le  siècle  pré-  p.  627;!.  \\i 
sent  occupe,  à  son  tour,  une  assez  grande  place  dans  cette  P-  356-36°- 
longue  série  d'imprécations  contre  un  pouvoir  qui  aurait 
dû  être  toujours  irréprochable,   et  que  l'on  aurait  cru  du 
moins  plus  respecté.  Nous  allons  joindre  quelques  nouveaux 
documents  aux  pièces  de  cet  immense  procès,  tout  en  ayant 
soin  d'avertir  que  plusieurs  de  ces  dépositions   viennent, 
comme  on  en  aura  quelquefois  la  preuve,  de  témoins  inté- 
ressés. 

Il  y  a  lieu  de  croire  que  l'Angleterre,  entre  les  nations 
catholiques,  fut  une  des  premières  à  lancer  sur  le  continent 
de  ces  violentes  attaques,  inspirées  par  la  haine  et  l'envie 
contre  Rome.  Si  l'interdit  pontifical  qui  frappa  Philippe- 
Auguste  produisit  les  cruelles  représailles  de  son  médecin, 
ce  long  manifeste  en  vers  latins  que  nous  avons  retiré  d'un  ibid.,  t.  xxi, 
oubli  de  six  siècles,  on  attribue  à  l'interdit  fulminé  contre  P'  333-36ï- 
le  roi  Jean  Sans-Terre,  en  1208,  un  nombre  infini  de  satires 
mordantes,  de  quatrains  vengeurs,  dont  les  premiers  vers 
de  la  pièce  suivante  pourront  faire  juger  le  caractère  et  le 
rhvthme  : 

Utar  contra  vitia  carminé  rebelli.  Flatius    Illy- 

Mel  proponunt  alii,  fel  supponunt  inelli  ;  ricus,  de  Cor- 

Pectus  subest  f'erreum  deauratae  pelli,  mpto       Eccles. 

Et  leonis  spolium  induunt  aselli.  statu,    p.    U(j, 

r  160,406-408. — 

Nous  ne  savons  pourquoi  l'on  a  conjecturé,  dans  une  note  p0|°™ca|  Sonia' 

marginale,  que  ce  dernier  mot  désignait  les  évêques  ;  mais  il  P.  14-18,  35o; 

faut  avouer  que  le  lion  représenterait  assez  mal  le  roi  Jean.  La,in  r,oems  a|- 

II  n'y  a  point  d'allégorie  dans  ce  qui  suit  :  Map"ea°  p  Vô- 

,-,  ,  .11  •  30-  —  Cannina 

Lum  ad  papam  venens,  liabe  pro  constanti,  Burana    u    10- 

Non  est  locus  pauperi,  soli  favet  danti;  2I 

Vel  si  munus  praestituni  non  est  aliquanti, 

Respondet  :  Hœc  tibia  non  est  rnichi  tanti.         •  Ovide,    Me- 


Papa,  si  rem  tangimus,  nomen  habet  a  re  : 
Quidquid  babent  alii,  solus  vult  palpare; 
Vel,  si  verbum  gallicum  -vis  apocopare  : 
Paez,  paez,  dit  U  mot,  si  vis  impetrare. 

Papa  quaerit,  chartnla  quaerit,  bulla  qu«rit, 
Porta  quaerit,  cardinalis  quaerit,  cursor  quaerit, 
Omnes  quaerunt  ;  et  si,  quod  des,  uni  deerit, 
Totum  mare  salsum  est,  tota  causa  périt. 


1,1m.,  VI,  386. 


XIII   SIÈCLE. 


i48  POÉSIES  LATINES. 

Cette  pensée  des  exactions  de  Rome  était  présente  à  tous 
les  esprits.  Vers  le  même  temps,  dans  une  invective  Contra 
avaros,  beaucoup  plus  diffuse  et  plus  banale,  se  retrouvent 
tout  à  coup  les  mêmes  peintures  de  la  cupidité  insatiable 
du  gouvernement  romain  : 

Political  Songs,  Roma,  turpitutlinis  jaccns  in  profundis, 

p.  3<>,  3i.  Virtutes  praeposterat  opibus  immunilis; 

Vacillantis  animi  fluctuans  sub  undis, 
Horace, Epist.,  Diruit ,  œdificat,  mutât  quadrata  rotundis... 

I,    I,   IOO.  _  i-i  i 

Koma  cunctos  erudit,  ut  ad  opes  transvolent, 
Plus  quam  Deo,  Mammonœ  cor  et  ma  nu  s  immolent. 
Sic  nimirum  palmites  mala  stirpe  redolent  : 
Cui  caput  infirmum,  cetera  membra  dolent. 

Les  couvents  et  les  églises  d'Angleterre  avaient  répété  le 
même  cri  sur  tous  les  tons  et  sur  tous  les  rhylhmes.  Les 
camériers  du  pape,  dont  la  faveur  était  nécessaire  pour 
réussir  à  Rome,  sont  ainsi  traités  dans  le  manuscrit  384 
d'Arundel,  au  Musée  Britannique  : 

Thom. Wright,  Quidcpiid  mali ,  Roma,  vales 

Early  Mysteries,  Per  immundos  cardinales, 

p.  xxv.  Perque  nugas  decretales; 

Quidquid  cancellariî 
Peccant,  vel  notarii, 
Totum  cainerarii 
Superant  papales. 

Lest  aussi  contre  les  prélats  et  le  clergé  de  l'Eglise  romaine 

Gilbeiii  Car-   qLie   sont   dirigés  des  vers  du  même  temps,  publiés  seule- 

mina.ed.Ludov.   ment  en  1 849,  d'après  un  manuscrit  du  XIIIe  siècle,  sous  le 

'"""    0  "•"""   nom    d'un    (iillebertus ,   qui  se   désigne   lui-même    par   un 

morte,  io/|0,  in-  .    .  /-r,,    »  >      •  •    D  a      a  t>    i  r^ 

8°),  d'après  le  acrostiche,  Lriuebertus Jecit,  et  qui  parait  être  belge.  Le 
ms.  723-727  de  SODt  deux  satires,  dans  le  rhythme  de  la  plupart  de  celles  de 
•  ci'  Gautier  Map,  dont  le  nom  va  être  souvent  cité.  La  pre- 
mière blâme  d'abord  l'abus  de  conlier  de  bautes  fonctions 
ecclésiastiques  à  des  enfants  de  race  noble,  et  de  les  appe- 
ler à  gouverner  les  autres  dans  un  âge  incapable  de  se  gou- 
verner soi-même.  On  y  décrit  ensuite,  avec  des  détails  qui 
peuvent  intéresser  l'histoire  des  arts  et  des  mœurs,  mais 
assez  étendus  pour  former  à  eux  seuls  comme  une  pièce  à 
part,  le  luxe  des  grandes  maisons  abbatiales  ou  épiseo- 
pales,  signale  déjà  dans  le  titre  général   du  poëme  :  De  Su- 


Bruxelles. 


XIII    SIECLE. 


SATIRES.  1/49 

perfluitato  clcricorum.  L'ouvrage  commence  par  ces  vers, 
qui  devaient  peu  recommander  la  littérature  profane,  puis- 
qu'on ne  s'y  sert  de  l'imitation  de  Juvénal  que  contre  les 
gens  d'Eglise  : 

Ad  scribendnni  equiilem  hehes  et  piger  siim  ; 

Sed  cum  vulgus  videam  vitiis  imniersum, 

Clerumque  conspiciam  undique  perversum, 

Si  natura  negat,  f'acit  indlgnatio  versuni.  ruvénal,  Sat. 


',  79- 


L'auteur,  dans  ses  plaintes  monotones  sur  la  multiplicité 
des  bénéfices  et  l'ardeur  qu'on  met  à  se  les  disputer,  ose 
même  parler  des  évêques,  c'est- à-d ire,  selon  son  expression, 
regarder  dans  le  ciel  : 

Onu,  vesane,  navigas?  Niinis  tendis  veluni  ; 
Jam  tangis  episcopos,  os  ponis  in  cœlum; 
Tuum  in  te  f'orsitan  revertetur  telum: 
Dele  hoc,  vel  potins  signa  per  olielum. 

Ce  moine  mécontent,  qui  croit  imiter  Juvénal,  est  sans  doute 
bien  loin  de  son  modèle,  soit  pour  la  composition,  qui  est 
très-prolixe  et  très-désordonnée,  soit  pour  le  style,  où  il 
laisse  dégénérer  souvent  le  naturel  en  platitude,  l'esprit  en 
subtilité;  son  seul  avantage  est  de  garder  quelque  pudeur  : 

Sed  tacere  melius  illa,  qure  toguntur. 

A.  ce  long  poème ,  où  sont  entassés,  comme  un  nouvel 
exemple  des  abus  de  l'oisiveté  claustrale,  deux  cent  soixante 
et  dix-sept  quatrains  rimes,  qui  pourraient  être  réduits  de 
plus  de  deux  tiers,  si  l'on  en  retranchait  toutes  les  répéti- 
tions stériles,  succède  une  autre  série  de  cent  onze  quatrains 
de  la  môme  sorte,  ayant  pour  titre  :  Quispiam  adquamdam 
virginem,  et  débutant  par  l'acrostiche,  Gillebertus fecit.  Si 
les  gros  bénéficiers  de  l'Eglise  romaine,  les  abbés,  les  pré- 
lats, ne  sont  pas  traités  avec  indulgence  dans  la  précédente 
satire,  il  faut  avouer  que,  dans  celle-ci,  les  religieuses  trou- 
vent, dès  l'abord,  un  censeur  qui  ferait  trembler  pour  elles; 
mais  peu  à  peu  les  conseils  affectueux  prennent  la  place  des 
reproches;  il  y  a,  en  général,  plus  de  douceur,  plus  de  ré- 
serve, et  une  certaine  convenance  des  pensées  et  du  style 
avec  le  sujet.  Aussi  l'auteur  s'est-il  nommé.  On  prétend  que 


L.  Tross,  |> 
fat.,  p.  xv. 


XIII   SIECLE. 


i5o  POÉSIES  LATINES. 


nous  lui  devons  les  deux  poèmes,  et  que  si  l'indignation  lui 

a  dicté  le  premier,  la  prudence  l'a  empêché  d'y  mettre  son 
nom.  Ce  ne  serait  pas  lui  faire  beaucoup  d'honneur  que  de 
le  supposer  plus  hardi  contre  les  religieuses,  qui  n'avaient 
point  de  bénéfices  à  lui  donner  ou  à  lui  refuser. 

Les  murmures  contre   les    premiers    pasteurs   reviennent 

sans  cesse  avec  une  violence  nouvelle  dans  les  poésies  la- 

Caniiiiia  iîh-  tines   qu'avait  recueillies  l'abbaye  bavaroise  de   Benedict- 

m;i,  |>.  i-ii/  beuren,  et  cpii  lui  étaient  apportées  des  divers  points  du 
monde  chrétien.  Qu'on  en  juge  par  quelques  mots  d'une 
pièce  qui  ne  se  trouve  pas  ailleurs,  comme  beaucoup  d'au- 
tres, et  qui  n'est  pas  la  plus  sévère  de  toutes  : 

,,    ,  ,  •>  Tarn  mors  régnât  in  praelatis. 

JNolunt  sacrum  dare  gratis. 
Postquam  sedent  jam  securi, 
Contradicunt  sancto  juri. 

Sunt  latrones,  non  latores, 
Legis  Dei  déstructures; 
Simon  sedet  inter  eos, 
Multos  facit  esse  reos. 

A  cette  accusation  de  simonie,  qu'on  ne  cesse  de  répéter, 
se  joignent,  mais  plus  rarement,  des  reproches  d'ignorance: 

r.-j  j  Sub  brevi  doctus  tempore 

Stultus  dum  incappatur, 
Pleno  prophetat  pectore, 

Ructans  interpretatur, 
Et  disputât  eu  m  rbetore. 

Qui  tacet  et  miratur, 

Quod  vir  justus  tollatur, 
Et  assumptus  de  stercore 

Sententias  loquatur. 

Mais  il  est  une  plainte  qui  paraît  s'être  élevée  surtout  de 
l'Allemagne  contre  l'Eglise  romaine,  et  qui,  reparaissant  sous 
toutes  les  formes  dans  les  écrits  d'alors,  mérite  d'être  si- 
gnalée, soit  comme  un  fait  de  l'histoire  littéraire  du  temps, 
soit  comme  un  pressentiment  du  schisme  qui,  au  bout  de 
trois  cents  ans,  linit  par  éclater. 

Dans  les  premières  années  du  XIIIe  siècle,  ce  même  besoin 
de  réforme  cléricale  qui  fit  accueillir  avec  faveur  les  aus- 
tères communautés  de  Saint-Dominique  et  de  Saint-Fran- 


SATIRES.  i5i 

Mil    S1KCLE. 

cois,  engagea  les  supérieurs  ecclésiastiques  à  renomeler  plus      ~     :      ~ 

j'oo  !..  .  1  ,  .1  Hisl.    Mil.    de 

rigoureusement    que  jamais,  quoique  toujours  vainement,  |a  Fr.,  t.  K,  p. 

les  anciennes  règles  canoniques  sur  l'incontinence  des  clercs.  5i5. 

En  121  5,  le  quatrième  concile  général  de  Latran  a  un  long        uwT'c'n' 

article  sur  ce  point  délicat,  où  il  est  en  droit  d'exiger  d'au-  ,.,i  ,  ,.  xi,  col. 

tant  plus  qu'il  n'interdit  pas  absolument  le  mariage  des  pré-   i68. 

très  :  Qui  aute/n,  seeundum  regionîs  sua'  moi-cm,  non  abdi- 

carunt   eapulam   conjugalem,  si  lapsi  fueriut,  gravius  pu- 

niantur,  quutn :  légitima  uiatrimauio possint  uti.  Il  paraît  que 

l'habitude  qu'on  avait  le  plus  de  peine  à  déraciner,  était  celle 

des  gouvernantes,  des  ménagères  ou  focariœ,  désignées  par 

plusieurs  autres  noms,    et   même  par  celui   de  concubines. 


Eu  France,  nous  avons  vu  qu'un  grief  personnel  de  Gilles      Hi«.  lia.  <ie 
de  Corbeil,  qui  était  chanoine,  contre  le  cardinal  Galon,    a  l!''  '  XXI' 
légat  du  saint-siége  auprès  de  Philippe-Auguste,  venait  sans 
doute  du  premier  article  des  constitutions  données  par  le 
prélat  à  l'université  de  Paris,  où  il  proscrit  toutes  les  com- 
plices supposées  des  diacres  et  des  chanoines,  foearias,   vel 
luuliercs  alias,  fie  quitus  mala  suspicio  subariri  passif.    Il 
fallait  que  les  mauvais  soupçons  eussent  fait  de  grands  pro- 
grès dans  l'esprit  du  peuple;  car  nous  lisons  cette  définition 
injurieuse  dans  un  vieux  glossaire  :  «  Focaria,  prestresse.  »      Biblioth.  nat. 
En  Angleterre,  les  focariœ  reviennent  à  tout    moment,   et  (l°  1>ans>  lllss- 
dans  les  décrets  promulgues  par  les  conciles,  et  dans  les  sta-    'rjîom.Wrighi 
tuts  des  évêques  de  facariis  amavendis,  et  dans  les  poésies  Poiitical  Songs, 
satiriques  contre  les  clercs,  et  dans  les  doléances  des  clercs  !*■  352, 
eux-mêmes,  qui  ne  supportèrent  jamais  sans  murmure    ce 
prétexté  de  vexation.  L'Italie  et  l'Espagne  secouèrent  aussi      Fleury,  Hist. 
fort  souvent  le  joug  de  cette  rigueur  disciplinaire.  Mais  c'est  ''< cltv"a>'-  >     '• 

Ail  «.        «  1  l'C  J       D  X1II     !'•     ,o8. 

en  Allemagne  surtout  que  la  denance  importune  de  Home  ,gij \à5,  404  ; 
suscita  de  vives  plaintes;  il  y  eut,  dès  l'an  1074,  ;|11  sujet  t. XIII,  p.  7!; 
d'un  décret  analogue  porté  en  concile  par  Grégoire  \U,  ' -  xix ,  p.  3ay, 
comme  un  soulèvement  de  tout  le  clergé  allemand  contre 
cette  rigueur,  qu'il  traitait  d'hérésie;  et  peu  s'en  fallut  qu'un  n>i<i.,t. XIII, 
archevêque  de  Mayence,  un  évêque  de  Passau,  n'expirassent  I»-  a58-a65. 
sous  les  coups  de  leurs  prêtres  révoltés. 

La  question  paraîtrait  devoir  être  complètement  éclaircie 
par  une  thèse  écrite  en  1G70,  de  Clero  Germaniœ pro  uxori-       Par    George 
bus  suis  publiante  ;  mais  le  titre  représente  bien  mieux  que  i'l"'n>  Iîa|p,,"h- 

1<  'a  I»  I  11  '         I  1.    4    11  1  J  l(l70,lll-4      . 

I  ouvrage  même  1  ardeur  du  cierge  de  1  Allemagne  dans  cette  ParPaulFréd. 
cause.  Une  autre  discussion,  soutenue  à  Durlach  en  1086,  Wœgilin,  Dur- 
de   Cœlibatu  ministrarum  Ecclesice,  n'est  bonue  aussi  qu'à  l;,„ch'  ,(;8G>ln 


i5a  POÉSIES  LATINES. 

XIII    SIÈCLE. 

faire  voir  la  persévérance  dans  une  opposition   qui  avait 

remporté  depuis  longtemps  la  victoire. 

Nous  croyons  donc  que  l'on  peut  attribuer  à  l'Allemagne 
plusieurs  de  ces  satires  latines  où  les  prêtres   qui  vivaient 
Lat.  poems of  avec    une  fucaria ,   nommée  aussi  par  dérision  presbytera, 
Waitei   Mapes,   essayèrent  de  se  venger  des  nouvelles  poursuites  exercées, 
depuis  l'an  I2i5,  contre  eux  et  leurs  compagnes.  Il  s'en  fit 
beaucoup  de  ce  genre  en  France  et  en  Angleterre.  Dans  ce 
lbid.,p.  171-   dernier  pays,  les  pages  d'un   manuscrit  liarléien,  où  s'était 
>73.  —  Baie,  conservée  une  semblable  plaisanterie,  accompagnée  de  ma- 
pTIa— Crokè'  hkiietions  contre  le  pape  Innocent  III,  ont  été  irnpitoyable- 
1.  c,  p.  10H.        ment  grattées;  ce  qui  n'a  pasempêcbéde  les  lire.  Il  était  dif- 
ficile que  l'autorité  ecclésiastique  tolérât  les  derniers  vers, 
qui  la  menaçaient  d'une  résistance  universelle  : 

Ecce  jam  pro  clericis  multtim  allegavi, 
Necnon  pro  presbyteris  multa  comprobavi. 
Pater  noster  mine  pro  me,  quoniam  peccavi, 
Dicat  quisque  presbvter  eum  sua  suavi. 

Entre  les  nombreuses  pièces  contre  le  fameux  décret,  il  en 
est  une  qui  ne  s'est  point  trouvée  dans  les  manuscrits  d'Oxford 
ou  de  Londres,  publiée  d'abord  au  delà  du  Rhin,  et  née  peut- 
être  en  deçà,  mais  qui,  de  quelque  part  qu'elle  vienne,  semble 
digne  d'être  indiquée  de  préférence,  parce  qu'elle  en  résume 
beaucoup  d'autres,  et  traite  le  sujet  avec  plus  d'esprit.  C'est 
Croke  1  r.  'e  récit  comique,  attribué  fort  mal  à  proposa  Hildebert  du 
i>.  83-8r>.  Mans,  d'un  prétendu  synode,  où  les  plus  graves  docteurs 

délibèrent  sur  l'ordre  cruel  que  leur  évoque  vient  de  leur 
transmettre  :  Consultatio  sacerdotiim  super  mandata  prœ- 
siilis ;  espèce  de  procès-verbal  en  quarante-trois  quatrains, 
semblables,  pour  la  mesure  et  pour  la  rime,  à  ceux  de  la  plu- 
part de  ces  satires  : 

Flacius    Ill\-  Clerus  et  presbytëri  nuper  consedere 

1  icus  de  Cor  r  un-  Tristes  in  capitulo  simul,  et  dixere  : 

ii)  Eccles.  statu,  Nostras  vult  ancillulas  prœsul  removere  ; 

l>.  371-377.  —  Quid  debemus  super  hoc  ergo  respondere? 
Walter    Mapes, 

Le  doyen  du  pieux  collège,  après  avoir  exposé  l'objet  qui 
les  réunit  et  le  péril  dont  ils  sont  tous  menacés,  donne  la  pa- 
role à  un  habile  théologien,  très-fort  sur  le  droit  canonique, 
et  qui  n'en  conclut  pas  moins,  comme  on  l'avait  fait  en  1074, 


XIII    SIECLE. 


SATIRES.  i53 

au  nom  delà  fragilité  humaine,  contre  une  odieuse  tyrannie. 
Un  vieillard  le  combat,  et  dit  qu'il  faut  obéir.  Comme  le 
chantre,  qui  est  d'un  autre  avis,  impute  cette  condescendance 
à  l'âge  du  préopinant,  celui-ci  se  rétracte,  et  soutient  qu'il  a 
seulement  voulu  dire  qu'il  était  sage  de  céder  pour  un 
temps  à  une  accusation  formidable,  et  de  cacher  aux  laïques 
le  corps  du  délit.  Le  cellérier  propose  d'échanger,  à  cette 
occasion,  sa  servante  laide  et  borgne  contre  la  jeune  gouver- 
nante du  vieux  prêtre,  qui,  par  là,  sera  bien  mieux  à  l'abri 
du  soupçon.  L'écolàtre,  l'architecte  (structura  rius),  un  cha- 
noine (pouvait-il  en  être  autrement?),  sont  pour  la  révolte 
ouverte. 

Des  dignitaires  du  chapitre,  on  passe  aux  prêtres  de  la 
paroisse.  Le  curé,  le  vicaire,  vingt  autres,  protestent  qu'ils 
ne  briseront  pas  un  lien  que  l'Eglise  a  toujours  permis.  Le 
curé  cite  les  Clémentines,  non  pas  les  Décrétales  de  Clé- 
ment V,  mais  celles  qu'on  attribue  à  saint  Clément  de  Rome  : 

Credo  quod  hanc,  domini,  nostis  Clementinam  :  Pseml< ,-(  :.  m 

Omnis  débet  elericus  habere  concubinam.  Canon,  apostol., 

Hoc  dixit,  qui  coronam  gerit  auro  trinam;  c-  J>  ve'  °>  aP- 

Hanc  igitur  retinere  decet  disciplinam.  Concil.  Labb.,  ». 

°  r  I,  col.  2r>  et  48. 

La  conclusion,  qui  n'est  qu'un  cri  unanime  de  résistance, 
ne  paraît  avoir  rien  d'exagéré;  car  l'histoire  atteste  que  déjà 
s'était  manifesté  dès  longtemps,  à  ce  sujet,  un  véritable  esprit 
de  rébellion  à  la  puissance  apostolique.  Seulement  on  réca- 
pitule ici,  dans  une  intention  maligne,  ce  que  cette  contro- 
verse avait  fait  dire  de  plus  vif,  depuis  deux  ou  trois  siècles, 
chez  les  nations  catholiques,  non  par  le  clergé  peut-être, 
mais  contre  le  clergé. 

Si  des  séculiers  nous  en  venons  aux  réguliers,  nous  retrou- 
vons la  satire.  L'Eglise,  dont  les  injonctions  les  plus  sages  et 
les  plus  respectables  n'échappèrent  pas  au  sarcasme,  dut  être 
encore  moins  épargnée  dans  la  personne  des  nouveaux 
agents  qui  vinrent  troubler  alors  son  antique  hiérarchie,  de 
ces  ordres  mendiants,  de  ces  dominateurs  du  XIIIe  siècle, 
plus  maîtres  que  les  rois,  et  qu'il  faut  s'attendre  à  voir  subir 
à  leur  tour,  comme  toute  usurpation,  la  vengeance  du  ridi- 
cule. A  peine  institués,  les  nouveaux  moines  furent  vendeurs 
d'indulgences.  Cette  vente,  comme  celle  des  plus  hautes  di- 
gnités ecclésiastiques,  continua  d'être  un  sujet  inépuisable 
de  plaintes  et  de  railleries.  Hugues  de  Trimberg,  maître  d'é- 

Tome  XXII.  V 


XIII     SIECLE. 


i54  POESIES  LATINES. 


cole  à  Bamberg,  disait,  vers  la  fin  du  siècle,  dans  un  poënie 

Bonstetten,  allemand,  bientôt  populaire  :«  A  Rome,  les  indulgences,  les 
itomans  çneva-   r  aj3j:)ayes  ]es  évêehés,  sont  à  l'encan;  vous  pouvez  y  acheter 

leiesqtiesde  I  Al-  .       J      .  '  .  »  •  t-»       1 

lem.,  p.  38a.  «  saint  Pierre,  et  Ion  vous  donnera  encore  saint  Paul  par- 
te dessus  le  marché.  Une  feuille  de  parchemin  et  un  morceau 
<c  de  plomb  rendent  le  calme  à  la  conscience  du  meurtrier  : 
«  le  plomb  est  la  monnaie  de  Rome;  elle  l'échange  contre 
«  l'or  et  l'argent.  » 

[/Allemagne  parodiait   même  les  évangiles,    pour  mieux 
Carmina  Bu-  décrier  les  exactions  de  la  chancellerie  pontificale  :  Initiant 

ran»,  p.  22.  sancti  evangelii  secunduni  Marcas  argenti.  In  Mo  tempore 
dixit papa  Romanis  :  Cuni  venerit  F ilius  hominis  ad  sedem 
maj  estât  is  nostrœ,  primuni  dicite  :  Amice,  ad  quid  venisti  ? 
Ai  Me  si perseveraverit  pulsans,  nil  dans  vobis,  ejicite  eum 
in  tenebras  exteriores,  etc. 

En  France,  nous  avons  vu  les  mêmes  accusations  se  re- 
produire sous  toutes  les  formes.  Les  trouvères,  les  trouba- 
dours les  répètent  à  l'envi. 

Voici  maintenant  que  l'avidité  des  moines  quêteurs,  leur 
rapide  opulence,  leur  pouvoir  temporel,  qui  contrastaient 
avec  l'humilité  de  leurs  vœux,  viennent  fournir  un  nouvel 
aliment  et  aux  griefs  contre  Rome,  et  à  l'ancienne  défiance 
qu'inspiraient  les  communautés  monastiques.il  y  aune  ample 
collection,  aujourd'hui  presque  entièrement  publiée,  de 
poésies  satiriques  latines,  mises  sous  le  nom  d'un  prétendu 
Golias,  évêque  des  goliards,  et  qui  passent  pour  être  en 
grande  partie  l'œuvre  d'un  Anglais,  de  Gautier  Map.  La  race 
des  goliards,  bien  plus  réelle,  malgré  une  note  manuscrite 
Biograph. bri-  c[[ée  par  Tanner,  qu'un  évêque  ou  un  poëte  Golias,  et  qui 

tannico-hibein.,      1       •    1    î»1  1    •  1  •  •  •.. 

î3l  devint  I  image  populaire  des  mauvais  moines,  pouvait  ou- 

vrir ses  rangs  à  quelques  laïques;  mais  elle  se  composait  sur- 
tout de  membres  du  clergé  qui  ne  mérita  pas  toujours  le  nom 
de  régulier,  et  elle  dut  être  originaire  des  cloîtres.  Il  paraît, 
en  effet,  que  c'est  à  l'ombre  des  monastères  que  se  forma 
dans  le  XIIe  siècle,  et  peut-être  auparavant,  cette  joyeuse 
confrérie,  qui,  bravant  les  anathèmes  des  conciles  et  du 
saint-siége,  se  perpétue  à  travers  les  âges  suivants,  et  fait 
naître,  dans  la  langue  ecclésiastique,  une  multitude  de  plai- 
santeries et  de  satires.  Les  actes  qui  proscrivent  les  goliards, 
mais  toujours  en  vain,  peuvent  aider  à  les  définir. 
Martène,  Am-  Un  des  statuts  du  concile  de  Trêves,  en  1227,  enjoint  aux 
pi.ss.  coiiect.,  t.   curés  de  ne  point  permettre  que  les  truands  et  autres  éco- 

V  M ,   col.    117,  l  *  ' 


SATIRES.  i55 

XIII    SIECLE. 

liers  vagabonds,    ni   les  goliards,   chantent   des  vers  à   la  ; — — 

°    -       i        n  i.     v  t".     •  J  1  1-     •  ■>•   94-  —  Hisl. 

messe  après  le  oanctus  et  I  Agnus   Dci,  ou  dans  les  divins  |ilt   de  !a  Fr  _ 

offices,  parce  que  c'est  une  occasion  de  trouble  pour  le  celé-  t.  xxi,  p.  6oo. 
brant  et  de  scandale  pour  les  fidèles. 

Au  concile  de  Château-Gontier,  dans  la  province  métro-  Maan,  Métro- 
politaine de  Tours,  en  i  a3 1 ,  le  dix-neuvième  canon  ordonne  i'°>-    mronens , 

1  ,  i  -il  i  i  paît,  ii,  p.  52. 

«  que  les  clercs  ribauds,  principalement  ceux  qu  on  nomme 

«  goliards,  soient  tondus  et  même  rasés  par  les  soins   des 

«  évêques,  des  archidiacres,  des  offieiaux,  des   doyens,  au 

«  point  de  faire  disparaître  la  tonsure  cléricale,   mais  de 

«  manière  cependant  que  tout   péril   et  tout  scandale  soit 

«  écarté.  »  Canon  reproduit  dans  les  constitutions  de  Gau-       Concil.,  éd. 

tier,  archevêque  de  Sens,  non  pas  en  q23,  sous  le   premier  de  Lai.be,  t.  ix, 

,,  •         ,,  *        ,    T     y  i  r,  *.  .      col.  O78. 

Gautier,  comme  lavaient  suppose  1  ,abbe  et  Lossart,  mais  Ampiiss.  coi 
plutôt,  selon  la  conjecture  de  Martène,  vers  l'an  i23(),  sous  Iect.,t.vn,col. 
Gautier  Cornut,  mort  en  12A1.  Dans  les  changements  faits  à  ,'.38-,  ~~  „Hlst- 

,,  i-i  ?■         /•  1  •       II"-  de  la  Fr.,  t 

I  ancien  texte,  le  simple  mot  goliardi  est  remplace,  au  trei-  xvni,  p.  278. 
zième  article,  par  une  périphrase  :  maxime  quivulgo  dicun- 
tur  defamilia  Goliœ. 

Les  statuts  synodaux  promulgués,  en  128g,  par  Raymond      T,ICS     »«><«- 
de  Caumont,  évêque   de  Rodez,  infligent  des  peines  rigou-       ''  '     'e"  " 
reuses,  après  trois   avertissements,   aux  prêtres  qui  auront 
passé  un  an  ,  ou  même  moins,  dans  la  goliardie  ou  lhistrio- 
nage,  in  go/iardia  vel  histrionatu ;  et,  au  siècle  suivant,  les 
additions  faites  aux  mêmes  statuts  vers  l'an   1 336,  comme 
pour  mieux   prouver  l'inefficacité   des  anciennes   menaces, 
répètent  qu'il  est  défendu  aux  clercs  d'être  jongleurs,  goliards 
ou  bouffons, joculatores, goliardi,  seubufones.  Ce  sont, à  peu 
près,  les  termes  du  Sexte,  ou  des  nouvelles  Décrétales  sanc-      Li».  m, tit.i, 
tionnées  par  Boniface  VIII  en  1200.  Les  statuts  de  Jean,  c-  '•. 

,    A  1       r  •  '  o  il  •  1      J      /-■    1  o  Thés,     anec- 

eveque  de  Liège,  en  1207,  et  le  concile  de  Cologne,  en  1J00,  dot.)t.  iv,  coi. 

interdisent  aussi  les  quêteurs  goliards,  qui  prêchaient  sur  les  881.   —    Hist. 

places,  ou  allaient  de  porte  en  porte  offrir  des  indulgences.  ''.";  de  la  !/•'  ' 
*T.  ,  •,.'  ••  /D  xx,  p.  143. 

Les  vices  qu  on  reprochait  aux  gens  ainsi  nommes  ne  sont 

pas  jusqu'à  présent  très-nettement  décrits;  mais  l'origine  de 
leur  nom  peut  faire  croire  qu'un  de  ces  vices  était  la  gour- 
mandise, gala,  qui,  on  le  verra  bientôt,  n'excluait  pas  les 
autres.  La  langue  vulgaire,  qui  ne  s'empara  que  tard  de  ce 
sujet  fécond,  uniquement  traité  d'abord  dans  la  langue  de 
l'Eglise,  dit  aussi  goliard,  goulard,  gouliardie,  goliardois, 
gouliarder,  gouliardeusement,  etc.  Gautier  de  Coinsi,  parmi      Meon'  No,lv- 

II»  j  i_  >    •        c  •  l'i  rec  de  fabliaux, 

les  héros  de  ses  nombreuses  poésies  françaises  en  1  honneur  ,    j__       ,,_ 

V  2  458.' 


i56  POESIES  LATINES. 

Mil    SIECLE. 


de  la  Vierge,  compte  un  clerc  Golias,  surnommé  Lèchefrite, 

qui,  pour  subvenir  à  de  folles  dépenses,  avait  résolu  de  voler 

Canterbury  son  abbaye.  Chaucer  a  connu  aussi  les  goliardeis.  On  peut 

a  es,  x.  062,   rajre  veinr  cje  ]a  niême  origine,  avec  eroulafre  et  gouliafre,  le 

avec   la    note  de  .  .  ,     °         »     ..         o    ,       /  fc>    >         J       > 

Tyrwhiit.  mot  de  goinjre,  dont  1  etymologie  avait  échappe  a  Ménage, 

Dict.  etymo-   et  qui  est  une  dernière   forme,   populaire  encore,  de  cette 
ng.,t.i,  p.683.  viejj|e  injure  adressée,  au  moins  depuis  le  XIIe  siècle,  à  quel- 
ques moines  ou  à  leurs  disciples. 

Le  chef  de  ces  buveurs  et  mangeurs  insatiables,  dont  le 

gosier  est  un  abîme,  un  gouffre  (autre  etymologie  peut-être), 

et  qui  ont  pour  modèle  dans  l'antiquité  latine  le  fameux 

Pline,    \ai.   Apicius,  nepotum  omnium  altissimus  gurges,  est  quelque- 

hist.,  x,  48.        f0[s  nommé  plus  tard  Gorgias,  de  même  qu'il  y  eut  chez  les 

imik 'iTk  —  Romains   un  Fabius  et  un  Gallonius  qui  tous  deux  furent 

Macrobe,  Salut-  surnommés  Gurges.  Une  plaisanterie  inédite,  dont  la  copie 

Mai.,  11 ,9.  est  cju  \ye  siec|ej  commence  ainsi  :  Nos  Gorgias,  ingurgi- 

hiioth    iiat    de  tantiuni  abbas ,  backontium  autistes,  totius  plage  australis 

Paris, anc.  fonds  montis  Pernasi  et  Caucasi  summus  ponti/ex ,  omnibus  ac 

in.,   11.  863j,  singulis  religiosis  conuentualibus,  neenon  conuersis  noslris, 

De    perna    salutem,  et  sinistri  cubiti  amplissimam  benedictionem.  Oueni- 

jambon; «MM»,  admodum    desiderat    ccruus   montes    aquarum,    etc.    C'est 

vase  a  bouc        ime  clia l'to  grotesque,  née  dans  le  quartier  de  l'université,  où 

,     ?/"  /,v,'ftï  Ion  cite  le  prophète  Balifranck  (Bâfre  1 1  r)  ;  où   l'on  recom- 

nquarum.  mande  aux  confrères,  comme  dans  la  Devise  aus  lecheors,  de 

Me.m ,  Nouv.   jj|en  D0ire;  manger,  rire,  et  de  se  reposer  de  leurs  travaux 

"  l*  n    3o*-  dans  la    compagnie  des  sœurs,   conformément  à  ce  verset, 

?(i6\  fidèlement  transcrit  :  Alter  alterius  onera  portate,  ainsi  qu'à 

Paul ,  Epist.  cet  autre,  qui  est  une  simple  imitation  :  Si  non  dilisçitis  so- 

ad  Galat.,  vr,  i.  '    l  ,  •      l        ,      ,     ..  //•/•*• 

Piene  Epist     ''ores,  quas  seiuper  vobiscum  nabetis,  quomodo  duigctis  me, 
1,  1,  h.  — Jean,  que  ni  non  videtis  ?  Ces  bouffonneries,  qui  ont  souvent  peu  de 
Ep.st.,  i,  4,20.  sej  ei  je  clarté,  se  terminent  par  une  date  qui  n'est  ni  plus 
piquante  ni  plus  facile  à  traduire  que  tout  le  reste  :  Datant 
in  ciuitate  nostra  Duigiran,  anno  decimo  popinatus  nostri. 
Pour  revenir  à  Golias,  dont  Gorgias  ne  nous  a  pas  beau- 
coup éloignés,  il  est  temps  de  parler  de  celui  qui  passe  poul- 
ie principal  auteur  des  facéties  connues  sous  le  titre  de  Prœ- 
dicatio  Go/iie,  Apocaljpsis  Galice  episcopi,  Confessio  Gol'uv, 
Goliœ  querela   ad  papam,    ces   chapitres  comiques   de   la 
grande  histoire  du  clergé.  C'est  un  écrivain  déjà  cité  dans  le 
loin,  xv,  p.  présent   ouvrage,   pour  avoir  fait  passer  du   latin  en  prose 
'•;/'  •    i97;    <•  française,  fort  librement  sans  doute,  plusieurs  récils  cheva- 
•  i'    '77,  [eresques  de  la  Table  ronde;  Gautier  .Map,  nommé  par  les 


SATIRES.  1 57 

'    XIII    SIECLE. 

Anglais  Walter  Mapes,  qui,  après  avoir  étudié  à  Paris,  de-        _ 
vint  successivement  chanoine  de  Salisbury  et  de  Saint-Paul  ris,Ms9.fi\[t,ii, 
de  Londres,  préchantre  de  Lincoln,  curé  de  Westbury  dans  p.  3/î7, 36a 


l'anner,   Bio- 


le  comté  de  Gloueester,  et  enfin  archidiacre  d'Oxford.  Jl  fut 

mieux  récompense,  comme  il  le  disait  a  son  ami  Giraud  de  Co-hibem.     p. 

Barri,  j)Our  ses  contes  en  langue  vulgaire,  que  celui-ci  |>our  So;.  —  Tliom. 

tous  ses  savants  ouvrages  en  latin.   Nous  tenons  le   propos  Wright,  The  la- 
.     /-, .  il-        a  /-i         /        ■  n  '  •  ti ii  po(  ins  atti  m. 

de  Giraud  lui-même.  Ce  témoignage  d  un  contemporain  sur  lo  vValter  Ma- 

l'identité  de  l'archidiacre  avec  le  traducteur  français  de  Lan-  pes,  p.  v-xlv; 

celot  du  Lac,  puisqu'il  veut  n'avoir  fait  que  traduire,  doit  B,°6,aPn-    br'- 

...  '  '.         ^  ■      i    i>    i  .,',.,'      ,         tann.  hlerar..  t. 

dissiperai!  moins  une  partiedel  obscurité  qu  avait  répandue  iin.2o5.3io. 

sur  cette  question  un  copiste  du  XIVe  siècle.  On  peut  croire      Sjlvestris  Gi- 

que  maître  Gautier,  appelé  messire  par  ce  copiste,  mourut  „    '      Cambr- 
1        .  .v  'i^i       rl  ,     .     .    '  .  Expugnai.    Hi- 

vers les  premières  années  du  siècle  ou  écrivait  son  ami,  peut-  bem.  ap.  Cam- 

ètre  vers  l'an  1210.  Il   paraît  qu'il  avait  vu  Home,  et    qu'il  déni     Anglica, 

assista  au  troisième  concile  de  Latran,  sous  Alexandre  III,  C,C>P-8"- 

en  1 179  :  ses  peintures  de  la  cour  de  Rome  doivent  acquérir 

par  là  une  certaine  autorité. 

Plusieurs  de  ses  pièces  latines,  qu'il  ne  faut  point  juger, 
comme    on    l'a  fait,    par   quelques    mauvais    vers,    étaient 

éparses  dans  le  recueil  de  Flaeius  Illyricus  et  dans  celui  de  De    corropto 

Jean  Wolf  ;  Iiale  en  avait  extrait  des  invectives  contre  Rome.  Eccl-  statu,  p. 

De  notre  temps,  un  éditeur  zélé,  M.  Thomas  Wright,  en  a  etc*— ^Lection' 

publié  à  Londres,  pour  la  Société  de  Gamden,  une  collection  memorab.,  t.  1, 

plus  complète,  ornée  d'une  introduction  historique,  de  notes,  P-  43o-443.  — 

et  d'un  riche  appendice,  formé  de  traductions  et  d  imita-  ^eMoied   x\\ 

lions  des  pièces  originales  en  diverses  langues  modernes.  p.  776-788. 

Quelles  sont,  parmi  ces  pièces,  celles  qu'on  peut  supposer  Bale>   Sc,iP- 

d/-i        .•         i\i         -1    r  ■-•  1         I  '    •   I  •..  •  toi'.   Angl.,  cent, 

e  Gautier  Map:'  La  critique  le  déciderait  avec  peine  au-  I(1      G^ 

jourd'hui,  quoiqu'il  lui  soit  permis,  s'il  faut  le  dire,  d'hésiter 

davantage  encore  à  y  reconnaître  Gautier  de  Châtillon,  l'an-  Édéiest.duMe'- 

teur  de  l'Alexandréide.  Nous  indiquerons  les  plus  caracté-  rii.  Poésies  pop. 

ristiques  entre  celles  qui  ont  été  jusqu'à  présent  attribuées  à  ,7'''^'  5Uiv7' 

l'archidiacre.  Llles  portent  presque  toutes  le  nom  de  Golias. 

A-t-il  existé  réellement  un  versificateur  latin  dont  ce  fût  là 

le  vrai  nom  ?  Chose  singulière!  un  contemporain  et  un  ami  Lat.    poems 

de  l'auteur,  Giraud  de  Barri,  autorisait  à  le  croire,  et  il  en  at,rib-  to  Wal~ 

faisait  le  plus  gourmand  des  parasites,  peut-être  pour  mieux  ^Vni ' >M  '  P 

dérouter  l'opinion  qui  aurait   accusé  l'archidiacre  de  tant  Hist.   of  en- 

de  vers   téméraires;  mais  personne  ne   croit  plus,  malgré  slîsh  Poet,T>  •• 

Warton,  que  l'évêque  des  goliards  fût  autre  qu'un  person-  crôke  ic  7 

nage  d'emprunt.  94.— DelaRue, 


i58  POESIES  LATINES. 

XIII    SIECLE. 

II  y  aurait  moins  de  doutes  et  sur  ce  point  et  sur  beau- 


■lêms  Jic   !  li   couP  d'autres  qui  regardent  l'évêque  et  son  troupeau,  si  la 
p.  238.  '  Confession  de  Golias  lui -même,   Confessio  Golùe,  qui  de- 

vrait nous  apprendre  tant  de  choses,  était  plus  générale  et 
Lat.poemsat-  plus  sincère.  Cette  Confession,  dans  un  des  manuscrits  qui 

ini).  i»  Walter  ]'ont  conservée,  différent  de  la  copie  des  Bénédictins  de  Ba- 
dianes, |>.  75.  .,  ,      ■  .    |,  ,     a  1        /-1  1,  1       -vr 

Caimma  Bu-  viere,  s  adresse  a  1  eveque  de  Coventry,  Hugues  de  JNonant, 
rana,  p.  «7-71.  qui  occupa  ce  siège  de  l'an  1 1 86  à  l'an  1199,  et  qui  fut, 
comme  l'auteur,  un  grand  ennemi  des  moines,  qu'il  chassa 
de  sa  ville  épiscopale,  pour  n'y  admettre  que  le  clergé  sécu- 
lier. Golias,  qui  n'avait  pas  besoin  de  l'entretenir  d'une 
foule  de  détails  que  l'évêque  savait  aussi  bien  que  lui,  se  con- 
tente d'avouer  ses  trois  passions  dominantes,  l'amour,  le  jeu 
et  le  vin  :  une  étude  attentive  de  ses  autres  écrits  peut  seule 
nous  apprendre  le  reste. 

Nous  ajouterons  seulement  qu'une  Confession  si  peu  sé- 
rieuse, si  peu  digne,  malgré  un  ancien  témoignage,  d'être 
adressée  à  un  évèque,  parait  avoir  fait  le  tour  de  l'Europe;  car 
l'exemplaire  de  Benedictbeuren  substitue  l'archevêque  de  Co- 
logne à  l'évêque  de  Coventry;  et  les  copies  que  nous  connais- 
sons terminent  les  aveux  du  poëte  sur  ses  faiblesses  amou- 
reuses par  un  quatrain  qui  doit  venir  de  l'université  de 
Pavic,  de  cette  ville  célèbre  par  ses  nombreuses  tours,  entre 
lesquelles  il  ne  s'en  trouve  pas,  dit  il,  une  seule  qui  porte 
le  nom  de  la  chaste  Aricie,  aimée  de  Diane  et  chantée  par 
«neid.,  \  il,  Virgile  : 
761-777- 

Si  ponas  Hippolytum  hodie  Papioe, 
Non  erit  Hippolytus  in  sequente  die; 
Hune  ad  opus  Veneris  ducunt  omnes  viae; 
Non  est  in  tôt  turribus  turris  Ariciae. 

On   ne  remarque  plus  aujourd'hui,  dans  le  recueil   qui 
Lat.  poems,  porte  le  nom   de  Gautier   Map,  qu'une   satire,   véritable- 
rii.,  p.  54-57.    ment  fort  brutale,  contre  l'ordre  de  Cîteaux,  qu'il  avait  sou- 
vent attaqué,  comme  dit  son  ami  Giraud,   parce  que  les 
lbid.,p.xxxi.  cisterciens  l'avaient  inquiété  dans  la  possession  de  sa  cure  de 
Westbury  ;    mais  le    même   recueil  conserve  assez  d'autres 
pièces,  soit  de  lui,  soit  d'un  ou  de  deux  siècles  après  lui, 
contre  toute  la  gent  monastique,  le  clergé,  les  prélats,  les 
cardinaux,  le   pape.    L'invective  y  prend   un  grand   nom- 
bre de  formes  diverses;  on  y  parodie  tour  à  tour  et  la  con- 
fession, comme  on  vient  de  le  voir,  et  l'Apocalypse,  et  la 


SATIRES.  159 


xiii   su  cli 


prédication,  et  les  hymnes  de  l'Église.  Les  efforts  opiniâtres   

des  moines  pour  envahir  les  universités,  en  Angleterre 
comme  en  France,  sont  l'objet  dune  satire  de  plus  de  deux 
cents  vers,  toujours  en  quatrains  monorimes,  qui  devrait 
être  plus  intéressante  qu'elle  ne  l'est  pour  l'histoire  des  étu- 
des. C'est  une  Métamorphose  de  l'évêque  Golias,  toute  pleine  ibid.,  i>.  21- 
d'allégories  pédantesques,  et  bien  propre  à  faire  voir,  sans  {" 
doute  contre  l'intention  de  l'adversaire  des  moines,  que 
l'enseignement  du  clergé  séculier  n'avait  pas  beaucoup  plus 
de  clarté  et  de  goût  que  celui  des  ordres  religieux.  Il  est  cer- 
tain qu'on  suit  fort  difficilement,  à  travers  cette  longue  et 
diffuse  énumération  de  docteurs,  les  exemples  et  les  raison- 
nements qui  mènent  à  cette  conclusion  : 

Cucullatus  igitur  grex  vilipendatur, 

Et  a  philosopbicis  scholis  expellatur.  Amen. 

Les  apostrophes  aux  simples  prêtres  se  réduisent  souvent  à 
un  reproche  devenu  vulgaire  depuis  la  discipline  rigoureuse 
établie  par  le  concile  de  Latran  : 

O  saeerdos,  lioc  responde,  ,,  .  , 

Q.    r                                       ■                 J  11)1(1.,    p.     '|0. 

ui  irequenter  et  uicunde  ,.     '  '  „    J 

*         i          .            •  —  Carm.   Bma- 

Luni  uxore  dormis,  unde  .        -^g 

Mane  surgens,  missam  dicis, 
Corpus  Cliristi  benedicis, 
Post  amplexus  meretricis 
Minus  quam  tu  peccatricis? 

Les  avertissements  aux  prélats  seraient  aussi  plus  vifs  et 
plus  piquants,  s'ils  ne  reproduisaient  presque  toujours  l'éter- 
nelle imputation  d'avidité  et  de  simonie  : 

Prscbendœ  nunc  temporis  ducuntur  ad  forum  ;  Lat.    poeins, 

Simonia  pullulât,  et  dilatât  chorum.  t^c,  p.  4<>. 
Sed  disperdet  Doininus  iter  impiorum,  Psalm.,  i,  6 

Conquassabit  capita  in  terra  multorum.  mx,  0. 

Inaudita  dicerem,  si  liceret  fari  : 
Pauperprocul  pellitur  omnis  ab  altari,  etc. 

(Quelquefois  cependant  l'expression  a  une  certaine  énergie, 
comme  dans  cette  menace  des  peines  que  le  dernier  juge- 
ment doit  infliger  aux  mauvais  prélats  : 


XIII     SIECLE. 


l'HIl 


160  POESIES  LATLNES. 

Nihil  ibi  dabitur  bullae  vel  scriptori, 
Ibid.,  |>.   5-i.  Nihil  camerario,  nihil  janitori  ; 

Sed  dabuntur  praesules  pessimo  tortori, 
Quibus  erit  vivere  sine  fine  mori. 

L'auteur,  qui  avait  vu  Rome  et  le  sacré  collège,  en  parle 
comme  en  ont  souvent  parlé  les  poésies  françaises  et  pro- 
vençales du  même  temps;  mais  ce  n'est  pas  encore  assez  pour 
lui  :  la  témérité  de  l'accusateur,  dans  une  pièce  que  nous 
Caimiua  liu-  retrouvons  en  Bavière,  et  dont  nous  avons  cité  quelques 
9-ai-  traits  [Golias  in  Romanam  curiarri),  s'élève  enfin  jusqu'au 
chef  même  de  la  chrétienté.  Il  représente  ailleurs  le  pape, 
dans  un  fort  mauvais  quatrain,  sous  l'image  d'un  lion  dé- 
vorant, un  des  quatre  animaux  de  l'Apocalypse  de  Golias. 
Lat.  |)oems,  Cette  Apocalypse,  dont  il  y  a  des  copies  dans  presque  toutes 
etc.,  p.  i -■/.).  ]es  grandes  bibliothèques  de  l'Europe,  et  qui  parait  avoir 
été  la  plus  répandue  de  ces  poésies  satiriques,  n'en  est  ce- 
pendant pas  la  plus  ingénieuse.  II  est  donc  permis  de  croire 
que  si  elle  a  été  longtemps  populaire,  si  on  l'a  traduite  en 
plusieurs  langues,  c'est  qu'elle  embrassait,  dans  sa  parodie 
de  la  vision  de  saint  Jean,  l'Eglise  tout  entière,  et  qu'elle 
n'y  épargnait  personne. 

Nous  ne  saurions  dire  si  toutes  les  pièces  attribuées  dans 

les  divers  manuscrits  à  Gautier  Map,  et  comprises  dans  la 

première  partie  du  recueil  imprimé  sous  son  nom,  comme 

ibid.    [».  87-  une    Altercation    entre    l'eau    et   le    vin,    imitée  ,en    f'ran- 

91,299-310.—  çais,  en  espagnol,  et  quelques  épigrammes  assez  commu- 

'""""!.  B".'a"  nés,  sont   réellement  de  l'archidiacre  d'Oxford:  mais  nous 

— '  Nouv.     in-  croyons    du    moins    pouvoir  affirmer    que  la    plupart    des 

biianx  publ.  par  poèmes  de  la  seconde  partie,  qui  n'ont  été  réunis  à  ses  ceu- 

jubinai,  1.  1, p.  vreg  qUe  par  conjecture,  ne  lui  appartiennent  point,  et  que, 

dans  la   première  même,  les  six  vers   hexamètres,  de  Mart- 

Hîst. liu. delà  tcllo  a  pontifice  dato,  sont,  d'après  un   manuscrit  de  Paris, 

Fr., t. xi, éd. de  de  Payen  Bolotin  ,  chanoine  de  Chartres  au  XIIe  siècle,  et 

iS/,i     |>.    10;  Cfl('j]s  viennent  d'une  pièce  de  vingt-trois  vers,  dont  le  ma- 

nol.    des    nouv.      I  •       1      r  1  1  > 

r,i.,p  ,r,  nuscnt  de  Londres  ne  donne  qu  un  extrait. 

Il  nous  semble  difficile  surtout  que  le  grand  nombre  de 
poésies  dévotes  comprises  dans  la  seconde  partie  soient 
l'œuvre  de  cet  esprit  vif  et  moqueur.  L'insipide  homélie  de 
Maria  Virgine ,  amas  informe  de  cinq  cent  soixante-seize 
vers,  ne  saurait  être  de  la  même  main  que  la  Confession  de 
l'évêque  Golias,  non  pour  les  sentiments  pieux  qu'on  lui  fe- 
rait exprimer,  puisque  l'évêque  peut  s'être  converti,  mais 


SATIRES.  161 


XIII    SIECLE. 


pour  le  style,  qui  n'offre  aucune  des  qualités  que  cette  forme 

nu  peu  barbare  n'exclut  pas,  et  que  laissent  voir  quelquefois 

les  pièces  satiriques. 

Il  y  a  néanmoins  dans  cette  série  une  espèce  de  lamenta-  p.  217-22/. 

tion  que  nous  attribuerions  volontiers  à  l'archidiacre;  c'est  _  Flac-   IM>,n- 

la  dernière  pièce,  de  Ruina  Romœ.  Flacius  Illyricus  et  Jean  4" 5. ll'jfwolf 

Wolf  l'avaient,  il  est  vrai,  publiée  anonyme,  et  elle  se  re-  Lect.  memorab., 

trouve  avec  des  changements,  toujours  sans  nom,  dans  le  <  M'- ^Mtt- 

recueil  de  l'abbaye  de  Renedietbeuren  ;  mais  quelques  traits  JTia^a— Édé- 

nous  paraissent  convenir  à  la  jeunesse  de  Gautier  Map,  lors-  lest,  du  Mérii, 

qu'il  vint  à  Rome  [Vidi.   vidi  canut  mundi),  et  qu'il   mit  y   Pots   P°P-  '?'■' 

l  1  >i       J\  1  '  }  '843,  p.   a3i. 

connaître  deux  nommes  qu  il  est  heureux  de  ne  point  cou-   _ caVmina Bu- 

fondre  avec  les  satellites  méprisables  d'un  pouvoir  révéré,   rana,  p.  16-18. 
avec  ces  cardinaux  avides,  qu'il  appelle,  non  point  cardina- 
les ,   mais  dii  carnales ,  avec  tous  ces  trafiquants  du  patri- 
moine du  Crucifié,  comme  il  dit  après  tant  d'autres  : 

Cardinales,  ut  praedixi, 
Novo  jure,  Crucifixi 
Venclunt  patrimonium. 

L'un  est  Pierre,  qu'il  nomme  Petrus  papiensis ,  élu  évèque      ciacou.,  vu* 
de  Meaux,  et  qui  est  peut-être,  malgré  des  incertitudes  que  pontif.,  1. 1,  col. 
les  historiens  de  l'Eglise  n'ont  point  dissipées,  le  cardinal    ' i0»0'.^0- 9f-'7" 
Pierre,  évêque  de  Meaux  pendant  quelque  temps  vers  l'an   t     vin ,    coi! 
1 174,  quoiqu'il  gardât  son  titre  de  légat  du  saint-siége  en    1616. 
France.  L'autre,  qu'il  désigne  simplement  parle  nom  d'A- 
lexandre, et  qu'il  compare  à  Elisée  luttant  contre  l'influence      Reg.,  iv,   5, 
corruptrice  du  traître  Giezi,  pourrait  être  le  pape  lui-même,   a6- 
Alexandre  III,  qui  siégea  de  l'an    1169  à  l'an  1181.  On  se 
plairait  à  voir,  dans  cet  éloge  mêlé  à  de  si  cruelles  satires, 
un  honorable  témoignage  d'équité. 

Nous  n'aurions  point  non  plus  de  répugnance  à  croire  que 
Gautier  Map,  à  qui  de  nombreux  manuscrits  d'Angleterre 
semblent  attribuer,  sous  le  nom  de  Golias,  la  pièce  intitulée  :       Lat.   poems, 

Dialogus  inter  Aquam  et  Vinum,  où  l'on  trouve  de  l'esprit,   etc.,  p.  87-92. 

.     o  i  .^   ..        v  •  ,  •      11  Jubinal.Nouv. 

et  dont  nous  avons  une  imitation  française,  peut  avoir  donne   |t    de  fa'biiaux 

quelquefois  à  la  satire  cette  forme  dramatique  des  débats  1.1,  p.  293-311. 
en  dialogue,  appelés  tenions  par  les  troubadours  et  dispu- 
toisons  par  les  trouvères.  On  voit  aux  prises,  dans  des  scè- 
nes mises  sous  son  nom,  le  Corps  avec  l'Ame,  le  Cœur  avec 
l'Œil,  deux  moines  dont  l'ordre  n'est  pas  nommé,  deux  au- 
Tome  XXII  X 


i6a  POESIES  LATINES. 

KM    SIECLE. 

très  moines  qui  appartiennent  l'un  à  Cluni ,  l'autre  à  Clair- 
vaux;  un  logicien  avec  un  prêtre;  Flora,  qui  aime  un  prêtre, 
et  Phyllis,  qui  aime  un  chevalier.  Cette  lutte  du  pour  et  du 
contre,  qui  semble  inviter  à  la  liberté  de  la  pensée  et  du 
langage,  ne  devait  pas  être  antipathique  à  un  esprit  comme 
le  sien. 

Le  dialogue  entre  le  Corps  et  l'Ame,  dont  l'idée  toute 
Hommey.Sup-  naturelle,  développée  par  Hildebert  au  XIIe  siècle,  se  mon- 
plem.  pai..,  p.  tre,  dit-on,  dès  le  Xe  en  anglo-saxon,  et  dont  il  y  a  des  imi- 
deb"*o°'— coi"  tat'olls  dans  'a  plupart  des  langues  européennes,  grecque 
943-9.58.  —  moderne,  française,  provençale,  italienne,  anglaise,  alle- 
Hist.  lut.  de  la  mande,  danoise,  flamande,  a  dû  éprouver  quelques  vicissi- 
35 '-35  X  '  P  tlu'es  en  traversant  ainsi  plusieurs  nations.  Le  changement 
doke,  i.  c,  qui  nous  intéresse  le  plus  est  l'addition  faite  au  commence- 
i'  ;p  -99-  —  ment,  dans  des  copies  de  Paris,  de  Lille  et  de  Vienne,  de 
T.  5-io'r  îTi'  deux  quatrains  qui  manquent  aux  manuscrits  des  bibliothè- 
349.  _ Édélest.  ques  anglaises  : 

du   Méril,  Poés. 

pop.   ai-,  il  1  >,  Vir  quidam  extiterat  dudum  eremita 

p.  21 --2)0.  —  m  -ii       .        17  •  ■         1    1    • 

'         '     ..      .  Philbertus  l'ranci<?ena,  cuius  duleis  vita, 

Le  Glav,  Mss.  de  _  .  .       *?        '       J     .    .      .     .      ' 

I  m      "         jj  Diim  m  inundo  viveret,  se  ueduxit  ita; 

2g_  '  Nain  verba  quae  protulit,  fuerunt  perita,  etc. 

Leçon  exactement  reproduite  dans  la  version  française  que 
nous  ont  conservée  les  manuscrits  de  Rome  et  de  Paris: 

\il      Relier  Une  grant  vision  eu  ce  liure  est  escripte; 

Romvart  p.127-  Jadis  fu  reuelée  à  dant  Philbert  l'ermite, 

i32.  —  P.    Pa-  Qui  fu  si  saint  preudoms  et  de  si  grant  mérite, 

ris,  Mss.  fr.,  t.  Conques  par  lui  ne  fu  fausse  parole  dite. 
VII,  p.  340. 

Le  rêve  de  ce  Philbert  ou  Fulbert  lui  fait  voir  et  entendre 
une  Ame  qui  reproche  au  Corps  qu'elle  vient  de  quitter  les 
péchés  où  l'a  entraînée  ce  compagnon  de  son  pèlerinage  ter- 
restre, et  les  peines  qu'ils  vont  avoir  à  souffrir  ensemble 
dans  l'autre  monde.  Le  Corps  lui  répond  que  c'était  à  elle  de 
commander,  à  lui  d'obéir,  et  que  s'il  a  fait  mal ,  elle  ne  doit 
accuser  qu'elle-même.  Ainsi  continue  la  dispute,  jusqu'au 
moment  où  deux  démons,  armés  de  leurs  fourches,  empor- 
tent l'Ame  pour  la  tourmenter.  L'auteur,  en  ne  nommant 
personne,  prouve  que  sa  pensée  est  ici  plutôt  morale  que  sa- 
tirique. 

Un  autre  dialogue,  Disputatio  ititcr  Cor  et  Oculum. ,  que 


SATIRES.  i63 

XIII    SIECLE. 

nous  retrouvons,  avec  une  notation  musicale,  dans  un  de  nos       ;  . 

,        T'       .  /••ii  /      /    .    •  j  Ane.   1.    lahn, 

manuscrits  de  Paris,  n  est  qu  une  faible  répétition  de  cette  n.  8433,  foi. /,6. 
controverse  entre  l'âme  et  les  sens,  et  n'exprime  aussi,  Camden,  Re- 
connue un  sermon,  que  des  plaintes  générales  contre  notre  mains  of  a  grea- 

fragilité.   1j  accusation  devient  plus  personnelle  dans  1  en-  p.30l. croke, 

îretien  de  deux  religieux,  Maur,  qui  paraît  représenter  les  l.  c,  p.  104- 

riches  Bénédictins  d'Angleterre  ou  de  France,  et  Zoile,  moine  Io6- 

v  a  1  1  1         •  î-    •     '  poems,   etc.,   i>. 

austère,  peut-être  un  chartreux,  dont  la  rude  simplicité  ne  93_95  ,     >,,„. 
saurait  se  familiariser  avec  le  luxe  de  leurs  habits,  de  leurs  3ai. 
tables,  de  leurs  palais.  La  longue  discussion  se  termine  ce-      Ibid.,p.a43- 
pendant  par  une  sentence  toute  bienveillante,    où  l'arbitre 
chargé  de  prononcer  déclare  qu'ils  peuvent  tous  les  deux 
faire  également  leur  salut,  et  qu'il  y  a  les  fruits  les  plus  divers 
sur  l'arbre  de  vie  : 

Simplicis  et  callidi  sic  sedata  lite, 
Dignam,  inquam,  vivitis  vitam,  cœnobitae  ; 
Digna  est  diversitas  utriusque  vitae; 
Estis  ambo  palmites  in  aeterna  vite. 

Cette  réserve,  qui  laisse  à  deviner  de  quels  ordres  monasti- 
ques sont  les  deux  interlocuteurs,  n'est  plus  la  même  lors- 
qu'il s'agit  d'une  lutte  entre  Cluni  et  Clairvaux,  ces  deux 
branches  de  la  grande  famille  de  Saint-Benoît.  Dans  un  beau       Lat.    poems, 
jardin,  décrit  avec  plus  de  soin  que  de  goût,  sont  assis,  sous  etc.,    p.    237- 
un  tilleul,  les  deux  rivaux ,  tout  aussi  maltraités  l'un  que  2/,î- 
l'autre  : 

Sedent  hic  sub  tilio  duo  cucullati, 
Quos  delectat  avium  vox  et  décor  prati  ; 
Regulam  deregulant  vino  crapulati, 
Nec  juri,  nec  domino  deferunt  abbati. 

L'auteur  consent  à  être  leur  Palémon ,  c'est-à-dire  leur  vngiie,Eciog. 
juge,  et  la  cause  est  plaidée  devant  lui.  Ennemis  ardents  et  m. 
irrités,  le  moine  noir  et  le  moine  blanc  ne  s'épargnent 
pas  les  injures,  et  ils  se  reprochent  si  bien  de  manquer 
d'humilité,  de  douceur,  de  charité,  qu'il  est  impossible,  après 
quelques  vers,  de  ne  point  reconnaître  qu'ils  ont  raison  tous 
les  deux.  Ils  manquent  aussi  de  patience;  car  la  dispute  est 
sur  le  point  de  se  terminer  par  de  mutuels  coups  de  bâton, 
lorsque  l'arbitre,  plus  embarrassé  que  le  Palémon  de  Virgile, 
s'élance  entre  les  deux  contendants,  et  les  renvoie  à  saint 

X  2 


XIII    SIECLE. 


237 


X64  POÉSIES  LATINES. 

Benoît  lui-même,  qui  doit  les  mettre  d'accord  au  jour  du  ju- 
gement : 

Fratres,  quœso,  parcite  tam  pravum  certamen  ; 
Mes  sires  seint  Beneit  sit  vestrum  levamen  ! 
In  die  judicii  dabit  hic  piamen, 
Et  istius  trutina;  pensabit  examen. 

Lat.  poems,  Voici  maintenant  un  membre  du  clergé  séculier,  un  prêtre 
p.  ?5i-  ou  curé  de  paroisse,  presbyter,  en  présence  d'un  logicien  ou 
d'un  disciple  de  l'école,  précédé  d'un  porteur  dont  les  épau- 
les plient  sous  le  faix  des  œuvres  de  l'ancienne  philosophie. 
La  querelle  est  encore  plus  vive  qu'entre  Cluni  et  Clairvaux. 
Le  prêtre  veut  absolument  proscrire  une  science  profane, 
bonne  pour  ce  méchant  homme  qu'on  appelait  Socrate  : 

Sermo  vester  canis  est,  asinus,  aut  leo; 
Semper  est  de  Socrate,  homine  tam  reo; 
In  sermone  mentio  nulla  fit  de  Deo  ; 
Sermo  vester  talis  est  :  quis  fructus  in  eo? 

Le  logicien  a  beau  défendre  ses  méditations,  ses  raisonne- 
ments :  l'évidence,  dit  son  antagoniste,  est  contre  lui,  contre 
un  misérable  qui  va  nu-pieds  et  qui  meurt  de  faim,  tandis 
<pie  l'Eglise  comble  les  siens  d'honneurs  et  de  richesses  : 

•  Oremus  »  per  omnia  plus  valet  qnam  «  ergo.  » 

Un  autre  privilège,  un  privilège  immense,  n'est  pas  oublié  : 

Si  qnid  ago  noxium,  si  quid  indecorum 
Aft'ectu,  vel  actibus,  vel  textu  verborum, 
«  De  profundis  >■  abluit,  et  «  Beati  quorum,  - 
Et  qua»  semper  rumino,  cantica  Psalmorum. 

Poussé  à  bout,  l'adversaire  ne  ménage  plus  celui  qui  ne  re- 
cule point  devant  de  tels  aveux,  et  il  lui  reproche  sa  concu- 
bine, presbytera.  On  lui  répond  : 

Malo  cum  presbytera  pulchra  fornicari, 
Servituros  Domino  fdios  lucrari, 
Quam  vagas  satellites  perantra  sectari  ; 
Est  inbonestissimum  sic  dehonestari. 

Comment  finit,  dans  le  poëme,  cette  vieille  querelle,  qui, 


SATIRES.  16Ô 


Mil    SIECLE. 


dans  le  monde,  ne  finira  jamais?  Elle  a  pour  dénoùment   

une  scène  souvent  renouvelée  sous  diverses  formes.  Le  prê- 
tre fait  sonner  les  vêpres,  assemble  son  troupeau,  et,  après 
avoir  dénoncé  le  logicien  comme  chantant  mal  le  psaume 
Benc.dictus ,  il  le  fait  assommer  par  ses  paroissiens.  Il  n'y  a 
pas  d'autre  jugement. 

C'est  encore  le  prêtre  qui  l'emporte  dans  l'entretien  suffi-       Ibid.,p.     >t 
samment  indiqué  plus  haut,  où  l'on  recherche  lenuel   une   a°7"      ,'      " 
lemme  doit   préférer  pour  amant,  ou  il  un  clerc,  ou  cl  un 
laïque.  Phyllis,  la  maîtresse  du  chevalier,  et  Flora,  celle  de 
l'homme  d'Église,  ne  sont  point  mariées;  mais  nous  savons 
par  l'auteur  du  traité  de  l'Amour,  le  chapelain  André,  que,       gist.  Nu.  <i< 
dans  les  mœurs  d'alors,  rien  n'était  plus  indifférent,  puis-  i;<  Fr.,  t.  xxi, 
qu'il  était  reconnu   qu'une  femme  ne   pouvait   avoir  pour  ''   ' 
amant  qu'un  homme  qui  ne  fût  pas  son  mari. 

Si  l'on  trouve  qu'il  y  a  longtemps  déjà  que  nous  aurions 
du  nous  arrêter  dans  cette  série  d'exemples  peu  édifiants  de 
la  vieille  liberté  cléricale,  nous  osons  dire  qu'il  nous  a  sem- 
blé que  ce  serait  tronquer  volontairement  nos  annales  litté- 
raires, de  n'y  point  comprendre,  ou  même  de  n'y  indiquer 
qu'en  passant  des  poésies  latines  fort  inégales  sans  doute 
pour  le  mérite,  mais  composées  avec  une  fécondité  inépui- 
sable par  des  moines  ou  des  gens  d'Église,  répandues  par 
eux  avec  profusion,  et  qui  avaient  été,  sur  toute  la  face  de 
l'Europe,  soigneusement  conservées  dans  leurs  couvents. 

Plus  on    exhumera  de  tels  ouvrages,  qui  sont   toutefois 
assez  nombreux  dès  à    présent  pour  qu'on   puisse  se   pas- 
ser d'en   connaître  d'autres,   plus  il  deviendra   facile  d'en 
conclure   que   ces  plaintes  antimonacales,  depuis  l'origine 
de   la   puissance   des    moines,  sont  à   peu  près  de  tous  les 
siècles  et  de  tous  les  pays.  Une  invective  {licgimen  et  status 
mundi prœsens)  née  peut-être  en  Allemagne,  mais  écrite  as- 
sez grossièrement  dans  un  des  rhythmes  de  Gautier  Map,  et 
qui  n'épargne  aucun  des  rangs  de  la  société,  ni  surtout  les 
prélats,  les  chanoines,  les  ordres  mendiants,  a  été  publiée  (o  cômmèntarû 
encore  en  iS^-i  d'après  un  manuscrit  de  Giessen;  elle  est  critici  in  codd. 
fort  triviale,  comme  la  plupart  des  poésies  latines  de  la  même  biblioih. 
sorte  qui  encombrent  les  bibliothèques  des  diverses  nations    I™SIS,P'1 
chrétiennes,  et   qui  n'ont  souvent  d'autre   mérite  que   de 
prouver  combien  la  clameur  était  universelle. 

Nous  venons  de  parcourir  quelques-unes  des  récrimina- 
tions du  moyen  âge  contre  ses  prédicateurs,  ses  guides,  ses 


XIII    SIECLE. 


166  POÉSIES  LATINES.  -  SATIRES. 

maîtres,  et  nous  avons  trouvé,  chez  presque  tous  les  peu- 
ples de  l'Europe  catholique,  dans  la  langue  même  de  l'Église 
romaine,  des  médisances  contre  Rome.  Nos  pères,  indociles 
et  moqueurs,  sont  loin  d'en  être  les  seuls  coupables.  Parmi 
les  défis  qui  s'adressent  à  un  pouvoir  alors  si  redouté,  il  y 
en  a,  comme  nous  l'avons  vu,  qui  viennent  d'Angleterre, 
d'Allemagne,  ou  même  d'Italie,  aussi  bien  que  de  France; 
mais  le  partage  en  est  aujourd'hui  difficile  à  faire.  La  chré- 
tienté européenne  formait,  en  ces  temps-là,  comme  une  seule 
république,  dont  la  dictature  perpétuelle  était  à  Rome;  et 
les  citoyens  les  plus  puissants,  pour  ne  pas  dire  les  seuls  ci- 
toyens de  cette  immense  république,  les  membres  du  clergé, 
n'écrivaient  guère  que  dans  une  même  langue,  dans  l'ancienne 
langue  romaine,  le  latin.  C'est  aussi  dans  cette  langue  que 
les  attaquaient  des  adversaires  sortis  de  leurs  rangs  pour  la 
plupart,  sans  préjudice  des  vérités  que  la  poésie  ou  la  prose 
laïque  leur  disait  en  langue  vulgaire.  Nous  voyons  du  moins, 
en  rapprochant  des  témoignages  unanimes  recueillis  de  tant 
de  points  divers,  et  qui  ont  pu  être  contrôlés  en  chaque 
pays,  que  s'il  y  a,  comme  il  est  à  croire,  quelque  exagération, 
et  parfois  de  la  rancune  personnelle,  dans  les  plaintes  de  nos 
ancêtres  contre  la  cour  de  Rome  et  ses  nombreuses  milices, 
les  autres  nations  ne  pouvaient  les  en  accuser,  puisqu'elles 
parlaient  comme  eux.  V.  L.  C. 


TROUBADOURS.  —  GIRART  DE  ROUSSILLOY     167 


XIII    SIECLE 


TROUBADOURS. 


GIRART  DE  ROUSSILLON. 


On  trouve,  dans  les  romans  carlovingiens,  trois  person-  Introduction, 
nages  de  ce  nom  :  Girart  de  Ronssillon,  Girart  de  Vienne, 
et  Girart  de  Fretta  ou  deFrada.  Ces  trois  personnages  poé- 
tiques dérivent  tous  d'un  seul  et  même  type  historique,  d'un 
Girart  ou  Gérard  ,  qui  parait  avoir  été  en  effet  comte  de 
Roussillon,  duc  de  Bourgogne,  un  des  preux  les  plus  célèbres 
du  IXe  siècle,  et  qu'on  pourrait  regarder  comme  le  dernier 
de  ces  chefs  germains  à  proportions  héroïques,  environnés 
de  bonne  heure  d'une  renommée  populaire,  d'abord  dis- 
tincte de  celle  de  Charlemagne,  avec  laquelle  elle  finit  par  se 
confondre  un  peu  plus  tard. 

Tout  ce  qu'on  sait  des  aïeux  de  Girart,  c'est  qu'ils  étaient 
de  race  franke  ou  du  moins  germanique,  et  d'un  rang  illus- 
tre. Il  fut  élevé  dans  le  palais  et  sous  le  patronage  de  Louis 
le  Débonnaire,  au  service  duquel  il  se  dévoua,  dès  l'instant 
où  il  fut  capable  de  servir.  L'histoire  fait  assez  connaître  les 
incroyables  aventures  de  ce  faible  monarque  avec  ses  trois 
lils,  qui  le  détrônèrent  trois  fois.  Ce  fut  dans  ces  monstrueux 
démêlés  que  commença  la  fortune  de  Girart  :  il  prit,  comme      Voy. Rec.des 
il  était  naturel,  le  parti  du  père  contre  les  enfants,  et,  après  histor.    t|e    la 
l'avoir  efficacement  aidé,  il  s'entremit    pour  les  réconcilier     ianu""'<|'    ,,' 
tous.  Le  comté  de  Paris  fut,  dit-on,  la  récompense  de  cette  rare  5i6,    etc.    — 
fidélité.  Louis  mort,  ses  trois  fris  se  divisèrent  en  deux  par-  SpicjtégedeDa- 
tis  opposés.  L'aîné  des  trois,  Lothaire,  à  qui  étaient  échues,  ^"é/suiv'  — 
avec  le  titre  d'empereur,  la  portion  orientale  de  la  Gaule  et  Galiia  christia- 
l'Italie,  fit  la  guerre  à  Louis  de  Germanie  et  à  Charles   le  lia'  '   IV-  rnl 
Chauve,  dans  l'intention  de  leur  enlever  leur  part  de  l'héri-   "J'' 
ta^e  commun.  Dans  ces  nouvelles  luttes,  Girart  se  déclara 


Mil    SIECLE. 


168  TROUBADOURS. 

pour  le  parti  le  plus  violent,  et  s'en  trouva  fort  mal.  Lothaire 
fut  battu  clans  cette  effroyable  journée  de  Fontanet  (843), 
où  acheva  de  s'épuiser  l'énergie  conquérante  et  dominatrice 
des  Franks  dans  la  Gaule.  Girart  assista  probablement  à 
cette  bataille;  il  fut  du  moins  de  ceux  sur  lesquels  tombèrent 
les  désastres  de  la  défaite.  Jl  fut  dépouillé  par  Charles  le 
Chauve  du  comté  de  Paris.  Mais  la  paix  ayant  été  à  la  fin 
conclue  entre  les  trois  frères,  Lothaire  fit  Girart  comte  ou  duc 
de  Bourgogne  ;  et  ce  fut  vraisemblablement  alors  que  celui-ci 
fit  bâtir  sur  le  mont  Lassois,  ou  Lascons,  près  de  Châtillon- 
sur-Seine ,  son  fameux  château  de  Roussillon,  dont  il  prit 
et  dont  il  a  gardé  le  nom  dans  l'histoire  et  dans  les  tradi- 
tions populaires. 

A  la  mort  de  Lothaire,  la  Provence,  qui  comprenait  tous 
les  pays  entre  le  Rhône  et  les  Alpes,  de  Lyon  à  la  Méditer- 
ranée, fut  érigée  en  royaume  particulier  pour  Charles,  "le 
plus  jeune  de  ses  fils.  Ce  Charles  était  un  enfant  infirme  et 
stupide,  auquel  il  fallait  un  tuteur  habile  et  actif  :  on  n'en 
vit  pas  de  meilleur  à  lui  donner  (pie  Girart,  qui  resta  duc 
de  Bourgogne,  tout  en  devenant,  par  le  fait,  roi  de  Provence. 
Il  établit  le  siège  principal  de  son  autorité  à  Vienne,  sur  le 
Rhône,  ville  où  subsistaient  encore  alors  de  magnifiques 
restes  de  la  grandeur  et  de  l'opulence  romaine.  Girart  se 
distingua  dans  son  gouvernement  de  Provence  par  divers 
exploits,  entre  lesquels  il  faut  compter  une  expédition  cou- 
tre  les  Normands,  qu'il  chassa  du  Delta  du  Rhône,  où  ils 
étaient  descendus  (vers  860),  et  avaient  essayé  de  s'établir. 

Charles  le  Chauve  convoitait  ardemment  les  beaux  pays 
dont  on  venait  de  faire  un  royaume  de  Provence,  et  il  réso- 
lut de  s'en  emparer.  Il  reprit  donc  les  armes  contre  son  an- 
cien ennemi  Girart,  intéressé  à  bien  défendre  une  contrée 
où  il  régnait  au  nom  d'un  enfant.  Cette  guerre,  plusieurs 
fois  tentée,  suspendue  et  reprise,  est  très-mal  racontée  par 
les  historiens  du  temps,  historiens  qui  racontent  tout  mal. 
1 /unique  chose  constatée  par  leur  témoignage,  c'est  que  les 
armées  de  Charles  furent  plus  d'une  fois  battues  et  repous- 
sets  par  Girart.  Mais  à  la  fin  la  fortune  se  déclara  pour  le 
spoliateur  royal  contre  le  tuteur  légitime.  En  869 ,  Charles 
envahit  brusquement  la  Provence  avec  de  grandes  forces,  as- 
siégeant à  la  fois  (iirart  dans  une  de  ses  forteresses  que  l'his- 
toire ne  nomme  pas,  et  Rerte,  sa  femme,  dans  Vienne  même. 
Ijerte ,  qui  était  une  héroïne  digne  de  son   époux,  et  qui 


GIRAilT  DE  BOUSSILLOV  16g 


X1H    SIECLK 


[aurait  remplace  au  I>esom,  soutint  bravement  le  siège;  et  

elle  aurait  peut-être  repoussé  l'ennemi,  si  les  habitants 
avaient  secondé  ses  résolutions.  Mais,  craignant  les  suites 
ordinaires  d'un  assaut,  ils  obligèrent  Berte  à  rendre  la 
ville  au  roi.  Girart,  ayant  perdu  sa  capitale,  et,  selon  toute 
apparence,  essuyé  d'autres  revers  dont  le  souvenir  ne  s'est  pas 
conservé,  abandonna  la  Provence  à  son  adversaire,  et  se  retira 
en  Bourgogne,  dans  sa  forteresse  de  Roussillon,  où  il  mourut 
vers  878  ou  87g,  après  avoir  fondé  plusieurs  églises  et  plu- 
sieurs abbayes,  entre  lesquelles  la  plus  célèbre  fut  celle  de 
Vézelai.  C'est  à  peu  près  là  tout  ce  que  les  chroniqueurs 
nous  permettent  de  savoir  ou  de  conjecturer  d'une  vie 
pleine  de  troubles,  d'aventures  et  de  renommée. 

Le  poème  provençal  dont  nous  voulons  donner  une  idée,  Analyse. 
d'après  le  manuscrit  de  Paris,  n'est  point  le  seul  roman  Bibiioih.nat., 
que  l'on  connaisse  aujourd'hui  sur  le  personnage  de  Girart.  ?'f99l'l'  au,~ 
Il  en  existe  au  moins  deux  autres,  mais  en  français  :  l'un,  fonds  de Cangé, 
encore  inédit,  à  la  bibliothèque  de  Bruxelles,  dont  le  sujet  »•  124— Copie 
particulier  nous  est  inconnu;  l'autre,  tout  récemment  publié  "lodeine  de  ('e 

V  ni  •  »o-      1       1       T->-i  i-       1   >  1        1       ms- 1       Arsenal, 

ci  après  le  manuscrit  jjds  de  la  Bibliothèque  nationale  de  Beiies-Letires,n. 

Paris,  sous  le  titre  de  Girart  de  Viane  ou  de  Vienne,  qui  en  i83.  —    Ray- 

iudique  assez  bien  le  sujet  principal.  C'est,  en  effet,   le  siège  nouard>  Choix, 

de  cette  ville  par  Charles  le  Chauve,  l'incident  décisif  de  la  284'-  Lex.  \-o- 

guerre  entre  les  deux,  chefs,  cpie  le  poète  y  a  célébré,  bien  »>an,  1.   1,  p. 

que  d'une  manière  où  sont  dénaturés  et  travestis  les  faits  '7     2  -V  ~~ 

•  .,  ....  Voy.  aussi  prati- 

que 1  on  peut  croire  historiques.  risque    Michel, 

Et  ce  ne  sont  pas  là  tous  les  indices  de  la  renommée  poéti-  Rapp-  au  minis- 
que  de  Girart.  Il  est  certain  cpie  ce  chef  et  sa  race  furent  une  ^'  p'  2oa   H 
fois,  dans  le  cours  du  moyen  âge,  l'occasion  de  divers  ro-      Remis,  iS50, 
inans  épiques  aujourd'hui  perdus,  et  dont  les  trois  qui  nous  <»-8°- 
restent  ne  sont  que  des  débris  altérés  et  remaniés.  On  trouve, 
en  effet,  des  allusions  expresses  à  trois  autres  au  moins  de 
ces  romans,  cjui,  si  on  les  possédait  tous,  formeraient   un 
ensemble  de  quelque  intérêt  pour  l'histoire  générale  de  l'épo- 
pée carlovingienne.  Nous  devons  ici  nous  hâter  d'en  venir  à 
celui  de  Girart  de  Roussillon,  qui,  comme  on  peut  déjà  le 
pressentir,  mérite  une  attention  particulière  entre  ceux  de 
cette  classe. 

L'ouvrage,  qui  paraît  être  du  XIIe  siècle,  a  pour  sujet  les 
démêlés  du  duc  Girart  avec  Charles  le  Chauve,  que  le  poète 
romancier,  par  une  méprise  à  laquelle  on  peut  mesurer  son 
ignorance,  confond  avec  Charles  Martel.  Ces  démêlés  sont 

Tome  XXII.  Y 


XIII     SIECLE 


170  TROUBADOURS. 

tous  relatifs  à  la  possession  du  duché  de  Bourgogne,  ou, 
pour  mieux  dire,  du  merveilleux  château  de  Roussillon,  que 
Charles  veut,  à  tout  prix,  enlever  au  duc.  Si  Girart  figure 
dans  l'action  en  qualité  de  tuteur  du  jeune  Charles,  ou  de 
roi  de  Provence,  ce  n'est  que  de  la  manière  la  plus  vague  et 
la  plus  indirecte:  il  n'est  jamais  désigné  expressément  par 
l'un  ni  par  l'autre  titre;  mais  on  devine  aisément  l'autorité 
qu'il  avait  en  Provence,  quand  on  le  voit  s'y  réfugier  dans 
ses  moments  de  détresse,  et  disposer  en  souverain  de  toutes 
les  ressources  du  pays,  pour  revenir  en  Bourgogne  se  refaire 
de  ses  pertes. 

Les  guerres  qui  sont  la  conséquence  des  démêlés  de  Gi- 
rart, l'inexprimable  degré  d'infortune  où  il  finit  par 
tomber  avec  sa  femme  Beite,  leur  résignation  à  suppor- 
ter l'un  et  l'autre  des  misères  qu'ils  n'ont  pu  imaginer 
qu'en  les  éprouvant,  la  restauration  imprévue  du  chef  re- 
belle par  l'intermédiaire  de  l'impératrice;  c'est  tout  cela  qui 
constitue  le  fond,  la  substance  du  poëme  de  Girart  de  Rous- 
sillon ;  et  tout  cela  se  développe  et  marche  habituellement 
avec  une  simplicité  vraiment  épique ,  avec  assez  d'ordre  et 
de  suite,  et  non  sans  intérêt  ni  sans  beautés.  Il  faut  seule- 
ment ajouter  que  ces  parties  fondamentales  et  saines  de  la  com- 
position viennent  ça  et  là  se  heurtera  d'autres  parties  moins 
satisfaisantes,  auxquelles  on  ne  sait  plus  guère  quel  nom 
donner,  et  que  l'on  est  tenté  de  prendre  pour  des  altérations, 
pour  des  interpolations,  pour  des  remaniements  arbitraires, 
introduits  après  coup  et  de  vive  force  dans  un  plan  où  ils 
s'ajustent  mal.  Si  les  disparates  de  ce  genre  n'étaient  qu'une 
singularité  exclusivement  propre  au  roman  de  Girart  de 
Roussillon,  il  suffirait  de  la  noter  en  passant,  et  on  ne 
chercherait  pas  à  l'expliquer;  mais  nous  savons  que  de  telles 
perturbations  sont  communes  à  presque  tous  les  romans  épi- 
ques du  cycle  carlovingien,  dont  elles  forment  un  des  princi- 
paux caractères.  D'un  autre  côté,  ces  accidents  ne  sont  nulle 
part  si  variés  ni  si  prononcés  que  dans  le  roman  provençal  de 
Girart,  qui  nous  offre  ainsi  une  occasion  favorable  de  les 
étudier. 

L'analyse  suivante  aura  donc  deux  parties  très-distinctes, 
bien  qu'étroitement  liées  ensemble  :  dans  la  première,  nous 
donnerons  une  vue  sommaire  du  roman;  dans  la  seconde, 
nous  parlerons  de  ces  interpolations  des  récits  épiques  du 
cycle  carlovingien. 


GIRART  DE  ROUSSILLON.  171 

J       XIII    SIECLE. 

Le  manuscrit  unique  du  texte  provençal,  conservé  à  la   

Bibliothèque  nationale  de  Paris  (n.  7991. 7),  est  un  volume 
de  format  in-  \-2,  écrit  dans  la  seconde  moitié  du  XIIIe  siècle, 
et  qui  avait  appartenu  à  Pierre  Dupuy,  avant  de  faire  partie 
des  manuscrits  de  Cangé,  où  il  portait  le  n.  i^4-  I'  y  a  dans 
le  volume  quelques  feuillets  transposés,  qui  l'ont  d'abord 
croire  à  des  lacunes;  mais  le  manuscrit  est  complet,  sauf  au 
commencement,  où  il  manque  en  effet  quelque  chose,  mais 
peu  de  chose,  à  ce  qu'il  semble,  et  rien  de  nécessaire  pour 
l'intelligence  du  roman,  qui  compte  encore  pins  de  huit 
mille  vers  de  dix  syllabes.  Il  s'en  trouve,  à  la  bibliothèque 
de  l'Arsenal  (Belles-Lettres,  n.  1 83),  une  copie  moderne,  faite 
page  pour  page,  et  dont  les  marges  ont  été  enrichies,  par 
La  Curne  de  Sainte-Palaye,  de  quelques  notes  instructives. 

L'action  peut  se  diviser  en  trois  parties  principales  :  les 
premières  discordes  et  les  premières  hostilités  entre  Charles 
et  Girart,  jusqu'à  la  pacification  par  laquelle  les  unes  et  les 
autres  se  terminent;  la  reprise  de  la  guerre  où  Girart  est 
vaincu  et  subit  sa  longue  proscription;  enfin,  le  rétablisse- 
ment de  Girart  dans  son  duché. 

Le  récit  devait  s'ouvrir  par  le  double  mariage  des  deux  hé- 
ros. La  femme  de  Charles  et  celle  de  Girart  sont  deux 
sœurs,  tilles  de  l'empereur  de  Constantinople.  Le  duc  aime 
la  première,  autant  qu'il  en  est  aimé;  il  aurait  pu  l'obtenir 
pour  femme;  mais,  par  un  raffinement  qui  n'a  rien  d'étrange 
dans  les  amours  chevaleresques,  il  a  sacrifié  sa  passion  au  dé- 
sir de  voir  celle  qui  en  est  l'objet  élevée  au  rang  d'impéra- 
trice, et  il  a  souffert  qu'elle  épousât  Charles  le  Chauve.  Au 
lieu  d'elle,  il  a  épousé  sa  sœur  Berte,  qu'il  aime  beaucoup 
moins  qu'elle,  mais  assez  toutefois  pour  être  un  tendre  et 
fidèle  époux. 

Ce  double  mariage  s'est  fait,  à  ce  qu'il  parait,  à  la  cour 
impériale,  et  Girart  est  sur  le  point  de  prendre  congé  de 
l'empereur,  pour  retourner  à  son  château  de  Roussillon; 
mais  l'impératrice  ne  veut  pas  le  laisser  partir  sans  lui  don- 
ner une  preuve  solennelle  de  l'amour  qu'elle  lui  a  voué;  elle 
veut  s'unir  à  lui  par  une  sorte  de  mariage  spirituel,  que  les 
mœurs  de  la  chevalerie  autorisent.  Le  jour  et  le  lieu  sont  pris 
pour  la  cérémonie,  et  c'est  par  le  tableau  de  cette  cérémonie 
que  s'ouvre  le  roman  tel  qu'il  nous  est  resté.  C'est  un  mor- 
ceau qui  intéresse,  à  la  fois,  comme  peinture  de  mœurs,  et 
pour  la  grâce  exquise,  pour  la  naïveté  profonde  de  l'expres- 

Y  2 


Mil     SIECLE. 


7a  TROUBADOURS. 


■  n  n 

1-6 


sion.  Il  y  a  quelque  chose  d'intime  et  de  spontané,  qui  ne  sau- 
rait être  rendu  par  une  traduction;  mais  en  voici  du  moins 
une  ébauche,  aussi  littérale  que  possible  : 
Foi.  i.  —  «  Au  poindre  du  jour,  Girart  conduisit  la  reine  sous  un 
k.imi  ,  Lex.  ro-  (C  arbre;  et  la  reine  menait  avec  elle  deux  comtes  et  Berte 
''  ''  «  sa  sœur.  Que  dites-vous,  femme  d'empereur,  dit  alors 
«  Girart,  de  l'échange  que  j'ai  fait  de  vous  pour  un  moindre 
«  objet?  » — «  Oui,  seigneur,  vous  m'avez  faite  impératrice, 
«  et  vous  avez  épousé  ma  sœur  pour  l'amour  de  moi  ;  mais 
«  ma  sœur,  il  faut  aussi  le  dire,  est  un  objet  de  prix  et  de 
«  haute  valeur.  Écoutez-moi,  vous,  comtes  Gervais  et  Berta- 
«  lais;  et  vous,  ma  chère  sœur,  la  confidente  de  mes  pensées; 
«  et  vous  surtout,  Jésus,  mon  Rédempteur  ;  je  vous  prends 
«  tous  pour  garants  et  témoins,  qu'avec  cet  anneau  je  donne 
«  à  jamais  mon  amour  au  duc  Girart,  et  le  fais  mon  sénéchal 
«  et  mon  chevalier.  J'atteste  devant  vous  tous  que  je  l'aime 
«  plus  que  mon  père  et  que  mon  époux,  et,  le  voyant  partir, 
«  je  ne  puis  me  défendre  de  pleurer.» 

«  Dès  ce  moment  dura  sans  fin  l'amour  de  Girart  et  de  la 
«  reine  l'un  pour  l'autre,  sans  qu'il  y  eût  jamais  de  mal  entre 
«  eux,  ni  autre  chose  que  tendre  vouloir  et  secrètes  pen- 
«  sées.  » 

Si  peu  de  place  que  cet  incident  occupe  dans  l'action  gé- 
nérale du  roman,  il  ne  laisse  pas  d'y  avoir  de  l'importance. 
11  y  est  jeté  d'avance  comme  un  moyen  simple  et  touchant 
de  rétablir  Girart  dans  sa  prospérité,  quand  il  aura  suffisam- 
ment expié  les  torts  de  son  orgueil  et  de  son  humeur  guer- 
royante dans  les  humiliations  et  les  misères  de  l'exil. 

La  guerre  ne  tarde  pas  à  éclater  entre  Girart  et  Charles. 
Charles  y  était  décidé;  mais  il  aurait  pu  en  attendre  long- 
temps du  hasard  l'occasion;  il  aime  mieux  la  provoquer.  A 
son  retour  d'une  grande  chasse  dans  les  Ardennes,  il  vient, 
;ivee  un  cortège  qui  est  une  armée,  camper  sous  les  tours  du 
château  de  Roussillon,  qu'il  contemple  d'un  œil  jaloux,  le 
trouvant  trop  fort  et  trop  beau  pour  un  vassal.  Girart, 
sommé  impérieusement  de  le  lui  rendre,  refuse  avec  dédain. 
La  euerre  commence.  Un  traître  livre  de  nuit  la  forteresse 
nu  roi;  et  Girart,  se  sauvant  à  peine  avec  sa  femme,  court  à 
Avignon  lever  des  troupes  :  autant  en  fait  Charles  de  son 
côté. 

Le  poète  romancier  dénombre  les  forces  des  deux  partis, 
et  en  fait  connaître  les  principaux   chefs.    Dans  le  parti  du 


GIRART  DE  ROUSSILEOY  i-i 


Mil     SIECLE. 


roi,  ie  duc  Terric  d'Asquana  et  Pierre  de  Monrabei  se  dis-  

tinguent  le  plus  par  le  caractère  et  par  la  bravoure.  L'au- 
teur semble  avoir  traité  avec  une  sorte  de  prédilection  les 
chefs  du  parti  de  Girart  :  il  les  dessine  avec  plus  de  soin  et 
de  détails,  et  se  plaît  à  faire  ressortir  entre  eux  les  con- 
trastes. Don  Folques  et  son  frère  don  Bos,  cousins  de  Gi- 
rart, sont  ses  deux  plus  fermes  soutiens,  et  àeiw  types  divers 
de  l'héroïsme  du  chevalier.  Don  Bos  aime  la  guerre  pour 
la  guerre;  il  la  conseille  toujours,  et  la  fait  sans  condition, 
comme  ce  qu'il  y  a  toujours  de  mieux  à  faire.  Folques  est 
aussi  belliqueux  et  aussi  brave;  mais  il  n'aime  la  guerre  et 
n'y  intervient  qu'à  condition  de  la  trouver  juste. 

La  première  bataille  se  donne  dans  un  lieu  que  le  roman- 
cier désigne  en  provençal  par  le  nom  de  Peira  Nauza,  et  Fol.  u  v*. 
qu'il  place  en  Bourgogne.  Girart  la  gagne,  et  recouvre  du 
même  coup  son  château  de  Roussillon.  Charles  s'en  va  ca- 
cher à  Orléans  la  honte  et  le  dépit  de  sa  défaite.  Girart,  mo- 
deste et  prudent  dans  sa  victoire,  lui  envoie  une  députation 
pacifique;  mais  Charles,  trop  fier  pour  traiter,  après  une  dé- 
faite, avec  un  adversaire  qu'il  regarde  comme  son  vassal, 
rompt  les  négociations,  et  lève  toutes  ses  forces  afin  de 
prendre  sa  revanche.  Girart  reçoit,  de  son  côté,  d'immenses 
renforts,  parmi  lesquels  figurent  les  Provençaux,  commandés 
par  le  duc  Odilon,  son  oncle,  et  les  populations  des  Pyré- 
nées, qui  ont  à  leur  tête  le  vieux  Drogon,  le  père  de  Girart. 
Une  seconde  bataille,  plus  sanglante  et  plus  terrible  que  la 
première,  se  donne  dans  la  plaine  de  \  albeton,  et  dure  jus- 
qu'aux approches  de  la  nuit;  mais  alors  le  ciel  manifeste 
par  des  prodiges  son  horreur  pour  cette  guerre  entre  des 
peuples  de  la  même  foi  et  de  la  même  loi.  Des  enseignes  des 
deux  armées,  s'élancent  des  flammes  qui  semblent  les  dévorer  ; 
des  drapeaux  de  Girart,  tombent  des  charbons  ardents;  et  la 
victoire  s'arrête  encore  incertaine  sur  un  champ  déjà  cou- 
vert de  morts  : 

Mas  una  aura  levet,  per  Dieu  voler,  F<>1.  3o  v°. 

Fortz  e  fera  e  mala  ;  fetz  atemer, 

Que  Karles  vi  sa  senha  a  fuc  arcler, 

E  Girars  de  la  soa  carbos  caer. 

Per  signes  que  lor  felz  Dieus  aparer, 

La  batalha  e  l'estorn  tan  remaner. 

Les  guerriers  les  plus  obstinés  sont  pris  dune  terreur  qui 


5IKCI,    '74  TROUBADOURS. 

les  dispose  à  des  sentiments  pacifiques,  et  les  négociations  se 
renouent.  C'est  Girart  qui  cette  fois  se  montre  le  plus  opposé 
à  tout  accommodement,  et  pour  qui  la  paix  est  en  effet  deve- 
nue difficile.  Son  oncle  Odilon  a  été  blessé  mortellement 
dans  la  bataille  qui  vient  d'être  suspendue;  son  père  Dro- 
gon  y  a  été  tué,  et  c'est  sous  les  coups  du  duc  Terric,  l'ami 
du  roi  Charles,  que  l'un  et  l'autre  sont  tombés.  Le  devoir  de 
Girart  est  de  les  venger;  il  ne  le  peut  que  par  la  guerre. 
Après  une  longue  délibération  à  ce  sujet  avec  ses  chefs,  qui, 
pour  la  plupart,  sont  d'une  autre  opinion  que  la  sienne,  il 
est  décidé  qu'il  s'en  rapportera  à  l'avis  de  son  oncle  Odilon, 
gisant  sur  le  champ  de  bataille  où  il  a  été  blessé,  et  qui  n'at- 
tend plus,  pour  rendre  l'Ame,  qu'une  robe  de  Bénédictin 
qu'il  a  demandée  : 

Fol-  '■'■  Aval  en  la  riviera,  en  un  cambo, 

Jatz  Odiels  desobr  un  cisclato; 
L'orde  Sanh  Beneeh  querque  omlliido,  etc. 

Le  vieillard  mourant  conseille  la  paix  et  le  pardon.  Girart, 
qui  n'ose  plus  les  refuser,  accepte  une  réconciliation,  à  la 
condition  toutefois  que  le  duc  Terric  sera  exilé  pour  cinq  ans. 

Ce  vieux  duc  est  un  personnage  de  la  magnanimité  la 
i'..i.  /ti.v°  plus  simple  et  la  plus  franche.  «  C'est  un  vieillard  à  la  poi- 
«  trine  fleurie  et  blanche  comme  neige,  »  dit  le  poète,  qui, 
du  reste,  ne  sait  rien  de  son  âge,  sinon  qu'il  a  plus  de  cent 
ans,  et  (pie  de  la  lance  et  de  l'épée  il  frappe  encore  comme 
un  jeune  homme.  Entre  sa  famille  et  celle  de  Girart  il  y  a 
de  vieilles  haines,  qui  ne  s'assoupissent  par  intervalles  que 
pour  reprendre  inopinément  leur  première  fureur.  S'il  vient 
de  tuer  Odilon  et  Drogon,  c'est  une  fière  vengeance  pour 
l'exil  dans  lequel  ils  l'ont  tenu  jadis;  mais  il  a  toujours  dé- 
fendu auprès  du  roi  la  cause  de  Girart  innocent.  Quand  il 
est  informé  de  la  condition  qu'on  met  à  la  paix,  il  se  décide 
sur-le-ehamp  à  épargner  du  moins  au  roi,  dont  il  est  le 
meilleur  conseiller,  le  plus  fidèle  ami,  et  même  le  parent,  la 
douleur  de  prononcer  lui-même  cet  arrêt  pénible;  il  le  de- 
vance, et  retourne  spontanément  dans  son  exil,  en  laissant 
ses  enfants  au  service  de  son  royal  seigneur. 

Par  le  départ  de  Terric,  l'action  est,  sinon  tout  à  fait  sus- 
pendue, du  moins  fort  disloquée;  tout  ce  que  nous  avons, 
pour  le  moment,  besoin  d'en  dire  ici,  c'est  que  Charles  et 
Girart,  réconciliés,  vivent  ensemble  de  la  meilleure  intell i- 


GIRART  DE  ROUSSILLOR  i75 

genee,  n'ont  plus  que  les  mêmes  amis  et  les  mêmes  ennemis, 
et  que  le  due  est  reconnu  pour  l'organe  le  plus  sûr  des  la- 
veurs et  des  justices  du  roi.  Cet  heureux  état  de  choses  dure 
cinq  ans,  les  cinq  ans  que  Terric  passe  en  exil  ;  mais,  à  l'ex- 
piration de  ce  terme,  l'exilé  reparaît  à  la  cour,  et  la  discorde 
y  rentre  avec  lui. 

Drogon  n'avait  laissé  d'autre  fils  (pie  Girart;  mais  Odilon 
en  avait  laissé  plusieurs,  parmi  lesquels  figuraient  Folques 
et  Ros,  les  deux  cousins  de  Girart  et  ses  deux  meilleurs 
champions,  si  divers  de  caractère  et  d'humeur.  Ros  n'est  pas 
homme  à  perdre  l'occasion  de  venger  son  père;  il  le  venge 
donc  en  prenant  part  à  un  complot  où  Terric  est  tué.  Char- 
les le  Chauve,  furieux  du  meurtre  de  son  favori,  n'hésite  pas 
à  mettre  ce  crime  sur  le  compte  de  Girart,  et  voilà  entre  les 
deux  adversaires  une  nouvelle  et  plus  terrible  lutte;  voilà 
de  part  et  d'autre  de  nouvelles  négociations,  de  nouveaux 
faits  d'armes,  de  nouvelles  trahisons,  jusqu'à  ce  que  Girart, 
irréparablement  vaincu  dans  une  dernière  bataille,  tombe 
de  là  dans  la  longue  suite  de  ses  épreuves  et  de  ses  misères. 

Ici  commence  la  seconde  partie  du  roman  de  Girart.  Les 
premiers  moments  d'une  disgrâce  si  extrême  et  si  imprévue 
en  sont  naturellement  les  plus  douloureux  et  les  plus  agités. 
Girart,  en  perdant  son  bon  et  fidèle  dextrier,  mortellement 
blessé,  a  perdu  son  dernier  compagnon  d'armes.  Il  ne  lui 
reste  plus  une  seule  pièce  de  son  armure,  plus  un  tronçon 
de  lance  [jour  châtier  le  premier  bandit  qui  voudra  l'as- 
saillir ou  l'insulter.  II  se  traîne  de  forêt  en  forêt,  d'ermitage 
en  ermitage,  s  entretenant  avec  de  pieux  solitaires,  qui  ne 
lui  prêchent  que  résignation  et  pardon,  tandis  qu'il  ne  roule 
dans  sa  pensée  que  des  projets  de  vengeance  et  de  retour 
au  pouvoir.  11  traverse  des  populations  désolées  :  tous  les 
hommes  sont  morts  dans  les  guerres  de  Girart;  il  ne  ren- 
contre que  des  orphelins  et  des  veuves,  par  lesquels  il  s'en- 
tend maudire.  Mais  ces  âmes  fortes  du  moyen  âge,  si  dure- 
ment éprouvées  qu'elles  soient  d'abord ,  finissent  toujours 
par  trouver  une  assiette  où  le  calme  et  l'action  leur  revien- 
nent. C'est  dans  la  condition  de  charbonnier  que  Girart 
recouvre  un  peu  de  son  énergie  d  homme.  Il  s'établit  dans 
une  ville  où,  des  forêts  voisines,  il  apporte  des  sacs  de  char- 
bon à  vendre;  Rerte  s'y  fait  couturière.  Rerte  est  le  plus 
parfait  modèle  de  l'épouse  chrétienne.  Mais,  dans  ce  carac- 
tère même,  il  y  a  quelque  chose  du  temps,  quelque  chose  de 


Mil     SIECLE. 


TROUBADOURS. 


XIII    SIECLE. 


fort  et  d'austère  qui  se  mêle  à  l'expression  de  l'amour,  qui 
en  contient,  pour  ainsi  dire,  au  fond  de  lame  les  accents  les 
plus  tendres  :  c'est  par  des  conseils,  par  des  exhortations 
pieuses,  par  de  courageuses  résolutions,  plutôt  cpie  par  de 
douces  paroles,  (pie  Rerte  manifeste  à  son  époux  son  dé- 
vouement et  son  amour. 

(iirait  était  peut-être  heureux  dans  l'oubli  de  son  an- 
cienne puissance,  lorsque  l'image  de  ses  jours  héroïques, 
réveillée  tout  à  coup  en  lui,  vient  le  replonger  dans  les  agi- 
tations et  les  orages  de  la  vie.  Les  seigneurs  et  les  chevaliers 
des  environs  se  sont  réunis  pour  prendre  le  noble  divertis- 
sement d'une  quintaine.  La  fête  est  brillante,  les  exercices 
sont  animés,  tout  le  pays  y  est  accouru;  Girart  et  Berte  y 
sont  venus  comme  les  autres.  A  ce  spectacle  et  aux  souvenirs 
qu'il  excite  en  eux,  les  deux  époux  s'émeuvent;  et,  guidé  en 
cela  par  une  inspiration  délicate,  le  poëte  a  plus  insisté  sur 
l'émotion  de  Berte  que  sur  celle  de  Girart.  Elle  regrette 
plus  que  Girart  lui-même  la  gloire  dont  celui-ci  se  couvrait 
dans  ces  sortes  de  fêtes.  Saisie  d'une  vive  douleur,  elle  se 
laisse  aller  défaillante  dans  les  bras  de  Girart,  inondant  de 
larmes  la  longue  barbe  du  guerrier.  Celui-ci  sent  alors  avec 
plus  d'amertume  que  jamais  tous  les  sacrifices  que  la  tendre 
Foi.  88.  Berte  fait  depuis  si  longtemps  à  sa  mauvaise  destinée.  «  Chère 
«  épouse,  lui  dit-il,  ton  cœur,  je  le  vois,  s'est  lassé  de  ma 
«  misère.  Eh  bien!  retourne  eu  France;  et  je  te  jure,  par 
«  Dieu  et  les  saints,  que  vous  ne  me  reverrez  plus,  toi  ni  les 
<t  tiens.  »  Cette  scène  touchante  se  termine,  ainsi  que  Berte 
le  conseille,  par  le  projet  de  retourner  sur  l'heure  à  la  cour, 
dans  l'espoir  (pie  la  reine,  fidèle  à  ses  anciens  sentiments,  in  • 
terviendra  pour  réconcilier  Girart  avec  le  roi. 

Nous  voyons  commencer  alors  la  troisième  partie  du 
poème,  la  dernière  phase  des  destinées  du  héros,  et  l'analyse 
pourra  en  être  beaucoup  plus  sommaire  encore  (pie  celle  des 
(\eu\  précédentes.  Nous  n'avons  plus  revu  la  reine,  nous 
n'avons  plus  entendu  parler  d'elle  depuis  le  moment  où, 
prenant  congé  de  Girart,  elle  lui  a  laissé  son  anneau  pour 
gage  de  l'amour  qu'elle  lui  a  juré.  Ce  serment  n'a  point  été  une 
vaine  parole;  cet  amour  est  resté  ce  qu'il  fut  à  sa  naissance, 
un  tendre  vouloir,  une  pensée  secrète;  et  il  y  a  un  charme 
réel  à  le  voir  en  action,  dans  une  infortune  dont  il  est  l'uni- 
que recours.  La  manière  dont  Girart  se  présente  à  la  reine, 
m  moment  où  elle  célèbre  la  semaine  sainte  par  de  pieux 


GIRART  DE  ROUSSILLON.  177  x|n    Mi(ij 

actes  de  charité,  la  naïve  effusion  de  sa  tendresse  quand  elle 
le  reconnaît,  le  soin  qu'elle  prend  de  pourvoir  à  sa  sûreté, 
en  attendant  que  sa  grâce  ait  été  obtenue  du  roi,  l'ingénieuse 
surprise  qu'elle  emploie  pour  enlever  en  quelque  sorte  cette 
grâce,  tout  cela  forme  un  tableau  de  la  poésie  la  plus  sim- 
ple et  la  plus  touchante.  La  réconciliation  présente  d'assez 
longs  développements  politiques  ou  féodaux  ,  mais  em- 
brouillés, embarrassés  les  uns  dans  les  autres,  et  de  peu 
d'intérêt.  Quelques  vers,  quelques  passages  qui  peignent  les 
mœurs  ou  les  caractères,  en  forment  les  traits  les  plus  sail- 
lants. Les  fondations  pieuses  des  deux  époux  terminent  le 
récit  : 

E  fo  molt  om  bénignes,  religios ,  Fol.  n5. 

E  basti  ne  mostiers  sapchatz  pluros  : 

Versalai  l'abadia  es  us  dels  bos. 

Plus  de  CCCC  gliesas,  ab  orazos, 

Fetz  far  Girars  e  Berta ,  la  dona  pros  ; 

E  dotero  las  totas  de  fortz  rix  dos,  Fol.  n5  v°. 

De  chastels  et  de  vilas,  e  de  ricx  maios; 

Per  tolz  ineiro  personas,  abatz,  priors. 

Tant  quant  te  la  Bergonha,  on  es  Dijos, 

I  a  be  paucbas  gleias  mas  de  lor  dos,  etc. 

Nous  joindrons  un  petit  nombre  d'observations  de  détail 
à  l'analyse  qui  précède,  si  toutefois  un  aperçu  si  sommaire 
mérite  le  nom  d'analyse.  Ce  qui  concerne  le  dialecte  mérite 
d'abord  quelque  attention  :  il  y  a  lieu  de  le  distinguer  du 
provençal  littéraire,  de  celui  des  poètes  lyriques,  des  trou- 
badours proprement  dits,  surtout  dans  leurs  chants  amou- 
reux. On  y  rencontre  des  formes  grammaticales  inconnues  à  cet 
idiome,  mais  encore  usitées  dans  certains  dialectes  du  Midi, 
qui  ne  sont  plus  que  des  patois.  Telle  est  une  forme  de  passé 
indéfini  en  era,  au  lieu  aei  ou  de  ai  :  cantera,  (liera,  pour 
cantei,  dei,  je  chantai,  je  donnai.  Telle  est  celle  du  condi- 
tionnel latin  amavissem ,  produite,  sans  auxiliaire,  par  un 
simple  changement  de  terminaison.  Enfin,  nous  avons  noté 
une  forme  composée  de  prétérit  défini,  qui,  si  elle  n'est  pas 
empruntée  du  basque,  doit  être  réputée  d'origine  inconnue; 
elle  consiste  dans  la  combinaison  du  verbe  principal  avec 
l'auxiliaire  enquet,  requet,  qui  semble  signifier  :  «  commen- 
«  cer  ;  se  mettre  à,  être  sur  le  point  de.  »  Par  exemple  : 

Sobre  Girart  enquet  a  cavalgar. 

«  Il  chevaucha  contre  Girart.  » 

Tome  XXII.  Z 


i78  TROUBADOURS. 

Mil     SIECLE.      ' 


So  que  manda  va  Karles,  enquet  a  dir. 

«  Ce  qu'ordonnait  Charles,  il  le  dit.  » 

On  peut  aussi  remarquer  la  substitution  assez  fréquente 
de  l'adjectif  pronominal  aquel,  aquest ,  à  l'article,  comme  : 
Girart  aquel  comte  de  grat  servir;  au  lieu  de,  lo  comte  Girart 
de  grat  servir;  ce  qui  est  une  des  formules  du  latin  popu- 
laire ou  barbare,  par  lesquelles  s'opéra  la  transition  du  latin 
au  roman. 

Le  style  est  fort  inégal ,  et  varie,  sans  beaucoup  de  nuan- 
ces, de  la  rudesse  et  de  la  platitude  à  l'énergie  et  à  une  sorte 
d'élégance;  inévitable  résultat  d'une  cause  que  nous  allons 
bientôt  examiner.  Nous  nous  bornerons  à  citer  ici  quelques 
vers  comme  une  preuve  que  le  dialecte,  mieux  manié,  aurait 
pu  s'élever  plus  souvent  à  des  beautés  réelles  d'expression 
épique.  Voici,  par  exemple,  en  quels  termes  un  messager  de 
Charles  décrit  à  Girart  les  ravages  de  la  guerre  qu'il  lui  fera 
en  cas  de  résistance  : 

Non  avetz  bosc  ni  vinha  tôt  nol  trenco, 

Ni  fossatz  ni  terrier,  ni  gran  maio 

De  l'ausor  fust  non  fassa  vermeilh  carbo. 

«  Vous  n'avez  bois  ni  vigne,  fossé  ni  verger  que  l'on  ne 
«  taille;  ni  si  vaste  palais  de  la  plus  haute  poutre  duquel  il 
«  ne  soit  fait  rouge  charbon.  » 

Les  quatre  vers  suivants  sont  tirés  de  la  peinture  du  mou- 
vement des  deux  armées  prêtes  à  s'attaquer  : 

j.„l    2ç,  Ane  no  vistz  tan  menut  unclas  levai- 

Gum  viratz  las  enseinhas  al  ven  anar... 
Lai  on  feiro  l'estorn  tort  i  amar, 
Cel  que  aqui  caec,  non  poc  levar. 


loi.    23. 


Vous 
voi 


ous  ne  vîtes  jamais  si  serrées  les  vagues  s'élever    que 
.ous  verriez  là  les  bannières  flotter  au  vent...  Là  où  fut 

«  livrée  la  bataille  forte  et  amère,  celui  qui  tomba  ne  se  re- 

«  leva  plus.  » 

Il  n'est  pas   besoin,  pour  être  frappé  de  ces  vers,  de  se 

rappeler  qu'ils  sont  faits  depuis  plus  de  six   cents  ans.  Cet 

autre  appartient  à  la  description  du  château  de  Roussillon  : 

loi.  j  \".  No  i  ac  porta  neguna  que  no  toreilh. 

La  traduction  en  serait  difficile  en  français;  mais  on  peut  le 


GIRART  DE  ROUSSILLON.  179  v„,   Cltriïï 

XIII     Mr.'  1  1 


rendre  exactement  en  italien  :  Qwvi  non  ha  porta  che  non  - 
torreggi. 

Les  vers  qui  joignent  la  force  du  sentiment  ou  de  la  pen- 
sée à  celle  de  l'expression  doivent  être  ici  naturellement 
plus  raies  que  les  vers  pittoresques  ;  mais  ils  ne  manquent 
point  tout  à  fait.  Qu'on  en  juge  par  celui-ci  :  Folques,  le  plus 
brave  chevalier  de  Girart  et  son  meilleur  conseiller,  cherche 
à  lui  persuader  de  n'attaquer  Charles  qu'après  avoir  tout 
tenté  pour  se  réconcilier  avec  lui,  parce  qu'alors  tout  sera 
juste  dans  la  guerre;  et  qui  mourra  pour  toi,  lui  dit-il,  ne 
sera  pas  perdu, 

Et  qui  per  tei  morra,  non  er  peritz.  I  "'    *>'  N  • 

Ailleurs,  le  poëte  résume  en  un  seul  trait  le  péril  et  la  dé- 
tresse de  Charles  qui  fuit  vaincu  : 

No  dones  per  Paris  son  espero.  Fol.  8'(  \°. 

On  voit  que,  dans  tous  ces  vers  de  dix  syllabes,  le  repos 
est  placé  après  la  sixième;  genre  de  césure  tombé  en  désué- 
tude et  même  désapprouvé  au  XIVe  siècle  (ni  d'aytal  compas      Las  Flors  del 
no  vezern  uzar  ;  per  que  no  l'aproani).  M.  Diez,  qui,  de  nos  ëa>'  saber>  '•  *> 
jours,  a  fixé  l'attention  sur  cette  césure,  fait  observer,  avec  rai-  p'D[eIz  ^itroma- 
son ,  qu'elle  est  employée  aussi  par  les  trouvères,  comme,  nische    Spra.ii- 

entre  autres  exemples,  dans  la  pièce  satirique  sur  Audigier,  iien<*ma,e .    i>- 
1  j-     1  ••  11  l  t  u       00.  — Méon^a- 

especedeparodiedes  poèmes  chevaleresques.  Lepetit  nombre  ^|iaux  t  Iv 

de  fragments  que  nous  connaissons  du  poëme  français  de  217-2*33. 
Girart  de  Roussillon,  tels  qu'ils  sont  conservés  au  Musée  Bri-    Francisque  Mi- 
tannique,  nous  autorisent  maintenant  à  dire  avec  certitude  chel,  Rapp.  au 
qu'une  des  plus  anciennes  rédactions  de  ce  poëme,  dont  le  m'"istre> P- I'4' 
manuscrit  harléien  paraît  remonter  jusqu'au  XIIe  siècle,  était 
écrite  dans  cette  mesure. 

Il  se  rencontre  quelquefois,  dans  le  Girart  provençal,  des 
contrastes  inattendus  entre  une  certaine  connaissance  minu- 
tieuse des  usages,  du  costume  et  delà  langue  de  la  féodalité, 
et  l'ignorance  la  plus  grossière  de  la  véritable  constitution 
féodale.  Rien  n'est  arbitraire  et  absurde  comme  la  manière 
dont  l'auteur  divise  et  distribue  les  fiefs,  qui  n'existaient  pas 
encore  au  temps  de  Charles  le  Chauve,  mais  qui  existaient  cer- 
tainement dans  le  sien.  Pour  ne  pas  courir  le  risque  de  trans- 
porter à  la  fin  du  IXe  siècle  l'état  politique  qu'il  avait  sous 
les  yeux  au  XIIe,  il  fait  de  ce  siècle  un  tableau  compléte- 

Z2 


XIII    SlKlXE. 


180  TROUBADOURS. 

nient  fantastique.  Une  autre  remarque  qui  est  plus  à  son 
avantage,  c'est  qu'il  possède  une  connaissance  assez  exacte  et 
assez  variée  de  la  géographie  de  la  France.  Il  nomme  quel- 
ques villes  depuis  longtemps  détruites,  comme  celle  de  Rame, 
station  romaine  dans  la  vallée  de  la  Durance,  dont  les  ruines 
se  voient  aujourd'hui  entre  Briançon  et  Embrun. 

Pour  relever  ces  détails  par  une  considération  d'un  intérêt 
plus  général,  nous  rappellerons  que  c'est  un  des  caractères 
des  romans  carlovingiens  d'être  dormes  par  leurs  auteurs 
comme  des  extraits  d'anciennes  chroniques  monacales, 
avec  lesquelles  ils  peuvent  en  effet  avoir  accidentellement 
plus  d'un  rapport  pour  la  forme  et  pour  le  ton.  Il  y  a, 
sur  ce  point,  quelque  chose  de  plus  important  et  de  plus 
particulier  à  noter  relativement  à  Girart  de  Roussillon  : 
ici,  sauf  dans  les  parties  où.  il  est  permis  de  soupçonner  des 
altérations,  le  récit  est  généralement  si  grave,  si  simple,  si 
épique;  la  vraisemblance  y  domine  tellement,  au  moins  dans 
l'ensemble,  que  l'on  ne  peut  guère,  en  le  suivant  avec  un  peu 
d'attention,  se  défendre  de  croire  que  l'auteur,  lorsqu'il  l'a 
composé,  a  pris  au  sérieux,  soit  les  traditions,  soit  les  docu- 
ments écrits  dont  il  a  fait  usage,  et  s'est  imaginé  de  bonne 
foi  écrire  une  histoire,  une  chronique,  plutôt  qu'un  roman. 
On  cesserait  presque  d'en  douter,  quand  on  voit  l'action 
s'arrêter  et  se  perdre  volontairement  dans  un  dédale  d'in- 
certitudes minutieuses,  auxquelles  on  ne  conçoit  pas  que  le 
romancier  épique  ait  pu  s'arrêter  un  moment. 

Enfin,  il  y  a,  dans  Girart  de  Roussillon  ,  un  dernier  trait 
que  nous  devons  y  signaler,  non  comme  lui  étant  exclusive- 
ment propre,  mais  comme  y  étant  plus  souvent  et  mieux 
prononcé  que  dans  toute  autre  composition  du  même  genre. 
iNous  voulons  parler  des  morceaux  où  sont  racontées  les  am- 
bassades, les  négociations,  ayant  pour  objet  le  rétablisse- 
ment de  la  paix  entre  deux  ennemis  qui  se  font  la  guerre. 
A  peine  trouverait-on  un  roman  carlovingien  où  il  n'y  ait 
quelque  narration  semblable,  et  à  peine  quelqu'une  de  ces 
narrations  où  l'auteur  n'ait  déployé  toutes  les  ressources  de 
son  art,  dans  l'intention  d'en  faire  un  des  passages  saillants 
de  son  œuvre.  Toute  ambassade  d'un  chef,  d'un  souverain 
à  un  autre,  s'offre  toujours  comme  entourée  de  périls  bien 
plus  redoutables  qne  ceux  de  la  guerre,  et  réclamant  de 
la  part  de  celui  qu'on  en  charge,  outre  le  courage  guer- 
rier, d'autres  genres  d'héroïsme  beaucoup  plus  rares,  la  fer- 


G  Ht  ART  DE  ROUSSILLON.  181 

XIII     SIECLE. 

meté  d'âme,  la  sagesse,  la  fidélité,  le  dévouement,  et  le  talent  

de  faire  valoir  la  vérité  par  la  manière  de  la  dire.  Les  dé- 
bats qui  ont  lieu  dans  ces  sortes  de  négociations  roulent  d'or- 
dinaire sur  les  droits  et  les  prétentions  de  la  politique  féo- 
dale; et  c'est  là  que  l'on  entend  souvent  s'entre-choquer, 
avec  une  colère  et  une  fierté  qui  vont  bien  aux  sauvages 
héros  du  moyen  âge,  l'indiscipline  du  vassal  et  les  exigences 
orgueilleuses  du  suzerain.  Un  des  faits  les  mieux  constatés 
de  ladittérature  de  ces  temps,  c'est  le  peu  de  développement 
qu'y  ont  pris  les  formes  dramatiques.  Peut-être  faudrait-il 
compter  parmi  les  causes  diverses  de  ce  fait,  la  manière  toute 
dramatique  dont  les  poètes  traitaient,  dans  leurs  récits,  ce 
qui  avait  rapport  aux  négociations  entre  les  intérêts  oppo- 
sés des  adversaires  féodaux.  Le  nombre  des  personnages  en 
lutte  dans  ces  sortes  de  rencontres,  les  emportements,  la 
passion,  les  menaces,  au  milieu  desquels  éclataient  ces  débats, 
les  hasards  qu'y  couraient  toujours  les  principaux  acteurs, 
en  faisaient  vraiment  des  espèces  de  drames,  qui,  jusqu'à  un 
certain  point,  rappelaient  le  théâtre,  et  pouvaient  en  donner 
une  idée  imparfaite.  Il  y  a,  dans  Girart  de  Roussillon,  une 
scène  de  ce  genre  qui,  par  l'étendue  de  ses  développements, 
par  la  diversité  et  l'imprévu  de  ses  incidents,  par  le  nombre 
des  acteurs  qui  y  figurent,  par  l'intrépidité  de  celui  qui  y 
joue  le  rôle  d'ambassadeur  du  roi  Charles,  semble  appro- 
cher le  plus  de  la  nature  et  de  l'effet  des  représentations 
théâtrales.  C'est  le  récit  de  l'ambassade  de  Pierre  de  Monra- 
bei  au  duc  Girart,  pour  traiter  de  la  paix  après  la  bataille 
de  Valbeton  ,  où  le  duc  a  vu  périr,  de  la  main  des  enne- 
mis, son  oncle  et  son  père.  L'occasion  va  se  présenter  d'é- 
tudier de  plus  près  ce  récit. 

Nous  avons  annoncé,  comme  un  des  caractères  des  romans  Recherches 
carlovingiens,  qu'il  se  rencontre,  dans  la  plupart,  des  renia-  SUI;  les  inlerP° 
niements,  des  altérations,  des  variantes  de  style  et  de  pen- 
sée, dont  on  ne  voit  guère  le  motif  ni  le  but,  et  qu'il  parait 
difficile  de  ne  pas  attribuer  à  diverses  mains  et  à  diverses 
époques.  Le  roman  de  Girart  est  celui  de  tous,  à  notre  con- 
naissance, où  les  singularités  de  ce  genre  se  présentent  en  plus 
grand  nombre,  au  point  qu'elles  ne  sauraient  échapper  même 
à  des  regards  distraits.  C'est  le  moment  d'en  faire  l'étude  :  elle 
n'est  ni  claire  ni  facile,  mais  elle  vaut  la  peine  d'être  tentée. 

Ces  perturbations  sont  de  deux  sortes  :  les  unes,  générales, 


lations 


XIII    SIECLE. 


182  TROUBADOURS. 

affectent  l'ensemble  du  poème;  les  autres,  partielles  et  iso- 
lées, ne  se  rapportent  qu'à  des  détails,  entre  lesquels  il  semble 
qu'on  ait  voulu  nous  ménager  ainsi  la  liberté  de  choisir. 

Les  trois  parties  dont  se  compose  l'ouvrage,  la  guerre 
entre  Girart  et  Charles,  la  longue  proscription  du  vaincu, 
et  son  retour  à  sa  fortune  première  par  l'intervention  de  la 
reine,  si  l'on  examine  avec  soin  la  manière  dont  ces  trois 
parties  sont  liées  et  se  succèdent,  pourraient  bien  donner  à 
croire  qu'elles  ne  furent  point  unies  dans  le  plan  primitif 
du  poëme,  qu'elles  ne  l'ont  été  qu'après  coup,  et  qu'elles  ne 
sont  point  du  même  auteur.  Mais  comme  il  y  aurait  peut- 
être,  dans  ces  doutes,  quelque  chose  de  trop  subtil  pour  le 
genre  et  la  date  de  l'ouvrage,  nous  supposerons  qu'il  fut,  à 
son  origine,  formé  des  trois  parties  qui  nous  restent.  Seule- 
ment il  ne  faut  point  de  là  conclure  que  nous  l'ayons  encore 
aujourd'hui  tel  qu'il  fut  composé;  il  nous  est  parvenu  sur- 
chargé d'additions  qui,  si  elles  n'en  ont  pas  trop  altéré  l'en- 
semble, en  ont  du  moins  beaucoup  changé  les  détails  et  l'ont 
fort  allongé. 

Peut-être  y  a-t-il  une  sorte  de  confusion  que  l'on  peut 
faire  remonter  jusqu'à  l'origine  même  des  romans  sur  Gi- 
rart, qui  seraient  alors  évidemment  postérieurs  aux  plus 
anciens  romans  sur  Charlemagne.  Des  personnages  vérita- 
blement carloviugiens,  comme  Ernaut  ou  Arnaud  de  Bel- 
lande,  comme  Aimeric  de  Narbonne,  se  trouvent  ici  subite- 
ment transportés  au  milieu  de  personnages  qui  n'ont  aucun 
rapport  avec  eux  ;  car  c'est  une  tout  autre  génération  de 
héros  qui  fleurit  avec  Girart;  il  n'est  plus  question  de  Ro- 
land .  ni  d'Olivier,  ni  de  Renaud  ,  mais  de  Pierre  de  Monra- 
bei ,  de  Bos,  de  Seguin,  présentés  comme  leurs  successeurs, 
comme  les  héritiers  de  leurs  armes. 

Entre  les  passages  qui  tiennent  au  fond  même  de  l'action, 
quelques-uns,  comme  tout  le  récit  qui  vient  immédiatement 
après  la  conclusion  de  la  paix  entre  le  roi  Charles  et  le  comte 
Girart,  pourraient  sembler  interpolés;  il  y  a  aussi  plus 
d'une  transition,  plus  d'une  formule,  qui  ne  paraissent  pas 
à  leur  place,  comme  si  l'on  eût  dérangé  quelque  chose  dans 
le  tissu  de  la  composition.  Mais  il  serait  trop  long  de  déduire 
les  motifs  qui  rendent  ces  additions  fort  probables.  Il  vaut 
mieux  s'arrêter  à  celles  qui  ne  portent  que  sur  des  détails, 
et  qui  ne  laissent  aucun  doute,  bien  qu'elles  soient  peut-être 
celles  dont  la  destination  et  la  cause  sont  les  plus  difficiles 


GIU ART  DE  ROUSSILLON.  i83 

à  déterminer.  Nous  voulons  parler  surtout  des  couplets 
doubles  ou  triples,  qui  disent  deux  ou  trois  fois  la  même 
chose  avec  plus  ou  moins  de  variation  dans  les  termes. 

Il  nous  a  semblé  qu'en  observant  nue  série  un  peu  éten- 
due de  ces  couplets  doubles,  rapprochés  de  ceux  dont  ils 
sont  la  doublure,  nous  jugerions  mieux  de  cette  singularité 
littéraire.  Nous  allons  donc  choisir  dans  le  roman  de  Girart 
un  fragment  un  peu  long,  dont  nous  donnerons  un  extrait, 
en  faisant  remarquer,  dans  chaque  passage  à  double  rédac- 
tion, les  variantes  de  fait,  de  sentiment  ou  d  idée  qui  pour- 
ront s'y  rencontrer.  Le  morceau  sur  lequel  nous  tenterons 
cette  expérience  est  un  des  plus  intéressants  du  poëme.  C'est 
celui  qui  concerne  les  négociations  entre  le  roi  et  le  duc, 
après  le  meurtre  de  Terric. 

Au  lever  du  soleil,  après  avoir  oui  la  messe,  le  roi  entre, 
avec  ses  conseillers,  dans  une  grande  salle  de  marbre,  pour 
y  délibérer  sur  le  parti  à  prendre  à  l'égard  de  Girart,  auquel 
il  impute  le  meurtre  de  Terric.  Dès  qu'il  est  seul  avec  eux, 
il  prend  la  parole  pour  leur  exposer  le  sujet  de  la  délibéra- 
tion, qui  commence  aussitôt.  Sept  barons  opinent  tour  à 
tour  dans  ce  conseil.  Armand  de  Bel  Moneil ,  le  plus  jeune 
et  le  plus  étourdi  de  tous,  est  d'avis  d'attaquer  Girart,  de  le 
dépouiller  et  de  l'exterminer.  Les  six  autres  sont  beaucoup 
plus  modérés  :  ils  veulent  que  Girart  soit  mandé  à  la  cour, 
admis  à  se  justifier,  et  qu'il  ne  soit  poursuivi  et  châtié  que 
dans  le  cas  où  il  ne  se  justifierait  pas.  Ce  résultat  contrarie 
fort  le  roi,  dont  le  parti  est  pris  de  trouver  Girart  coupable, 
et  qui  combat  par  des  injures  l'avis  équitable  de  ses  barons. 
Cependant  il  n'ose  pas  rejeter  cet  avis,  et  il  convoque  un 
nouveau  conseil  :  un  seul  baron  y  expose  son  opinion,  con- 
forme à  celle  des  premiers  conseillers.  Mais  Charles  lui- 
même,  sans  qu'il  soit  dit  et  sans  que  l'on  puisse  deviner 
pourquoi,  a  changé  de  disposition.  «  Merci,  »  répond-il  au 
seul  baron  qui  eût  parlé;  et  il  songe  aussitôt  au  choix  de 
l'ambassadeur  qu'il  veut  envoyer  à  Girart,  pour  le  sommet 
de  venir  se  justifier  devant  lui.  Cet  ambassadeur  est  Pierre 
deMonrabei,  un  de  ses  seigneurs  les  plus  braves  et  les  plus 
sages.  Le  roi  dicte  sur-le-champ  les  termes  dans  lesquels  il 
veut  que  la  sommation  soit  faite,  et  le  châtiment  qui  suivrait 
la  désobéissance.  Toutefois  la  délibération  continue  :  Aimes, 
un  des  principaux  barons,  trouve  trop  durs  les  termes  du 
message;  il  propose  d'y  mettre  plus  de  douceur  et  d'affec- 


XIII     SIÈCLE. 


i&i  TROUBADOURS. 

XIII    SJECLE. 

lion.   Rainier  de  Valbeton  appuie  lavis  d'Aimés,  auquel  il 

ajoute  cependant  quelques  mots  qui  semblent  plaire  à 
Charles.  Celui-ci  rappelle  Pierre,  lui  répète  qu'il  l'envoie  à 
Roussillon  porter  un  message,  dont  il  ne  lui  répète  pas  les 
paroles.  Pierre  promet  de  revenir  au  point  du  jour.  II  s'en 
retourne  chez  lui,  se  fait  baigner,  raser;  puis  il  s'en  va  prier 
au  moutier.  Son  père  Gautier  lui  donne  des  avis  sur  la 
conduite  qu'il  doit  tenir  à  Roussillon.  Pierre  prend  congé 
i\u  roi,  arrive  à  Roussillon,  se  présente  à  Girart ,  qui  lui 
adresse  mainte  question,  et  auquel  il  expose  son  message. 
Girart  assemble  son  conseil  pour  convenir  de  la  réponse  à 
faire  à  la  sommation  du  roi  ;  cette  réponse  est  un  défi ,  et  la 
guerre  continue. 

Le  texte  dont  ce  qui  précède  est  un  extrait  se  compose 
de  quarante  ou  quarante  et  un  couplets,  qui  font  ensemble 
à  peu  près  six  cents  vers;  mais  il  y  a  des  distinctions  impor- 
tantes à  faire  entre  ces  couplets:  les  uns,  que  l'on  pourrait 
nommer  primitifs  ou  principaux,  forment  la  suite  et  la  sub- 
stance du  récit  ;  les  autres  seraient  convenablement  désignés 
par  le  titre  d'accessoires,  d'additionnels,  de  secondaires.  Le 
rapport  numérique  de  ces  deux  sortes  de  couplets  ne  peut 
pas  être  marqué  avec  une  précision  rigoureuse;  mais  il  suffit, 
pour  notre  objet,  qu'il  soit  indiqué  approximativement;  et 
nous  pouvons  dire  qu'ici  les  premiers  sont  au  nombre  de 
vingt  cinq  ;  les  seconds,  de  quinze  ou  seize. 

Tâchons  maintenant  de  pénétrer  un  peu  plus  avant  dans 
la  nature  et  le  caractère  des  uns  et  des  autres, et  d'en  démontrer, 
s  il  se  peut,  l'origine  et  la  destination  diverse.  Les  exemples 
vaudront  mieux  pour  cela  que  les  explications  abstraites. 
Foi.  ;,  Voici ,  littéralement  traduit ,  le  premier  couplet  :   «  Charles 

«  revient  de  prier  avant  le  soleil;  il  a  entendu  la  messe  à 
«  Saint-Maur;  puis  il  est  allé  sous  un  arbre;  après  quoi, 
"  dans  la  salle  voûtée,  construite  en  marbre  vermeil  et  bleu, 
a  le  roi  est  entré  avec  ses  conseillers,  auxquels  tous  il  de- 
«  mande  leur  avis  sur  le  fait  de  Girart.  » 

Ce  début  est  clair,  précis ,  on  pourrait  dire  épique.  Le 
récit  semble  vouloir  marcher,  et  cependant  il  ne  marche  pas. 
Le  couplet  suivant,  au  lieu  d'être  la  continuation  de  celui-ci, 
n'en  est  que  la  répétition.  «  Le  roi  entre  dans  la  salle.  Vous 
<(  n'en  vîtes  jamais  de  pareille  :  elle  est  toute  voûtée  et  con- 
te verte  de  bon  métal,  agréablement  peinte  en  mosaïque  avec 
a  symétrie.  Les  vitres  luisent  à  merveille,  plus  qu'étoile  la 


GIRART  DE  ROUSSILLOX.  i8rj 


XIII      SIMII 


«  nuit.  Le  pavé  est  de  marbre  taillé.  Là  est  entré  le  roi  avec  

«  ses  vassaux ,  il  leur  parle  de  ce  qui  plus  lui  est  à  cœur ; 

«  il  délibère  sur  Girart.  auquel  il  veut  mal.  » 

Vient  le  troisième  couplet,  qui  ne  continue  ni  le  pre- 
mier ni  le  second;  c'est  une  troisième  variante,  une  troisième 
rédaction  de  l'un  et  de  l'autre;  il  est  inutile  de  s'y  arrêter. 

Le  quatrième,  composé  de  dix  vers,  est  un  discours  dans 
lequelCharles  expose  d'une  manière  plus  explicite  à  ses  con- 
seillers ce  qu'il  ne  leur  a  encore  indiqué  que  par  les  expres- 
sions les  plus  sommaires  et  les  plus  vagues,  le  motif  de  leur 
convocation.  Voici  ce  discours  en  entier  :  «  Conseillez-moi,  Fol.  v,  v°. 
«  barons,  pour  l'amour  de  Dieu.  Je  vous  demande  conseil  à 
«  propos  de  Girart,  qui  m'a  trahi.  Quand  je  lui  montrais 
«  tant  d'amitié,  et  me  gardais  le  moins  de  sa  méchanceté,  il 
«  m'a  fait  le  dernier  outrage  et  le  comble  du  déshonneur  :  il 
«  a  tué  Terric  d'Asquana  ,  mon  meilleur  ami ,  à  qui  j'avais 
«  donné  ma  sœur.  Gest  sur  lui,  barons,  que  je  requiers  vos 
«  conseils  :  l'ayant  trouvé  si  traître,  je  voudrais  lui  enlever 
«  jusqu'au  dernier  mas  de  son  fief...  » 

Ce  discours  dit  clairement  ce  qu'il  veut  dire,  et  il  n'y  a  pas 
lieu  d'en  désirer  un  autre.  C'est  pourtant  un  autre  qui  le 
suit,  un  autre  qui  n'en  est  réellement  qu'une  répétition,  avec 
quelques  variantes  qui  ne  portent  que  sur  des  accessoires 
sans  importance  pour  l'action  et  la  marche  du  roman  :  «  Je 
«  vous  prie  tous,  mes  hommes  qui  êtes  ici,  conseillez-moi, 
«par  Dieu;  je  demande  conseil  au  sujet  de  Girart,  de  ce 
«  comte  de  Roussillon,  qui,  le  jour  même  où  il  mangeait  dans 
«  ma  maison,  a  consenti  à  la  mort  de  mon  baron,  du  duc 
«  Terric;  à  cette  trahison  qui  m'a  été  faite  dans  ma  cour,  où 
«  il  a  été  tué  par  la  main  de  Bos.  » 

Le  roi  n'a  point  dissimulé  à  ses  barons  l'envie  qu'il  a  d'en- 
tendre de  leur  bouche  une  opinion  conforme  au  parti  qu'il 
a  pris  de  trouver  Girart  coupable,  et  de  lui  enlever  tous  ses 
fiefs.  Mais  sur  sept,  il  n'y  en  a  qu'un  qui  parle  dans  le  sens 
du  roi  ;  les  six  autres  pensent  que  Girart  doit  être  d'abord 
sommé  de  venir  se  justifier.  Toute  cette  partie  du  récita  l'air 
de  se  suivre  sans  interruption;  mais  peut-être  s'y  trouve- 
t-il  quelque  altération  d'un  autre  genre. 

Mécontent  du  premier  conseil  auquel  il  s'est  adressé,  le  roi 
en  convoque  aussitôt  un  second.  Le  conseiller  qui  ouvre  la  de- 
libération  dans  cette  nouvelle  assemblée  veut  aussi  que  Gi- 
rart soit  sommé  de  se  rendre  à  la  cour  du  roi,  amenant  avec 

Tome  XXII.  A  a 


i86  TROUBADOURS. 

XIII    SIECLE. 

lui  Bos,  le  meurtrier  de  Terrie,  et  se  justifie  de  l'imputation 

qui  lui  est  faite.  «  S'il  refuse  d'obéir,  ajoute-t-il,  n'en  ayez 
«  point  de  souci,  mais  assemblez  aussitôt  votre  host  ;  et  si 
«.  nous  pouvons  prendre  Bos,  ce  puissant  marquis,  vous 
«  en  ferez  telle  justice  que  bon  vous  semblera.  »  Charles  ré- 
pond :  «  Seigneur,  merci!  » 

Il  y  a  ici  une  alternative  obligée  :  ou  le  roi  prête  aux  paro- 
les de  son  conseiller  une  rigueur  qu'elles  n'ont  pas,  ou  bien  il 
adopte  un  avis  qui  lui  a  d'abord  déplu.  Cette  dernière  inter- 
prétation paraît  la  vraie,  malgré  la  difficulté  de  savoir  pour- 
quoi Charles,  qui  tout  à  l'heure  voulait  la  ruine  immédiate 
de  Girart,  l'admet  maintenant  à  se  justifier. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  récit  du  nouveau  conseil  renferme 
encore  trois  couplets,  dont  l'un  doit  être  traduit;  c'est  celui 
qui  fait  suite  au  remercîment  inattendu  prononcé  par  le  roi  : 
loi.  36  v".  «  Conseillez-moi ,  barons,  sur  le  messager  qui  doit  être  en- 
«  voyé.  Sera-ce  don  Gasse,  ce  vicomte,  ou  don  Geoffroi?  Ou 
«  voulez-vous  cpie  ce  soit  Pierre  de  Monrabei  ?»  Charles  le  fait 
venir  devant  lui  (Pierre  cependant  n'est  pas  nommé)  :  «J'ai 
«  besoin  d'envoyer  un  messager  à  Roussillon.  Tu  diras  de 
«  ma  part  à  Girart  de  venir  où  je  suis,  et  d'amener  Bos, 
«  pour  me  faire  droit.  S'il  ne  veut  le  faire,  et  s'il  me  dénie 
'i  mon  fief,  le  mois  de  mai  ne  se  passera  point  sans  que  je 
«  lui  montre  un  tel  appareil  d'armes,  qu'il  ne  lui  restera  pas 
<c  un  arbre  que  je  n'abatte,  pas  une  fontaine,  pas  un  puits  que 
«  je  ne  détruise.  Jamais  comte  n'aura  été  si  mal  mené  par  un  roi.» 

Ce  couplet  entre  directement  dans  l'action,  à  laquelle  il 
semble  qu'il  va  donner  une  impulsion  décidée;  et  il  n'y  a, 
dans  le  couplet  qui  suit,  rien  qui  empêche  de  le  regarder 
comme  la  continuation  immédiate  du  précédent.  C'est  le 
conseil  d'Aimés  en  faveur  détenues  plus  modérés. 

Un  couplet  de  vingt-six  vers,  qui  vient  après  celui-là,  est 
plus  embarrassant  :  divers  motifs  porteraient  à  le  regarder' 
comme  additionnel  et  de  seconde  main  ;  mais  il  suffit,  pour  le 
moment,  de  savoir  qu'avec  ce  couplet  finit  le  second  con- 
seil, et  que  le  roi  y  réitère  l'ordre  que  nous  l'avons  déjà  en- 
tendu plus  haut  donner  à  Pierre  de  Monrabei.  C'est  ici  que 
le  lil  de  la  narration  va  s'embrouiller  à  travers  les  interpo- 
lations les  plus  compliquées  et  les  moins  douteuses. 

Le  conseil  terminé  aux  approches  de  la  nuit,  Pierre,  l'ambas- 
sadeur du  roi  Charles,  se  retire  chez  lui  pour  faire  ses  apprêts 
de  voyage.  On  le  rase,  on  le  tond  ;  quant  aux  autres  détails  de  sa 


GIRART  DE  ROUSSIELON.  187  ÈtLE 

toilette,  l'auteur  primitif  du  couplet  se  les  est  épargnés  :  il  se  " 
contente  (Je  dire  que  s'il  les  eût  décrits,  on  aurait  bien  vu  que 
Pierre  était  un  riche  personnage.  Mais  ces  détails  de  costume, 
omis  dans  un  couplet  primitif  un  peu  sec,  ne  sont  pas  perdus: 
ils  ont  été  reproduits  après  coup  dans  trois  couplets  de  se- 
conde main,  sur  lesquels  il  n'y  a  qu'une  observation  à  faire, 
c'est  qu'il  s'agit  là  d'une  toilette  civile  ou  de  cour,  et  non 
d'une  toilette  de  guerre,  d'un  accoutrement  d'homme  d'armes. 

Dans  cette  parure  de  messager  ou  d'ambassadeur,  Pierre 
de  Monrabei  s'en  va  au  moutier  entendre  la  messe  de  l'abbé, 
au  sortir  de  laquelle  son  père  Gautier  vient  au-devant  de 
lui,  le  prend  par  la  main,  et,  le  menant  à  l'écart,  lui  donne  les 
leçons  qu'il  juge  convenables  sur  la  manière  dont  il  doit  se 
comporter  dans  nue  mission  difficile,  auprès  d'un  seigneur 
d'une  humeur  absolue  et  hautaine.  Le  couplet  fort  concis  où 
se  trouvent  ces  avertissements  est  suivi  de  deux  autres  qui 
en  sont  la  paraphrase. 

Après  cet  entretien,  nous  retrouvons  Pierre  en  présence  Fol.  ',x. 
du  roi,  qui  lui  tient  ce  discours  :  «  Pierre,  tu  vas  me  faire  cette 
«  ambassade;  tu  engageras  avec  douceur  Girart  à  venir,  de 
«  son  plein  gré,  me  faire  droit.  Dis-lui  que  je  ferai  toujours 
«  sa  volonté,  et  que  notre  amitié  ne  sera  jamais  rompue.  Mais  Fol.  38  v°. 
«  s'il  ne  veut  pas,  s'il  s'y  refuse,  avant  que  le  mois  de  mai  ne 
«  passe,  je  lui  ferai  voir  tant  de  heaumes  luisants,  lacés,  tant 
«  de  bons  chevaliers  chaussés  de  fer,  qu'il  n'aura  pour  s'abri- 
«  ter  ni  château,  ni  cité,  dont  je  ne  le  fasse  sortir  contre  son 
«  gré.  » —  «  Oui,  par  Dieu,  répond  Pierre,  tout  cela  sera  dit.  » 

Outre  la  noblesse  et  la  beauté  du  style,  ce  couplet  a  quel- 

3ue  chose  de  remarquable  :  il  n'est  pas  une  simple  répétition 
e  l'ordre  déjà  donné;  il  est  une  correction,  une  rédaction 
bienveillante  que  l'on  n'attendait  pas.  La  réponse  de  Pierre 
à  la  commission  périlleuse  que  le  roi  lui  confie  est  d'une  hé- 
roïque simplicité. 

Le  couplet  de  huit  vers  qui  vient  à  la  suite  de  cette  réponse 
n'en  est  qu'une  redite  étonnante  de  platitude  et  de  mal  à 
propos.  Nous  le  citerons  comme  objet  de  curiosité  :  «  Par  la  foi  Fol.#38v°. 
«  que  tout  brave  honore,  dit  Pierre;  s'il  plaît  à  Dieu,  à  saint 
«  Pierre  et  à  saint  Paul ,  je  ne  m'estimerais  pas  un  moineau, 
«  si,  à  la  cour  de  Girart,  les  sages,  les  fous,  et  Girart  tout  le 
«  premier,  s'il  lui  plaît,  ne  voulaient  m'écouter.  Dùt-il  me 
«  prendre  pour  félon  ou  pour  insensé,  je  ne  m'en  soucierais 
«  pas  plus  que  d'un  rossignol.  » 

A  a  a 


XIII    SIECLE. 


188  TROUBADOURS. 


Il  nous  semble  que  notre  ambassadeur  désigné  pourrait 
bien,  dès  ce  moment,  partir  pour  sa  mission  :  tous  ses  apprêts 
sont  terminés;  il  a  fait  harnacher  son  mulet  et  son  destrier; 
il  est  baigné,  rasé,  paré  pour  le  voyage;  il  a  été  au  moutier; 
il  a  entendu  la  messe  de  l'abbé  et  les  leçons  de  son  père;  enfin 
il  a  revu  le  roi,  dont  il  a  reçu  des  instructions  qui  semblent 
être  les  dernières,  et  auxquelles  il  a  fait  une  noble  réponse, 
sans  compter  celle  qu'il  aurait  bien  dû  ne  pas  faire.  Cepen- 
dant suivent  cinq  couplets,  qui  ne  font  pas  moins  de  soixante- 
quatorze  vers,  et  où  Pierre  se  montre  à  nous  encore  tout 
préoccupé  des  apprêts  de  son  départ;  mais  ici,  par  une 
contradiction  qui  n'est  pas  la  seule,  la  nouvelle  toilette  est 
toute  guerrière;  on  pourrait  même  supposer  que  l'auteur  de 
ces  couplets  a  eu  l'intention  d'y  peindre  la  promotion  de 
Monrabei  aux  honneurs  de  la  chevalerie.  Là  sont  décrites 
l'une  après  l'autre  les  pièces  de  son  armure,  son  haubert,  son 
écu,  sa  lance,  son  gonlanon  :  l'ambassadeur  n'est  plus  qu'un 
brave  qui  va  en  guerre  ou  en  tournoi.  Dans  cet  appareil, 
Pierre  revient  au  moutier,  où  il  trouve  le  roi  assis  sur  un 
fauteuil  d'argent;  et,  s'agenouillant  devant  lui,  il  lui  demande 
ses  ordres  pour  ce  qu'il  doit  dire  au  comte  Girart,  absolu- 
ment comme  s'il  n'en  savait  rien,  comme  si  le  roi  ne  lui  en 
avait  rien  dit. 
Fol.  3g.  «  Volontiers,  répond  le  roi;  niais  fais  attention  à  ce  que  je 

«  vais  te  dire,  écoute-moi  bien  ;  car  celui-là  ne  vaut  rien  pour 
«  un  message  qui  le  comprend  mal.»  Le  couplet  qui  suit  n'est 
que  le  développement  de  ce  début,  ou  la  répétition  à  peine 
variée  des  deux  ou  trois  ordres  qu'il  a  déjà  donnés  à  Pierre  : 
seulement,  dans  le  dernier,  respirait  la  bienveillance  et  un 
certain  désir  de  paix;  le  discours,  cette  fois,  ne  laisse  rien 
percer  du  sentiment  qui  l'a  dicté. 

Ouese  figure-t-on  que  soit  le  couplet  suivant?  C'est  encore 
une  redite  de  la  commission  du  roi  à  son  envoyé;  et  si  celle- 
là  doit  être  distinguée  des  précédentes,  c'est  pour  en  être  la 
plus  mauvaise  dans  tous  les  sens.  La  traduction  le  prouvera  : 
i  ol    .',  >°.       «  Pierre,  tu  diras  de  ma  part  au  comte  ce  que  je  lui  mande; 

«  qu'il  me  vienne  faire  justice,  à  ma  volonté;  voilà  trou  lonsr- 
i-i  •  1         •  ■  j  »  •       i    *    »     " 

«-  temps  (pi  il  me  traite  mal  ;  et  je  serai  désormais  tres-mecon- 

«  tent  si  le  comte  Girart  continue  à  faire  de  moi  ce  qu'il  veut. 

Met  te...  pe>   «  Pierre,  mets-toi  pour  moi  tout  en  peine.  »  —  «  Je  m'en  vais, 

miengran.\oy.  «  dit  Pierre,  m'apprêter  tout  de  suite.  Donnez-moi  congé  et 

linvu.,  I.ex.   ro-  i- 

•    ',  ,,,        «  adieu.  » 

mai),    I.   111,   p. 

494- 


XIII     SIECLE. 


GIK  ART  DE  ROUSSI  LU  )V  189 

Ici  effectivement  Pierre  de  Monrabei  prend  son  congé,  et  — 

l'on  peut  supposer  que  le  récit  primitif,  si  longuement  sus- 
pendu ou  interrompu,  reprend  son  cours.  Pierre  fait  dili- 
gence; il  arrive  à  Roussillon,  et  entre  au  moutier  pour  faire, 
comme  dit  le  romancier,  une  prière  courte,  mais  bonne  :  il 
prie  le  Dieu  du  ciel  et  la  Vierge  de  le  préserver  de  dire  telle 
parole  qui  le  ferait  passer  pour  méchant  ou  pour  fou,  et  qui 
serait  méprise  par  Girart.  Il  monte  alors  au  château ,  et  se 
présente  au  comte,  qui,  dès  qu'il  l'aperçoit,  se  lève,  et  lui 
demande  des  nouvelles  du  roi.  Sur  cette  question,  Pierre  lui 
expose  le  message  dont  il  est  chargé,  et  le  lui  expose  assez 
nettement  dans  un  couplet  original,  suivi  de  deux  autres  qui 
n'en  diffèrent  que  par  les  termes.  Quant  n  la  teneur  et  au 
fond,  les  trois  couplets  sont  identiques;  et  il  serait  difficile 
de  décider  lequel  des  trois  se  rapporte  le  mieux  au  motif  de 
l'ambassade.  Girart  ajourne  sa  réponse  jusqu'au  lendemain 
matin,  et  il  charge  Emenon,  un  de  ses  vassaux,  de  donner  cette 
nuit  l'hospitalité  à  l'envoyé  du  roi,  ce  qu'Emenon  fait  du 
meilleur  cœur.  Le  couplet  où  cette  hospitalité  est  décrite  est 
curieux  par  la  barbarie,  et  n'est  que  de  six  vers.  Le  voici  : 
«  Pierre  est  hébergé  la  nuit  par  Emenon,  homme  sage,  hono-  Foi  40  v" 
«  rable  et  brave,  qui  lui  sert  divers  mets,  des  châtaignes  sur 
«  braise  et  d'autres  fruits,  du  piment,  du  vin,  des  nèfles,  du 
«  biscuit,  et,  en  sus  de  tout  cela,  un  gros  vin  cuit,  » 

On  ne  s'étonnera  pas  qu'un  tel  couplet  ait  été  paraphrasé 
et  refait;  nous  en  citerons  la  doublure:  «  Pierre  s'en  va  loger 
«chez  Emenon,  homme  qui  donne  noblement  l'hospitalité; 
«  son  cheval  et  son  mulet  sont  mis  à  l'écurie;  son  heaume  et 
«  son  haubert,  bien  essuyés.  Quand  les  tables  sont  servies,  on 
«le  mène  manger;  on  lui  sert  du  chevreuil  et  du  sanglier, 
«  mainte  volaille,  et  du  poisson  de  mer.  On  lui  donne  à  boire 
«  du  piment  et  du  vin  clairet.  Pierre,  qui  était  las  de  chevau- 
«  cher,  va  se  coucher  aussitôt  que  les  lits  sont  laits  : 

Quan  lhi  lich  son  garnit,  si  van  coljar;  j.0l    <0  v° 

Det  lhi  una  donzela  a  tastonar; 

«  et  il  dort  toute  la  nuit  jusqu'au  jour  clair,  où  il  voit  à  se 
«chausser  et  à  se  vêtir,  et  s'en  va  au  moutier  entendre  la 
«  messe.  » 

Girart  le  mande  enfin  par-devant  lui,  pour  répondre  à  son 
message,  après  en  avoir  délibéré  avec  ses  barons  qu'il  a  cou- 


XIII    SIECLE. 


190  TROUBADOURS. 

voqués  à  cet  effet.  La  délibération  est  longue,  orageuse,  et 

très-dramatique;  mais  nous  nen  ferons  point  l'analyse;  le 
long  fragment  dont  nous  venons  de  présenter  l'extrait  suf- 
fira, nous  l'espérons,  au  but  pour  lequel  nous  l'avons  donné, 
qui  était  de  mettre  dans  tout  son  jour  ces  bizarres  variantes 
de  rédaction. 

Nous  avons  exposé  aussi  complètement  que  possible  la 
difficulté;  nous  n'entreprendrons  point  de  la  résoudre.  Lors- 
qu'on a  essayé  de  le  faire  autrefois,  en  supposant  que  ces  di- 
vers couplets  ,  qui  répètent  jusqu'à  trois  reprises  la  même 
chose,  étaient  des  restes  de  romans  perdus  sur  le  même  sujet, 
il  a  fallu  reconnaître  que  cette  explication  ne  saurait  con- 
venir à  tous  les  récits,  comme,  par  exemple,  dans  Girart 
de  Roussillon,  au  meurtre  de  Terric,  raconté  dans  douze 
couplets  avec  des  variations  considérables,  à  travers  les- 
quelles on  ne  peut  démêler  quelle  est  la  rédaction  primi- 
tive, et  sans  qu'on  doive  certainement  en  conclure  qu'il  y 
eût  en  l'honneur  de  Girart,  et  même  de  Terric,  dix  ou  onze 
romans  différents.  Peut-être,  sur  ce  point  comme  sur  beau- 
coup d'autres,  est-il  sage  d'attendre  des  parallèles  entre  un 
plus  grand  nombre  de  textes,  et  surtout  des  textes  nouveaux. 
La  plupart  des  traits  les  plus  caractéristiques  signalés  par 
Ms.  Harléien  nous  dans  le  Girart  provençal,  auquel  nous  ne  pouvons  mal- 
',3  >,.  isodieien,   l]eureusement  comparer  le  vieux  poème  français,  dont  nos 

tonds   Canonici,     ,   .,  ,.       .    .  l  .  l         .  .    D         '         . . 

n.  94,  cites  par  bibliothèques  ne  conservent  point  de  copie,  ont  disparu 
Fr. Michel, Rap.  dans  l'imitation  en  vers  alexandrins,  œuvre  assez  informe 
au  ministre,  p.  (ju  XIVe  siècle ,  et  plus  encore  dans  les  rédactions  en  prose, 
,85.  qui,  au  siècle  suivant,  ont  affaibli  de  tout  point  la  table  011- 

Biblioih.nat.,  ginale ,  et  ont  remplacé  l'invention  des  anciens  poètes  par 
i?v,1>:,    '      "        s  neux  communs  et  de  pieuses  légendes.  F. 


FERABRAS. 


Le  roman  poétique  de  Ferabras  finit,  dans  le  texte  pro- 
vençal, par  deux  vers  dont  le  sens  peut  être  rendu  comme 
il  suit  :  «  Dans  ce  roman,  le  commencement  est  bon,  et  aussi 
«  le  milieu  ,    la  fin  ,   le    tout ,   pour  quiconque   l'aura  bien 


FERABRAS.  .„.  X|1,  slfaM] 


«  écouté  (i).  »  Que  ces  vers  soient  d'un  copiste  ou  de  l'au- 
teur lui-même,  ils  ne  prouvent  point  que  l'ouvrage  auquel  ils 
s'appliquent  ait  joui,  tle  son  vivant,  d'une  grande  popularité  : 

les  allusions  qui  y  sont  faites  dans  les  monuments  de  l'an- 
cienne poésie  provençale  sont  rares,  et  n'ont  rien  de  frap- 
pant. Mais  il  n'en  est  que  plus  singulier  de  voir  que,  parmi 
tant  de  romans  provençaux  ou  français  aujourd'hui  perdus, 
ce  soit  celui-là  qui  ait  laissé  dans  les  diverses  littératures  les 
traces  les  plus  variées  et  les  plus  profondes. 

Cervantes  le  trouva,  au  XVIe  siècle,  traduit  eu  prose  cas- 
tillane; il  s'en  empara  comme  de  son  bien,  et  assura  au  géant 
sarrasin  une  part  dans  l'immortalité  de  son  héros.  Quel 
lecteur  en  effet,  au  seul  nom  de  Fcrahras,  ne  songe  aussitôt 
à  ce  baume  merveilleux  avec  lequel  don  Quichotte  ne  crai- 
gnait aucune  blessure,  si  large  ou  si  profonde  qu'elle  fût, 
mais  dont  la  vertu  n'agissait  qu'en  faveur  des  chevaliers,  té- 
moin ce  pauvre  Sancho,  qui,  pour  en  avoir  goûté,  faillit  à 
rendre  son  âme  grossière  de  rustique  écuyer?  Survient  le 
grave  Calderon  :  l'heureuse  plaisanterie  de  Cervantes  ne 
l'empêche  pas  de  prendre  Ferabras  au  sérieux;  il  en  tire  de 
tout  point,  et  avec  tous  ses  détails,  le  sujet  d'un  grand  drame 
chevaleresque. 

Et  ce  ne  sont  pas  là  toutes  les  bonnes  fortunes  du  roman; 
il  en  a  d'autres  moins  brillantes  sans  doute,  mais  telles  en- 
core qu'elles  égalaient  pour  le  moins  son  mérite.  En  1 533 , 
une  excellente  traduction  en  prose  le  fait  connaître  à  l'Alle- 
magne ,  et  elle  a  été  reproduite  en  1809  à  Berlin.  George  Bu<*  der 
Ellis,  dans  ses  extraits  des  romans  de  chevalerie  écrits  ou  L«ebe,  herausg. 
traduits   en  anglais,    nous  indique   une   version   ri  niée   de  l  ulc,'I'll'e"" 

ni  &     ■     '  i-  -îi  •  '  <.    ■        vo"  "el   Hagen, 

rerabras,  encore  médite,  et  qui  semble  avoir  manque  a  ja-  in-8°,  p.   143- 
niais  l'occasion  de  paraître  au  grand  jour.  27°- 

Mais  c'est  en  France  nue  la  popularité  de  ce  vieux  roman   ,    Pec'nJofear 
épique  a  eu  le  plus  d  éclat  et  a  dure  le  plus;  car,  aujourd  nui  10m.,  t.  11.  P. 
même,  on  peut  dire  avec  vérité  qu'elle  n'est  point  tout  à  fait   557-<ï<T(- 
déchue.  En  effet,  outre  un  ancien  Ferabras,  en  vers  français, 
qui  existe  en  manuscrit  à  la  bibliothèque  nationale,  et  qui 
doit  appeler  toute  l'attention  de  la  critique,  puisqu'il  n'est  pas 
moins  ancien  que  le  poème  provençal,  on  a  depuis  longtemps, 
en  prose  française,  une  version  nui  mérite  d'être  mentionnée      Genève.i  ,-s. 

1  '  I  il1-l.il.,  clc. 

(1)  Bon'es  iTaquest  romans  la  fi,  e  l'encontraila,  Vers  Ï082. 

El  mieg  loc,  e  per  tôt,  qui  he  l'a  escoutada. 


XIII    SIECLE 


,02  TROUBADOURS. 

en  passant.  C'est  un  de  ces  livres  qui,  oubliés  ou  dédaignés, 
depuis  cinq  ou  six  cents  ans,  par  la  portion  lettrée  et  par  les 
classes  raffinées  de  la  société,  vivent  encore  pour  la  portion 
simple  et  naïve  du  peuple,  sont  encore  pour  elle  de  la  poésie, 
constituent  encore  la  plus  haute  et  la  plus  intellectuelle  de 
ses  jouissances.  A  chaque  quart  ou  moitié  de  siècle,  ce  livre 
s'imprime  dans  des  villes  écartées,  où  ne  s'impriment  guère 
que  des  choses  du  même  genre,  et  il  circule  ainsi  du  midi 
au  nord,  de  l'est  à  l'ouest,  sans  que  personne  s'en  aper- 
çoive ou  s'en  doute,  si  ce  n'est  ceux  qui  lisent  ces  étranges 
livres.  Parmi  les  éditions  que  nous  avons  vues  du  Ferabras 
populaire,  il  y  en  a  une  de  1810,  donnée  à  Lons-le-Saulnier. 
Il  n'en  serait,  à  coup  sûr,  jamais  venu  un  exemplaire  à  Pa- 
ris, s'il  n'y  avait  eu,  à  cette  époque,  une  direction  impériale 
de  la  librairie,  à  laquelle  il  fallait  adresser,  de  toutes  les  par- 
ties de  l'empire,  tout  ce  qui  s'y  imprimait,  depuis  le  volume 
jusqu'à  la  feuille  d'almanaeh.  Ainsi  ont  pu  tomber  sous  les 
yeux  des  hommes  cultivés  quelques  livres  de  la  bibliothèque 
du  peuple  des  provinces,  presque  tous  inconnus  dans  les 
villes.  C'est,  à  notre  connaissance,  l'unique  service  que  la  di- 
rection de  la  librairie  ait  rendu  à  l'étude  des  lettres. 

En  quel  temps  fut  faite  la  rédaction  française  de  Fera- 
bras,  restée  jusqu'à  ce  jour  livre  populaire?  C'est  ce  qu'il 
serait  difficile  de  dire  et  superflu  de  chercher.  Nous  ferons 
observer  seulement  que,  comme  tous  les  livres  imprimés 
pour  le  peuple,  celui-là  a  été  d'autant  plus  dénaturé  et  mu- 
tilé, qu'il  a  été  imprimé  plus  de  fois.  11  était  certainement 
complet  dans  l'origine;  il  offre  aujourd'hui  beaucoup  de  lacu- 
nes. On  y  trouve  néanmoins  quelques  passages  qui  manquent 
dans  le  texte  provençal ,  circonstance  qui  semble  indiquer 
qu'il  n'a  point  été  traduit  d'après  ce  texte.  Il  n'est  pas  non 
plus  hors  de  vraisemblance  qu'il  ne  contenait  d'abord 
que  le  sujet  pur  et  simple  de  l'ancien  roman.  Mais,  au  X\T 
ou  au  XVIIe  siècle,  quelque  littérateur,  comme  il  y  en  avait 
encore  alors,  dont  l'imagination  et  le  savoir  flottaient  in- 
décis entre  l'histoire  et  la  fiction  romanesque,  s'avisa 
d'arranger  à  sa  façon  le  Ferabras  destiné  à  la  foule;  il  y 
ajouta  un  commencement  et  une  fin..  Le  commencement  fut 
un  résumé  du  règne  des  rois  de  France,  depuis  Clovis  jusqu'à 
Charlemagne;  la  fin,  ce  fut  un  extrait  fort  sec  de  la  chro- 
nique de  Turpin.  Malgré  ces  additions,  le  Ferabras  renou- 
velé ne  forme  plus,  en  français,  qu'un  volume  bien  allégé, 


FERABRAS.  m3 

v      XIII    SIÈCLE. 

bien   aminci,   mais  montrant  encore,   clans   le  personnage   ; 

(1  Olivier,   l'héroïsme  chevaleresque  poussé  jusqu'à  la  plus 
extrême  exaltation. 

Voilà  déjà  bien  des  fortunes  diverses  pour  un  vieux  roman 
de  chevalerie,  dont  la  forme  primitive  était  oubliée;  ce  n'est 
pourtant  pas  tout  encore. 

Jusqu'en  1814,  ce  roman  n'avait  guère  été  connu  des  litté- 
rateurs cjue  par  les  allusions  bouffonnes  de  Cervantes  et  de 
Rabelais.  Nul  ne  s'était  demandé  si  ce  n'était  pas  une  version      Pantagruel, c. 
ou  une  imitation  en  prose  de  quelque  original  en  vers  beau-   "'   '    m    Jes 


OEuvrcs. 


coup  pins  ancien;  encore  moins  avait-on  songé  à  le  cher- 
cher :  c'est  au  hasard  tout  seul  que  la  découverte  est  due. 
En  i8i4,  M.  Méon,  alors  employé  au  département  des  ma- 
nuscrits de  la  Bibliothèque  nationale,  avait  entre  les  mains 
un  manuscrit  provençal  du  XIIIe  siècle ,  appartenant  à  une 
personne  qui  le  lui  avait  confié,  pour  en  connaître  par  lui  le 
contenu  et  la  valeur.  Mais,  comme  M.  Méon  n'entendait  pas 
ou  entendait  peu  le  provençal,  il  communiqua  le  manuscrit 
à  l'auteur  de  cette  notice,  en  l'engageant  à  lui  en  dire  son 
avis.  Le  confident  de  M.  Méon  fut  agréablement  surpris  de 
trouver,  dans  le  manuscrit  communiqué,  un  roman  poétique, 
dans  lequel  il  ne  tarda  pas  à  reconnaître  le  sujet  de  Fera- 
bras,  lie  propriétaire  du  poème  en  avait  déjà  disposé;  et  ce 
ne  fut  pas  sans  une  certaine  difficulté  qu'on  obtint  la  per- 
mission d'en  extraire  quelques  passages. 

On  ne  savait  ce  qu'était  devenu  ce  manuscrit,  et  personne 
n'y  songeait  plus,  lorsque  parut,  en  182g,  dans  les  mémoires      Ann.    1826, 
de  l'Académie  de  Berlin,  le  texte  provençal  du  Ferabras ,  Berlin,    1829, 
bientôt  reproduit  à  part,  avec  de  loues  extraits  de  romans  in"i°'  ^    „ 

•Il  4  1/1  11'  •  1  '  2"  ' 

français  de  la  même  classe.  Cette  publication,  due  aux  soins  man  von  Fera- 
du  célèbre  helléniste  M.  Bekker,  fut  un  vrai  service  rendu  bias>  provenza- 
par  lui  à  l'étude  de  la  littérature  du  moyen  àse.  Ouant  à    ISCI'  'eiaus?e;-; 

,.,,,,  ,  ,J  o.       ,«-,        .  von      lmmanurl 

I  exemplaire  d  après  lequel  cette  publication  avait  ete  faite,  Bekker,  Berlin, 
la  description  qu'en  donnait  l'éditeur  ne  permettait  pas  de  1829,10-4°.— 
douter  que  ce  ne  fût  le  même  qui  avait  été  remis  à  M.  Méon  ,  oy."  a>nouai1' 

c     r  •     i  *  1  '  in  il  Lexique  roman, 

en  1814,  et  qui  dut  être  alors  donne  ou  vendu  a  quelqu  un  t.  1,  p.  apo- 
des trop  nombreux  étrangers  cpii  se  trouvaient  à  Paris.  À  oilà  3l .  ;  Joom.des 

tout  ce  que  nous  savons  des  diverses  aventures  du  roman  sa*->maisl 

/  •  .  1  1,  p-  129-107.  ■ — ■ 

poétique  de  Ferabras;  il  est  temps  d'en  commencer  1  examen  Diez,  Poes.  des 

littéraire.  troubadours,  p. 

Dans  la  série  des  fictions  relatives  à  Charlemagne,  ce  ro-  Lehrbûch  ***£.' 
man  a  des  antécédents  dont  il  n'est  pas  inutile  d'avoir  quel-  part,  u,  sert.  3^ 
Tome  XXII.  B  b  1. 1,  p.  35/,. 


XIII     S1KCLE. 


194  TROUBADOURS. 

que  idée.  Tous  les  poëtes  romanciers  du  moyeu  âge  attribuent 
à  Charlemagne  une  expédition  ou  un  pèlerinage  à  Jérusa- 
lem, et  disent  que,  pour  fruit  de  ce  pèlerinage,  il  conquit  les 
reliques  de  la  Passion  ,  les  clous,  le  saint  suaire,  la  couronne 
d'épines.  Suivant  eux,  comme  il  passait  à  Rome  pour  revenir 
en  France,  il  déposa  ces  objets  sacrés  dans  l'église  de  Saint- 
Pierre.  Selon  les  mêmes  ou  d'autres  romanciers,  Rome  ne 
garda  pas  longtemps  ce  trésor.  L'émir  des  Sarrasins  d'Es- 
pagne, le  roi  Balan,  fit  ravager  l'Italie  par  une  puissante  armée 
sous  les  ordres  de  son  fils  Ferabras,  jeune  guerrier  d'une 
grande  bravoure,  d'une  taille  et  d'une  force  de  géant,  qui 
prit  Rome,  y  tua  ou  brûla  tout,  et  y  enleva  les  reliques  que 
Charlemagne  avait  apportées  de  Jérusalem. 

Il  y  a  tout  lieu  de  supposer  que  cette  expédition  dévasta- 
trice fut  le  sujet  spécial  d'un  roman  qui  n'existe  plus  aujour- 
d'hui, mais  auquel  il  est  fait  des  allusions  fréquentes  et  très- 
directes  dans  celui  de  Ferabras,  dont  il  était  comme  le 
prologue.  C'est  pour  reconquérir  les  reliques  enlevées  de 
Rome,  que  Charlemagne  entreprend  l'expédition,  racontée 
dans  ce  dernier  roman,  contre  Ferabras  et  ses  Sarrasins. 

La  géographie  de  l'auteur  est  en  partie  idéale  et  en  partie 
réelle  ;  mais  cette  dernière  même  est  on  ne  peut  plus  obscure. 
Ce  n'est  pas  sans  difficulté  que  l'on  s'assure  qu'au  début  de 
l'action  les  Sarrasins  occupent  la  Gascogne  et  le  midi  de  la 
France,  entre  le  Rhône  et  les  Pyrénées;  c'est  là  qu'ont  lieu 
les  premières  rencontres  entre  les  infidèles  et  les  chrétiens. 

L'avant-garde  de  ceux-ci,  commandée  par  Olivier,  rem- 
porte d'abord  de  grands  avantages;  elle  brûle  et  pille  large- 
ment sur  son  passage;  mais  enfin,  entourée  par  des  flots  de 
Sarrasins,  elle  éprouve  un  grand  échec  :  Olivier  est  blessé 
grièvement  d'un  coup  de  lance  empoisonnée  ;  Roland  et  les 
autres  paladins,  qui  sont  venus  le  secourir,  sont  eux-mêmes  en 
grand  péril,  lorsque  Charlemagne,  accourant  avec  la  réserve 
composée  des  guerriers  les  plus  âgés,  lessauvetous,  etse  vante 
à  ce  propos  que  les  vieux  ont  mieux  guerroyé  que  les  jeunes, 
parole  qui  ne  tarde  pas  à  avoir  des  conséquences  fâcheuses. 

Ferabras  n'était  point  à  la  tête  de  son  armée  quand  elle  a 
été  battue.  Plein  de  honte  et  de  colère  en  apprenant  cette 
nouvelle,  il  monte  à  cheval,  armé  de  pied  en  cap,  et  s'avance 
vers  le  camp  des  chrétiens,  où  l'on  achève  de  dîner.  Dès 
qu'il  est  à  portée  de  se  faire  entendre,  il  élève  la  voix,  et  crie 
qu'il  est  venu  provoquer  en  combat  singulier  Roland,  Oh- 


FERABRAS.  uj5 

vier,  ou  tout  autre  paladin  qui  voudra  se  présenter,  seul  ou 
avee  d'autres.  Cette  provocation  lancée  comme  un  tonnerre 
dans  le  camp  chrétien,  il  descend  de  cheval,  se  désarme,  et 
avec  une  nonchalance  superbe  il  s'étend  à  l'ombre  sons  un 
arbre,  pour  attendre  le  champion  ou  les  champions  cjui  au- 
ront accepté  le  défi.  Et  si  le  Sarrasin  montre  tant  d'assurance, 
ce  n'est  pas  sans  de  bonnes  raisons;  rien  ne  lui  manque  pour 
être  le  plus  redoutable  guerrier  du  monde  :  il  a  un  cheval 
d'une  race  particulière  et  très-féroce,  qui  dévore  les  hommes; 
il  a  trois  épées  comme  il  y  en  a  à  peine  trois  dans  le  monde 
entier;  et  tout  cela  n'est  rien  encore  en  comparaison  de 
deux  barils  qu'il  porte  toujours  pendus  à  l'arçon  de  sa  selle. 
Ces  deux  barils  sont  pleins  du  baume  dont  fut  oint  .T.  C,  et 
toute  plaie  sur  laquelle  on  en  verse  une  goutte  est  aussitôt 
guérie,  si  dangereuse  qu'elle  soit.  Ces  deux  précieux  barils 
faisaient  partie  des  reliques  de  la  Passion ,  et  avaient  été 
transportés  à  Rome,  d'où  Ferabras  les  avait  enlevés. 

Charlemagne  veut  envoyer  son  neveu  Roland  contre  l'inso- 
lent Sarrasin  ;  mais  Roland  a  sur  le  cœur  le  reproche  que  son 
oncle  a  fait  aux  jeunes  guerriers  de  l'armée,  en  leur  préférant 
les  vieux;  il  refuse  net  démarcher  contre  Ferabras;  et  nul 
autre  ne  se  présentant,  tout  le  camp  se  trouve  dans  une  grande 
confusion,  et  Charlemagne  dans  un  cruel  embarras. 

Olivier,  qui  est  dans  son  lit,  grièvement  blessé  de  la  veille, 
apprend  tout  ce  qui  se  passe,  et,  bien  que  ses  blessures 
soient  encore  saignantes,  il  s'arme,  monte  à  cheval,  se  rend 
droit  à  la  tente  de  Charlemagne,  et  obtient,  comme  par  sur- 
prise, la  permission  d'aller  combattre  Ferabras;  il  y  vole, 
et  trouve  le  Sarrasin  tranquillement  étendu  là  sur  l'herbe, 
comme  il  aurait  pu  l'être  dans  un  de  ses  jardins.  Un  long 
entretien  s'engage  entre  les  deux  champions,  suivi  d'un  plus 
long  combat. 

Ce  combat  est  un  des  morceaux  les  plus  saillants  du 
poëme;  nous  n'en  connaissons  point  d'autre  où  l'exaltation, 
la  susceptibilité,  les  caprices  de  l'honneur  chevaleresque 
soient  peints  avec  autant  d'amour,  de  recherche,  et  d'une  ma- 
nière aussi  vive  et  aussi  hardie.  Nous  reviendrons  tout  à 
l'heure  sur  ce  combat,  en  essayant  d'en  traduire  quelque 
chose,  comme  un  échantillon  original  et  pittoresque  de  l'i- 
magination et  du  style  du  romancier.  Ici,  nous  nous  borne- 
rons à  en  indiquer  le  résultat  autant  qu'il  le  faut  poursuivre 

Bb  2 


XIII    SIECLE. 


XIII     SIECLE 


196  TROUBADOURS. 

-  le  fil  de  l'action.  Contre  toutes  les  apparences,  Ferabras  est 

vaincu;  il  se  fait  baptiser,  et  devient  un  des  plus  vaillants 

1911.      guerriers  de  l'armée  chrétienne,  il  devient  même  un  saint. 

A  peine  le  combat  singulier  était-il  terminé,  que  les  infi- 
dèles attaquent  le  camp  de  Charlemagne;  ils  sont  repoussés 
et  mis  en  fuite,  mais  Olivier  et  quelques  autres  chevaliers 
ont  été  surpris  et  faits  prisonniers.  Un  détachement  d'enne- 
mis les  conduit  au  roi  Balan,  père  de  Ferabras, dans  une  ville 
qu'il  plaît  au  romancier  de  nommer  Agremone,  et  qui  peut 
être  Cordoue  ou  Tolède.  Balan  apprend  alors  tout  ce  qui  s'est 
passé,  que  Ferabras  a  été  vaincu  par  un  paladin  nommé 
Olivier,  et  s'est  fait  chrétien.  Par  ses  ordres  tous  les  chré- 
tiens prisonniers  sont  précipités  dans  un  horrible  cachot. 

L'émir  Balan  avait  une  fille  d'une  beauté  incomparable, 
nommée  Floripar,  sœur  de  Ferabras;  lorsque  celui-ci  avait 
fait  son  expédition  contre  Rome,  il  y  avait  mené  Floripar, 
qui  avait  eu  par  là  occasion  de  voir  plusieurs  des  paladins 
français,  et  qui  était  devenue,  en  secret,  éperdument  amou- 
reuse de  Gui  de  Bourgogne,  un  des  plus  braves.  Par  un  effet 
de  cette  passion  qu'elle  nourrissait  au  fond  de  son  cœur, 
elle  s'intéressait  à  tous  les  Français.  File  n'eut  pas  plutôt 
appris  que  l'on  venait  d'en  jeter  plusieurs  dans  une  tour, 
qu'elle  entreprend  de  les  sauver;  et  certes  elle  le  pouvait; 
car  cette  jeune  et  belle  Floripar  n'était  pas  une  fille  timide, 
à  petits  scrupules,  ayant  des  désirs  sans  volonté,  et  tremblant 
devant  les  moyens  d'arriver  à  ses  fins. 

Elle  va  trouver  le  Sarrasin  Brustainon,  à  la  garde  duquel 
étaient  les  prisonniers,  et  lui  demande  à  les  voir,  sous  pré- 
texte d'apprendre  d'eux  des  nouvelles  de  son  frère  Ferabras. 
Brustamon,  dont  la  consigne  est  de  n'ouvrir  la  prison  à  per- 
sonne, et  qui  d'ailleurs  n'est  pas  galant,  la  repousse,  en  di- 
sant que  les  femmes  gâtent  toutes  les  affaires  dont  elles  se 
mêlent.  Floripar,  sans  se  troubler,  saisit  un  lourd  bâton 
entre  les  mains  d'un  des  serviteurs  qui  l'accompagnent,  et 
en  assène  à  Brustamon,  sur  la  tête,  un  coup  qui  lui  fait  tom- 
ber les  yeux;  et,  sans  lui  laisser  le  temps  de  revenir  à  lui, 
elle  le  fait  jeter  par  une  fenêtre  qui  donne  sur  la  mer.  Elle 
entre  alors  dans  la  prison  ,  questionne  les  prisonniers,  veut 
savoir  leurs  noms,  et  leur  fait  promettre  qu'ils  la  serviront 
en  tout  ce  qu'elle  exigera  d'eux;  après  quoi  elle  les  retire 
l'un  après  l'autre  de  leur  cachot,  et  les  introduit  dans  son 
appartement. 


FERABRAS.  r97 

.Mais  là  se  présente  une  difficulté  :  Margarande,  la  gou- 
vernante de  Floripar,  bonne  et  sévère  musulmane,  reconnaît 
les  prisonniers,  surtout  Olivier,  et  menace  d'aller  les  dénon- 
cer tons  à  Balan  ;  c'est  un  danger  qu'il  faut  prévenir  à  tout 
prix.  Floripar  n'hésite  pas  :  elle  fait  saisir  et  jeter  l'indiscrète 
Margarande  par-dessus  un  balcon  dans  la  mer.  «  Vieille 
«  folle!  s'écrie-t-elleen  la  voyant  tomber,  mes  Fiançais  ne  se- 
«  ront  pas  trahis  par  toi!  »  Cela  fait,  elle  pourvoit  à  tous  les 
besoins  et  même  à  tous  les  agréments  des  prisonniers;  leur 
déclare  son  amour  pour  Gui  de  Bourgogne,  et  sa  résolution 
de  se  faire  chrétienne  pour  l'épouser,  sans  s'expliquer  davan- 
tage sur  la  manière  dont  elle  pense  qu'ils  peuvent  la  servir. 

Cependant  Charlemagne  et  ses  paladins  sont  en  émoi  de 
la  captivité  d'Olivier  et  de  ses  compagnons;  on  décide  d'en- 
voyer à  l'émir  Balan  une  ambassade  chargée  de  les  réclamer, 
en  lui  enjoignant,  par  la  même  occasion,  de  restituer  les 
reliques  enlevées  de  Rome  par  Ferabras,  et  de  se  faire  chré- 
tien; le  tout,  sous  peine  de  perdre  ses  Etats  et  la  vie.  Un 
message  si  hautain  n'est  pas  sans  péril;  aussi  sont-ce  d'in- 
trépides champions  qui  s'en  chargent, Roland,  Gui  de  Bour- 
gogne, le  duc  Naymes,  et  quatre  autres  de  la  même  bravoure. 
Ils  partent  aussitôt,  passent  une  grande  montagne,  par  la- 
quelle le  romancier  veut  probablement  désigner  les  Pyré- 
nées, et  entrent  en  Espagne.  Dans  le  temps  même  où  ces 
ambassadeurs  se  rendaient  du  camp  chrétien  à  Agremone, 
l'émir  Balan  envoyait  de  son  côté  les  siens,  au  nombre 
de  quinze,  d' Agremone  au  camp  chrétien,  pour  sommer 
Charlemagne  de  lui  rendre  Ferabras  et  de  se  retirer  bien 
vite,  sous  peine  d'être  assailli  par  cent  mille  hommes.  Les 
deux  ambassades  se  rencontrent  en  chemin;  un  combat  s'en- 
gage entre  elles,  et  les  Sarrasins  sont  tués,  à  l'exception 
d'un  qui  se  sauve  et  va  conter  le  fait  à  Balan. 

Quant  aux  sept  barons  français,  si  leur  mission  était  déjà 
périlleuse  par  elle-même,  elle  l'est  devenue  bien  davantage 
depuis  qu'ils  ont  tué  les  quatorze  ambassadeurs  sarrasins. 
Ils  le  sentent  eux-mêmes,  et  May  mes  propose  de  s'en  retour- 
ner. «  Oh!  comme  vous  parlez!  s'écrie  alors  Roland  :  je  ne 
«  m'en  retournerais  pas  pour  l'or  de  dix  cités,  avant  d'avoir 
«  adressé  la  parole  à  l'émir  Balan.  Faisons  plutôt  une  chose 
«  dont  il  soit  parlé  :  que  chacun  de  nous  prenne  deux  des 
«  quatorze  tètes  de  ces  Sarrasins  que  voilà  morts,  et  les  pende 
«  à  l'arçon  de  sa  selle  pour  en  faire  présent  à  l'émir.  »  Le 


XIII    SIECLE. 


XIII     SIECLE. 


198  TROUBADOURS. 

conseil  est  trouvé  admirable  et  adopté.  Avec  ce  surcroit  pit- 
toresque d'attirail ,  les  paladins  poursuivent  gaiement  leur 
chemin,  jusqu'à  ce  qu'ils  arrivent  en  vue  du  pont  de  Martîble; 
là  ils  s'arrêtent,  soucieux  de  savoir  comment  ils  vont  pas- 
ser; et  l'on  pense  bien  que  leur  souci  n'est  pas  gratuit. 

La  description  de  ce  pont  est  un  des  endroits  de  tout  le 
roman  où  le  poëte  a  mis  le  plus  de  merveilleux,  et  montré 
le  plus  clairement  l'intention  de  frapper  l'imagination  de  ses 
auditeurs.  Ce  pont  a  vingt  arches  de  marbre  d'une  grandeur 
surprenante;  il  est  assez  large  pour  que  cent  chevaliers  y 
passent  de  front;  dix  fortes  chaînes  de  fer  y  sont  tendues  en 
travers,  et  sur  chaque  pile  s'élève  une  tour  défendue  par 
cent  chevaliers;  la  rivière  qui  passe  dessous  se  nomme  Fla- 
got.  Ce  n'est  pas  tout  :  l'entrée  de  ce  pont  est  gardée  par  un 
géant ,  armé  d'une  énorme  massue  de  cuivre  qu'il  manie 
comme  un  roseau.  Personne  ne  passe  sans  payer  un  tribut, 
et  ce  tribut  équivaut  à  la  défense  absolue  de  passer  :  il  con- 
siste en  quatre  cents  cerfs,  cent  filles  vierges,  cent  faucons 
mués,  cent  palefrois  et  autant  de  destriers,  pour  ne  point 
compter  cent  sommiers  chargés  d'or  et  cent  autres  d'argent. 

Il  y  a,  selon  toute  apparence,  au  fond  de  tout  ce  merveil- 
leux, une  allusion  à  quelqu'un  des  ponts  fortifiés  que  les 
Arabes  avaient  élevés  sur  les  rivières  d'Espagne;  mais  ce 
nom  imaginaire  de  Flagot ,  donné  à  la  rivière  qui  passe 
sous  ce  formidable  pont  de  Martible,  déconcerte  toutes  les 
conjectures. 

La  force,  en  pareil  cas,  n'aurait  servi  de  rien  à  nos  pala- 
dins; la  ruse  seule  pouvait  leur  être  utile,  et  le  vieux  duc 
Naymes  invente  coup  sur  coup  des  discours  fabuleux  par 
lesquels  il  trompe  le  géant  gardien  du  pont,  personnage  un 
peu  borné,  comme  tousses  pareils.  Nos  braves  passent  donc 
sans  obstacle,  malgré  le  coup  de  tête  ultra-chevaleresque  de 
Roland,  qui  ne  peut  résister  à  la  fantaisie  de  lancer  par-des- 
sus le  pont,  dans  la  rivière,  un  Sarrasin  qui  s'est  un  peu  trop 
approché  de  lui. 

Ne  trouvant  plus  d'obstacle  qui  les  arrête,  les  paladins 
arrivent  bientôt  à  Agremone,  et  sont  introduits  devant  Balan. 
Naymes,  qui  prend  le  premier  la  parole,  commence  par  lui 
présenter  les  quatorze  têtes  de  Sarrasins  qui  lui  étaient  des- 
tinées, mais  en  les  donnant  pour  celles  de  quatorze  bri- 
gands qui  avaient  voulu  les  voler.  Après  cela,  il  expose  le 
sujet  de  son  ambassade,  sans  ménagement  dans  les  termes; 


FERABRAS.  1 99 

et  tout  ce  qu'il  a  dit,  chacun  de  ses  six  compagnons  le  ré- 
pète à  son  tour,  avec  un  crescendo  superflu  d'audace  et  d'in- 
solence. N'eussent-ils  été  coupables  de  rien  de  plus  que  d'une 
ambassade  si  brutale,  c'était  bien  assez  pour  cpie  l'émir  Ba- 
lai) fût  courroucé  contre  eux;  mais  cet  émir  savait  de  plus 
que  les  quatorze  brigands  qu'ils  se  vantaient  d'avoir  tués 
étaient  ses  quatorze  ambassadeurs;  le  quinzième,  qui  s'était 
échappé,  en  revoyant  les  sept  paladins,  les  avait  à  l'instant 
reconnus  et  dénoncés  à  l'émir.  Celui-ci  ne  délibère  pas  long- 
temps sur  ce  qu'il  en  doit  faire;  il  donne  l'ordre  de  les 
pendre  sur-le-champ  avec  les  cinq  autres  prisonniers  chré- 
tiens, compagnons  d'Olivier. 

Heureusement  pour  eux  tous,  Floripar  est  informée  de 
l'ordre  du  roi  ;  elle  accourt,  et  à  force  de  se  feindre  courrou- 
cée contre  les  prisonniers,  elle  obtient  qu'ils  soient  remis 
en  son  pouvoir  jusqu'au  moment  convenable  pour  leur 
exécution.  Au  lieu  de  conduire  en  prison  Roland  et  les  six 
autres,  elle  les  mène  dans  la  chambre  où  sont  déjà  les  cinq 
chevaliers.  On  se  ligure  aisément  la  joie  des  douze  paladins 
réunis  d'une  manière  si  imprévue,  et  celle  de  Floripar  n'est 
pas  moindre. 

Elle  veut  savoir  quels  sont  les  sept  nouveaux  venus,  et 
s'adressant  d'abord  à  Richard  de  Normandie  :  «  Com- 
te ment  vous  nommez-vous?  »  lui  dit-elle.  «  Je  suis  de  Nor- 
«  mandie,  et  l'on  me  nomme  Richard,  »  répond  le  cheva- 
lier. «  Maudit  sois-tu  de  Mahomet!  s'écrie  Floripar  :  c'est  toi 
«  qui  as  tué  mon  oncle  Corsublc;  mais,  pour  l'amour  de  ces 
«  autres,  tu  seras  épargné.  »  Elle  poursuit  sa  revue,  et  ve- 
nant enfin  à  Roland,  qu'elle  prend  par  le  nœud  de  son  bau- 
drier, «  Et  vous,  franc  chevalier,  dit-elle,  comment  vous 
«  nommez-vous?  »  —  «  Roland.  »  A  ce  nom,  Floripar  tombe 
aux  pieds  du  paladin  :  «  Honoré  sois-tu,  vaillant  chevalier, 
«  dit-elle;  prends-moi  en  ta  merci!  »  Roland  la  relève  cour- 
toisement, et  Floripar  continue  :  «  Seigneurs  chevaliers,  dit- 
«  elle,  me  donnez-vous  tous  votre  parole  de  me  rendre,  au- 
«  près  de  Charlemagne ,  les  services  que  je  réclamerai  de 
«  vous?  »  —  «  Oui,  dit  Roland  au  nom  des  autres.  Que  de- 
«  mandez-vous?  »  —  «  Je  demande  pour  époux  ,  répond  Flo- 
«  ripar,  un  chevalier  que  j'ai  vu  brave  et  beau  sous  les  ar- 
«  mes,  Gui  de  Bourgogne.  »  —  «  Vous  avez  ce  que  vous 
«  désirez,  réplique  Roland  ;  voilà  Gui  de  Bourgogne  à  trois 
«  pas  de  vous.  »  —  «  Fiancez-le-moi  donc  sur  l'heure,  cheva- 


XIII    SIECLE. 


Mil    SIECLE. 


200  TROUBADOURS. 

«  lier,  »  reprend  Floripar,  sans  attendre  un  mot  de  la  bouche 
de  Gui,  et  ne  supposant  pas  qu'il  puisse  dire  non. 

Gui  est  cependant  un  peu  ébahi  d'une  bonne  fortune  si 
brusque,  et  il  voudrait  bien  avoir  quelque  loisir  pour  délibé- 
rer. Mais  il  n'y  a  pas  moyen  de  contrarier  une  princesse  si 
décidée,  et  qui  peut  le  faire  pendre  à  l'instant,  lui  et  ses 
compagnons.  Prenant  donc  la  belle  et  le  chevalier  par  la 
main,  Roland  les  fiance  solennellement  l'un  à  l'autre.  Toute 
cette  scène,  où  Floripar  manifeste,  avec  une  franchise  si 
imperturbable,  ou  pourrait  dire  si  virile,  l'amour  dont  elle 
est  possédée,  est  néanmoins  terminée  par  un  trait  charmant 
de  modestie,  qui  contraste  gracieusement  avec  ce  qui  pré- 
cède, et  que  n'aurait  pas  imaginé  un  poëte  sans  génie.  «  Dieu 
«  soit  loué!  s'écrie  la  belle  fiancée  :  je  possède  maintenant 
«  celui  que  j'aime  le  plus  au  monde,  et  je  me  ferai  volontiers 
a  baptiser  pour  lui.  »  En  parlant  ainsi,  elle  lui  jette  les  bras 
autour  du  cou  et  l'étreint  avec  force;  mais  elle  n'ose  pas  le 
baiser,  malgré  le  désir  qu'elle  en  a,  parce  qu'elle  est  encore 
païenne. 

Tout  cela  fait,  elle  met  les  douze  paladins  en  possession 
des  reliques  de  la  Passion  ;  car,  par  un  bonheur  singulier, 
ces  reliques  se  trouvaient  dans  l'appartement  de  Floripar, 
et  le  moment  n'était  pas  loin  où  ils  allaient  avoir  besoin  de 
la  protection  de  ces  objets  sacrés. 

L'émir  Balan,  à  qui  on  avait  inspiré  quelques  doutes  sur 
les  desseins  de  sa  fille,  veut  savoir  à  quoi  s'en  tenir.  Pour 
cela  il  mande  Floripar,  et  envoie,  pour  la  chercher,  un  sei- 
gneur sarrasin  nommé  Lucafer  de  Baudrac,  homme  gros- 
sier et  brutal,  qui  prétendait  cependant  à  la  main  de  la 
princesse.  Au  lieu  d'observer  les  formalités  d'usage  pour 
entrer  chez  elle,  Lucafer  s'y  introduit  d'un  grand  coup  de  pied 
(jui  enfonce  la  porte,  de  sorte  qu'il  tombe  comme  la  foudre 
au  milieu  des  paladins  surpris;  mais  il  en  sort  aussitôt  plus 
vite  qu'il  n'y  était  entré,  et  par  un  autre  chemin  :  il  est  jeté, 
déjà  mort,  par  une  fenêtre. 

Cette  punition  un  peu  brusque  était  nécessaire,  mais  c'é- 
tait un  coup  d'éclat  qui  donnait  l'éveil  sur  la  conduite  de 
Floripar.  Aussi  les  paladins  s'apprêtent-ils  à  la  défense  du 
palais,  qui  heureusement  était  bien  fortifié.  Ils  ne  tardent  pas 
à  y  être  assiégés  par  les  Sarrasins.  Les  incidents  de  ce  siège, 
longuement  décrit,  forment  une  partie  du  roman  sur  la- 
quelle l'auteur  s'est  le  plus  évertué  à  répandre  de  l'intérêt; 


FERABRAS.  20 1 

et,  à  vrai  dire,  quelques-uns  de  ces  incidents  sont  assez  poé- 
tiquement imaginés  et  rendus.  iMais  nous  n'en  pouvons  don- 
ner qu'une  idée  très-rapide.  Au  moment  où  commence  le 
siège,  il  n'y  avait  point  de  vivres  dans  le  palais  assiégé; 
mais  il  n'en  était  aucunement  besoin  :  Floripar  possédait 
une  ceinture  magique,  qui  avait  la  vertu  de  la  préserver  de 
la  faim,  elle  et  les  siens,  de  sorte  qu'il  n'y  avait  point  de 
chance  de  soumettre  les  assiégés  par  la  famine,  et  fort  peu 
de  les  prendre  de  force.  Balan  le  savait,  et  en  était  fort  mé- 
lancolique. Cependant  il  avait  un  espoir  :  il  connaissait  un 
enchanteur  nommé  Maupin,  larron  sans  pareil;  il  lui  offre 
un  monceau  d'or  pour  la  ceinture  de  Floripar,  et  le  magi- 
cien s'engage  à  la  lui  apporter  le  lendemain  matin.  Vers  le 
milieu  de  la  nuit,  il  se  met  à  l'œuvre,  et  s'introduit  dans  la 
chambre  où  la  belle  dormait  seule.  Il  cherche  la  ceinture, 
la  trouve,  se  l'attache  autour  du  corps,  et  il  allait  s'éloigner 
lorsqu'il  jette  les  yeux  sur  Floripar.  Elle  est  si  belle  dans 
l'abandon  du  sommeil,  que  le  misérable  ne  peut  résistera  une 
impure  tentation.  Il  veut  la  serrer  dans  ses  bras;  elle  s'é- 
veille en  poussant  des  cris  aigus,  qui  sont  entendus  des  pala- 
dins. Gui  de  Bourgogne  accourt  le  premier,  et,  d'un  seul  coup 
d'épée,  il  fait  deux  moitiés  du  corps  de  l'imprudent  en- 
chanteur. C'était  bonne  justice;  mais  hélas!  il  a  aussi  du 
même  coup  partagé  en  deux  la  précieuse  ceinture,  qui  dès 
lors  a  perdu  sa  vertu  première. 

lies  assiégés  ne  s'en  aperçoivent  que  trop  à  la  faim  qui 
commence  à  les  presser;  et  il  faut  que  les  paladins  fassent  des 
sorties  désespérées  contre  une  armée  entière,  pour  aller  cà 
et  là  enlever  des  vivres.  A  force  de  bravoure,  ils  soutiennent 
encore  le  siège;  mais  ils  prévoient  le  moment  où  ils  devront 
succomber.  Il  ne  leur  reste  qu'une  chance  de  salut  :  c'est  que 
Charlemagne  soit  informé  de  leur  situation,  et  se  hâte  de 
venir  à  leur  secours.  Un  d'entre  eux  se  charge  du  périlleux 
message;  il  faut  plus  d'un  miracle  pour  qu'il  arrive  au  camp 
des  chrétiens,  qui  est  encore  à  Marimonde,  au  delà  des  Pyré- 
nées. Mais  les  miracles  se  font,  et  le  messager  atteint  enfin 
l'armée  chrétienne.  Charlemagne,  instruit  de  la  position  des 
paladins,  marche  aussitôt  à  leur  délivrance,  et  arrive  à  temps. 
Balan  est  vaincu  et  pris;  on  lui  propose  de  se  faire  chrétien, 
il  s'y  refuse  obstinément,  et  on  lui  tranche  la  tête.  La  belle 
Floripar  est  baptisée,  et  mariée  à  Gui  de  Bourgogne.  Char- 
lemagne  partage  alors  l'Espagne  en  deux  moitiés,  dont  il 

Tome  XXII.  C  c 


XIII    SIÈCLE. 


XIII    SIECLE. 


TROUBADOURS. 


donne  l'une  à  Ferabras,  devenu  chrétien,  et  l'autre  à  Gui  de 

Bourgogne.  Les  choses  ainsi  arrangées  ,  il  repart  pour  la 
France,  et  y  rapporte  en  triomphe  les  précieuses  reliques  de 
la  Passion,  qui  y  seront  mieux  gardées  qu'à  Rome. 

Après  une  analyse  peut-être  trop  longue,  et  pourtant  bien 
sommaire,  du  roman  épique  de  Ferabras,  nous  voudrions 
donner  quelque  idée  du  caractère  et  du  ton  de  l'ouvrage 
dans  les  détails.  Nous  allons  traduire,  à  cette  intention, 
quelques  passages  du  combat  entre  Olivier  et  Ferabras, 
dont  nous  avons  déjà  parlé.  Il  faudra  faire  un  choix,  car  le 
morceau  entier  n'a  pas  moins  de  huit  cents  vers,  et  se  trouve 
ainsi  hors  de  proportion  avec  la  totalité  du  roman.  Mais  nous 
ajouterons  que,  parmi  ces  huit  cents  vers,  il  y  a  bien  des 
longueurs,  des  répétitions,  peut-être  des  tirades  doubles,  de 
sorte  que  le  morceau  ne  peut  perdre  beaucoup  à  être  un  peu 
abrégé.  Comme  il  s'agit  ici,  ce  nous  semble,  de  montrer,  au- 
tant que  possible,  comment  narraient  et  décrivaient  les  ro- 
manciers épiques  des  XIIe  et  XIIIe  siècles,  et  non  comment 
narrent  et  décrivent  les  poètes  d'aujourd'hui,  nous  traduirons 
très-littéralement  :  c'est  avertir  que  nous  serons  durs,  bi- 
zarres, et  d'une  simplicité  un  peu  rude;  mais  nous  aurions  à 
nous  excuser  d'être  élégants  et  polis. 

On  se  rappellera  que,  dans  l'analyse  qui  précède,  nous 
avons  laissé  Ferabras  insolemment  étendu  à  l'ombre  d'un 
arbre,  attendant  qu'il  se  présente  des  champions  pour  com- 
battre contre  lui.  Olivier,  quoique  blessé  grièvement,  s'est 
présenté,  et  déjà  même  il  a  commencé  avec  l'infidèle  un  en- 
tretien,  durant  lequel  celui-ci  n'a  pas  daigné  lever  la  tête 
pour  le  regarder.  Ici  va  parler  le  romancier  : 

\ers891.  «  Que  Ferabras  est  sauvage  et  fier!  il  ne  prise  pas  Olivier 

«  un  denier  monnayé.  —  Mon  brave,  lui  dit-il,  si  Dieu  te 
«  sauve,  dis-moi  qui  tu  es,  et  de  quelle  parenté?  —  Tu  en 
«  sauras  le  vrai,  répond  Olivier;  on  me  nomme  Guarin  (c'é- 
<c  tait  le  nom  de  son  écuyer),  et  je  suis  natif  de  Périgueux  , 
«  fils  d'un  chevalier  qui  avait  nom  Rossât.  —  Quand  Fera- 
k  bras  l'entend,  il  pousse  une  grande  risée.  —  Maintenant 
<c  dis-moi,  et  ne  me  le  cache  pas,  Guarin  :  pourquoi  n'est  pas 
«  venu  Roland  le  fort,  ou  le  comte  Olivier,  si  grand  maître 
«  en  bravoure?  —  Par  ma  foi!  répond  Olivier,  c'est  pour  le 
«.  peu  de  cas  qu'ils  font  de  toi.  Mais  lève-toi  donc,  monte  à 
«  cheval;  c'est  assez  parlé.  —  Quand  Ferabras  l'entend,  il  en 
«  a  le  cœur  marri.  —  Guarin,  fait-il,  apprends  aussi  le  vrai  : 


FERABRAS.  ao3 

«je  ne  joutai  jamais  avec  un  homme  de  si  basse  parenté  que 
«  toi;  et  si  jeté  tuais,  j'y  aurais  peu  gaijné.  Mais  ce  que  je  n'ai 
«  fait  pour  homme  né,  je  le  ferai  pour  toi.  Je  vais  monter  à 
«  l'instant  sur  mon  destrier  pommelé,  et  je  prendrai  à  mon 
«  col  mon  fort  écu  arrondi  en  hosse  :  toi ,  pique  ton  cheval 
«contre  moi  aussi  fort  que  tu  pourras;  je  me  laisserai  de 
«  mon  gré  tomber  à  terre.  Frappe-moi  alors  d'un  grand  coup 
«  sur  mon  bouclier  arrondi;  prends  mon  bon  destrier,  et 
«emmène-le  à  ton  plaisir.  En  faisant  cela  pour  toi,  je  te  fe- 
«  rai  grande  amitié.  » 

«  Tu  parles  en  fou,  répond  Olivier  :  que  tu  le  veuilles  ou 
«  non  ,  tu  laisseras  ici  ton  destrier ,  et  tu  auras  la  tète  rasée 
«  sur  les  épaules.  » 

«  Quand  Ferabras  l'entend,  il  en  a  le  cœur  tout  fâché...;  il 
«  se  lève  sur  son  séant  pour  regarder  Guarin  ,  et  voit  de  son 
«  corps  du  sang  tomber  vermeil  à  terre;  il  en  a  grande  surprise. 
«  Guarin ,  fait-il ,  dis-moi ,  et  ne  me  mens  pas,  si  tu  as  en  ton 
«  corps  plaie  ou  mal?  —  Je  t'en  dirai  le  vrai,  fait  Olivier  : 
«  mon  cheval  est  dur,  très-rétif,  et  je  l'ai  tant  éperonnépour 
«  monter  jusqu'ici,  que  le  sang  vermeil  .lui  coule  des  deux 
«côtés.  —  Certainement,  dit  Ferabras,  Guarin,  vous  men- 
«  tez  :  vos  étriers  sont  déjà  tout  mouillés  de  sang;  vous  êtes 
«  blessé  au  corps,  c'est  pure  vérité.  Mais  tiens,  vois  là,  pen- 
«dus  à  ma  selle,  deux  barils  pleins  d'un  baume  dont  ton 
«  Dieu  fut  oint  jadis.  Toute  plaie  qui  en  est  ointe  disparait 
«  aussitôt.  Va  donc,  bois  de  ce  baume,  fais-en  tes  volontés; 
«  tu  en  combattras  ensuite  contre  moi  beaucoup  mieux.  » 

«  Tu  parles  encore  en  vrai  fou,  répond  Olivier;  je  veux 
«  que  tu  sois  de  bon  droit  honni  et  vaincu.  » 

«  Ferabras  d'Alexandrie  se  lève  alors;  il  appelle  Olivier...: 
«Guarin,  avancez,  et  venez  m'aider  à  mariner.  —  Puis-je 
«  m'y  fier?  dit  Olivier.  — Oui  bien,  dit  Ferabras;  vous  n'avez 
«  que  faire  de  craindre  :  je  ne  serai  jamais  traître  à  personne, 
«  si  longtemps  que  je  puisse  vivre.  » 

«  Le  Sarrasin  s'arma,  sans  plus  tarder;  il  jette  sur  son  dos 
«  un  cuir  de  sanglier,  blanc  comme  neige,  et  apprêté  pour 
«  durer  longtemps;  par-dessus  il  met  son  haubert  qu'il  a  fait 
«  tout  dorer,  et  par-dessus  son  chapel  il  se  fait  lacer  son 
«  heaume;  Olivier  le  lui  attache  avec  trente  lacets.  Ce  fut  à 
«  Olivier  grande  courtoisie,  belle  à  louer,  et  bien  l'en  remercie 
«  Ferabras  d'Alexandrie.  —  Guarin,  dit-il,  tu  es  grandement  à 
«  aimer,  et  il  me  pèse  fort  d'avoir  à  combattre  avec  toi.  Si 

C  c  2 


XIII  SIECLE. 


XIII    SIECLE. 


204  TROUBADOURS. 

«  donc  ton  cœur  pouvait  te  dire  de  t'en  retourner,  je  te  le 
«  permettrais  encore  volontiers.  —  Laisse  là  ton  badinage, 
«  répond  Olivier,  et  fais  du  mieux  que  tu  pourras  au  combat. 
«  —  Certes!  dit  Ferabras,  tu  es  grandement  à  priser. —  Et 
«  alors  il  ceint  Florenze.  une  de  ses  trois  épées;  la  seconde, 
«  Baptisme,  qu'il  gardait  ehèrement,  il  la  suspend  à  l'arçon 
«  de  sa  selle  enrichie  d'or  luisant;  et  de  l'autre  côté  il  attache 
«  la  troisième,  Gramane,  qui  bien  était  la  pareille  des  autres. 
«Jamais  homme  n'entendit  parler  de  trois  si  bonnes  épées... 

«  Noblement  adoubé  était  le  Sarrasin;  il  vient  à  son  che- 
«  val  noir,  monte  et  s'appuie  sur  les  étriers  noués,  de  vigueur 
«  si  grande  qu'il  les  a  rompus.  —  Guarin,  dit-il,  je  suis  prêt 
«  maintenant,  et,  par  ce  Dieu  auquel  tu  t'es  donné,  je  te  le 
«  demande  encore  par  merci,  renonce  à  la  bataille,  et  tu 
«  feras  chose  prudente.  —  Vous  parlez  folie,  dit  Olivier  :  ce 
«  que  vous  dites,  je  ne  le  ferais  pas  pour  tout  ce  que  vous 
«  possédez;  et  si  Dieu  me  veut  être  en  aide,  ce  Dieu  qui  est 
«  unique  et  qui  est  trinité,  vous  serez  aujourd'hui  même  livré 
«  prisonnier  à  Charles.  » 

«  Que  tu  es  arrogant  !  répond  Ferabras.  Mais  par  ces  saints 
«  fonts  où  tu  fus  baptisé,  par  cette  croix  où  ton  Dieu  fut 
«  attaché,  je  te  prie,  je  te  conjure  de  nie  dire  vrai  :  quel  es- 
«  lu?  comment  te  nommes-tu?  et  quelle  est  ta  parenté?  —  A 
«  cette  fois  suis-je  bien  prié.  Olivier  est  mon  nom  ;  je  suis 
«  natif  de  Gênes,  compagnon  de  Roland,  et  un  des  douze  pairs. 
«  —  Certes  !  dit  Ferabras  ,  je  le  savais  bien  ,  et  bien  sais-je 
«  aussi  que  de  hautparage  est  ta  race...  Mais  encore  une  fois, 
«  bel  ami,  ne  pourrais-tu  pas  renoncer  à  la  bataille?  —  Ja- 
«  mais!  répond  Olivier  :  vous  en  parlez  pour  néant.  —  Eh 
«  bien  donc,  mon  brave,  dit  le  Sarrasin,  laissez-moi  un  quar- 
'<  tier  de  ce  pré.  —  Que  votre  vouloir  soit  fait,  répond  Oli- 
'<  vier.  Et  voilà  les  deux  barons  qui  lâchent  le  frein  à  leurs 
"  ehevaux,  et  se  séparent  l'un  de  l'autre  pour  prendre  champ. 
«  Maintenant  vous  allez  ouïr  d'une  bataille,  si  vous  l'écoutez 
«  en  paix;  et  jamais  vous  n'entendîtes  chanter  de  pareille  en- 
■c  tre  deux  barons.  » 

Ces  préliminaires  dramatiques  du  combat  en  sont,  à  notre 
avis,  la  partie  la  plus  originale  et  la  plus  poétique,  celle  où 
brille  de  part  et  d'autre,  avec  le  plus  d'éclat,  cette  magna- 
nimité chevaleresque  dont  on  éprouve  toujours  une  certaine 
répugnance  à  rencontrer  le  côté  faux  ou  comique.  Quant  au 
combat  même,  il  est  encore  beaucoup  trop  long  pour  que 


FERAB11AS. 


XIII    SIECLE. 


nous  puissions  songer  à  le  traduire;  niais  nous  en  indique-  

ions  au  moins  les  incidents  principaux  et  le  résultat,  en  y 
entremêlant  çà  et  là  quelques-uns  des  traits  les  plus  saillants 
des  parties  omises. 

Les  deux  champions  ont  rompu  leurs  lances  du  premier 
choc,  et  tirent  en  même  temps  leurs  épées.  Olivier  est  le  pre- 
mier à  faire  usage  de  la  sienne  ;  il  en  frappe  un  tel  fendant 
sur  le  heaume  de  son  adversaire,  que  celui-ci  en  est  étourdi, 
et  laisse  échapper  le  frein  de  son  cheval,  qui  s'agenouille 
sous  le  poids  du  coup.  Mais,  revenu  à  lui,  et  furieux  d'avoir 
été  troublé,  le  Sarrasin  a  bientôt  rendu  la  pareille  au  pala- 
din, qui  en  fait  le  signe  de  la  croix.  Ici  nous  allons  traduire 
une  quinzaine  de  vers  : 

«  Ferabras  le  regarde,  et  lui  dit  :  «  Par  Mahomet!  Oli-  Ve,s  II88 
«  vier,  je  te  vois  maintenant  tout  ébahi.  Mais  ce  n'est  pas 
«  merveille  :  tu  as  perdu  trop  de  sang,  et  bien  me  pèse  de 
«  t'avoir  blessé.  Te  voilà  tout  défait  et  tout  changé  de  visage. 
«  Si  donc  lu  veux  te  retirer,  jeté  le  permets  encore;  et  sache 
«  que  mes  coups  vont  devenir  plus  pesants.  Charles  ne  t'aime 
«  guère  de  t'avoir  envoyé  ici. — Quand  Olivier  l'a  entendu,  il 
«  a  branlé  la  tête:  Païen!  dit-il,  tu  me  menaces  trop  :  garde 
«  à  toi!  je  te  défie.  » 

Le  combat  se  ranime,  plus  furieux  encore,  et  se  prolonge 
avec  des  chances  à  peu  près  égales  de  part  et  d'antre,  jus- 
qu'au moment  où  Ferabras  blesse  Olivier  à  la  poitrine,  et 
lui  dit  :  «  Olivier,  descends  maintenant  au  bord  de  cette  Vers  1297. 
«  fontaine;  tu  boiras  de  ce  baume  qui  est  ici  pendu  à  ma  selle, 
«  et  puis  tu  seras  plus  sain  qu'hirondelle.  —  Laisse  là  tes 
«  propos,  répond  Olivier  :  pour  tout  l'or  de  Castille,  je  ne 
«  boirais  pas  de  ton  baume  avant  de  l'avoir  conquis  en  te 
«  frappant  de  mon  épée.  » 

Un  moment  après,  Olivier  blesse  à  son  tour  Ferabras; 
mais  celui-ci  prend  un  de  ses  barils,  avale  quelques  gouttes 
de  son  baume,  et  se  sent  plus  vigoureux  et  plus  sain  qu'au- 
paravant, ce  qui  ne  laisse  pas  de  déconcerter  un  peu  le 
pauvre  Olivier,  tout  Olivier  qu'il  est.  Cependant  il  fait  une 
prière,  s'affermit  sur  ses  étriers,  et  il  porte  à  Ferabras  un 
coup  qui  le  jette  tout  étourdi  hors  de  selle,  et  tranche  en 
même  temps  les  courroies  par  lesquelles  étaient  suspendus 
les  deux  barils,  qui  roulent  à  terre.  Alors  Olivier  descend  de 
cheval  au  plus  vite,  ramasse  un  des  barils,  y  boita  longs 
traits,  et  ne  se  souvient  déjà  plus  d'avoir  été  blessé.  Puis, 


XIII    SIECLE. 


206  TROUBADOURS. 


réfléchissant  qu'avec  ces  barils  Ferahras  peut  reprendre  con- 
tre lui  de  nouvelles  forces,  il  les  lance  tous  deux  dans  la  mer, 
qui  était  là  toute  voisine;  ce  qui  explique  très-bien  pourquoi 
on  n'en  a  plus  entendu  parler. 

Ferabras  revient  à  soi ,  tout  juste  à  temps  pour  voir  ce 
qu'Olivier  vient  de  faire  de  ses  précieux  barils.  Il  ne  faut  pas 
demander  s'il  en  est  furieux  ;  et  le  paladin  s'en  aperçoit 
bientôt  aux  coups  qu'il  reçoit.  Un  de  ces  coups  abat  la  tête 
de  son  cheval;  de  sorte  qu'il  se  trouve  à  pied,  exposé  non- 
seulement  à  la  fureur  de  Ferabras,  mais  à  celle  de  son  destrier, 
qui,  comme  nous  savons,  tuait  et  dévorait  les  hommes. 

Vers  i383.  «  Olivier  est  à  terre,  continue  le  narrateur;  le  cœur  navré 

«  pour  l'amour  de  son  auferan,  qu'il  voit  étendu  sur  le  pré, 
«  il  vient  au  Sarrasin,  et  lui  dit  :  O  roi  d'Alexandrie!  tu  as 
«  fait  une  grande  bassesse  de  tuer  mon  cheval  et  de  me  jeter 
«  à  terre  :  un  roi  qui  tue  un  cheval  ne  mérite  plus  son 
«  royaume.  —  Certes!  répond  Ferabras,  tu  as  dit  la  vérité; 
«  mais,  par  Bafom,  mon  dieu,  je  ne  le  voulais  pas;  et  puis, 
«  si  je  l'ai  tué,  voici  un  dédommagement  pour  toi  :  je  vais 
«descendre  sur  le  pré;  viens,  et  prends  mon  destrier.  Je 
«  m'émerveille  fort  qu'il  ne  t'ait  déjà  tué;  car  c'est  ce  qu'il  a 
«fait  de  plus  de  cent  autres,  et  je  n'ai  jamais  abattu 
«  homme  qu'il  n'ait  dévoré.  —  Dieu  m'a  préservé,  répond 
«  Olivier;  et  je  ne  veux  pas  ton  cheval  avant  de  lavoir  ga- 
«  gné.  —  Certes!  dit  Ferabras,  tu  es  bien  fier  de  refuser  mon 
«cheval,  et  tu  fais  grande  folie.  Mais,  comme  je  te  vois  de 
«  haute  prouesse,  je  ferai  pour  toi  ce  que  je  n'ai  fait  pour 
«  homme  né.  —  Il  descend  alors  du  destrier  pommelé,  et  se 
«  plante  en  face  d'Olivier,  de  l'autre  côté  du  pré,  et  il  était 
«  bien  plus  haut  que  lui  d'un  grand  pied  mesuré.  » 

Un  combat  pédestre  commence  alors  entre  les  champions, 
et  se  continue  pendant  très-longtemps,  sans  que  rien  fasse 
encore  pressentir  quel  sera  le  vainqueur ,  jusqu'au  moment 
où  Olivier,  cpii  a  la  main  engourdie  et  enflée,  voulant  porter 
un  dernier  coup  à  son  adversaire,  laisse  échapper  son  épée 
et  n'ose  se  baisser  pour  la  reprendre,  Ferabras  étant  là,  l'épée 
levée  sur  le  morceau  d'écu  qui  lui  reste,  et  n'attendant,  pour 
le  frapper,  que  de  lui  voir  faire  un  mouvement.  Le  Sarrasin 
saisit  cette  occasion  d'adresser  de  nouvelles  sollicitations  à 
Vers  i5o4.  son  adversaire.  «Olivier,  lui  dit-il,  crois-moi  maintenant  : 
«  renie  les  fonts  où  tu  fus  lavé,  et  viens-t'en  avec  moi  dans 
«  mes  amples  cités;  je  partagerai  avec  toi  tous  mes  héritages; 


FERABRAS.  207 

«  je  te  donnerai  Floripar  la  gentille,  ma  sœur,  de  si  grande 
«  beauté;  et  puis  nous  conquerrons  la  France  et  tous  les 
«  autres  royaumes,  et  de  quelqu'un  de  ces  royaumes  tu  seras 
«  roi  couronné.  » 

Olivier  répond  comme  on  doit  s'y  attendre;  et  Ferabras , 
toujours  magnanime,  bien  que  piqué  de  tous  les  refus  qu'il 
éprouve,  lui  donne  la  permission  de  reprendre  son  épée.  Le 
paladin  refuse  encore  :  il  ne  veut  rien  devoir  à  son  adversaire. 
Pour  le  coup,  Ferabras  n'est  plus  maître  de  sa  colère;  il  se 
précipite  l'épée  haute  sur  Olivier.  Mais  celui-ci  s'élance  vers 
le  cheval  du  Sarrasin,  saisit  une  des  deux  épées  qui  y  étaient 
suspendues,  et  se  retourne  pour  faire  face  à  Ferabras.  La  ba- 
taille recommence  ainsi  pour  la  troisième  fois,  et  dure  long- 
temps encore.  Atteint  à  la  fin  d'un  coup  qui  le  met  hors  de 
combat,  et  touché  d'une  inspiration  surnaturelle,  le  Sarrasin 
demande  grâce;  il  veut  se  faire  chrétien,  et  devient,  dès  ce 
moment,  l'ami  et  le  compagnon  du  vainqueur. 

Tel  est  ledénoùment  de  cet  étrange  combat,  un  des  mor- 
ceaux les  plus  brillants  de  tout  le  roman,  et  qui  en  caracté- 
rise le  mieux  l'esprit. 

Le  poème  chevaleresque  de  Ferabras,  dont  le  texte  pro- 
vençal est  jusqu'à  présent  le  seul  publié,  ne  semble  pas  avoir 
joui  de  beaucoup  de  vogue  en  Provence,  si  du  moins  on  en 
juge  par  le  petit  nombre  d'allusions  dont  il  a  été  l'objet  dans 
d'autres  compositions  provençales.  Nous  en  avons  à  peine 
noté  deux  ou  trois,  et  même  assez  vagues.  L'ouvrage  a  néan- 
moins des  parties  saillantes,  et  représente  bien,  dans  son  en- 
semble, l'épopée  carlovingienne:  le  style  en  est  âpre  et  roide, 
mais  il  est  d'une  simplicité  grave,  et  quelquefois  d'une  éner- 
gie vraiment  épique.  C'est  encore  là  l'épopée  primitive,  pure 
de  tout  mélange  des  formes  lyriques,  de  toute  intervention 
sentimentale  ou  raisonneuse  de  la  part  du  poète,  mais  ten- 
dant déjà,  du  moins  dans  quelques  parties,  au  raffinement  et 
à  la  recherche  par  une  certaine  exubérance  de  détails.  Le 
ton  est,  de  tout  point,  franchement  populaire  :  si  la  langue 
est  souvent  grossière  ,  incorrecte,  et  n'approche  nullement , 
pour  la  pureté  et  l'élégance,  de  celle  des  compositions  lyri- 
ques des  troubadours,  il  ne  se  trouve  rien  dans  le  récit  qui  ne 
réponde  pleinement  à  l'idée  qu'on  peut  se  faire  d'un  chant 
qui  s'adresse  à  la  multitude,  pas  un  vers  qui  ne  doive  être 
compris  aussitôt  que  prononcé,  pas  une  phrase  compliquée 
ou  prolongée  au  point  de  ne  pouvoir  être  renfermée  dans  une 


XIII    SIÈCLE. 


XIII    SIECLE. 


208  TROUBADOURS. 

courte  période  de  chant,  dans  une  formule  de  cantilène  des 
plus  simples;  pas  un  de  ces  artifices  de  grammaire  si  fréquents 
chez  les  auteurs  de  vers  d'amour,  et  destinés  à  plaire  à  l'élite 
de  la  société,  mais  qui  auraient  été  perdus  dans  un  ouvrage 
fait  pour  être  chanté  sur  les  places  publiques. 

Maintenant,  au  fond  de  toutes  ces  fables,  y  aurait-il  quel- 
que chose  qui  ressemble  à  une  intention  historique?  y  aurait- 
il  l'ombre  d'un  fait  réel ,  seulement  déplacé  ou  défiguré:' 
Nous  serions  tentés  de  le  croire;  nous  oserions  presque  dire 
qu'il  nous  semble  entrevoir,  dans  quelques  particularités  et 
dans  le  dénoûment  de  cette  narration  singulière,  une  allu- 
sion romanesque  à  la  création  du  royaume  de  Portugal.  Le 
roi  de  Castille  Alphonse  VI,  en  iogS,  conquit  sur  les  Arabes 
une  partie  des  pays  entre  le  Duero  et  le  Tage  :  il  en  fit  un 
comté  qu'il  donna,  avec  une  de  ses  filles,  à  Henri  de  Bour- 
gogne, jeune  et  vaillant  seigneur  qui  était  venu  à  son  secours 
de  l'autre  côté  des  Pyrénées.  Ce  fut  ce  comté,  nommé  Porto- 
Cale,  du  nom  de  sa  capitale,  qui,  bientôt  agrandi  par  les 
conquêtes  de  son  premier  maître,  devint  le  royaume  de  Por- 
tugal. 

Entre  la  fondation  de  ce  royaume  et  le  dénoûment  de 
Ferabras,  il  n'y  a,  doit-on  dire,  aucun  rapport  de  dates  ni 
de  personnes.  Mais  à  cela  nous  pourrions  encore  répondre 
cpie,  pour  les  romanciers  des  XIIe  et  XIIIe  siècles,  toute  l'his- 
toire, tant  nationale  qu'étrangère,  se  réduit  à  quelques  tradi- 
tions de  plus  en  plus  altérées,  sur  lesquelles  ils  ont  brodé 
avec  une  liberté  entière,  sans  autre  dessein  que  d'exalter  un 
moment  les  imaginations  contemporaines.  Faire  du  royaume 
de  Porto-Cale  un  royaume  d'Agremone;  d'un  Henri,  un  Gui 
de  Bourgogne;  d'une  fille  d'Alphonse  VI,  une  princesse  sar- 
rasine  convertie;  transporter  au  VIII'' siècle  un  événement  du 
XI',  cela  est  presque  de  l'histoire  pour  ces  hardis  conteurs. 

Quoique  ces  observations  puissent  être  justes  en  général, 
cependant ,  comme  nous  n'attachons  aucune  importance  à 
notre  conjecture,  et  que  nous  avons  seulement  cédé,  ici 
comme  ailleurs,  à  cette  conviction,  qu'il  n'y  a  point  d'épopée 
primitive  qui  ne  soit,  par  quelque  côté,  l'expression  d'un 
événement  ou  d'une  idée,  nous  consentirons  à  voir  dans  Fe- 
rabras un  pur  roman,  composé  simplement  pour  faire  suite 
à  d'autres  romans  sur  les  conquêtes  fabuleuses  de  Charle- 
magneen  terre  sainte;  intention  plus  vraisemblable,  en  effet, 
(îue  celle  de  célébrer  un  événement  de  la  fin  du  XIe  siècle. 


XIII   SIECLE. 


XXIV 


FERABRAS.  ao.j 

Quant  à  l'origine  commune  de  toutes  ces  fables  relatives  à  la 
conquête  des  reliques  de  la  Passion,  il  faut  certainement  la 
chercher  dans  une  tradition  assez  équivoque  sur  les  négocia- 
tions de  Charlemagne  avec  le  khalife  Aroun-al-Raschid,  con- 
cernant le  libre  pèlerinage  de  Jérusalem.  Mais  beaucoup  de 
motifs  accessoires  purent  seconder  ce  motif  principal  :  il  y  Vincent  de 
avait  en  divers  lieux  des  reliques  fameuses  que  l'on  préten-  Beauvf's<  N"- 

d.      a  î  h  i       i       r»  >  '  i  '       c'"'-  nislonal.,  I. 

ait  et  croyait  être  de  celles  de  la  Passion;  c  étaient  des  tré- 
sors précieux,  fort  utiles  pour  le  pays,  et  dont  l'acquisition 
pouvait  très-bien  être  poétiquement  transformée  en  une 
grande  conquête  chevaleresque. 

Il  ne  nous  reste,  après  tout  ce  que  nous  venons  de  dire  au 
sujet  du  roman  de  Ferabras,  qu'à  essayer  de  suivre  à  travers 
les  âges,  avec  plus  de  détails  que  nous  ne  l'avons  indiqué  en 
commençant,  son  histoire  et  ses  destinées. 

Malgré  la  rudesse  du  ton  et  du  langage,  nous  ne  croyons 
pas  ce  roman  fort  ancien.  On  y  rencontre  ça  et  là  diverses 
allusions  à  d'autres  épopées  romanesques,  également  relatives 
à  Charlemagne  :  celles-ci  étaient  donc  déjà  fort  répandues. 
Nous  estimons  que  l'on  ne  s'éloignerait  pas  beaucoup  de  la 
vérité  en  mettant  la  composition  de  Ferabras  un  peu  avant 
le  milieu  du  XIIIe  siècle,  vers  l'an  i23o  ou  ia4o.  Il  est,  d'ail- 
leurs,  important  d'observer  que  la  forme  provençale  sous 
laquelle  il  existe  aujourd'hui ,  n'est  certainement  pas  la  pre- 
mière rédaction  de  ce  thème  chevaleresque.  Nous  sommes 
persuadés  qu'il  s'y  trouve  des  morceaux  de  divers  temps  et 
de  divers  auteurs,  qui  n'ont  été  ajustés  ensemble  qu'après 
coup,  sans  beaucoup  d'adresse,  et  aux  dépens  de  l'intérêt  et 
de  la  clarté  du  sujet.  C'est  de  là  que  résultent,  dans  le  cours 
de  l'ouvrage,  des  contradictions,  des  répétitions,  des  redon- 
dances, qui  ne  sont  point  le  fait  des  auteurs  primitifs,  mais  de 
quelque  compilateur  venu  après  eux,  pour  faire  un  seul  tout 
de  plusieurs  rédactions  ou  fragments  de  rédactions  diffé- 
rentes. 

Comme  beaucoup  d'autres  romans  épiques  du  même  temps 
et  de  la  même  classe,  le  roman  de  Ferabras  cessa  de  circuler 
et  probablement  de  plaire  sous  sa  forme  métrique.  On  en 
fît  alors,  c'est-à-dire  au  XVe  et  au  XVIe  siècle,  des  versions 
en  prose,  dont  plusieurs  se  sont  conservées  jusqu'à  nous. 
Celle  qui  fut  faite  en  Allemagne  est  remarquable  par  la 
beauté  du  langage  ;  elle  fut  imprimée  en  1 533,  avec  quelques 
Tome  XXII.  D  d 


210  TROUBADOURS. 

XIII    SIECLE. 

— — — — -  autres  romans  en  prose;  et  nous  avons  dit  qu'on  en  avait 
donné  à  Berlin,  en  1809,  une  édition  nouvelle. 
séviiie,  i5a8,  Nous  avons  aussi  fait  mention  de  la  version  espagnole. 
L'exemplaire  de  cette  version,  trouvé  dans  la  bibliothèque 
de  don  Quichotte,  et  brûlé  par  sentence  du  curé  et  du  bar- 
bier, n'en  était  pas  le  seul  exemplaire  en  Espagne  ;  et  la  vieille 
popularité  de  Ferabras  survécut  aux  gracieuses  plaisanteries 
de  Cervantes.  Après  la  mort  de  celui-ci,  et  lorsque  déjà  l'his- 
toire de  don  Quichotte  avait  commencé  à  devenir  célèbre , 
Calderon  ne  craignit  pas  de  prendre  l'action  de  Ferabras 
Éd. de  Leipzig,  pour  sujet  d'une  de  ses  grandes  pièces  dramatiques,  qu'il  in- 
1827,  ».  1,  p.  titula  le  Pont  de  Mantille.  Tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  aventuré 
dans  le  vieux  poëme  a  été  conservé  par  le  grand  dramaturge 
espagnol,  et  communique  à  son  ouvrage  une  forte  teinte  de 
romanesque  et  de  sauvage  qui  ne  déplut  pas  à  ses  contem- 
porains ;  preuve  que  Cervantes  n'avait  pas  tué  le  géant  Fera- 
bras sur  la  place. 

En  Italie  se  retrouvent  çà  et  là  quelques-unes  de  ces  vieilles 
narrations  guerrières  et  pieuses,  surtout  dans  un  poëme  à 
Weizi, Biblio-  part,  Ficrabraccia  e  Ulk'ieri,  imprimé,  sans  indication  de 
grafiadei roman-  ]jeu  ni  de  date,  au  XVe  siècle. 

Mais  c'est  en  France,  comme  nous  l'avons  vu,  que  ce  brave 
géant  a  trouvé  la  gloire  la  plus  durable,  et  peut-être  même, 
selon  quelques-uns,  la  plus  ancienne.  Cette  double  existence, 
déjà  signalée  par  nous,  du  roman  de  Ferabras  en  français 
et  en  provençal,  est  une  circonstance  intéressante,  qui  mé- 
rite de  notre  part  quelques  mots  de  plus.  L'œuvre  étant 
d'un  bout  à  l'autre  uneœuvre  d'imagination,  une  fiction  pure, 
il  faut,  dès  l'instant  où  cette  fiction  existe  en  deux  idiomes, 
qu'elle  ait  été  traduite  de  l'un  de  ces  idiomes  dans 
l'autre.  Ici  donc  se  présente  inévitablement  la  question  de 
savoir  en  quel  idiome,  du  français  ou  du  provençal,  a  été 
composé  le  Ferabras.  Nous  répondrons  à  cette  question, 
mais  sans  dissimuler  que  nous  la  trouvons  plus  difficile 
qu'elle  ne  semblerait  devoir  l'être. 

Le  texte  comparé  des  deux  ouvrages  présente  bien  quel- 
ques variantes  d'une  certaine  importance,  et  que  nous  avons 
soigneusement  rapprochées,  mais  sans  y  trouver  le  moindre 
indice  relatif  à  l'idiome  original  du  poëme:  elles  ne  prouvent 
qu'une  chose,  savoir,  que  les  deux  poëmes  ont  été  primiti- 
vement copiés  sur  deux  manuscrits  différents,  tous  les  deux 
aujourd'hui  inconnus  ou  perdus. 


FERABRAS.  2 1 1 

XIII   SIECLE. 

Les  deux  manuscrits  encore  existants  diffèrent  sur  un  autre  ; 

point  :  il  y  a,  presque  au  début  du  français,  une  lacunede  près  de  BJ; bl,.otn-  natj 

de  six  cents  vers,  dans  laquelle  ont  disparu,  en  grande  partie,  piém.    (V.,    n. 

les  antécédents  indispensables  du  poënie.  C'est  une  imper-  lfio;  fonds  de 

fection  regrettable  du  manuscrit  français  comparé  à  l'exem-  5*5  3  \ 

plaire  provençal  ;  mais  ce  défaut  a  toute  l'apparence  de  n'être  Musée  Bntanni- 

qu'un  simple  accident,  sans  le  moindre  rapport  avec  la  corn-  i"**,    hiblioti.. 

position  et  la  forme  primitive  de  L'ouvrage.  .  J0,1'  UCJ  J'  K 

1  j  »  i  vj>  '°'-  66,  ri,t' 

On  supposera  sans  doute  qu  un  rapprochement  exact  et  par   Francisque 

minutieux  des  deux  textes  fournirait  des  moyens  sûrs  pour  Michel,  Rapp. 
distinguer  l'original  et  la  version.  II  est,  en  effet,  très-pro-  a,  ""n,slrp'  P 
bable  que,  vers  le  milieu  du  XIIIe  siècle,  un  troubadour  et 
un  trouvère  également  bien  versés  dans  leurs  langues  res- 
pectives, n'auraient  pas  été  fort  embarrassés  de  faire  cette 
distinction;  elle  est  aujourd'hui  plus  difficile  pour  nous  : 
celui  des  deux  ouvrages  qui  n'est  pas  l'original  est  une  tra- 
duction du  genre  le  plus  servile,  tenant  plus  du  calque  que 
de  la  version,  et  où  l'on  semble  avoir  plutôt  exagéré  qu'atté- 
nué les  rapports  naturels  des  deux  idiomes.  Nous  n'osons 
donc  pas  chercher  dans  l'examen  de  ces  rapports  les  indices 
du  texte  original. 

Nous  dirons  seulement  (pie,  parmi  ces  indices,  il  y  en  a  un 
plus  direct  et  plus  positif  que  les  autres,  qui  nous  porte  à 
croire  que  le  poëme  est  venu  du  midi.  Dans  les  romans  car- 
lovingiens  de  pure  invention,  les  noms  des  personnages  sont 
aussi  de  pure  invention,  significatifs  dans  l'idiome  de  l'auteur, 
mais  facilement  altérables  et  dès  lors  sans  signification  dans 
d'autres  langues.  Ainsi,  par  exemple,  le  roman  de  Pierre  de 
Provence  existe  en  espagnol ,  sous  le  titre  de  Peyre  de  Pro- 
venza.  Ce  titre,  n'étant  pas  espagnol,  ne  peut  désigner  une 
œuvre  espagnole,  à  laquelle  il  aurait  fallu  donner  le  nom  de 
Pedro.  Peyre  est  un  nom  provençal,  nécessairement  imposé 
en  cet  idiome,  et  par  un  homme  de  cet  idiome.  C'est  là  une 
observation  qui  s'applique  d'une  manière  assez  naturelle 
à  plusieurs  des  noms  de  notre  récit,  à  ce  nom  même  de 
Ferabras ,  et  à  celui  de  Floripar.  Le  premier,  imité  du 
latin,  signifie  un  homme  à  bras  de  Jer,  à  bras  ferrés. 
Fier-à-bras  est  une  altération  française  qui,  si  légère  qu'elle 
soit,  empêche  de  saisir  tout  à  coup  le  sens  du  mot.  Cepen- 
dant, comme  on  a  pu  dire  fier  pour/èr,  de  même  que  fiert 
s'est  formé  de  ferit  etferain  défera,  nous  insisterons  da- 
vantage sur  le  nom  de  l'héroïne  du  roman,  qui,  en  proven- 

D  d  2 


212  TROUBADOURS. 

X1II    SIECLE. 

cal,  Floripar,  est  aussi  clair  que  naturel  dans  sa  formation, 

tandis  qu'il  devient  en  français  Floripes,  qui  ne  signifie  rien. 
Il  y  a  donc  lieu  de  supposer  que  ce  nom  de  Floripar  vient 
primitivement,  et  non  par  traduction,  de  l'idiome  auquel  il 
appartient,  et  où  il  a  une  signification  bien  appropriée  au 
personnage  cpii  le  porte. 

Si  l'on  croit  que  le  pays  où  le  souvenir  de  cette  fable  che- 
valeresque est  encore  aujourd'hui  le  plus  enraciné,  a  le  plus 
de  droit  à  passer  pour  en  être  la  première  patrie,  la  vraisem- 
Hisi.  nu.  de  blance  est  en  faveur  de  nos  contrées  méridionales.  Il  est  parlé, 

la  Fr.,  i.  xvili,  c]ans  „ne  |ongUe  note  d'un  de  nos  précédents  volumes,  d'une 
espèce  de  drame  historique  des  Douze  pairs  de  France,  re- 
présenté, en  1 833,  par  de  simples  villageois,  à  Castets,  dans 
les  Basses-Pyrénées  :  l'action  du  drame,  comme  le  prouve  le 
plan  qu'on  en  donne,  n'était  autre  que  celle  du  roman  de 
Ferabras. 

Peut-être  y  aurait-il  à  faire  d'autres  observations  plus  ou 
moins  conjecturales,  ou  sur  les  noms  des  personnages,  ou  sur 
les  divers  lieux  de  la  scène,  ou  sur  le  fond  même  de  l'action, 
dans  ce  poëme  d'une  origine  encore  incertaine.  Mais  il  nous 
semble  que  les  doutes  que  nous  venons  d'exprimer  peuvent 
suffire,  en  attendant  qu'un  critique  mieux  inspiré  ou  plus 
patient  cpie  nous  ait  trouvé  des  preuves  plus  immédiates  et 
plus  convaincantes  de  priorité.  F. 


LANCELOT  DU  LAC. 


Dame,  Purga-  II  y  &■>  dans  la  Divine  Comédie,  un  passage  singulièrement 
tor.,  cant. xxvi,  intéressant  pour  la  biographie  du  troubadour  Arnaud  Da- 
v.  92  ei  siuv.  —   n|ej   ceS£  au  viuiït-sixième  chant  du  Purgatoire  :  là,  l'auteur 

Hisl.    Iilt.    de    la  ,  /•         1  1  1  ..... 

Fr.,t.xv,|)./134-  représente  confondus  en  un  seul  groupe  les  poètes  italiens 
,/,  1.  —  c.assr,  et  provençaux,  expiant  dans  une  atmosphère  de  flamme  lesar- 
Lehriiui'h ,  eic ,  tjeiirs  profanes del'amour.Le  preinierd'entreeuxqu'ilrencon- 

nart.  11,  sert.  S,  '      .  .     .  .  t     i*         st     *j     si     •    •      ri-    ■    -n    1 

1. 1,  p,  190-202.  tre  et  qui  lui  parle  est  un  Italien,  (  jiudo  (  ruinicelli  de  Bologne, 
et  nulle  rencontre  ne  pouvaitêtre  plus  agréable  au  poëtefloren- 
tin.Guido  Guinicelli  j)assc  pourêtrele  premier  poète  italien 
qui  ait  rendu  avec  grâce,  avec  noblesse  et  en  beaux  vers,  les 


LANCELOT  DU  LAC.  ai3 

idées  de  galanterie  chevaleresque  alors  en  crédit  dans  les  pe- 
tites cours  italiennes.  Outre  ce  mérite,  il  en  eut  pour  Dante 
un  autre  qui  devait  le  toucher  davantage  encore,  celui  d'être 
un  de  ses  premiers  maîtres  de  poésie.  Aussi,  au  nom  et  à  l'aspect 
de  Guido,  se  montre-t-il  si  charmé,  (pie  celui-ci  ne  peut  se 
défendre  de  lui  en  marquer  un  peu  de  surprise,  et  de  lui  de- 
mander le  motif  d'une  émotion  si  flatteuse  pour  lui  :  «  C'est, 
«  lui  dit  le  Florentin,  c'est  votre  poésie,  cette  douce  poésie 
«  qui  sera  admirée  aussi  longtemps  que  durera  la  langue 
«  nouvelle.  — Frère,  lui  répond  alors  Guido,  montrant 
«  du  doigt  une  ombre  debout  devant  lui,  celui  que  voici  fut 
«  meilleur  ouvrier  que  moi  en  son  idiome  maternel.  Dans 
«  les  chants  d'amour,  dans  les  proses  de  romans,  il  surpassa 
«  tous  les  autres;  et  il  laisse  dire  les  sots,  qui  donnent  la 
«  palme  au  troubadour  du  Limousin  (i).  » 

Le  poëte  que  Guido  Guinicelli  montre  à  Dante,  en  lui 
adressant  ces  paroles,  est  en  effet  un  troubadour,  et  un 
des  plus  célèbres;  c'est  Arnaud  Daniel;  et  il  est  impossible 
de  n'être  pas  frappé  du  détour  ingénieux  que  prend  le  poëte 
de  Florence  [jour  le  louer.  Les  justes  éloges  qu'il  donne  à 
Guido  de  Bologne,  Guido  les  renvoie  au  Provençal,  redou- 
blés et  rehaussés  par  l'admiration  que  Dante  \ientde  lui 
accorder  à  lui-même. 

Arnaud  Daniel  avait  probablement  composé  des  pièces 
lyriques  que  nous  n'avons  plus;  et  peut-être  quelques-unes 
de  ces  pièces  avaient-elles  mérité  un  si  magnifique  hom- 
mage. D'après  celles  qui  nous  restent  de  lui,  on  a  beaucoup 
de  peine  à  concevoir  qu'au  lieu  de  charmer  Dante,  elles  ne 
l'aient  pas  rebuté  par  la  double  rudesse  du  fond  et  de  la 
forme.  Mais,  sans  nous  engager  dans  une  discussion  étran- 
gère à  notre  objet,  cherchons  ce  que  le  passage  cité  de  la  Di- 
vine Comédie  peut  avoir  de  vraiment  instructif  pour  nous. 

Dante  attribue  la  palme  de  la  poésie  provençale  à  Ar- 
naud Daniel  dans  deux  genres  différents  et  aussi  nettement 
distincts  (pie  possible,  qu'il  désigne  par  versi  d'à  more,  e 
prose  di  romanzi.  Ce  qu'il  nomme  versi  d'amore ,  ce  sont 
les  pièces  lyriques  consacrées  à  l'amour,  qui  furent  plus  tard 
nommées  eansos ;  en   italien,  canzoni.  Quant  aux  prose  di 

(i)  Versi  d'amore,  e  prose  di  romanzi 
Soverchiô  tutti;  e  lascia  dir  gli  stolti, 
Che  quel  cli  Lemosi  creclon  ch'avanzi. 


XIII    SIÈCLE. 


ai4  TROUBADOURS. 

XIII   SIECLE. 

— — romanzi,  ce  sont  les  poèmes  narratifs  plus  ou  moins  loues, 

Ravnouai-d  ,       .,...  r. ,  .  l  ,  ~    ' 

Joum.  des  sav.,  rimes  de  diverses  manières,  mais  non,  comme   les  cansos, 

i83i,  p.  i36ei   en  stances  symétriques;  c'est-à-dire  ce  que  nous  nommons 

-   Diez,  aujourd'hui    romans  épiques,  romans  poétiques,    chevale- 

Poesie  des  trou-  J  .,  n  a         *  ■  1 

badoura.p.  am  resques,  ou  simplement  romans.  Cette  même  expression  de 
etan.  proses  de  romans  (prosas  de  roman)  a.  été  usitée,  dans   le 

même  sens,  jusqu'à  l'extinction  du  provençal  comme  idiome 
littéraire,  et  n'est  pas  même  encore  tout  à  fait  perdue  dans 
certaines  parties  du  midi,  où  les  villageois  nomment  prose 
les  récits  qui  leur  servent  à  charmer  leurs  veillées  d'hiver. 
On  peut  donc  tenir  pour  certain  qu'Arnaud  Daniel,  si  fa- 
meux, en  provençal,  comme  poète  lyrique,  le  fut  aussi  comme 
auteur  de  romans  chevaleresques;  mais  ces  romans  (car  il  est 
à  croire  qu'il  y  en  avait  plus  d'un)  semblent  aujourd'hui 
perdus.  Peut-être,  au  XVe  siècle,  en  subsistait-il  encore  un, 
qui  avait  pour  argument  les  exploits  de  Renaud  en  Egypte. 
Morganie  mag-  C'est  du   moins  Pulci  qui   en    fait  mention,   reconnaissant 
giore,  cantxxv,  même,  s'il  parle  sérieusement,  qu'il  en  avait  emprunté  quel- 

otiav.  o5;  cant.  ,  ',,  L     ,  .  .    '  ?  .     ,.  .    r     ,  *  . 

\xm  ottav.  So-  (l,le  chose.  11  porte  la  minutie  de  ses  informations  a  ce  sujet, 
<ant.  xwiii,  01-  jusqu'à  nous  apprendre  qu'il  tenait  d'Ange  Politien  l'exem- 
,av-  ifi-  plaire,  sans   doute  manuscrit,  de  ce  poërne  qu'il  prétend 

avoir  consulté. 

Dl's  compositions  épiques  d'Arnaud  Daniel,  on  n'en  con- 
naît aujourd'hui  plus  qu'une,  si  elle  est  de  lui,  qui  passe 
pour  nous  avoir  été  conservée  dans  une  traduction  alle- 
mande d'un  minnesinger  de  la  fin  du  XIIe  siècle,  Ulrich  de 
Zazichoven,  imitateur,  comme  Wolfram  de  Eschenbach,  de 
nos  poèmes  romanesques.  Cette  rédaction  existe  encore  en 
manuscrit  dans  la  bibliothèque  impériale  de  Vienne.  M.Fel. 
Franz  de  Hofstœter  en  a  donné  un  abrégé  en  vers,  dans  un 
Altdeutsche  recueil  d'anciens  poèmes  allemands  de  la  Table-Ronde,  pu- 
Gediehie,  etc.,  |)|jéen  181 1 ,  en  deux  volumes,  dont  ce  poème  forme  le  pre- 
2  vol.  in'-8°.  '  rnier.  Mais  ce  n'est  qu'une  courte  imitation  en  langage  tout  à 
fait  moderne,  et  dont  le  ton,  un  peu  trop  ossianique,  repré- 
sente aussi  mal  que  possible  celui  d'une  œuvre  du  XIIe  siècle. 
On  ne  peut  donc  d'après  une  telle  version,  ou,  pour  mieux, 
dire,  d'après  un  tel  extrait,  faire  de  l'ancien  roman  qu'une 
étude  imparfaite  et  indirecte,  mais  curieuse  encore,  et  sus- 
ceptible d'être  rattachée  par  divers  fils  à  l'histoire  générale 
de  la  littérature  chevaleresque.  Ulrich  de  Zazichoven  raconte 
lui-même,  à  la  fin  de  sa  traduction,  à  quelle  occasion  il  s'en 
occupa;  et,  sans  le  croire  absolument,  on  ne  saurait  taxer 


XIII   SIECLE. 


LANCELOT  DU  LAC.  21 5 

son  récit  d'invraisemblance.  Il  était  à  Vienne  en  1 193,  lorsque 
Richard  Cœur  de  Lion  y  fut  amené  prisonnier,  et  remis  entre 
les  mains  de  l'empereur  Henri  VI.  On  sait  que,  l'année  sui- 
vante, il  fut  délivré,  et  put  retourner  à  Londres,  moyennant 
un  certain  nombre  d'otages.  Hugues  de  Morville,  seigneur 
normand,  sujet  de  Richard,  compris  alors  au  nombre  de  ces 
otages,  avait  une  copie  du  roman  de  Daniel;  Ulrich  la  vit 
entre  ses  mains,  et  l'obtint  en  prêt  pour  en  faire  la  traduc- 
tion, qu'il  entreprit  à  la  recommandation  de  ses  amis.  Sans 
être  célèbre  entre  les  minnesingers,  Ulrich  de  Zaziehoven 
est  pourtant  connu,  et  désigné  plus  d'une  fois,  parmi  eux, 
comme  l'auteur  de  la  version  du  Lancelot  d'Arnaud.  Nous 
n'avons  pas  besoin  d'en  savoir  davantage  sur  sa  personne 
pour  donner  quelque  idée  de  son  ouvrage,  qui  représente 
aujourd'hui,  pour  nous,  le  roman  de  Daniel.  La  tradition 
conservée  par  Ulrich  s'accorde  avec  le  témoignage  du  Tasse,  Tas=o,  uis- 
qui,  dans  ses  Discours  sur  le  poëme  héroïque,  en  citant  trois  cors.secondodel 

1      t-.  .,.,'.,  11    '   ■  *  poem.er.,  p.  02. 

des  vers  de  Dante  indiques  ci-dessus,  n  hésite  pas  a  regar- 
der Arnaud  comme  l'auteur  d'un  roman  de  Lancelot  :  Ar- 
naldo  Daniello,  il  qualc  scrisse  di  Lancillotto. 

La  première  observation  à  faire  sur  ce  roman,  tel  que  nous 
le  trouvons  dans  l'imitation  allemande,  c'est  que  les  person- 
nages qui  y  figurent  se  partagent  en  deux  classes  :  les  uns 
jusque-là  inconnus  et  de  la  création  du  poète;  les  autres  dé- 
jà célèbres,  déjà  classiques,  pourrait-on  dire,  dans  le  monde 
romanesque  d'Arthur,  tels  que  le  roi  Arthur  lui-même,  la 
reine  Genièvre,  Gauvain,Keux,  et  beaucoup  d'autres  encore, 
absolument  identiques  dans  le  Lancelot  gallois  et  dans  le 
Lancelot  provençal.  Quant  aux  deux  héros,  ils  sont  parfaite- 
ment distincts  dans  les  deux  romans.  Nous  allons  donner  Voy.RïsUiit. 
une  idée  du  nôtre,  en  tâchant  de  le  réduire  à  ce  qui  en  con-  delaFr.,  '•  XV, 

1  t    t  '         v         -..>  '  P-       253-26',. 

stitue  la  substance  et  1  unité.  L«  „r,. 

Il  y  a,  dans  le  monde,  un  royaume  de  Genevis,  et  dans 
ce  royaume  un  roi  Ban,  ou  Bant,  qui  le  gouverne  fort  mal. 
Aussi  ses  sujets  se  révoltent-ils  unanimement  contre  lui,  dé- 
cidés à  l'exterminer.  Ils  lui  font  la  guerre,  et  de  forteresse  en 
forteresse  ils  le  poussent  jusqu'à  une  caverne  écartée,  au 
bord  d'un  grand  lac,  dans  laquelle  il  se  réfugie  avec  la 
douce  et  belle  Clarine,  sa  femme,  et  Lancelot,  son  filsunique, 
âgé  de  deux  ans.  Blessé,  harassé,  mourant  de  soif,  il  expire, 
en  essayant  de  boire  quelques  gouttes  d'eau  fraîche  clans  la 
main  de  Clarine.  Restée  seule,  désespérée,  et  ne  sachant  que 


496,  etc. 


X11I    S1LCLE. 


216  TROUBADOURS. 

devenir,  celle-ci  prend  son  fds  entre  ses  bras,  et  s'enfonce 
dans  les  profondeurs  de  la  grotte.  Mais  voilà  qu'une  fée  aux 
aguets  lui  arrache  son  enfant,  et,  d'un  vol  rapide,  le  porte  à 
travers  le  lac  à  la  reine  des  fées,  dont  le  royaume  s'étendait 
au  loin  sous  les  eaux.  Ce  royaume  était  un  séjour  enchanté, 
où  tout  était  merveille  et  beauté  pour  les  yeux;  innocence, 
grâce  et  perfection  pour  la  pensée. 

C'était  la  reine  des  fées  qui  avait  fait  enlever  Uancelot, 
pour  le  soigner  et  l'élever  loin  du  monde  et  de  tout  exemple 
vicieux,  jusqu'à  son  âge  viril.  Elle  avait  prévu  qu'il  serait  un 
jour  le  plus  brave  et  le  meilleur  des  chevaliers,  et,  à  ce  titre, 
il  était  le  seul  homme  sur  qui  elle  pût  compter  pour  l'ac- 
complissement d'un  dessein  dans  lequel  elle  avait  mis  toute 
l'attente  et  tout  le  bonheur  de  sa  vie  de  fée.  Mère  d'un  fils, 
nommé  Mabouz,  prédestiné  à  être  le  plus  lâche  des  hommes, 
et  à  se  traîner,  toute  sa  vie,  de  déshonneur  en  déshonneur, 
elle  savait  que  ce  malheureux  sort,  jeté  sur  lui,  ne  pouvait 
être  conjuré  que  par  des  moyens  étranges,  dont  l'invention 
avait  exigé  toute  la  science  d'une  fée  et  tout  le  dévoùment 
d'une  mère.  Mabouz  ne  pouvait  reprendre  un  cœur  d'homme 
que  le  jour  où  le  plus  intrépide  des  chevaliers  éprouverait 
devant  lui,  et  à  son  sujet,  le  plus  violent  accès  de  frayeur  et 
de  lâcheté.  Avant  de  passer  outre,  nous  avons  une  observa- 
tion à  faire  sur  ce  nom  de  Mabouz. 

Ce  nom  n'a  pas  été  donné  au  hasard  à  l'odieux  person- 
nage qui  le  porte;  il  lui  a  été  imposé  comme  significatif 
et  caractéristique.  Mabouz  est  un  mot  purement  gallois 
et  bas-breton,  encore  usité  dans  quelques  localités  du  midi 
de  la  France,  avec  la  même  valeur  que  dans  ces  derniers 
idiomes,  sauf  la  légère  altération  de  mabouz  en  maboul.  II 
dérive  de  mab,  qui  veut  dire  fils,  enfant;  maboul  ou  mabouz 
signifie  au  figuré  enfantin,  et,  par  extension,  dénué  de  rai- 
son, stupide;  ce  qui  est  le  nom  le  plus  poli  et  le  plus  doux 
que  l'on  puisse  donner  au  Mabouz  delà  fée.  On  voit  main- 
tenant quelle  est,  dans  l'intention  de  cette  mère  prévoyante, 
la  tâche  de  Lancelot  du  Lac:  c'est  de  marcher,  d  aventure  en 
aventure,  au  désenchantement  de  Mabouz.  Une  condition 
accessoire  de  ce  désenchantement,  c'est  la  défaite  et  la  mort 
d'un  redoutable  chevalier,  nommé  ^  waret,  le  voisin  et  l'ad- 
versaire de  Mabouz,  auquel  il  a  déjà  pris  presque  toutes  ses 
terres. 

Parvenu  à   l'âge  de  quatorze  ans,  et  en  possession  de  tout 


LANCELOT  DU  LAC.  u.7  ^ 


ce  qui  constitue  nue  éducation  chevaleresque,  Lancelot  est  " 
pris  du  désir  de  voir  le  inonde,  et  de  savoir,  ce  que  la  fée  ne 
lui  a  point  dit  encore,  qui  il  est,  et  d'où  il  est.  Il  demande 
donc  à  celle-ci  la  permission  de  la  quitter,  qu'elle  lui  accorde 
volontiers,  en  y  joignant  de  bons  conseils,  des  présents  et  de 
tendres  adieux.  Les  premières  aventures  de  Lancelot  hors  du 
royaume  des  fées  n'ont  rien  de  remarquable,  et  paraissent 
n'avoir  guère  d'autre  objet  que  de  fournir  à  notre  débutant 
l'occasion  d'apprendre  maints  usages  de  guerre  et  de  cheva- 
lerie que  les  fées  n'ont  pu  lui  enseigner,  ne  fût-ce  que  celui 
de  s'aider  de  la  bride  au  chevaucher,  usage  qui  lui  avait  été 
jusque-là  complètement  inconnu.  Au  bout  de  quelques  jours, 
il  n'ignore  plus  rien  de  ce  qu'il  a  besoin  de  savoir.  11  a  eu 
des  rencontres  avec  de  braves  chevaliers;  il  a  appris  l'exis- 
tence et  la  renommée  du  roi  Arthur;  il  s'est  distingué  dans 
plus  d'un  tournoi,  et  il  a  même  tué  un  assez  méchant  sei- 
gneur, qui,  ayant  une  fille  des  plus  accortes,  et  fort  désireuse 
de  se  marier,  lui  en  refusait  obstinément  la  permission. 

f ,a  première  aventure  où  se  trouvent  sérieusement  enga- 
gées la  bravoure  et  les  destinées  de  Lancelot,  est  celle  de  Ly- 
mors.  Lymors  est  une  ville  où  règne  une  singulière  coutume: 
tout  chevalier  qui  la  traverse  doit  le  faire  dans  l'appareil  et 
avec  les  indices  des  dispositions  les  plus  pacifiques;  il  doit 
porter  un  rameau  d'olivier,  marcher  nu-tète,  tenant  son 
casque  d'une  main,  de  l'autre  ses  armes  baissées,  et  protes- 
tant à  haute  voix  de  son  amour  pour  la  paix.  Rien  que  la 
mort  ne  pouvait  expier  la  violation  de  cette  loi  :  si  le  cou- 
pable n'était  pas  sur-le-champ  assailli  et  immolé  par  la  mul- 
titude furieuse,  il  était  livré  au  gouverneur  du  lieu,  qui  déci- 
dait de  son  sort.  Le  pauvre  Lancelot,  ne  sachant  rien  de 
cette  fantaisie,  entre  dans  la  ville  avec  tout  l'attirail  belli- 
queux d'un  chevalier;  et  il  allait  périr  sous  les  coups  de  la 
foule  amassée  autour  de  lui,  lorsque  la  belle  Adé,  la  nièce  du 
gouverneur,  se  précipite  pour  sauver  l'imprudent.  Elle  le  re- 
tire, en  effet,  vivant  des  mains  de  cette  foule  devenue  fé- 
roce par  amour  de  la  paix;  mais  elle  ne  peut  le  soustraire 
au  pouvoir  légal  de  son  oncle.  Lancelot  est  jeté  dans  une 
sombre  tour,  ne  sachant  encore  rien  du  sort  dont  il  est  me- 
nacé. Adé  se  charge  de  l'en  avertir  :  désormais  amoureuse 
du  jeune  guerrier,  elle  ose  pénétrer  jusqu'à  lui.  Elle  lui  an- 
nonce la  mort  comme  inévitable,  à  moins  qu'il  ne  sorte  vic- 
torieux de  la  triple  épreuve  qui  lui  est  proposée  en  échange  : 
Tome  XXII.  Ee 


\III    SIECLE. 


ai8  TROUBADOURS. 

c'est  de  tuer,  d'abord,  un  terrible  géant;  puis,  deux  lions; 
enfin,  le  gouverneur  lui-même,  chevalier  renommé,  plus  re- 
doutable à  son  tour  qu'un  géant  et  que  deux  lions.  S'il 
triomphe  dans  ces  trois  épreuves,  il  ne  sera  pas  seulement 
sauvé  de  la  mort;  il  aura  gagné  la  main  de  la  belle  Adé  et 
la  seigneurie  du  pays.  Lancelot,  on  le  devine  aisément,  sort 
victorieux  des  trois  épreuves;  et  le  voilà  à  l'improviste  en 
possession  d'une  belle  seigneurie,  d'une  plus  belle  épouse, 
et  d'une  renommée  qui  s'étend  jusqu'à  la  cour  d'Arthur. 

L'amour  d'Adé  pouvait  être  un  piège  pour  notre  heureux 
chevalier,  nous  voulons  dire  un  obstacle  à  l'accomplissement 
de  sa  destinée;  mais  il  y  a,  pour  lui,  un  moyen  de  poursuivre 
sa  carrière  chevaleresque,  sans  manquer  à  ses  nouveaux  de- 
voirs :  c'est  de  chercher  les  aventures  en  compagnie  de  la 
belle  Adé,  qui  ne  demande  pas  mieux  que  de  le  suivre.  Nous 
laissons  de  côté  plusieurs  de  ces  prouesses,  pour  dire  enfin 
quelle  est  celle  où  aboutissent  la  plupart  des  autres,  et  qui 
en  fait  l'unité. 

Lancelot,  Adé  et  Thibaut,  frère  de  celle-ci,  chevauchant 
tous  les  trois  de  compagnie,  arrivent  à  une  grande  et  belle 
ville,  nommée  Chadilimort.  C'était  cette  ville  mystérieuse 
cpie  la  reine  des  fées  du  lac  avait  construite  pour  son  fils, 
pour  ce  Mabouz,  double  prodige  de  couardise  et  de  mé- 
chanceté, dont  elle  avait  voulu,  autant  que  possible,  cacher 
les  infamies.  La  ville  qu'elle  avait  faite  pour  lui  était  un  lieu 
enchanté  :  tous  ceux  qui  y  venaient  sans  avoir  été  invités 
par  Mabouz,  y  étaient  aussitôt  saisis  d'une  faiblesse,  d'une 
lâcheté  et  d'une  peur  d'autant  plus  excessives ,  «que  plus 
grands  étaient  naturellement  leur  courage  et  leur  intrépidité. 
Honneur,  chevalerie,  devoir,  bonté,  tout  cela  disparaissait 
entièrement  pour  eux.  Mabouz  était  toujours  là,  épiant  les 
malheureux  déjà  vaincus  par  la  force  irrésistible  de  l'enchan- 
tement; il  les  entassait  dans  un  vaste  cachot,  où  ils  étaient  in- 
cessamment en  péril  de  mort;  car,  par  un  trait  caractéristique 
de  son  hideux  naturel,  toute  espèce  d'émotion  était,  chez  lui, 
le  signa!  d'un  acte  de  férocité;  à  chaque  impression  qu'il  res- 
sentait, il  ordonnait  de  mettre  à  mort  un  de  ses  prisonniers. 
Telle  était  la  ville  où  arrivèrent  ensemble  Lancelot,  Adé  et 
Thibaut,  sans  aucune  crainte,  sans  aucun  soupçon. 

L'effet  de  l'enchantement  étant  proportionné  à  la  bra- 
voure des  enchantés,  ou  juge  bien  (pie  Lancelot  en  fut  pris 
d'une  manière  aussi  vive,  aussi  complète  que  possible.   Au 


LANCELOT  DU  LAC.  219 

'     Mil    SIECLE 


milieu  d'une  centaine  de  chevaliers  prisonniers  et  poltrons  - 
jusqu'au  prodige,  il  se  trouva  de  droit  le  plus  poltron  de 
tous,  et  celui  qui  fit  la  plus  misérable  figure  devant  Mabouz. 
Que  l'on  se  représente,  si  l'on  peut,  la  surprise  amère  de  Thi- 
baut et  de  sa  sœur  Adé,  témoins  de  cette  scène;  nous  n'es- 
sayerons point  de  la  rendre;  mais  il  y  a  ici  à  noter  un  trait 
du  caractère  de  l'amour  chevaleresque  :  entre  un  preux  et  sa 
dame,  toute  liaison  amoureuse  est  rompue  par  un  acte  de 
bassesse  et  de  lâcheté  de  celui  qui  ne  doit  jamais  cesser  d'être 
brave.  Adé  refuse  d'abord  de  croire  à  ce  qu'elle  vient  de 
voir;  l'idée  de  Lancelot  subissant  honteusement  des  af- 
fronts est  une  idée  qui  lui  donne  le  vertige,  et  ne  trouve 
point  de  place  dans  son  esprit.  Mais  son  frère  est  là  qui  a 
tout  vu,  qui  croit  à  tout  ce  qu'il  a  vu,  et  qui  lui  fait  des  re- 
proches sévères  sur  sa  faiblesse.  Elle  pleure,  elle  gémit,  elle 
est  au  désespoir,  et  elle  n'en  prend  pas  moins  son  parti  :  elle 
renonce  pour  jamais  à  un  homme  dont  elle  ne  peut  [dus  être 
la  femme  ni  l'amie,  depuis  qu'il  s'est  déshonoré;  et  il  n'est 
plus  question  d'elle  dans  la  suite  du  roman.  Mais  revenons 
à  Mabouz. 

Il  y  a  quelque  chose  de  fait,  mais  il  reste  beaucoup  à  faire 
pour  son  désenchantement  et  pour  l'exécution  complète  des 
desseins  de  la  dame  du  lac.  Au  bout  de  peu  de  jours,  nou- 
velle aventure  :  un  grand  bruit  d'armes  et  de  cris  éclate 
hors  de  la  ville;  des  flammes  s'élèvent  de  plusieurs  côtés  au- 
tour des  remparts;  on  regarde  du  haut  des  tours;  des  che- 
valiers armés  sont  déjà  aux  portes,  d'autres  plus  nombreux 
s'avancent  à  travers  la  plaine.  Personne  n'en  peut  plus  douter, 
c'est  le  terrible  voisin  de  Mabouz,  c'est  Ywaret  qui  s'ap- 
proche, pour  s'emparer  de  la  ville  et  porter  le  dernier  coup 
à  la  seigneurie  du  plus  cruel  des  tyrans.  Mabouz  est  cons- 
terné de  ces  nouvelles;  mais  il  sait,  probablement  par  une 
révélation  de  sa  mère,  qu'il  a  un  moyen  de  salut;  il  sait  qu'il 
a,  parmi  ses  prisonniers,  le  seul  homme  qui  puisse  le  sauver: 
cet  homme,  c'est  Lancelot.  Il  envoie  au  plus  vite  des  servi- 
teurs pour  le  prendre,  l'armer,  et  le  mener  à  l'ennemi.  Heu- 
reusement pour  les  serviteurs,  la  force  déchue  du  captif  dégé- 
néré ne  répond  plus  à  son  immense  poltronnerie;  car  il 
résiste  de  son  mieux  à  ceux  qui  parlent  de  le  conduire  au 
combat.  Il  se  roule  à  terre,  se  cramponne  à  tout,  pleure,  et 
se  débat  comme  un  enfant.  Cependant  on  l'enlève;  on  le 
porte  en  plein  air,  sur  un  des  ponts-levis  de  la  place  ;  là  on 

E  e  ■->. 


XIII    SIKCLE. 


220  TROUBADOURS. 

le  revêt  de  forée  de  son  armure,  et  l'on  amène  son  cheval, 
sur  lequel  on  le  huche  comme  un  sac,  toujours  tremblant 
et  toujours  criant.  Mais  à  peine  Lancélot  a-t-il  touché  la 
selle,  que  l'enchantement  est  rompu,  et  qu'il  est  redevenu 
lui-même.  Il  se  précipite  sur  les  chevaliers  ennemis,  tue  à  la 
hâte  les  plus  voisins,  pour  se  donner  le  temps  d'atteindre 
les  plus  éloignés,  et  ne  cesse  d'en  tuer  que  lorsqu'il  n'en 
voit  plus  un  seul  nulle  part.  Aux  approches  de  la  nuit,  acca- 
hlé  de  fatigue,  il  entre,  pour  se  reposer,  dans  une  abbaye 
où  l'avait  conduit  sa  bonne  étoile.  Il  ne  lui  restait  plus,  pour 
le  plein  accomplissement  des  desseins  de  la  reine  des  fées 
sur  lui,  qu'à  triompher  d  Ywaret;  mais  cette  dernière  partie 
de  sa  tache  n'en  était  pas  la  moins  difficile,  et  il  avait  besoin, 
pour  en  venir  à  bout,  de  renseignements  qu'il  était  plus  sûr 
de  trouver  dans  cette  abbaye  qu'en  aucun  autre  endroit  du 
monde.  Ce  fut  là  qu'il  apprit,  de  la  bouche  même  de  l'abbé, 
qu'Ywaret  était  un  puissant  personnage  renommé  au  loin, 
roi  ou  chef  de  trois  grandes  seigneuries;  qu'il  avait  une  fille 
nommée  Yblis,  qui,  à  tontes  les  perfections  et  à  tous  les 
charmes  imaginables,  joignait  des  sentiments  et  des  ver- 
tus fort  rares  au  moyen  âge,  même  dans  les  récits  chevale- 
resques :  elle  ne  prise  point  les  hommes  pour  leur  naissance, 
pour  leur  rang,  pour  l'éclat  qui  les  environne,  mais  pour 
leur  mérite  et  leur  valeur  propre.  Sûre  de  plaire  à  tous,  elle 
ne  peut  aimer  que  les  bons.  Elle  a  pour  compagnes  cent 
jeunes  demoiselles,  choisies  entre  les  plus  belles,  les  plus  ai- 
mables et  les  plus  gracieuses  des  trois  royaumes  de  son 
père,  et  elle  passe  son  temps,  avec  elles,  dans  un  jardin  dé- 
licieux, parmi  les  fleurs,  auxquelles  elle  rend  un  véritable 
culte.  Aussi  est-il  resté  d'elle  une  tradition  charmante:  que 
pour  chaque  fleur  qu'elle  cueillait,  il  en  naissait  aussitôt  une 
autre;  et,  longtemps  encore  après  elle,  il  y  eut  dans  le  pays 
des  adorateurs  de  sa  mémoire,  qui,  là  où  ils  avaient  cueilli 
une  fleur,  ne  manquaient  pas  d'en  semer  une  autre  à  la 
place. 

Ywaret  adore  sa  fille,  et  il  a  formé  le  projet  de  ne  se  point 
séparer  d'elle;  cependant  il  la  donnera  ou  la  laissera  pour 
femme  à  l'heureux  chevalier  qui  la  demandera  les  armes  à  la 
main,  et  qui  le  vaincra  en  champ  clos.  Mais  c'est  là  une 
chance  terriblement  incertaine.  Ywaret  passe  pour  invin- 
cible; et  l'on  voit,  à  côté  de  l'abbaye,  un  énorme  monceau 
de  terre  formé  par  les  ossements  des  chevaliers  qui  ont  osé 


LANCELOT  DU  LAC. 

combattre  contre  lui.  L'endroit  qu'il  choisit  pour  cette  lutte 
est  un  bosquet  ou  jardin  qui  est,  à  coup  sûr,  un  lieu  d'en- 
chantement et  de  féerie,  bien  que  le  poète  ne  le  dise  pas  ex- 
pressément. Un  printemps  éternel  y  règne;  tous  les  arbres 
y  sont  chargés  en  même  temps  de  fleurs  et  de  fruits.  Là,  les 
plantes  produisent  des  sucs  qui  guérissent  toutes  les  bles- 
sures, toutes  les  infirmités,  et  dissipent  jusqu'au  moindre 
sentiment  de  peine  et  de  malaise.  L'air  qui  a  traversé  ce  bos- 
quet, qui  en  a  balancé  les  feuillages,  est  un  air  qui  énerve  et 
amollit  :  toute  force  morale,  toute  énergie  de  cœur  ou  d'es- 
prit, s'y  dissipe  à  l'instant,  ou  s'y  change  en  impudence  et 
en  vaine  audace.  C'est  là,  dans  ce  bosquet,  qu'Ywaret  com- 
bat ceux  qui  osent  le  défier;  il  les  trouve  à  moitié  vaincus 
par  les  pernicieuses  influences  du  lieu.  Une  belle  fontaine  y 
jaillit  au  pied  d'un  grand  tilleul,  aux  branches  duquel  est 
suspendue  une  cymbale.  C'est  à  cette  cymbale  que  les  cheva- 
liers poussés  parleur  mauvais  sort  à  s'essayer  contre  Ywa- 
ret,  doivent  frapper  trois  coups.  On  peut  être  sûr  qu'il  ne 
manquera  jamais  à  cet  appel.  Voilà  ce  que  l'abbé  apprit  à- 
Lancelot,  auquel  iJ  promit  charitablement  ses  prières,  dans 
le  cas  où  celui-ci  aurait  la  fantaisie  de  défier  Ywaret.  Tous 
ces  détails  ne  font  que  redoubler  le  désir  qu'il  avait  déjà 
d'en  venir  aux  prises,  dès  le  point  du  jour,  avec  le  terrible 
chevalier  du  bosquet. 

Mais,  pendant  ces  entretiens  de  Lancelot  et  de  l'abbé, 
Yblis  endormie  fait  un  rêve  mystérieux;  elle  voit,  dans  le 
bosquet  de  son  père,  un  jeune  et  beau  chevalier,  qu'elle  re- 
connaît aussitôt  pour  le  maître  futur  de  son  cœur  et  de  sa 
destinée.  Il  est  à  peine  jour;  et  déjà,  poussée  par  un  senti- 
ment irrésistible,  elle  se  lève,  se  précipite  vers  le  bosquet  en- 
chanté, et  trouve  à  l'ombre  du  tilleul  un  chevalier  en  armure 
complète,  prêt  à  frapper  la  redoutable  cymbale,  et  qu'elle 
reconnaît  pour  celui  qu'elle  vient  de  voir  en  songe.  Ici  a  lieu 
une  scène  touchante,  développée  avec  beaucoup  de  grâce 
et  d'intérêt.  Yblis  veut  à  tout  prix  empêcher  le  combat 
qu'elle  prévoit;  elle  dit  tout  à  Lancelot;  elle  lui  conte  soit 
rêve;  elle  lui  avoue  qu'elle  l'aime  ;  elle  lui  promet  de  le  suivre 
partout  où  il  voudra  la  mener,  à  condition  qu'il  ne  provo- 
quera point  son  père  au  combat.  Lancelot  est  fort  touché  de 
tant  de  beauté  et  de  tant  d'amour;  mais  il  les  refuse  à  un 
prix  qu'il  tient  pour  un  déshonneur.  Il  frappe  les  trois  coups 
sur  la  cymbale;  Ywaret  parait  à  l'instant  :  «  Que  demandes- 


XIII    SIECLE. 


222  TROUBADOURS. 

Mil   SIECLE. 

«  tu?  »  dit-il  à  Lancelot.  —  «  Ta  fille  et  ton  royaume,  »  ré- 
pond le  chevalier.  Alors  commence  un  combat  qui,  si 
bruyant  et  si  long  qu'il  soit,  n'éveille  pas  la  pauvre  Yblis.  Eu 
revenant  à  elle,  elle  se  trouve  avoir,  au  lieu  d'un  père,  un 
époux. 

Telle  est  la  portion  la  plus  originale  du  roman  poétique 
de  Lancelot,  celle  où  il  y  a  de  la  suite,  de  l'ensemble,  et  où 
l'on  peut,  dans  l'unité  obligée  du  héros,  reconnaître  une 
certaine  unité  de  composition  et  de  sujet.  Il  faudrait,  pour 
compléter  cette  notice,  l'allonger  beaucoup  ;  il  faudrait  ra- 
conter comment  Lancelot  reconquit  le  royaume  de  Genevis, 
que  son  père  avait  perdu  par  son  mauvais  gouvernement; 
il  faudrait  dire  comment  il  fut  quelque  temps  retenu  prison- 
nier par  une  dame,  qui  avait  mis  cent  chevaliers  à  sa  garde; 
il  faudrait  enfin  expliquer  par  quels  exploits  il  se  signala  à 
la  cour  d'Arthur,  et  finit  par  y  devenir  un  des  preux  les 
plus  illustres,  une  des  gloires  de  la  chevalerie  errante; 
mais  tout  cela  ne  serait  pas  aussi  intéressant  pour  nous 
cpie  pour  les  contemporains  d'Arnaud  Daniel.  Nous  ne  cite- 
rons plus  qu'un  trait  de  son  roman,  et  nous  le  choisirons 
parmi  ceux  qui  ressemblent  le  moins  à  tous  les  autres  récits 
au  milieu  desquels  il  est  jeté  avec  assez  de  grâce  comme  un 
épisode  ingénieux. 

Il  y  a,  en  français,  un  joli  conte  ou  fabliau,  intitulé  Le 
Ferd.   Wolf,  Mantel  maltaillé  ou  Le  court  Mantel.  Il  s'agit  d'un  manteau 
Ueber  die  Lais,  enclianté ,  qui  a  la  propriété  merveilleuse  de  donner  à  l'œil 
—  Le     Grand'  une  mesure  exacte  de  la  vertu  des  femmes.  A  chacune  des 
d'Aussj  ,     Fa-  dames  qui  osent  l'essayer,  il  va  et  sied  d'autant  mieux  que 
\A\-.iu\,  t.  i,  |.    ja  (]anie  a  mieux  gardé  sa  foi  à  son  amant  ou  à  son  époux. 
Mais  il  y  a  des  dames  sur  la  taille  desquelles  il  se  raccourcit  et 
grimace  de  la  plus  triste  façon.  Arnaud  Daniel  connaissait 
ce  manteau;  il  le  fait  apporter,  par  une  fée,  à  la  cour  d'Ar- 
thur; toutes  les  dames  l'essayent  courageusement  l'une  après 
l'autre,  et  le  manteau  doit  rester  la  propriété  de  celle  à  la- 
quelle il  ira  le  mieux.  Il  reste,  comme  on  s'y  attend   peut- 
être,  à  la  belle  épouse  de  Lancelot,  à  cette  intéressante^  blis, 
(jue   l'auteur  semble  avoir  voulu   combler  de  grâces  et  de 
vertus  qui  la  rendissent  bien  supérieure  à  toutes  les  dames 
des  troubadours. 

Où  Arnaud  trouva-t-il  l'idée  de  ce  conte?  L'inventa-t-il 
de  toute  pièce?  Ne  fit-il  que  le  mettre  en  œuvre  dans  un 
cadre  nouveau?  Ces  questions  sont  du  nombre  de  celles  qui 


LANCELOT  DU  LAC.  aa3 

XIII   S1ECI  I 

se  présentent  à  chaque  instant  dans  l'histoire  de  la  littéra-  

ture  du   moyen  âge,  et  que  l'on  ne  fait  guère  que   pour 
marquer  combien  de  lacunes  s'y  trouvent  encore. 

Plusieurs  des  inventions  que  nous  avons  rencontrées  dans 
les  extraits  du  roman  de  Lancelot  du  Lac  nous  autorisent 
du  moins  à  attribuer  à  son  auteur  une  fantaisie  originale  et 
hardie.  Le  merveilleux  qui  règne  dans  la  fiction  principale, 
dans  celle  de  Mabouz,  est  un  merveilleux  bizarre  et  recher- 
ché, qui  n'atteste  peut-être  que  l'épuisement  de  l'imagina- 
tion poétique,  lorsqu'elle  arrive  à  cette  branche  aventureuse 
de  l'épopée  chevaleresque,  de  bonne  heure  fourvoyée  parmi 
les  prodiges  de  la  cour  d'Arthur.  Mais  il  y  a  aussi  quelques- 
unes  de  ces  inventions  qui  nous  ont  semblé  non  moins  har- 
dies et  plus  délicates.  Tels  sont,  par  exemple,  divers  passa- 
ges auxquels  nous  avons  taché  de  donner  un  peu  de  relief 
dans  nos  extraits,  et  où  nous  avons  cru  trouver  l'expression 
d'un  sentiment  assez  fin  des  rapports  de  la  nature  pittores- 
que avec  nos  idées  morales,  non  sans  quelques  exceptions 
importantes,  bien  qu'un  peu  subtiles.  Ainsi,  l'auteur  a  l'air 
de  penser  que  la  pratique  des  vertus  du  chevalier  exclut  un 
certain  goût  raffiné  des  beautés  de  la  nature.  C'est  une  idée 
qu'il  aurait  pu  développer  davantage,  et  qu'il  énonce,  eu 
passant,  dans  la  description  du  bosquet  enchanté  d'Ywaret, 
où  celui-ci  trouve  ses  adversaires  plus  qu'à  demi  vaincus  par 
le  charme  du  lieu. 

Mais,  pour  présenter  avec  moins  de  défiance  de  telles  ob- 
servations, il  faudrait  les  avoir  déduites  des  tableaux  origi- 
naux du  poète,  au  lieu  de  les  fonder,  comme  nous  y  sommes 
réduits,  sur  les  extraits  d'une  version  allemande.  Ce  double 
milieu  par  lequel  il  nous  faut  faire  passer,  et  pour  ainsi 
dire  arracher  les  idées  d'un  ouvrage  perdu,  ne  saurait  leur 
être  favorable.  Peut-être  Dante  avait-il  plus  raison  que  nous 
ne  l'avons  supposé  dans  le  jugement  qu'il  portait  des  divers 
genres  de  poésie  d'Arnaud  Daniel,  et  particulièrement  de 
ses  prose  di  romanzi.  Nous  voudrions,  en  faveur  de  ce  juge- 
ment, pouvoir  alléguer  quelque  chose  de  plus  qu'un  soup- 
çon. F. 


2«4  TROUBADOL'RS. 

VIII    SIÈCLE. 


GEOFFROI  ET  BRUNISSENDE. 

BiWioth.  nat.       Le  poëme  de  Geof'f'roi  et  Brunissende  (Jaufre  c  Brune- 

qq    "Vto'  sentz),  publié  par  Raynouard  d'après  deux  manuscrits  du 

-  Raynouard,   \-lll    siècle,  parait  avoir  eu,  dans  la  littérature  provençale, 

choix, etc., 1. 11,  une  renommée  qu'il  mérite  à  divers  égards.  Le  plus  distin- 

p. 285-293; Lex.        '   j^    p0ëtes   romanciers  de  l'Allemagne,  Wolfram  de 

lOlli.     t.   I     p.   uo-      *?  ^  " 

i73.  _  niez,  Eschenbach,  nomme,  parmi  les  champions  de  la  cour  d'Ar- 
Poés.  des  non-  thur,  un  chevalier  Jojj'rcit,  qui  semble  n'être  pas  différent  du 
idom-s.p.  205.  notre  çe  roman,  de  plus  de  dix  mille  vers,  ne  se  retrouve 
pas  en  français,  et  nous  ne  voyons  pas  même  que  nos  auteurs 
en  aient  parlé,  tandis  que  Muntaner  y  fait  expressément 
allusion  dans  son  intéressante  chronique,  de  manière  à 
laisser  croire  qu'on  le  mettait,  de  son  temps,  au  même  rang 
que  le  roman  fameux  de  Lancelot  du  Lac. 

Rien  ne  marque,  avec  précision,  la  date  de  l'ouvrage;  mais 
le  texte  même  semble  fournir  sur  ce  point  des  renseignements 
qui  ne  peuvent  pas  s'éloigner  beaucoup  de  l'exactitude.  On 
y  distingue  un  morceau  tout  lyrique,  où  l'auteur,  s'abandon- 
nant  à  ses  propres  pensées,  trace  un  magnifique  éloge  d'un  roi 
auquel  il  est  vraisemblable  qu'il  avait  dédié  son  poëme.  Or,  ce 
roi  paraît  être  Pierre  II  d'Aragon,  qui  commença  de  régner  en 
1 196,  et  fut  tué  à  la  bataille  de  Muret,  gagnée,  en  iai3,  par 
Simon  de  Montfort.  Le  poëme  fut  donc  écrit  en  121 3  au 
plus  tard,  et,  selon  toute  probabilité,  quelques  années  aupa- 
ravant. En  effet,  ce  protecteur  célébré  par  le  poète  est 
désigné  comme  fort  jeune  et  depuis  peu  de  temps  chevalier; 
circonstances  qui  doivent  se  rapporter  à  la  lin  du  XIIe  siècle 
plutôt  qu'au  commencement  du  XIIIe  : 

ÉU.   de   1; .* x  -  Aco  es  lo  rei  d'Aragon, 

nouard  ,     Lex.  Paire  de  pretz,  e  fillts  de  don... 

10111.,  1.  I,  p.  4S  Ane  en  tan  jove  coronat 

'  '  *9-  Non  ac  tan  bon  aib  ajustât, 

Qu'el  dona  grans  dons  volentiers 

A  joglars  e  a  chavaliers  ; 

Per  que  venon  en  sa  cort  tut 

Acels  que  per  pros  .son  tengut,  etc. 

Pour  ce  qui  est  tle  l'auteur,  fidèle  au  système  des  roman- 


GEOFFIIOI  ET  BRUNISSENDE.  aa5 


Mil    SIÈCLE, 


ciers  originaux  du  moyen  âge,  il  ne  se  nomme  ni  ne  se  désigne 

d'aucune  façon,  et  il  n'y  a  point  d'indice  pour  le  deviner. 
Tout  ce  (pie  l'on  peut  dire  de  plus  probable  sur  cette  ques- 
tion, c'est  qu'il  fut  sans  doute  un  des  nombreux  troubadours 
que  Pierre  II  admit  dans  son  intimité;  peut-être  Giraud  de      Hist.  litt.  de 
Horneilh,  un  des  plus  célèbres  entre  les  poètes  provençaux    a  ,';'  ';r,     ' 
qui  écrivirent  des  chants  d  amour. 

En  donnant  d'abord  une  idée  sommaire  de  la  marche  du 
poëme,  pour  y  joindre  ensuite  quelques-unes  des  observa- 
tions historiques  ou  littéraires  qu'il  peut  suggérer,  nous 
avertissons  toutefois  qu'il  ne  faut  pas  y  chercher  un  intérêt 
bien  vif,  ni  des  traits  d'une  invention  énergique  et  brillante. 
On  y  trouvera  seulement  des  détails  agréables,  des  incidents 
variés,  ingénieusement  groupés  autour  d'une  aventure  prin- 
cipale, à  laquelle  ils  aboutissent  et  concourent  comme  à  leur 
terme  et  à  leur  but. 

Pendant  une  des  fêtes  solennelles  de  la  Table-Ronde,  en  ce 
jour  même  de  la  Pentecôte,  marqué  par  plusieurs  scènes 
semblables  dans  les  romansdu  cycle  d'Arthur,  le  jeune  Geof- 
froi  se  présente  à  la  cour  pour  y  être  fait  chevalier  de  la 
main  du  roi.  Il  venait  à  peine  d'obtenir  cette  faveur,  lors- 
qu'un chevalier  inconnu,  en  armure  complète,  entre  à  cheval 
dans  la  salle  du  festin,  regarde  un  moment  les  preux  dont 
elle  est  remplie;  puis,  tout  à  coup,  frappe  de  sa  lance  un  de 
ceux  qui  se  trouvent  le  plus  près  de  Genièvre,  l'étend  mort 
aux  pieds  de  la  reine,  et  regardant  fièrement  le  roi  Arthur  : 
«  Mauvais  roi ,  lui  dit-il,  c'est  pour  te  honnir  que  je  viens 
«  de  tuer  ce  chevalier.  Si  quelqu'un  de  ceux  qui  t'entourent 
«  veut  venir  à  ma  poursuite,  il  n'a  qu'à  demander  Taulat  de 
«  Rugimon  (Taulat  de  Rugiinori  deman) ;  c'est  ainsi  que  je  me 
«  nomme,  et  je  te  promets,  chaque  année,  pareille  visite  à 
«  pareille  fête.  » 

Tous  les  chevaliers  de  la  Table-Ronde  se  précipitent  pour 
venger  un  si  sanglant  affront.  Mais  Geoffroi,  à  qui  le  roi 
a  promis  un  don  en  le  faisant  chevalier,  réclame  et  obtient 
la  faveur  de  marcher  contre  Taulat  et  de  le  punir.  La  pour- 
suite de  l'insolent  chevalier  à  travers  maintes  aventures,  sa 
défaite,  sa  punition,  tel  est  le  sujet  du  roman,  bien  simple, 
comme  on  voit,  et  bien  circonscrit.  Indiquer  sèchement  le 
fond  de  ces  aventures  ne  pourrait  être  qu'un  ennui;  les 
donner  avec  leurs  détails  caractéristiques  pourrait  n'être  pas 
très-amusant  non  plus,  et  serait  beaucoup  trop  long  :  il  suf- 

Tome  XXI 1.  F  f 


Mil    SIECLE. 


226  TROUBADOURS. 

~  fira  d'en  abréger  une  seule,  qui  peut  être  regardée  comme 
la  principale,  et  qui  donnera  quelque  idée  du  ton  général  et 
du  style  de  l'ouvrage. 

GeofTroi  en  est  au  troisième  jour  de  sa  poursuite  ;  il  a  de- 
mandé à  tout  ce  qu'il  a  vu  des  indices  sur  Taulat,  et  n'en  a 
pas  trouvé.  La  nuit  approche;  le  pauvre  chevalier,  mourant 
de  faim,  tombant  de  sommeil,  meurtri  des  coups  d'un  géant 
qu'il  lui  a  fallu  tuer  en  passant,  triste  de  n'avoir  pas  de  nou- 
velles de  son  ennemi,  se  laisse  mener  par  son  cheval,  sans 
savoir  où  il  est  ni  où  il  va,  lorsqu'il  arrive  à  la  porte  d'un 
jardin  dont  les  murs  sont  de  marbre,  et  où  rien  de  délicieux 
ne  manque,  ni  fleurs,  ni  fontaines,  ni  omhrages,  ni  chants 
d'oiseaux.  Ce  jardin  est  celui  du  château  de  Montbrun,  et 
ce  château  est  celui  de  Brunissende,  unique  héritière  d'une 
grande  seigneurie,  et  qui  réunit  autour  d'elle  les  plus  nobles 
distractions  de  l'esprit  à  tous  les  trésors  de  la  fortune  : 

Li  \.  rom.,  t.  E  el  castel  a  grant  ricor 

'•  P>  s"  De  ménestrels  e  de  borzes 

E  de  joves  ornes  cortes, 
Que  tôt  l'an  son  alegoratz, 
E  mantenon  gautz  esolatz, 
E  joglars  de  nioutas  manieiras, 
Que  tôt  jorn,  per  las  careiras, 
Canton,  trépan  e  baorden, 
E  van  bonas  novas  dizen, 
E  las  proessas  e  las  gerras 
Que  son  faitas  en  autras  terras,  etc. 

f-e  poète  se  complaît  ensuite  à  décrire  la  beauté  sans  égale 
de  la  jeune  orpheline  à  qui  appartient  ce  charmant  séjour. 
Mais  il  y  a  sept  ans,  ajoute-t-il,  qu'elle  est  livrée  au  plus  noir 
chagrin,  dont  elle  a  quatre  accès  par  jour  et  trois  par  nuit. 
Ces  accès  sont  violents  jusqu'à  l'extravagance  :  tant  qu'ils 
durent,  elle  pleure,  se  lamente,  et  crie  si  fort  que  c'est  mer- 
veille qu'elle  y  résiste.  Et  elle  n'est  pas  la  seule  qui  éprouve  ces 
transports  :  le  château  de  Montbrun  n'a  pas  un  seul  habitant, 
jeune  ou  vieux,  homme  ou  femme,  chevalier  ou  vilain,  qui 
ne  fasse  exactement  comme  elle,  qui  n'ait  de  même,  et  aux 
mêmes  heures  du  jour  et  de  la  nuit,  les  mêmes  crises  de  dou- 
leur furieuse. 

Voilà,  pour  Ccoffroi,  une  étrange  aventure.  Il  entre  dans 
le  beau  jardin,  ôte  la  bride  à  son  cheval,  se  jette  sur  l'herbe,  et 
aussitôt,  cédant  à  une  force  secrète,  s'endort  d'un  sommeil  à 


GEOFFROI  ET  BRUNISSENDE.  227 

l'épreuve  du  tonnerre.  Cependant  l'heure  était  venue  où  Bru- 
nissende avait  coutume  de  se  retirer  pour  dormir.  Elle  était 
dans  l'usage,  avant  de  se  mettre  au  lit,  de  prêter  quelques 
moments  l'oreille  au  ramage  des  innombrables  oiseaux  de 
son  verger.  Mais  eette  nuit,  à  sa  grande  surprise,  elle  n'en- 
tend pas  un  seul  gazouillement.  C'est  un  signe  certain,  pour 
elle,  qu'une  créature  étrangère  s'est  introduite  dans  le  jar- 
din; elle  y  envoie  aussitôt  son  sénéchal,  avec  l'ordre  d'en 
chasser  l'intrus,  homme  ou  bête.  Le  sénéchal  obéit  :  il  trouve 
Geoffroi  endormi ,  l'éveille  à  force  de  le  secouer,  et  lui 
intime  l'ordre  de  venir  comparaître  devant  sa  dame,  pour 
lui  rendre  raison  de  la  liberté  qu'il  a  prise  de  s'introduire 
dans  son  jardin  et  d'y  effaroucher  ses  oiseaux.  Très-mécon- 
tent d'être  réveillé,  Geoffroi  refuse  d'obéir;  sur  ce  refus,  un 
combat  s'engage  entre  les  deux  champions.  Le  sénéchal  est 
vaincu;  il  s'en  va  conter  sa  mésaventure  à  sa  dame,  et  Geof- 
froi est  déjà  rendormi.  Un  second  chevalier,  qui  vient  l'é- 
veiller à  son  tour,  est  traité  comme  le  premier;  un  troisième 
y  va,  et  le  dormeur,  qui  s'imagine  que  c'est  toujours  le  même, 
le  renvoie  grièvement  blessé. 

Alors  Brunissende,  se  croyant  insultée  et  bravée,  ne  gou- 
verne plus  sa  colère  :  elle  dirige  contre  Geoffroi  une  cen- 
taine de  chevaliers,  qui  l'entourent,  le  garrottent,  et  l'amè- 
nent devant  leur  dame.  Tous  les  détails  de  cette  scène  nocturne 
du  jardin  sont  pleins  de  grâce,  de  naturel  et  de  vivacité. 

Le  prisonnier,  jeté  tout  de  son  long  et  tout  armé  devant 
la  belle  suzeraine  de  Montbrun,  se  dresse  sur  ses  pieds;  la 
dame  le  questionne,  et,  malgré  la  douceur  et  la  courtoisie  de 
ses  réponses,  lui  annonce  qu'il  va  être  mis  à  mort.  Cepen- 
dant Geoffroi,  tandis  qu'elle  lui  parle,  s'est  pris,  dit  le 
poëte,  à  regarder  attentivement  son  frais  et  blanc  visage,  sa 
bouche  et  ses  yeux  riants,  qui  lui  sont  entrés  dans  le  cœur; 
il  en  est  devenu  amoureux  au  premier  regard,  et  plus  il  la 
regarde,  plus  elle  lui  plaît;  plus  il  la  trouve  cruelle  pour  lui, 
et  plus  il  se  sent  de  tendre  vouloir  pour  elle.  Aussi  aecepte- 
t-il  la  menace  avec  résignation  et  de  si  douces  paroles,  que 
Brunissende,  touchée  à  son  tour,  lui  pardonnerait  sur-le- 
champ,  si  elle  l'osait;  mais,  tout  en  le  menaçant  encore,  elle 
espère  que  quelque  accident  imprévu  sauvera  le  jeune  che- 
valier de  l'arrêt  qu'elle  a  porté  contre  lui. 

Le  condamné  ne  demande  qu'une  grâce  avant  de  mourir, 
celle  de  dormir  encore  un  peu.  Le  sénéchal  est  d'avis  de  la 

F  f  -i 


XIII    SIECLE. 


XIII    SIF.CLE. 


228  TROUBADOURS. 

lui  accorder.  «  Ne  le  faisons  pas  mourir,  dit-il,  sans  savoir 
«  d'où  ni  qui  il  est;  car  parmi  les  hommes  qui  s'en  vont  par 
«  le  inonde  en  quête  de  prouesses  et  de  guerres,  il  en  est  qui 
«  sont  de  grands  personnages.  » 

Brnnissende  est  charmée  du  conseil;  elle  se  retire,  en  je- 
tant sur  Geoffroi  un  regard  cpii  fait  bondir  le  cœur  au  jeune 
prisonnier.  On  dresse,  au  milieu  de  la  salle,  un  lit  sur  lequel 
il  se  laisse  tomber  endormi,  entouré  de  cent  chevaliers  pour  le 
garder.  Un  grand  silence  s'établit  dans  le  château,  jusqu'au 
moment  où  la  guette  delà  tour  pousse  un  cri.  Ace  cri,  tous  les 
habitants  de  la  ville  et  du  château  s'éveillent  et  se  lèvent,  se 
mettent  de  toutes  parts  à  pleurer,  à  se  lamenter,  à  se  tordre 
les  mains,  à  s'arracher  les  cheveux;  et  le  vacarme  est  tel,  que 
Geoffroi,  qui  tout  à  l'heure  trouvait  la  mort  douce  à  la  con- 
dition de  dormir  un  peu  ,  s'éveille  aussi.  Il  regarde  autour 
de  lui,  et  voit  les  cent  chevaliers  qui  l'entourent,  hors  d'eux- 
mêmes,  hurlant,  se  démenant  comme  des  possédés.  11  se  lève 
sur  son  séant  :  «  Qu'avez-vous  donc,  dit-il,  chevaliers,  et 
«  que  vous  est-il  arrivé  de  si  fâcheux?  » 

A  peine  la  question  est-elle  faite,  que  les  cent  chevaliers 
se  jettent  tous  à  la  fois  sur  lui  comme  des  furieux;  chacun 
l'injurie,  chacun  le  bat,  le  frappe  de  ce  qui  se  trouve  sous 
sa  main,  bâton,  lance,  épée,  couteau.  II  n'y  en  a  pas  un  qui  ne 
regarde  comme  son  devoir  de  le  frapper,  et  plusieurs  le  font 
à  coups  redoublés,  comme  forgerons  sur  enclume;  Geoffroi 
aurait  été  tué  vingt  fois  sans  son  armure.  Mais  bientôt  cette 
tulle  rage  s'apaise,  le  silence  renaît;  et  les  cent  chevaliers, 
persuadés  qu'ils  ont  tué  Geoffroi,  ou  du  moins  l'ont  mis  hors 
d'état  de  se  mouvoir,  s'endorment  tous  profondément.  Il  s'en 
aperçoit,  et  se  met  à  délibérer  en  lui-même  :  fuira-t-il?  res- 
tera-t-il  ?  Ce  qu'il  vient  de  voir  et  d'entendre  lui  paraît  quel- 
que chose  d'infernal ,  et  il  est  bien  tenté  de  fuir;  mais  la 
pensée  de  Brnnissende  le  retient,  il  restera. 

Telle  était  sa  résolution,  lorsque  la  guette  de  la  tour  an- 
nonce minuit;  et  voilà  qu'à  cette  annonce  les  habitants  de  la 
ville  et  du  château,  se  réveillant  de  nouveau,  recommen- 
cent le  vacarme  de  tout  à  l'heure,  et  autant  en  font  les  cent 
gardiens  de  Geoffroi.  Celui-ci  se  garde  bien  de  répéter  la 
périlleuse  question,  et  se  tient  coi  sous  les  couvertures.  Mais 
pour  le  coup  il  ne  doute  pas  que  le  château  ne  soit  un  re- 
paire de  démons  ou  de  créatures  ensorcelées,  et  il  n'hésite 
plus  sur  ce  qu'il  doit  faire.  Dès  que  le  silence  est  rétabli  et  qu'il 


GE0FFR01   ET  BRUNISSENDE.  aaq 

J    Mil    SIECLE. 

entend  dormir  ses  gardiens,  il  se  lève  sans  bruit,  prend  sa  — 
lance,  son  écu,  son  épée,  se  glisse  sur  la   pointe  des  pieds 
hors  de  la  salle,  trouve  son  cheval  dans  la  cour,  et  s'enfuit  au 

SaloP-  . 

Brunissende,  qui  n'a  fait  toute  la  nuit  que  rêver  aux  moyens 

de  retenir  près  d'elle  le  beau  chevalier,  dès  qu'elle  voit  poin- 
dre le  jour,  se  lève  pour  aller  savoir  elle-même  des  nouvelles 
de  son  prisonnier.  On  se  figure  aisément  sa  douleur  quand 
elle  apprend  qu'il  s'est  enfui. 

Et  celui-ci,  en  effet,  assez  loin  déjà  du  terrible  manoir, 
chevauche  gaiement  à  travers  les  campagnes,  charmé  du 
calme  et  du  silence  qui  y  régnent.  Mais  son  contentement 
dure  peu  :  à  l'heure  de  noue,  un  mélange  discordant  décris 
lamentables,  de  hurlements  aigus,  de  pleurs  entrecoupés  de 
sanglots,  de  coups,  de  bruits  divers,  s'élève  brusquement  du 
milieu  des  champs,  de  toutes  les  cabanes,  de  tous  les  sen- 
tiers. Plus  troublé,  plus  stupéfait  que  jamais,  Geoffroi 
descend  de  cheval,  et  attend  sous  un  arbre  ce  qui  peut  ar- 
river. 

Comme  rien  ne  survient  et  que  le  tumulte  cesse,  le  cheva- 
lier, remontant  sur  son  destrier,  poursuit  sa  route.  A  peine 
a-t-il  fait  quelques  pas,  il  rencontre  un  bouvier  menant  une 
charrette  chargée  de  pain,  de  vin  et  de  diverses  viandes  :  ce 
pourvoyeur  invite  tous  les  passants  à  manger.  Invité  aussi, 
Geoffroi  accepte,  si  pressé  qu'il  soit  de  s'éloigner  de  ce  pays 
maudit.  Après  un  excellent  repas,  gracieusement  servi  à 
l'ombre  et  sur  l'herbe  fraîche,  il  s'adresse  à  cet  homme  si 
courtois,  et  lui  demande  qui  il  est.  Le  bouvier  s'annonce 
pour  le  tenancier  d'une  haute  et  belle  dame,  envers  laquelle 
il  a  contracté  l'obligation,  dont  il  s'acquitte  aujourd'hui,  d'of- 
frir, à  certains  jours  convenus,  l'hospitalité  à  trente  cheva- 
liers. Geolfroi  veut  savoir  quelle  est  cette  dame,  et  il  apprend 
que  c'est  brunissende. 

A  cette  réponse,  il  reste  un  moment  en  suspens;  mais  cé- 
dant enfin  à  la  curiosité  :  «  Bel  ami,  dit-il,  pourquoi  les  gens 
«  de  ce  pays  font- ils  de  si  folles  lamentations?  »  —  «  Vilain  ! 
«  malotru!  répond  le  bouvier  devenu  subitement  furieux, 
«  tu  n'échapperas  pas  à  la  mort  que  tu  mérites.  »  Et  en 
même  temps  il  lui  lance  une  hache  qu'il  tenait  à  la  main,  et 
qui,  de  la  force  dont  elle  est  lancée,  va  se  briser  sur  l'écu 
du  chevalier.  Geoffroi,  qui  s'était  prudemment  remis  en 
selle  avant  de  hasarder  la  périlleuse  demande,  s'enfuit  bride 


*3o  TROUBADOURS. 

XIII    SIÈCLE. 

abattue,  poursuivi  d'imprécations,  d'injures  et  de  pierres  par 

le  furieux,  qui,  voyant  qu'il  ne  peut  l'atteindre,  s'arme  d'une 
grosse  hache,  met  son  char  en  pièces,  et  tue  ses  pauvres 
bœufs,  bien  innocents  de  la  question  du  hardi  voyageur.  Ce- 
lui-ci, qui  s'est  retourné  pour  voir  cette  démence,  ne  peut 
s'empêcher  d'en  rire,  et  il  poursuit  son  chemin  au  milieu  de 
diverses  aventures,  qui  sont  toutes  interrompues,  à  l'heure 
de  noue,  par  les  mêmes  scènes  de  folie  tumultueuse,  les  mê- 
mes lamentations  et  les  mêmes  cris. 

Le  désir  d'avoir  des  nouvelles  du  féroce  Taulat  s'est 
presque  évanoui  dans  la  curiosité  de  savoir  la  raison  de  ce 
désespoir  réel  ou  contrefait  qui  éclate  à  heure  lîxe  dans 
tout  le  pays,  et  de  la  fureur  qu'inspire  à  chacun  toute  ques- 
tion à  ce  sujet.  Heureusement  pour  le  chevalier,  il  reçoit, 
au  moment  où  il  y  songeait  le  moins,  des  informations  sur 
Taulat,  et  quelque  espérance  même  de  s'expliquer  un  jour 
comment  ce  pays  est  soumis  à  une  telle  fatalité.  Ici  donc, 
comme  on  voit,  l'action  secondaire  du  poème  se  combine 
avec  l'action  principale,  de  manière  à  nen  faire  plus  qu'une 
seule  avec  elle. 

Muni  de  ces  informations,  et  attentif  aux  conseils  dont 
elles  ont  été  accompagnées,  Geoffroi  chemine  tout  un  jour 
dans  un  pays  sans  culture,  sans  habitants,  sans  habitations, 
et  il  arrive  enfin  dans  une  immense  plaine,  au  pied  d'une 
grande  montagne  très-escarpée.  Au  sommet  de  la  montagne 
s'élève  un  superbe  château;  la  plaine  au-dessous  est  couverte 
de  tentes  et  de  cabanes  en  feuillée,  et,  d'une  tente  à  l'autre, 
on  voit  aller,  venir,  fourmiller  des  chevaliers.  Le  nôtre  tra- 
verse le  camp  sans  s'arrêter,  sans  mot  dire;  il  arrive  au  châ- 
teau, descend  de  cheval,  se  débarrasse  de  son  écu,  de  sa 
lance,  et,  par  une  petite  porte  sur  laquelle  sont  peintes  des 
fleurs  de  couleurs  variées,  il  entre  dans  une  vaste  salle.  Au 
milieu  de  cette  salle  est  un  lit,  sur  le  lit  un  chevalier  blessé, 
et  deux  femmes  de  chaque  côté  fin  lit,  l'une  vieille,  et  l'autre 
jeune  encore;  1  attitude  et  le  visage  de  toutes  deux  annon- 
cent l'accablement  et  la  douleur.  Geoffroi  s'avance  vers  la 
vieille,  et  celle-ci,  s'empressant  discrètement  d'aller  à  sa 
rencontre,  lui  dit,  de  façon  à  n'être  entendue  que  de  lui 
seul  :  «  Pour  Dieu,  seigneur,  parlez  bas,  et  n'aggravez  pas  les 
«  souffrances  du  chevalier  blessé  que  vous  voyez  étendu 
«  dans  ce  lit.  »  Geoffroi  se  hâte  de  l'informer  qui  il  est, 
rl'où  il  vient,  pourquoi  il  vient;  et  la  vieille  dame,  satisfaite, 


GEOFFROI  ET  BU  UN  ISS  EN  DE.  23i 

se  met  à  lui  raconter  longuement  ce  qu'il  nous  suffira  de 
résumer  en  peu  de  mots. 

Taulat  est  un  chevalier  d'une  bravoure  et  d'une  force 
à  toute  épreuve,  mais  d'une  méchanceté  monstrueuse,  qui 
épouvante  et  désole  au  loin  les  contrées  voisines.  Les  che- 
valiers campés  sous  les  tentes  de  la  plaine  sont  de  braves 
gens  cpii  ont  osé  se  mesurer  avec  lui,  dans  l'espoir  d'en  dé- 
livrer le  pays;  ils  ont  été  vaincus,  et  sont  retenus  prison- 
niers. Mais  nul  n'a  autant  souffert  de  la  scélératesse  de 
Taulat  cpie  le  chevalier  cpii  est  là  étendu,  si  horriblement 
blessé,  sur  ce  lit.  Taulat,  sans  aucun  prétexte,  lui  tua  d'a- 
bord son  père,  et,  guerroyant  ensuite  contre  lui,  le  prit 
blessé  de  plusieurs  coups  de  lance,  et  l'enferma  dans  ce  châ- 
teau écarté.  Il  y  a  sept  ans  qu'il  est  sur  ce  lit,  ses  plaies  tou- 
jours vives,  toujours  ouvertes  :  chaque  fois  qu'elles  sont  sur 
le  point  de  se  fermer,  une  fois  chaque  mois,  Taulat  le  fait 
saisir  par  ses  valets  et  fustiger  de  courroies  noueuses,  jus- 
qu'à ce  que  le  sang  ruisselle  de  nouveau  de  chacune  de  ses 
blessures.  Ce  malheureux  baron  se  nomme  Mélian  de  Mont- 
melier;  c'est  le  seigneur  de  toute  la  contrée  que  Geoffroi  a 
traversée  au  milieu  de  tant  de  désolation  et  de  bruit.  Et 
toute  cette  désolation,  tout  ce  tumulte,  tout  ce  désordre, 
n'ont  d'autre  cause  que  la  déplorable  destinée  de  Mélian.  Il 
était  si  bon,  si  juste,  si  parfait  en  toute  chose,  que  ses  vas- 
saux l'aimaient  jusqu'à  l'adoration.  C'est  en  témoignage  de 
leur  amour,  de  leurs  regrets,  de  leur  compassion  pour  ses 
souffrances  inouïes,  qu'ils  pleurent  et  se  désolent  de  con- 
cert plusieurs  fois  par  jour  ;  c'est  un  deuil  extraordinaire 
qu'ils  ont  résolu  d'observer  aussi  longtemps  que  leur  sei- 
gneur sera  martyrisé  par  Taulat.  Personne  ne  sait  où  est  en 
ce  moment  le  pervers;  mais  il  vient  exactement,  au  bout 
de  chaque  mois  révolu,  renouveler  le  supplice  de  son  pri- 
sonnier; c'est  dans  huit  jours  que  sa  prochaine  visite  doit 
avoir  lieu,  et  Geoffroi  revenant  dans  ce  délai,  est  sûr  de  ren- 
contrer l'ennemi  qu'il  a  si  ardemment  cherché. 

Geoffroi,  qui  trouve  bien  longs  ces  huit  jours  d'attente, 
va  les  passer  chez  un  vénérable  ermite,  dans  une  forêt  du 
voisinage,  où  les  amusements  chevaleresques  ne  lui  man- 
quent pas.  Il  y  tue  un  énorme  géant,  auquel  il  arrache  la 
fille  d'un  de  ses  hôtes,  et  y  livre  un  long  combat  à  un 
monstre  infernal,  à  un  vrai  démon  sans  os  ni  chair.  Enfin 
le  huitième  jour  arrive,  et,  avec  ce  huitième  jour,  le  combat 


XIll    SIECLE. 


\II1    SIECLE. 


33a  TROUBADOURS. 

désiré.  Les  détails  de  ce  combat  ne  manquent  ni  d'intérêt 
ni  de  nouveauté;  mais  il  nous  suffira  de  savoir  que  Geof- 
froi  en  sort  victorieux  :  Taulat  est  envoyé  à  la  cour  d'Arthur 
demander  le  pardon  qu'il  ne  mérite  pas.  Tous  les  chevaliers 
qu'il  détenait  captifs  sont  délivrés,  et  en  particulier  le  bon 
Mélian,  qui  rentre  dans  la  seigneurie  de  la  contrée.  Au  mi- 
lieu de  toute  cette  gloire,  il  ne  manque  plus  à  Geoffroi  que 
d  être  uni  à  la  belle  Brunissende  ;  et  cette  union,  conclue 
par  l'intervention  de  Mélian,  est  célébrée  par  des  fêtes  bril- 
lantes à  la  cour  de  CardeuiL 

Le  roman  est,  comme  presque  tous  ceux  de  la  Table- 
Ronde,  en  vers  de  huit  syllabes,  rimes  par  paires.  Le  style 
en  est  généralement  élégant,  et  d'une  aisance,  d'une  légè- 
reté singulières.  Le  vers  de  huit  syllabes  a  dans  ce  poëme, 
plus  encore  que  dans  la  plupart  des  autres,  provençaux  ou 
français,  une  certaine  allure  précipitée,  un  certain  élan  qui 
entraine,  pour  ainsi  dire,  les  idées  et  les  images  du  poète, 
avant  qu'elles  n'aient  reçu  dans  toute  sa  force  l'empreinte 
de  l'art.  Elles  s'échappent  avec  une  abondance  et  une  faci- 
lité qui  dégénèrent  fréquemment  en  redondance  ou  en  fai- 
blesse de  style,  et  qui,  même  là  où  elles  sont  contenues  dans 
de  justes  bornes,  ne  peuvent  guère  aller  à  l'expression  de 
sentiments  élevés  ou  énergiques. 

Un  autre  caractère,  ou,  pour  mieux  dire,  un  autre  défaut, 
que  l'auteur  du  roman  de  Geoffroi  a  évidemment  beaucoup 
recherché,  ce  sont  des  détails  qui  appartiennent  au  genre 
lyrique  plutôt  qu'à  la  narration.  Il  s'est  complu,  outre  me- 
sure, au  tableau  des  amours  de  Brunissende  et  de  sou  cheva- 
lier; mais  il  n'a  point  mis  ces  amours  en  action  :  presque  tout 
se  réduit  à  de  longs  monologues,  dans  lesquels  chacun  des 
deux  amants  se  contemple  soi-même  avec  une  complaisance 
minutieuse,  et  se  regarde,  pour  ainsi  dire,  souffrir,  comme 
cherchant  des  motifs  de  s'attendrir  sur  sa  triste  destinée.  Lt, 
pour  tout  dire,  ces  monologues  ne  sont  guère  qu'un  centon 
élégant,  ingénieux  et  délicat,  de  tout  ce  que  les  trouba- 
dours avaient  déjà  chanté  pour  leur  propre  compte.  L'inva- 
sion de  ces  chants  lyriques  dans  l'épopée  commence  à  en 
altérer  de  plus  en  plus  la  simplicité  primitive. 

A  ces  remarques  purement  littéraires,  nous  en  ajouterons 
quelques  autres  plus  conjecturales  et,  ce  nous  semble,  plus 
importantes.  On  aura  pu,  même  d'après  notre  aride  résumé, 
observer  les  efforts  de  l'auteur  pour  exciter  la  curiosité  au 


GEOEFROI  ET  BRUNISSENDE.  a33 

XIII    SIECLE 

sujet  de  tout  ce  vacarme  de  lamentations,  dont  Geoffroi  est  

poursuivi  partout  sur  son  chemin.  Sans  doute  on  aura  vu, 
dans  l'explication  de  ce  désordre  surnaturel,  une  sorte  de 
déception  poétique;  on  aura  trouvé  extravagants  et  outrés 
les  effets  attribués  aune  cause  qui,  si  triste  quelle   soit, 
n'est  pourtant,  de  sa  nature,  qu'une  cause  ordinaire  et  très- 
simple.   La  critique  serait  juste,  si  l'on  ne  voulait  suivre  ici 
que  des  principes  d'art  généraux  et  abstraits  ;   elle  a  moins 
d'autorité,  si  l'on  juge  d'après  la  pensée  intime  du  sujet  du 
roman.   Au  fond  de  toutes  ces  aventures  merveilleuses  ou 
invraisemblables  pour  nous,  il  y  a  une  idée  intéressante  et 
sérieuse,  qui  mérite  d'y  être  démêlée.  II  se  pourrait   d'abord 
que,  vaguement  et  sans  intention  bien  expresse,  on  eût  per- 
sonnifié, comme  en  d'autres  récits  de  ce  genre,  dans  le  che- 
valier félon,  cette  force  brutale  qu'on  voyait  souvent  domi- 
ner au  moyen   âge,   opprimant   et  bouleversant  les  parties 
faibles  de  la  société,  et  dans  Geoffroi,  le  génie  de  la  cheva- 
lerie luttant  contre  un  pouvoir  sans  règle  et  sans  frein.  Mais 
une  intention  équivalente  à  celle-là,  et  qu'on  a  certainement 
eue,  qu'on  a  même  suffisamment  exprimée,  c'est  celle  de  re- 
lever, d'exalter  le  caractère  et  la  destinée  d'un  chef  féodal 
accompli.   Voulant  peindre  l'amour  d'une  population   en- 
tière pour  un  tel  chef,  on  n'a  pas  cru  faire  une  chose  ridi- 
cule en  poussant  jusqu'au  merveilleux  les  démonstrations 
de  cet  amour;  on  a  vu,  dans  le  martyre  périodique  du  bon 
Mélian  par  le  féroce  Taulat,  un  motif  suffisant  de  ces  trans- 
ports de  douleur  unanime,  qui  éclatent  à  heure  fixe,  comme 
des  accès  de  démence.   Or,  ce  motif  naturel,   et   purement 
social,  est  sans  contredit  plus  original  et  plus  poétique  même 
que  tout  autre  qui   ne   serait  que   plus  merveilleux.  II  y  a 
toujours,  dans  les  grands  monuments  poétiques  de  certaines 
époques,   surtout  de  celles  qui  ont  de  l'âme  et  de  la  vie, 
quelque  chose  qui,  même  à  l'insu  du  poète,   en   révèle    les 
idées  et  les  émotions  morales. 

Une  supposition  qui,  si  elle  était  fondée,  viendrait  à  l'ap- 
pui de  l'observation  précédente,  c'est  que  notre  auteur,  quel 
qu'il  soit,  ou  les  deux,  s'il  y  en  a  deux,  comme  on  le  pense,  Raynouard 
ont  eu  en  vue,  dans  quelques  personnages  et  quelques  inci-  Choix, etc., t.u, 
dents  de  cette  fiction,  des  personnages  et  des  incidents  con- 
temporains. En  effet,  plusieurs  noms  des  lieux  où  se  passent 
des  scènes  du  roman  sont  des  noms  de  lieux  réels,  et  même 
très-connus  dans  le  midi.  Ainsi,  par  exemple,  ily  est  question 


286. 


Tome  XXII.  G 


& 


a34  TROUBADOURS. 

\III     SIECLE. 

d'un  chevalier  nommé  Estout  de  Vertfeuil,  qui  parait  avoir 


t.  i!'peX58°'—  été  lui-même  le  héros  de  quelque  roman.  Or,  Vertfeuil  fut 
choix, etc.,  t. ir,  un  château  célèbre  dans  le  diocèse  de  Toulouse.  On  peut 
voir  encore,  dans  le  Limousin,  de  grandes  et  belles  ruines 
d'un  château  de  Montbrun,  qui  parait  être  celui  de  la  belle 
Brunissende.  Plusieurs  des  noms  de  personnages  sont  de 
même  des  noms  usités  dans  ces  provinces,  et  qu'on  n'a  pas 
eu  besoin  d'inventer.  F. 


BLANDIN  DE  CORNOU  AILLES. 

Les  Vies  de  troubadours  composées  par  Jean  Nostrada- 
mus  fourmillent  d'erreurs  prodigieuses;  mais  elles  contien- 
nent aussi  diverses  notices  instructives,  soit  pour  l'histoire 
générale  de  la  poésie  provençale,  soit  pour  la  biographie  des 
poètes  provençaux.  Ce  mélange  de  faux  et  de  vrai,  de  cu- 
rieux et  d'absurde,  se  trouve  au  plus  haut  degré  dans  un 
vies  .Ils  plus  article  sur  Richard  Cœur  de  Lion,  roi  d'Angleterre.  Suivant 
cél.  poêi.  prov.,  l'historien  provençal,  ce  roi  fameux  devrait  être  compris  au 
'"' ''■  nombre  des  troubadours.  Allant  à  la  croisade,  il  se  serait 
arrêté  à  Marseille,  à  la  cour  du  comte  Raymond  Béranger; 
là  il  aurait  appris  l'idiome  des  troubadours,  et  se  serait  exercé 
a  lécrire.  La  princesse  Eléonore,  une  des  quatre  tilles  du 
comte,  celle  qui  un  peu  plus  tard  devint  reine  d'Angleterre 
en  épousant  Henri  III,  aurait  envoyé  à  Richard  un  beau  ro- 
man en  rime  provençale  sur  les  amours  de  Blandin  de  Cor- 
nouailles  et  de  Guillaume  de  Miramar,  son  compagnon,  et 
sur  les  prouesses  de  l'un  et  de  l'autre  en  l'honneur  d'Ir- 
lande et  de  Briande,  dames  d'une  incomparable  beauté. 

A  prendre  cet  article  à  la  lettre,  il  renferme  autant  de 

bévues  et  d'anachronismes   que  d'assertions;    et   personne 

jusqu'ici  ne  pouvait  guère  avoir  l'idée  d'en  tirer  le  moindre 

parti  pour  l'histoire  littéraire  du  midi  de  la  France.  Il  en  est 

autrement    aujourd'hui   que   l'exactitude  de  ce  témoignage 

est  constatée  sur  un  point  essentiel,  sur  l'existence  d'un  ro- 

Coté   E.  n.   man  provençal  intitulé:  Blandin  <le(  'ornouailles  et  Guillaume 

34; autrefois, L.  ([c  Miramar.  L'ouvrage  se  trouve  en  manuscrit  à  la  biblio- 

ioi.  —  °codd    thèque  de  Turin.  M.  Raynouard   en   avait  reçu  une   copie 


BLANDIN  DE  CORNOUA1LI.ES.  a35 

Mil     SIECLE. 


scrupuleusement  collationnée  avec  le  texte,  et  c'est  sur  cette 

.'  i  .  î  niss.  hibliolh.  rt- 

copie  que  nous  avons  pu  prendre  connaissance  du  roman.        ..     laurjnensjS 

Si  l'infante  Eléonore  de  Provence  put  jamais  envoyer  un   aihenœi,  t.  II,  p. 

tel  poëme  à  un  prince  anglais,  ce  ne  fut  certainement  pas  à    i5i.  — Memor 

...  i   ,i  i      r  •  •    '.    •.  t  î  •  'il  (]etl;i  reale  acca- 

Kicnard  Cœur  de  Lion,  qui  était  mort  bien  avant  qu  elle  ne    lem  flj  Torino 
vint  au  monde,  Si,  d'un  autre  côté,  comme  on  n'en  peut  dou-  i.  XXXIII ,  sec. 
ter,  ce  prince  entendait  le  provençal  et  l'écrivait,  ce  n'était  Parl>  i'  ''■ 
assurément  pas  à  Marseille,  ni  d'une  princesse  provençale, 
qu'il  l'avait  appris;  c'était  à  Poitiers,  dans  la  société  des 
meilleurs  troubadours  de  son  temps. 

Mais  la  méprise  de  Nostradamus  sur  ce  point  tient  à  peu 
de  chose,  et  n'est  point  difficile  à  rectifier.  Un  prince  an- 
glais, neveu  de  Richard  Cœur  de  lion,  Richard  de  Cor- 
nouailles,  allant  en  Syrie,  à  la  tête  d'une  croisade,  en  i  24o, 
s'embarqua  effectivement  à  Marseille;  et  il  n'y  a  rien  que  de 
très-vraisemblable  à  supposer  qu'il  s'arrêta  quelque  temps 
à  la  cour  de  Raymond  Béranger,  et  qu'il  y  vit  la  princesse 
Eléonore,  qui  put  aisément  lui  offrir  le  roman  dont  il  s'agit. 

Nous  irons  même  plus  loin,  et  nous  avancerons,  comme 
une  conjecture  assez  plausible,  que  ce  roman  était  l'œuvre 
de  l'infante,  et  avait  été  composé  par  elle  en  l'honneur  d'un 
jeune  prince  du  sang  de  Richard  Cœur  de  Lion,  qui,  plus 
encore  par  sa  bravoure  que  par  sa  naissance  et  par  son  nom, 
rappelait  ce  héros  de  la  chevalerie.  L'ouvrage  est  à  tous 
égards  d'une  grande  faiblesse;  au  point  qu'il  n'y  a  guère 
moyen  de  l'attribuer  à  un  poëte  de  profession,  si  mauvais 
qu'on  le  suppose.  En  ia4o,  époque  vers  laquelle  fut  écrit 
ce  poëme,  l'épopée  provençale  était  déjà  sans  doute  fort 
déchue  de  sa  forme  et  de  sa  grâce  premières  ;  mais  on  peut 
s'assurer  qu'elle  ne  l'était  pas  au  degré  que  marquerait  une 
telle  composition,  si  l'on  voulait  en  conclure  quelque  chose 
relativement  à  l'état  général  où  pouvait  se  trouver  alors  la 
poésie  de  la  langue  d'Oc.  Un  pareil  ouvrage  n'était  certai- 
nement qu'une  témérité  d'enfant  ou  d'écolier,  essayant  de 
faire  de  la  poésie  sans  la  moindre  lueur  de  vocation  poétique. 
1-e  plus  grand  mérite  du  poëme  est  d'être  fort  court,  et 
le  résumé  n'en  sera  pas  long.  L'auteur  entre  en  matière  après 
ce  début  : 

En  nom  de  Dieu,  comensarai 
Un  bel  dictât,  e  retrairai 
D'amors  e  de  cavalaria, 
E  una  franca  compania 

G  £  1 


XIII    SIECLE. 


236  TROUBADOURS. 

—  Que  van  far  dos  cavaliers 

De  Cornoalha,  bos  guerriers. 

Raynouard,       Blaiitlin  de  Cornouailles  et  Guillaume  ou  Guilhot  Ardit 
Lex"  '°™-' t#  I»   de   Miramar  sont   deux    vaillants  chevaliers  de   la  Table- 

p.  il6-i20.  —  .         _         .. ,       .,        .  . ,  .  t  . 

Diez,  Poésie  des  Bonde,  tort  lies  danutie,  et  qui  vont  ensemble  en  quête 
troubadours,  p.  d'aventures.  Réunis  ou  séparés,  ils  en  mènent  bravement 
plusieurs  à  fin  :  ils  tuent  des  géants,  délivrent  des  demoi- 
selles, passent  la  nuit  dans  les  forêts,  chez  des  ermites,  et 
finissent  par  trouver  un  oiseau  qui  leur  chante  en  langue 
humaine  et  leur  indique  de  belles  aventures  qu'ils  se  met- 
tent aussitôt  à  chercher.  La  plus  merveilleuse  de  toutes, 
celle  qui  couronne  les  autres,  est  réservée  à  Blandin,  le  vé- 
ritable héros  du  poème.  Il  délivre  par  trois  exploits  miracu- 
leux la  princesse  Briande  du  sommeil  auquel  un  malin  en- 
chanteur l'avait  condamnée.  A  peine  est-elle  éveillée  et  a-t- 
elle  vu  son  libérateur,  qu'elle  en  devient  éperdument  amou- 
reuse, lui  inspire  un  égal  amour,  l'épouse,  et  donne  Irlande, 
sa  sœur,  pour  femme  au  compagnon  de  Blandin. 

Des  aventures  de  ce  genre  peuvent  intéresser  par  la  grâce 
et  le  charme  des  accessoires  et  des  détails  :  ici,  tout  est  de 
la  même  médiocrité,  de  la  même  fadeur,  tout  absolument, 
la  diction,  les  détails,  les  accessoires  et  le  fond;  et  on  ne  se 
figure  pas  d'homme  à  qui  tout  cela  ait  pu  plaire,  si  ce  n'est 
le  jeune  Richard  de  Cornouailles,  en  supposant,  bien  en- 
tendu, que  le  poème  fût  composé  en  son  honneur  par  une 
aimable  et  belle  princesse,  destinée  à  devenir  reine.       F. 


LA  VIE  DE  SAINT  HONORAT. 

Biblioih. nat.,       A  juger  de  cet  ouvrage  par  le  sujet  et  par  le  titre,  on 
ms. 7988. — Cal.  ne  pourrait  que  le  trouver  fort  déplacé  parmi  des  romans  de 

de    La   Vallière,       ,     '      ,  «  *  »'l        J     ■  1 

i  11  p  23  _î  chevalerie;  a  en  juger  parce  qu  il  a  de  caractéristique  et  de 
Raynouard,  Lex.  curieux,on  s'assure  qu'il  est  à  sa  vraie  place.  En  effet,  ce  roman, 
mm.,  1.  1,  p.  écrit  par  un  moine,  en  i3oo,  eût-il  été  composé  dansl'intention 
p'oés.  dis  trou-  expresse  de  démontrer  quels  étaient  encore,  à  l'époque  et 
badours,  p.217.  dans  le  pays  dont  il  s'agit,  le  crédit  et  la  popularité  des  tra- 
ditions chevaleresques,  n'aurait  pas  été  très-différent  de  ce 
qu'il  est. 


LA  VIE  DE  SAINT  HONORAT.  a37 


XIII     SIECLE. 


C'est  l'auteur  lui-même  de  cette  biographie  de  saint  Ho-  

norat,  qui  nous  a  appris  de  lui  tout  ce  <pie  nous  en  savons. 

Il  se  nommait  Ramond  Feraud,  et  avait  dû  naître  dans 
la  seconde  moitié  du  XIIIe  siècle,  soit  à  Nice,  soitdans  quel- 
que autre  lieu  de  ce  comté,  qui  faisait  encore  alors  la  partie 
la  plus  orientale  delà  Provence.  Ramond  Feraud  fut  moine 
de  la  célèbre  abbaye  de  Lérins,  sous  le  gouvernement  de 
Gaucelm  (i  275-1 3og),  qui  le  plaça,  en  lui  conférant  la  di-  Gallia  christ., 
gnité  de  prieur,  à  la  tête  du  monastère  de  la  Roche,  dans  le  t-Hl, col.  1201. 
val  d'Esteron,  i\n  de  ceux  du  pays  qui  dépendait  de  Lérins. 
Ce  fut  à  la  sollicitation  de  cet  abbé  Gaucelm  qu'il  entreprit 
d'écrire  la  Vie  de  saint  Honorât,  qui  paraît  avoir  été  destinée 
à  être  présentée  comme  un  hommage  à  une  reine  du  nom 
de  Marie,  probablement  la  femme  de  Pierre  III,  roi  de  Si- 
cile. Il  avait  déjà  écrit,  comme  il  nous  l'apprend,  quelques 
autres  ouvrages  ou  opuscules  en  vers,  dont  il  ne  nous  reste 
plus  que  les  titres.  C'était  une  Vie  de  saint  Alban,  un  lai  de 
la  Passion,  et,  sur  la  mort  de  Charlemagne,  un  poëme  au- 
quel il  donne  le  titre  de  clianson,  et  dans  lequel  nous  avons 
le  droit  de  supposer  que  le  romanesque  ne  manquait  pas. 
Ces  notions,  de  si  peu  d'importance  qu'elles  soient,  méritent 
peut-être  néanmoins  d'être  recueillies,  comme  le  dernier 
signe  de  vie  de  l'ancienne  littérature  provençale,  dont  cette 
biographie  de  saint  Honorât  se  présente  comme  un  des  der- 
niers monuments. 

On  sait  que,  depuis  l'extinction  du  latin  en  Italie,  le  pro- 
vençal vulgaire  a  été  l'idiome  du  comté  de  Nice  ;  c'était  donc 
celui  de  Piamond  Feraud,  qui  n'en  fait  pas  moins  à  ce  sujet 
une  observation  assez  embarrassante  :  «  Si  quelqu'un,  dit-il, 
«  blâme  mon  langage  et  mon  dire  romans,  pour  n'être  point 
«  vrai  provençal,  qu'il  veuille  bien  m'excuser,  parce  que 
«  ma  langue  n'est  pas  le  vrai  provençal.  » 

E  si  deguns  m'asauta 
Mon  romanz  ni  mos  ditz, 
Car  non  los  ay  escritz 
En  lo  drey  proenzal, 
Non  m'o  tengan  a  mal; 
Car  ma  lenga  non  es 
Del  drech  proenzales 

Que  veut-il  dire  par  là?  qu'entend-il  par  le  vrai  proven- 
çal? Il  est  difficile  de  supposer  qu'il  entende  autre  chose  que 


XIII    SIECLE, 


2S8  TROUBADOURS. 

le  provençal  littéraire,  celui  des  troubadours,  qui  n'était 
point  encore  tout  à  fait  oublié,  par  opposition  au  proven- 
çal vulgaire,  celui  de  la  multitude.  Il  reconnaît  donc  qu'il 
n'avait  point  fait  une  étude  approfondie  du  provençal  litté- 
raire, et  qu'il  craignait  d'y  manquer  de  correction  et  d'élé- 
gance. Toutefois  il  semble  s'être  peu  à  peu  rassuré;  car, 
dans  son  épilogue,  il  revient  avec  satisfaction  et  d'un  air  de 
triomphe  sur  sa  diction,  priant  Dieu  qu'il  ne  se  rencontre 
personne  qui  s'avise,  par  malveillance  et  par  envie,  de  gâter 
ces  beaux  dits,  qu'il  a  pris  tant  de  soin  et  de  peine  à  écrire. 

Nous  ne  pouvons  nous  empêcher  de  citer  un  autre  pas- 
sage du  prologue  où,  pour  justifier  son  projet  d'entreprendre 
nue  œuvre  aussi  sérieuse  et  aussi  difficile  que  la  Vie  de  saint 
Honorât,  il  cherche  à  donner  une  idée  avantageuse  de  son 
érudition.  «  J'ai  lu  tout  Moïse,  dit-il,  et  j'ai  eu  en  mon  pouvoir 
«  beaucoup  de  livres:  ï  itas  patrnm.  J'ai  eu  de  même  à  ma 
«  disposition  un  grand  nombre  de  romans.  C'est  ainsi  que 
«  j'ai  lu  la  geste  de  la  sainte  conquête  de  Roncevaux,  et  de 
«  tous  ces  braves  qui,  pour  Dieu  tout-puissant,  souffrirent 
«  le  martyre.  Mais,  à  vrai  dire,  ni  en  roman,  ni  en  latin,  je  ne 
«  trouvai  tels  miracles,  ni  si  parfaite  histoire,  que  dans  cette 
«  vie  que  je  vais  raconter.  » 

Si  nous  voulions,  de  cet  ouvrage  qui  forme  un  assez  gros 
volume,  extraire,  d'un  côté,  les  fictions  de  toute  espèce,  et, 
de  l'autre,  la  part  de  la  vérité  et  de  l'histoire,  nous  ne  savons 
s'il  resterait  quelque  chose  pour  celle-ci  :  toujours  serait-ce 
bien  peu  de  chose.  Mais,  de  ces  fictions,  nous  n'indiquerons 
en  passant  que  celles  qui  se  rapportent  à  des  romans  du 
cycle  de  Charlemagne,  et  où  le  saint  paraît  comme  auxiliaire 
du  héros. 

Les  rois  Marsile  et  Aigolant,  si  fameux  dans  les  guerres 
des  Sarrasins  contre  Charlemagne,  non-seulement  figurent 
dans  la  Vie  de  saint  Honorât,  mais  ils  y  paraissent  avec  éclat, 
et  comme  proches  parents  du  saint,  le  premier  est  toujours 
roi  de  Saragosse;  Aigolant,  toujours  roi  d'Agen,  comme  dans 
une  foule  d'autres  romans  provençaux  perdus. 

Dans  un  de  ces  romans,  qui  existait  encore  en  i3oo,  ce 
même  Aigolant  gagne  une  grande  bataille  sur  Pépin  le  bref 
et  son  fils  Charles,  et  les  emmène  tous  les  deux  prisonniers 
en  Espagne.  Ils  ne  sont  délivrés  que  par  les  miracles  et  l'in- 
tercession de  saint  Honorât. 

Charlemagne  descend   en  Lombardie,  pour  v  être  cou- 


L\   VIF  DE  SALNT  HONOIUT.  a3g 

■J    \U\     SIÈCLE. 


ronné  empereur  ;  il  y  descend  par  le  mont  de  l'Argentière,  

pour  visiter  saint  Honorât,  qui  avait  alors  son  ermitage 
sur  cette  montagne,  et  il  lui  confie  son  cousin  Vezian,  malade; 
Vezian,  un  de  ses  champions,  prédestiné  au  martyre  des 
guerres  saintes. 

La  conquête  de  ><arbonne,  un  des  exploits  les  plus  glo- 
rieux, de  Charlemagne  sur  le  sol  de  la  France,  est  repré- 
sentée comme  le  fruit  immédiat  des  prières  du  saint. 

On  peut  en  dire  autant  de  la  prise  d'Arles,  que  Ramond 
Feraud  décrit  à  sa  manière,  et  avec  une  certaine  étendue, 
dans  l'intention  formelle  de  rehaussser  la  gloire  de  Charle- 
magne. Ses  tableaux  ne  sont  guère  qu'un  calque  assez  facile 
des  anciens  modèles,  que  l'auteur  avait  certainement  sous  les 
yeux. 

La  prise  d'Arles  avait  été  immédiatement  précédée  de  la 
bataille  d'Aliseamps,  ainsi  nommée  de  la  fameuse  plaine  des 
tombeaux  ,  dans  le  voisinage  de  la  ville.  Ce  fut  dans  cette 
bataille  (pie  périt  Vezian,  le  prétendu  cousin  de  l'empereur, 
plus  renommé,  dans  d'autres  traditions,  comme  neveu  de 
Guillaume  au  Court  nez. 

Mais  celle  de  toutes  les  fictions  chevaleresques  à  laquelle 
ont  été  le  plus  fortement  rattachés  divers  faits  de  la  Vie 
de  saint  Honorât,  parait  être  un  roman  de  Girart  de  Rous- 
sillon,  différent  pourtant,  selon  toute  apparence,  de  celui 
dont  nous  avons  beaucoup  parlé,  puisque,  dans  ce  dernier  Ci-de=sus,  p 
roman,  c'est  Charles  le  Chauve  ^appelé  Charles  Martel)  l67I9°- 
qui  figure  comme  adversaire  de  Girart,  et  que,  dans  la  Vie 
de  saint  Honorât,  c'est  avec  Charlemagne  lui-même  que  Gi- 
rart est  en  hostilité.  Cette  différence  capitale  en  fait  natu- 
rellement supposer  d'autres.  Ainsi ,  nous  voyons  ici  Girart 
qui,  en  qualité  de  comte  d'Arles,  se  trouve  en  opposition 
avec  saint  Honorât,  et  léchasse  de  son  archevêché. 

De  cette  liste  de  romans  carlovingiens  et  autres,  on  pour- 
rait, à  ce  qu'il  semble,  conclure  qu'en  i3oo  il  subsistait  en- 
core un  assez  grand  nombre  des  épopées  chevaleresques 
aujourd'hui  perdues.  Néanmoins  il  y  a ,  sur  ce  point,  une 
remarque  importante  à  faire.  C'était  en  Provence,  dans  les 
pays  entre  le  Rhône  et  les  Alpes,  (pie  Ramond  Feraud  avait 
trouvé  tant  de  romans  poétiques,  oh  il  avait  puisé  son  éru- 
dition d'historien.  Là  sans  doute,  comme  dans  le  reste  du 
midi,  les  hérésies  albigeoises  avaient  fait  persécuter  et  mis 
en   discrédit  les   livres  écrits  en  langue  vulgaire  ;   mais  là 


XIII    SIECLE. 


240  TROUBADOURS. 


toutefois  les  persécutions  et  les  dangers  avaient  été  moindres 

qu'ailleurs;  et  il  est  fort  douteux  que  Ramond  Feraud,  s'il 
eut  cherché  des  livres  chevaleresques  entre  le  Rhône  et  les 
Pyrénées,  y  eût  trouvé  tous  ceux  qu'il  se  vantait  d'avoir  lus 
dans  son  petit  comté  de  Nice. 
Raynouard,        D'autres  Vies  de  saints  en  vers  provençaux,  dont  les  unes 
Choix, etc., t. il,   paraissent  remonter  jusqu'au    XIe  siècle,  comme  celle   de 
wk  "iL  JLt.     saint  Amand,  évêque  de  Rodez,  et  celle  de  la  bienheureuse 
i.   i,  p.    5;i,  Foi  d  Agen;  dont  les  autres  sont  beaucoup  plus  modernes, 
572;  575, 576;   comme  celle  de  saint  Trophime,  celle  de  saint  Alexis,  celle 
Diw"  Poés  (îës  ^e  sa*nte  Eninùe,  traduite  du  latin  par  maître  Bertrand  de 
iroubadouis,  p.   Marseille,  mais  qui  toutes  sont  d'un  moindre  intérêt  pour 
a,7,  2'8  lhistoire  des  lettres,  n'ont  été  aussi  publiées  que  par  frag- 

ments. F. 


POEME  SUR  LA  CROISADE 

CONTRE  LES  HÉRÉTIQUES  ALBIGEOIS. 

Hist.    .le    la        Le  poëme  provençal  sur  la  croisade  contre  les  hérétiques 
croisade,    eic,   albigeois  {Causas  de  la  crozada  contr  els  ereges  d's/lbeges), 
Fauriei Pa p  f    lorsqu'il  fut  imprimé  pour  la  première  fois,  en   1837,  parut 
i837,in-4°.        accompagné  d'uneample  introduction.  Nous  pouvons  donc 
abréger,  en  parlant  de  cet  ouvrage,  notre  analyse    et  nos 
réflexions. 
Conjecturessur       I-  Le  seul  manuscrit  ancien  qui  nous  en  soit  resté  se  trouve 
l'auteur  et  ion-  a  la  Bibliothèque  nationale  de  Paris,  dans  le  fonds  de  La 
Vallièrc,  n.  91,  autrefois  2708.  C'est  un  petit  in-folio,  sur 
parchemin,  de    120  feuillets  ou   de  a3o,  pages,  contenant 
<)5y8  vers.  L'écriture  en  est  assez  belle,  et  paraît  être  de  la 
seconde  moitié  du  XIIIe   siècle.  Parmi  les  courtes  annota- 
tions marginales  de  différentes  mains,  de  divers  temps,  et 
toutes  en  dialecte  roman  du  midi,  une  seule  est  assez  cu- 
rieuse pour  être  citée;  c'est  la  dernière  de  toutes,  qui  se 
lit   sur  la  moitié  restée  en  blanc   de  la  dernière  page.  Elle 
était  depuis   longtemps  effacée,  mais  on  en  a  fait  revivre 
l'écriture  de  manière  à  la  rendre  lisible.  Nous  croyons  y  re- 
connaître qu'un  certain  Jordan  Capella,  peut-être  Jordan  h' 


POEME  SUR  LA  CROISADE  ALBIGEOISE,      a/ii 

XIII     SIÈCLE. 

chapelain,  propriétaire  du  manuscrit  en  i33(î,  l'avait  engagé  

alors  à   l'auteur   de    la  note  pour  quinze   livres   tournois. 

L'exemplaire,  d'ailleurs  fort  peu  correct,  est  donc  antérieur 

à  l'an  i336,  et  on  y  attachait  à  cette  époque  un  prix  assez 

élevé.  La  copie  moderne  qui  s'en  conserve  à  la  bibliothèque      Belles-Lettres, 

de  l'Arsenal  est  accompagnée  de  notes  grammaticales  et  de  "•  ,83- 

deux  tables,  l'une  géographique,  l'autre  historique. 

Quant  à  la  date  probable  de  l'ouvrage  même,  qui  ne  ren- 
ferme guère  que  des  faits  compris  entre  l'année  1208  et  Fan- 
née  1219,  elle  doit  être  reportée  au  temps  où  ces  faits  se 
sont  passés,  et  tout  porte  à  croire  que  l'auteur  contempo- 
rain était  aussi  du  pays.  Mais  quel  est  cet  auteur?  Son  nom, 
si  l'on  en  croyait  le  début  du  livre,  serait  à  peu  près  connu  : 

El  nom  del  Payre,  del  Filh,  e  ciel  sant  Esperit, 

Comensa  la  cansos  que  maestre  W.  fit, 

Us  clercs  qui  en  Navarra  fo  a  Tutlela  noirit. 

Aussi  le  rédacteur  du  CataloguedeLaVallièreet  M.Raynouard  Tome  11,  P. 
n'ont  point  hésité  à  regarder  comme  l'auteur  du  poëme  un  l6Si:°— Ray- 
Guillaume  deTudèle,  qu'on  dit  l'avoir  fait  à  Montauban. Mais  ""ma"  t   }Le\ 
nous  croyons  que  l'homme  mystérieux  de  Tudèle,  l'habile  225-289. 
négromancien  qui,  par  la  puissance  surnaturelle  de  son  art,  FoL  ''  v    8' 

u         •        j  l         '_'  »        1  ■-  sromancia ,      et 

sans  avoir  eu  besoin  de  voir  les  événements,  les  avait  non  ^,on  „,,nmància 
racontés,  mais  prédits,  n'est  point  le  troubadour  qui  a  célé- 
bré cette  guerre  en  langue  provençale,  et  que,  jusqu'à  présent, 
ce  troubadour  est  anonyme.  Il  doit  avoir  été  des  environs 
de  Toulouse,  ou  de  Toulouse  même,  qui  est  pour  lui  la  grande 
et  la  riche,  la  ville  des  palais,  la  reine  et  la  fleur  des  villes. 
Le  fameux  Folquet  de  Marseille,  qui  occupait  alors  le  siège 
épiscopal  de  Toulouse,  est  nommé  par  lui  a.  notre  évêque.  »       Foi.   44.  — 
Il  apporte  la  plus   grande  exactitude   dans  tous  les  détails  Pase'2''2  de  ''*- 
topographiques.  Enfin,  lorsqu'il  raconte  la  tragique  destinée 
du  jeune  vicomte  de  Béziers,  une  des  premières  et  des  plus 
intéressantes  victimes  des  violences  de  la  croisade  albigeoise, 
pour  s'excuser  d'en  parler  avec  une  émotion  qu'on  pourrait 
lui  reprocher,  il  ne  l'avait,  dit-il,  vu  qu'une  seule  fois,  mais      Foi.  5  v". — 
dans  une  circonstance  solennelle,  dont  il  avait  gardé  un  vif  Page  26. 
souvenir  :  c'était  aux   fêtes  du   mariage   de  Raymond   VI, 
comte  de  Toulouse,  avec  Eléonore,  sœur  de  Pierre  II,  roi 
d'Aragon. 

Il  nous  semble  donc  que  Fauteur  du  poème  peut  bien  n'a- 

Tomc  XXII.  H  1. 


242  TROUBADOURS. 

XIII     SIECLE. 

voir  été  qu'un  troubadour,  ou   même  un  simple  jongleur, 

et  que  s'il  s'appuie  de  l'autorité  du  nom  de  maître  Guillaume 
de  Tudèle,  c'est  comme  les  auteurs  de  romans,  surtout  les 
romanciers  de  Charlemagne,  qui  citent  pour  témoignage 
Turpin,  Alcuin,  ou  de  vieilles  chroniques  latines  conservées 
dans  une  savante  abbaye. 

Nous  ne  rencontrons  nulle  part  de  mention  expresse  de 
son  poëme;  mais  on  peut  essayer  d'en  signaler  quelques 
traces.  Les  moins  contestables  sont  celles  que  présente  une 
ancienne  histoire  en  prose  de  la  guerre  des  Albigeois,  dans 
l'idiome  du  bas  Languedoc,  et  dont  on  connaît  deux  manu- 
scrits, l'un  à  la  Bibliothèque  nationale,  sous  le  n.  9646,  et 
l'autre,  plus  ancien,  à  Carpeutras,  dans  le  fonds  de  Peiresc. 
Entre  les  détails  ajoutés  au  texte  original  de  l'histoire  en 
vers  par  le  copiste  en  prose,  qui  paraît  avoir  été  juriscon- 
sulte de  profession,  il  y  en  a  qui  ont  servi  à  déterminer  une 
limite  chronologique  en  deçà  de  laquelle  doit  être  placée 
l'époque  où  il  a  vécu.  Ainsi,  le  terme  de  Languedoc,  posté- 
rieur à  l'an  i3oo,  et  une  allusion  à  l'évèché  de  Castres,  in- 
Hisi.  de  Lan-   stitué  en  1 3 1 7,  engagent  dom  Vaissete,  le  premier  éditeur 

gucdoc,  t.  m,  jg  ce   récit,    à   en   placer   la    rédaction   vers  le  milieu  du 

coi  'i-ioà! "V   '  ^lVe  siècle,  et  peut-être  plus  tard.  L'ouvrage  a  été,  depuis, 
Tome  xix,   réimprimé  dans  le  Recueil  des  historiens   de  la  France,   et 

p.  xx  et   n5-  (|ails  celui  des  monuments  originaux  de  notre  histoire,  tra- 

'9TomeXV  p.   ^ulis  sous  'a  direction  de  M.  Guizot. 

1-202.  Si  cet  ouvrage,   dont  la  véritable  source  était  inconnue 

Hist.liit.de la   lorsque  parut  notre  dix-septième  volume,  a  été  mis  à  profit 

252-25'        P    Par  Uatel  et  Pierre  de  Marca;  si,  avant  eux,  Jean  de  Chassa- 
Hist. des  com-  niou,  dans  son  histoire  des  Albigeois,  et  Antoine  Dominici, 

tes  de  Toulouse,  danâ  Ses  recherches  inédites  sur  les  anciens  comtes  de  Quer- 

1  Hismi. ■  u. :.,,-„  cy?  avaient  aussi  consulté  le  poëme  provençal  comme  un 
témoignage  digne  de  confiance,  il  parait  que  ce  poëme,  sup- 
planté par  l'espèce  de  traduction  abrégée  qu'on  en  avait 
faite  après  coup,  était  tombé  dans  l'oubli.  A  peine  en  trouve- 
t-on  quelque  vague  réminiscence  dans  les  mémoires  sur 
Toulouse,  publiés  en  i5i5eten  1 5 1 7  par  Nicolas  Ber- 
trandi,  qui  prétend  avoir  lu  sur  le  tombeau  de  Ray- 
mond VI,  comte  de  Toulouse,  mort  excommunié  en  1222, 
l'épitaphe  suivante  : 

Non  y  a  home  sus  terra,  per  grau  senhor  que  t'os, 
Que  m  cites  de  ma  terra,  si  la  Glieza  non  fos 


XIII    SIECLE. 


POEME  SUR  LA  CROISADE  ALBIGEOISE.       a43 

sans  se  douter  que  ces  deux  vers,  qu'il  n'a  certainement  pas 
forgés,  sont  prononcés  ainsi  par  Raymond  lui-même  dans 
notre  cansos  : 

Que  non  es  en  est  mon  nullis  om  tan  poderos  Fol.    /,g.    - 

Que  mi  pogues  destruire,  si  la  Glieza  non  fos.  Page  268. 

Les  deux  vers  regardés  comme  servant  d'inscription  au 
tombeau  de  Raymond,  confiné  dans  un  coin  obscur  de  l'hô- 
pital de  Saint-Jean-de-Jérusalem  à  Toulouse,  et  aujourd'hui 
détruit,  sont  également  cités  par  César  Nostradamus  dans      Pag.  18 r>. 
son  Histoire  de  Provence,  et  par  Guion  de  Maleville  dans        Raynouard , 
sa  chronique  inédite  du  Quercy;  mais  c'était  de  Bertrandi  Lex.  rom.,  1. 1, 
qu'ils  pouvaient  l'un  et   l'autre  les  avoir  empruntés,  tandis  p 
que  Guion  de  Maleville  est  le  seul  qui  transcrive  quarante 
vers,  où  l'on  trouve  l'exact  résumé  des  conditions  de  paix 
imposées  à  Raymond  par   l'Eglise  romaine.  Or,  ces  qua- 
rante vers,  extraits,  selon  lui,  de  «  chansons  qui  furent  faites 
«  sur   les   plus  importantes   occurrences  et  factions  de  la 
«  guerre  albigeoise  ■»,  peuvent  se  lire,  avec  un  petit  nombre      Fol.    18.  — 
de  variantes,  dans  le  poëme  récemment  publié.  Pag.  98,  couplet 

II.  Avec  les  formes  de  composition  et  derhythme  d'un  an-       Analyse  géne- 
cien  roman  carlovingien,  ce  poëme  est  une  chronique.   La  liile- 
conviction  qui  nous  dicte  un  tel  jugement  deviendra  celle 
de  tout  lecteur  attentif  :  l'auteur  nous  paraît  n'avoir  rien  in- 
venté, ni  pour  tromper,  ni  pour  plaire;  il  a  bien  ou   mal 
vu,  bien  ou  mal  senti  les  choses  dont  il  parle,  mais  il  les  dit 
franchement  comme  il  les  a  vues  et  senties,   comme   il  sait 
les  dire;  il  a  voulu  être  historien,  et  l'a  été  de  tout  son  pou- 
voir. Pris  en  masse  et  sur  les  points  capitaux,  ses  récits  s'ac- 
cordent avec  les  autres  récits  accrédités  des  mêmes  événe- 
ments ;  et,  sur  les  points  secondaires  où  ils  s'en  écartent, 
ils  ont  leur  vraisemblance  et  leur  part  d'autorité.  Parés  de 
plusieurs  ornements  des  poëmes  chevaleresques  dont  le  sou- 
venir y  est  quelquefois  rappelé,  ils  n'en  sont  pas    moins 
pour  nous  des  mémoires  contemporains.  L'auteur  lui-même      Fol.  1  v°.— 
nous  apprend  que  ses  vers  étaient  destinés  à  être  récités  sur  Pas-  4> v-  29 
la  cantilènede  la  chanson  d'Antioche  :  ils  sont  aujourd'hui,      chans.  d'An- 
comme  l'était  alors  cette  chanson,   un   fragment   d'histoire  t«oche,publ.par 
digne  a  être  étudie.  XI 

L'œuvre  à  la  fois  poétique  et  historique   du  troubadour 

Hha 


XIII     SIECLE. 


244  TROUBADOURS. 

inconnu  n'embrasse  point  la  durée  entière  des  bouleverse- 
ments causés  par  la  croisade  albigeoise;  elle  n'en  comprend 
guère  plus  de  la  moitié.  La  narration  ne  commence  pro- 
prement qu'à  la  mort  de  Pierre  de  Castelnau,  légat  du  pape 
Innocent  III,  assassiné  à  Saint-Gilles  en  1208,  et  se  ter- 
mine au  siège  et  à  la  prise  de  Marmande  par  Louis  VIII,  en 
1-219.  ^n  n'y  trouve  donc  cpie  les  dix  premières  années  de 
la  guerre  des  Albigeois;  mais  c'est  à  ces  dix  années  qu'ap- 
partiennent les  scandales  prodigieux  de  cette  guerre.  L'au- 
teur semble  poursuivre  ses  récits  presque  jour  par  jour,  dé- 
sastre par  désastre,  sous  toutes  les  impressions,  au  milieu  de 
toutes  les  clameurs,  de  toutes  les  misères,  de  toutes  les  stu- 
peurs qui  accompagnent  ce  méfait  inouï  de  la  force  humaine  ; 
il  semble  les  interrompre  ou  les  reprendre  tour  à  tour,  à 
mesure  que  se  développèrent  les  événements  dont  la  mort 
de  Pierre  de  Castelnau  fut  le  signal.  Il  y  a  surtout  un  en- 
droit assez  notable  où  le  poète  fait  une  pause  formelle, 
comme  pour  attendre  que  les  faits  reprennent  leur  cours, 
et  lui  sa  narration  :  c'est  le  moment  où  il  rapporte  la  réso- 
lution qui  vient  d'être  prise  par  le  roi  d'Aragon  d'interve- 
nir dans  la  guerre  albigeoise,  contre  les  croisés  et  en  faveur 
Foi.  35  v°.—  de  son  beau-frère  Raymond  VI.  «  Si  le  roi,  dit-il,  se  ren- 
Hag-  '96.  «  contre  avec  les  croisés,  il  combattra  contre  eux  ;  et  nous, 

«  si  nous  vivons  assez,  nous  verrons  qui  vaincra  ;  nous  met- 
«  trous  en  histoire  ce  qui  nous  viendra  à  la  pensée,  et  nous 
«  continuerons  à  écrire  tout  ce  dont  il  nous  souviendra,  tant 
«  que  la  matière  s'étendra  devant  nous,  jusqu'à  ce  que  la 
«  guerre  soit  finie.  » 

Après  cette  espèce  de  pause,  l'ouvrage  recommence  par 
un  récit  très-détaillé  de  la  fameuse  bataille  de  Muret,  récit 
qui  continue,  sans  nulle  autre  apparence  d'interruption, 
jusqu'au  moment  où  Toulouse,  menacée  par  Louis  VIII,  se 
met  de  nouveau  en  défense.  Là,  l'auteur  s'arrête,  faisant  des 
vœux  passionnés  pour  que  les  Toulousains  triomphent  dans 
la  nouvelle  lutte  qui  s'apprête,  mais  sans  dire  un  mot  qui 
puisse  être  pris  pour  l'indice  du  projet  de  pousser  plus  loin. 
Cette  dernière  partie  de  son  histoire  paraît  n'avoir  été  écrite 
que  fort  peu  de  temps  avant  le  siège  de  Toulouse  par  le 
roi  de  France.  Ainsi  donc,  c'est  à  peu  près  entre  12 10  et 
1220  qu'il  accomplit  toute  sa  tâche.  L'ouvrage  lui-même  est 
assez  court,  et  les  événements  qui  y  sont  racontés  ne  sau- 
raient avoir  plus  d'unité  qu'ils  n'en  ont;  ils  se  touchent  de 


XIII    SIECLE. 


POEME  SUR  LA  CROISADE  ALBIGEOISE.       a45 

si  près,  qu'il  n'y  a  guère  moyen  de  saisir  entre  eux  un  inter- 
valle pour  y  intercaler  quoi  que  ce  soit  d'étranger. 

Ce  sont  là  autant  de  circonstances  qui  ne  font  que  rendre 
plus  saillante  et  plus  singulière  la  révolution  totale  survenue 
en  si  peu  de  temps  dans  l'esprit  et  les  sentiments  de  l'auteur. 
En  effet,  ce  qu'il  a  commencé  sous  l'empire  d'une  impression 
et  d'une  idée,  il  l'achève  sous  l'empire  de  l'impression  et  de 
l'idée  contraires.  Son  ouvrage  est,  pour  ainsi  dire,  double  ;  il 
a  l'air  d'appartenir  à  deux  hommes  non-seulement  différents, 
mais  ennemis.  En  commençant,  l'historien  se  montre  le 
partisan  décidé,  le  prôneur  ardent  de  la  croisade.  Il  a  pris 
parti  contre  les  hérétiques  :  Albigeois  ou  Vaudois,  il  les  dé- 
teste et  les  maudit  tous;  il  célèbre  la  guerre  entreprise 
contre  eux,  comme  une  guerre  sainte,  inspirée  par  le  ciel; 
il  s'identiiie,  autant  qu'il  peut,  avec  les  croisés;  il  les  dési- 
gne de  vingt  manières  différentes,  dont  chacune  est  une 
manifestation  de  sa  sympathie  pour  eux.  Nos  barons  fran- 
çais, nos  Français,  notre  gent  de  France,  notre  gent  étran- 
gère, notre  croisade,  les  nôtres,  tels  sont  les  noms  qu'il  aime 
à  leur  donner.  Il  comprend  tous  leurs  chefs  dans  son  en- 
thousiasme :  il  s'épuise  à  chercher  des  termes  pour  louer 
dignement  Simon  de  Montfort;  il  ne  trouve  personne  à  com- 
parer, pour  l'excellence  et  la  bonté,  au  trop  fameux  Folquet, 
de  Marseille,  alors  évêque  de  Toulouse,  et  le  Montfort  spiri- 
tuel de  la  croisade.  La  portion  du  poëme  composée  sous 
l'inspiration  de  ce  zèle  fanatique  n'en  est,  il  est  vrai,  que  la 
moindre;  mais  elle  ne  laisse  pas  d'être  considérahle  :  elle 
embrasse  les  événements  des  trois  premières  années,  et  compte 
près  de  trois  mille  vers.  A  partir  de  là,  cette  guerre  n'est 
plus  décrite  que  comme  une  entreprise  de  violence  et  d'ini- 
quité. Simon,  Folquet,  les  autres  chefs,  que  le  poète  a  jus- 
qu'ici peints  comme  de  pieux  héros,  ne  sont  plus  à  ses  yeux 
cpie  des  hommes  féroces,  dominés  par  l'ambition,  et  désho- 
norant à  la  fois  la  religion  et  l'humanité. 

On  cherche  avec  curiosité  l'endroit  où  se  fait  et  s'annonce 
une  révolution  si  complète  dans  le  sentiment  moral  de 
l'historien.  Mais  cet  endroit  n'est  pas  facile  à  discerner  net- 
tement; il  se  perd  et  se  cache,  pour  ainsi  dire,  dans  le  con- 
tenu de  plusieurs  couplets  (du  cxxxe  au  cxxxvie),  où.  l'au-  Pag.196-210. 
teur  semble  n'être  déjà  plus  l'ardent  et  intrépide  partisan 
de  la  croisade,  et  ne  s'en  est  pas  encore  déclaré  l'adversaire. 
Le  passage  de  ces  couplets  le  moins  douteux,  comme  indice 


XIII      SlKCLE. 


246  TROUBADOURS. 

de  ce  changement  de  disposition,  est  un  passage  déjà  cité 
par  un  autre  motif  :  c'est  celui  où  le  poëte,  après  avoir  an- 
noncé le  parti  arrêté  par  le  roi  d'Aragon  de  venir  au  secours 
de  Toulouse,  ajoute,  en  parlant  de  lui-même,  qu'il  atten- 
dra la  décision  de  la  victoire,  et  ne  poursuivra  qu'alors  l'his- 
toire qu'il  a  commencée.  L'espèce  de  pause  que  nous  avons 
indiquée  tout  à  l'heure  avant  la  bataille  de  Muret,  nous 
semble  marquer,  dans  l'esprit  de  l'auteur,  le  moment  d'in- 
décision et  de  délibération  où  il  passe  de  son  premier  sen- 
timent au  nouveau.  Après  la  bataille,  après  la  mort  du  roi 
K0I.37V0.  —  d'Aragon,  il  n'hésite  plus  :  «  Tout  le  monde  en  valut 
«  moins,  dit-il;  toute  la  chrétienté  en  fut  abaissée  et  non- 
ce nie.  »  Ces  mots  peuvent  être  signalés  comme  le  manifeste 
du  troubadour  historien  contre  la  croisade;  c'est  à  partir 
de  ce  moment  (pie  les  persécutés  deviennent  ses  héros,  et  les 
persécuteurs  l'objet  de  sa  haine.  Une  fois  exprimée,  cette 
haine  ne  change  plus;  elle  s'accroît,  elle  s'exalte  par  les  ef- 
forts mêmes  qu'elle  fait  pour  se  satisfaire. 

La  victoire  de  Simon,  remportée  contre  toute  attente, 
contre  toute  vraisemblance,  eut,  autant  que  possible,  les  ap- 
parences d'un  miracle  opéré  par  le  ciel  en  faveur  des  vain- 
queurs; de  sorte  qu'abjurer  leur  cause  en  un  tel  moment, 
c'était  presque  se  révolter  contre  la  foi.  Mais  l'auteur,  en 
cessant  d  être  le  chantre  de  la  croisade,  ne  devient  pour 
cela  ni  hérétique,  ni  partisan  de  l'hérésie.  Seulement  la 
croisade  n'est  plus  pour  lui  une  affaire  de  croyance,  mais 
nue  grande  iniquité  politique,  une  guerre  odieuse,  où  l'E- 
glise trompée  cherche  à  triompher,  par  la  violence  et  la 
fraude,  de  l'innocence  et  du  droit.  En  changeant  ainsi  d'o- 
pinion sur  les  hommes  et  sur  les  choses,  il  n'a  certainement 
fait  que  céder  à  un  sentiment  d  humanité  et  de  patriotisme 
méridional  ;  et  s'il  y  avait  quelque  chose  d'extraordinaire  à  ce 
changement,  ce  serait  qu'il  se  fût  fait  un  peu  tard,  qu'il  n'eût 
pas  éclaté  dès  les  premiers  excès  et  les  premiers  massacres. 
11  y  aurait  une  autre  manière  d'expliquer  cette  espèce  de 
disparate,  et  une  manière  si  simple  et  si  naturelle,  qu'elle  se 
présente  comme  d'elle-même  :  ce  serait  d'attribuer  l'ouvrage 
à  deux  auteurs  différents.  Mais  une  telle  explication,  à  la 
bien  examiner,  est  inadmissible.  Si  diverses  que  soient  les 
deux  parties  du  poème  quant  au  sentiment  moral  qui  les  a 
inspirées,  elles  s'ajustent  avec  tant  de  précision  l'une  à  l'au- 
tre; le  langage,  le  style,  le  ton,  le  caractère  de  l'une,  sont 


POEME  SUR  EA  CROISADE  ALBIGEOISE.       2/j7 

'    XIII    SIÈCLE. 

tellement  ceux  de  l'autre,  qu'il  n'y  aurait  pas  la  moindre  

vraisemblance  à  les  supposer  de  deux  auteurs.  Est-il  né- 
cessaire d'avoir  recours  à  un  hasard  merveilleux  pour  rendre 
compte  d'un  fait  en  lui-même  très-naturel?  Quoi  de  plus  na- 
turel, en  effet,  que  d'attribuer  ce  changement  de  sentiments 
et  d'idées  à  l'inévitable  impression  que  devait  produire, 
à  la  longue,  sur  une  âme  généreuse,  le  spectacle  des  violen- 
ces de  la  croisade?  Pour  ne  point  se  lasser  de  pareilles  vio- 
lences, il  ne  fallait  rien  de  moins  peut-être  que  la  funeste 
énergie  ou  le  triste  besoin  de  les  exécuter.  Il  fallait  être 
Mont  fort  ou  Folquet. 

III.  L'art,  dans  tout  ce  récit,  est  encore  fort  inculte  :  les  Détails  hist<>- 
faits  y  sont  généralement  présentés  dans  leur  ordre  chrono-  ritiues  el  lin';- 
logique;  mais  ils  ont  plus  souvent  l'air  d'être  simplement  ra,res" 
juxtaposés  que  d'être  liés  d'une  manière  qui  en  marque  la 
filiation  et  les  rapports.  Il  ne  faut  pas  s'attendre  non  plus  à 
trouver,  entre  les  diverses  parties  de  l'ouvrage,  une  certaine 
proportion,  une  certaine  harmonie  :  quelques-unes  sont  dé- 
veloppées avec  une  abondance  qui  n'a  pas  toujours  le  mérite 
de  la  clarté;  d'autres  sont  brusquement  esquissées  en  traits 
rudes  et  indécis,  sous  lesquels  on  entrevoit  à  peine  les  idées  ou 
les  faits.  Ces  défauts  sont  graves  :  qui  s'aviserait  de  le  nier? 
Mais  il  y  aurait  quelque  pédanterie  à  s'y  arrêter  sérieuse- 
ment. De  tels  défauts  sont  beaucoup  moins  de  l'auteur  que 
de  son  siècle.  Ce  que  l'on  est  en  droit  d'exiger  du  poète  po- 
pulaire d'une  époque  d'imagination  et  d'ignorance  qui  es- 
saye de  se  faire  historien,  ce  n'est  certainement  pas  une 
narration  savante,  précise  et  lucide  :  ce  sont  des  traits  qui 
peignent  à  la  fois  les  événements  et  les  temps. 

Une  des  premières  choses  qui  frappent  dans  cette  his- 
toire, c'est  l'empressement  de  l'auteur  à  citer  par  leurs 
noms  tous  les  personnages  qu'il  connaît  pour  avoir  figuré 
de  quelque  manière  dans  les  événements  qu'il  raconte,  et  il 
en  cite  une  multitude  étonnante;  il  en  cherche  et  en  trouve 
dans  tous  les  rangs  de  la  féodalité,  de  la  chevalerie,  de  la 
bourgeoisie,  et  même  au-dessous.  Il  n'y  a  si  petit  seigneur 
de  château  qu'il  ne  nomme  et  ne  soit  disposé  à  célébrer, 
pour  peu  que  l'occasion  s'y  prête.  S'il  décrit  les  machines  de 
guerre  des  Toulousains  ou  des  défenseurs  de  Beaucaire,  il 
sait  et  dit  les  noms  des  ingénieurs  qui  les  ont  construites; 
s'il   raconte  l'incendie  de  la  cathédrale  de  Béziers  par  les 


XIII     SIÈCLE. 


248  TROUBADOURS. 

ribauds,  il  saisit  cette  occasion  de  nommer  l'architecte 
dont  elle  est  l'œuvre.  Il  y  a  enfin  des  cas  où  rémunération 
qu'il  fait  des  hommes  du  pays  armés  contre  la  croisade  est  à 
la  fois  si  longue  et  si  sèche,  qu'elle  ressemble  plus  à  un  sim- 
ple appel  de  soldats  par  leur  chef  qu'à  une  revue  poétique 
de  barons  et  de  chevaliers. 

Quant  aux  détails  du  poëme,  qui  caractérisent  plus  parti- 
culièrement l'événement  qui  en  est  le  sujet,  il  faudrait,  même 
pour  n'indiquer  que  les  principaux,  entrer  dans  des  rappro- 
chements minutieux,  que  tout  lecteur  attentif  et  curieux  fera 
de  lui-même,  et  dont  nous  ne  pouvons  ni  nous  ne  vou- 
lons le  dispenser.  Nous  les  recommandons  surtout  aux  his- 
toriens. 

Qu'ils  fassent  attention  aux  nombreux  et  importants  té- 
moignages de  l'auteur  sur  les  institutions  municipales  de 
Toulouse  :  il  ne  laisse  jamais  échapper  l'occasion  de  faire 
sentir  tout  ce  qu'il  y  avait,  dans  le  régime  de  cette  ville,  de 
vigueur  et  de  liberté.  Le  siège  de  Toulouse,  où  fut  tué  Si- 
mon de  Montfort,  peut  être  regardé  comme  l'événement 
principal,  comme  la  crise  de  la  croisade  albigeoise.  Ce  siège 
fut  long;  il  fut  périlleux  [jour  les  Toulousains;  et  le  comte  de 
Toulouse  s'y  trouva  en  personne,  du  commencement  à  la  fin, 
avec  plusieurs  des  plus  hauts  seigneurs  du  midi.  Pendant  la 
durée  entière  du  siège,  c'est  le  pouvoir  municipal,  c'est  le  con- 
sulat qui  dirige  tout,  qui  préside  et  pourvoit  à  tout,  autour 
duquel  viennent  se  rallier  toutes  les  forces  levées  pour  la 
défense  commune,  à  la  solde  duquel  combattent  toutes  ces 
forces.  Le  comte  de  Toulouse ,  le  légitime  seigneur  de  la 
ville,  est  là,  et  il  n'y  est  pas  oisif;  mais  tout  ce  qu'il  y  fait, 
il  semble  le  faire  sous  les  auspices  des  consuls;  il  ne  leur 
commande  pas,  et  l'on  ne  voit  pas  ce  qu'il  pourrait  avoir  à 
leur  commander.  Le  pouvoir  consulaire  est  l'unique  pouvoir 
qui  se  montre  formellement  comme  autorité  politique  dans 
la  ville  assiégée.  C'est  en  représentant  ainsi,  soit  à  Tou- 
louse, soit  ailleurs,  le  consulat  municipal  en  lutte  contre  la 
croisade  albigeoise,  cjue  l'auteur  du  poëme  nous  révèle,  sinon 
l'existence  et  les  formes  de  cette  institution  (chose  que  nous 
savons  d'ailleurs),  du  moins  son  intervention  et  son  influence 
dans  les  grands  événements  du  pays.  C'est  ainsi  qu'il  con- 
firme, bien  qu'implicitement  et  d'une  manière  indirecte,  ce 
que  nous  connaissons  par  d'autres  du  haut  degré  de  puis- 
sance et  de  liberté  auquel  les  \  i 1 1 es  du  midi  s'étaient  élevées 
durant  le  XIIe  siècle. 


XIII    SIECLE. 


POEME  SUR  LA  CROISADE  ALBIGEOISE.       249 

D'autres  détails  non  moins  intéressants  sont  ceux  où  il 

essaye  de  caractériser  les  mœurs  générales  du  midi,  ceux  où 

il  s'efforce  de  rendre  de  quelque  manière  le  sentiment  et 

l'idée  qu'il  a  de  ces  mœurs,  ceux  enfin  qui  marquent  le  point 

de  vue  d'où  il  a  considéré  les  événements.  Sa  pensée  éclate 

surtout  dans  le  discours  où  les  Toulousains  assiégés,  après 

avoir  commencé  par  protester  avec  une  ardeur  pieuse  de  la 

pureté  de  leur  foi  catholique,  finissent  par  se  lamenter  et  se 

plaindre  de  la  conduite  du  pape  et  des  prélats  de  l'Eglise 

envers  eux.  «  Ce  pape,  disent-ils,  et  ces  prélats  nous  don-      Foi.    92.  — 

«  nent  à  juger  et  à  détruire  à  tel  dont  nous  rejetons  la  sei-  Pas'  ^8 

«  gneurie,  à  des  hommes  de  race  étrangère,  qui  éteignent 

«  toute  lumière,  et  qui,  si  Dieu  et  Toulouse  l'eussent  permis, 

«  auraient  enseveli  prix  (prêts)  et  noblesse  (paratgê).  » 

Si,  dans  son  ensemble,  cette  histoire  présente  des  obscu- 
rités, des  redondances,  des  lacunes  et  bien  d'autres  défauts 
trop  saillants  pour  qu'il  soit  nécessaire  d'en  faire  expressé- 
ment lénumération,  elle  offre  aussi,  dans  ses  diverses  par- 
ties, des  beautés  qui  sont  une  compensation  plus  que  suffi- 
sante de  ces  défauts.  La  narration  y  prend  parfois,  surtout 
dans  la  seconde  moitié,  une  allure  si  vive,  si  franche,  si  pit- 
toresque, relevée  de  traits  si  énergiques  ou  si  naïfs,  qu'elle 
perdrait  infiniment  à  être  plus  conforme  aux  idées  et  aux 
règles  vulgaires  de  l'art.  On  admirera  le  tableau  des  circon- 
stances qui  accompagnent  et  qui  suivent  la  mort  de  Simon 
de  Montfort  ;  mais  deux  exemples  feront  voir  encore  mieux 
avec  quel  bonheur  l'historien  réussit  souvent  par  un  simple 
mot,  par  un  trait  inattendu,  à  mettre  en  relief,  dans  ses  ré- 
cits, le  caractère  et  la  situation  de  ses  personnages. 

Ainsi,  après  la  bataille  de  Muret,  les  chefs  ecclésiastiques 
de  la  croisade  engagent  le  fils  de  Philippe-Auguste,  le  prince 
Louis,  à  se  rendre  dans  le  midi,  pour  délibérer  avec  eux  sur 
la  conduite  à  tenir  envers  le  pays  et  les  habitants.  Le  prince 
arrive  eu  toute  hâte,  et  il  arrive  à  temps  pour  approuver 
toutes  les  rigueurs,  toutes  les  iniquités  projetées  contre  Tou- 
louse, et  pour  se  donner  le  spectacle  du  désastre  et  de  la 
ruine  de  cette  ville.  Cela  fait  et  cela  vu,  il  retourne  en  France, 
enchanté  et  pressé  de  rendre  compte  de  tout  au  roi  son  père. 
«  Il  lui  raconte  comment  Simon  de  Montfort  vient  de  s'élever  Fo1-  '>°  "■"■  ~ 
«  et  de  conquérir  grande  puissance.  Et  le  roi  ne  répond 
«  rien;  il  ne  dit  pas  une  parole.  »  Philippe-Auguste  avait  ses 
vues  sur  les  Etats  du  comte  de  Toulouse;  son  projet  était  de 
Tome  XXII.  I  1 


■i5o  TROUBADOURS. 

Xlll     iIKCLE. 

les  rattacher  politiquement,  comme  les  autres  grands  fiefs, 

à  la  monarchie  française  refaite  par  lui.  Mais  il  ne  lui  plai- 
sait point  que  ces  riches  et  vastes  pays  fussent  d'abord  ra- 
vagés, puis  donnés  par  l'Eglise.  Il  ne  pouvait  voir  dans  Simon 
de  Montfort  qu'un  aventurier  de  haut  étage,  doublement 
suspect  pour  sa  capacité  et  pour  son  ambition  effrénée.  Or, 
entre  toutes  les  manières  de  faire  deviner  sur  ce  point  si  grave 
les  secrètes  inquiétudes  de  Philippe,  y  en  avait-il  une  plus  pro- 
fonde et  plus  expressive  que  celle  qu'emploie  ici  notre  his- 
torien? y  avait-il  mieux  à  faire,  pour  quelque  historien  que 
ce  fût,  que  de  représenter  le  sage  et  magnanime  roi  repous- 
sant par  son  silence  des  projets  impolitiques  et  cruels,  mais 
conçus  et  soutenus  par  une  puissance  démesurée  comme  l'é- 
tait alors  l'Église? 

Un  second  trait  d'un  autre  genre,  mais  qui  vient  assez  bien 
à  la  suite  du  précédent,  s'applique  à  ce  prince  Louis,  qui  fut 
depuis  le  roi  Louis  V  III,  aussi  faible  d'âme  et  d'esprit  que  de 
corps.  Après  la  mort  de  Simon,  Louis  revint  dans  le  midi,  à  la 
tète  d'une  nombreuse  croisade.  Il  assiégea  et  prit  Marmande. 
Un  jeune  seigneur  gascon,  Centule,  comte  d  Estarac,  qui  avait 
défendu  la  ville,  y  fut  fait  prisonnier.  A  peine  décidée,  la 
victoire  donna  lieu  à  une  grave  délibération  entre  les  chefs 
tant  ecclésiastiques  que  militaires  de  la  croisade  :  il  fallait 
décider  si  les  habitants  de  la  ville  prise,  hérétiques  ou  non, 
seraient  ou  ne  seraient  pas  égorgés  jusqu'au  dernier,  et  si  le 
jeune  comte  prisonnier  serait  livre  à  Amauri  de  Montfort, 
pour  être,  au  choix  de  celui-ci,  brûlé  ou  pendu.  La  délibé- 
ration fut  longue  et  animée  :  Centule  fut  épargné  par  des 
motifs  accidentels  de  politique;  la  population  de  Marmande 
fut  égorgée  tout  entière.  La  délibération  se  tient  dans  la 
tente  royale,  en  présence  du  prince  Louis,  et  sous  sa  prési- 
dence. Or,  voici  comment  l'auteur  peint  le  jeune  prince  dans 
cette  effrayante  situation,  dans  ce  moment  où  d'un  mot,  d  un 
Foi.   nG  —  clin  d'œil,  il  pouvait  sauver  tant  de  vies.  «  Les  prélats  de 

Pa8  hr>  <c  l'Eglise,  dit-il,  se  sont  rendus  auprès  du  roi,  et  devant  lui 

«  sont  assis  les  barons  de  France;  et  le  roi  s'appuie  sur  un 
«  coussin  de  soie,  pliant  et  repliant  son  gant  droit,  tout  cousu 
«  d'or;  autour  de  lui,  on  se  parle  et  on  s'écoute;  il  est  comme 
«  muet.  »  Un  prince  qui,  en  ce  moment,  ne  dit  mot,  et  qui 
joue  avec  son  gant  d'or!  Ouels  termes,  quelles  phrases  pein- 
draient mieux  l'embarras  et  la  gène  de  celui  qui  ne  peut 
condamner  sans  honte,  et  qui  n'ose  pardonner? 


POEME  SUR  LA  CROISADE  ALBIGEOISE.       a5i 

C'est  dans  l'application  des  formes  dramatiques  à  son  su- 
jet, cpie  l'auteur  parait  avoir  mis  le  plus  d'étude.  On  pour- 
rait être  embarrassé  à  décider  comment  il  aime  le  mieux 
caractériser  ses  personnages  :  si  c'est  en  les  faisant  agir,  ou 
en  les  faisant  parler.  Mais  toujours  est-il  évident  que  ce  der- 
nier moyen  lui  plaît  outre  mesure;  il  faut  seulement  obser- 
ver qu'en  cela  son  goût  et  son  usage  ne  sont  pas  purement 
arbitraires.  Tous  les  pouvoirs  dont  la  croisade  suppose  le 
concours  ou  l'opposition,  celui  de  l'Eglise,  celui  de  la  démo- 
cratie municipale,  celui  de  la  haute  féodalité,  étaient  des 
pouvoirs  collectifs  qui  n'agissaient  guère  qu'en  vertu  d'une 
discussion,  d'une  délibération  préliminaire  :  tout  était  censé 
se  décider  dans  des  parlements,  dans  des  conseils  où  s'agi- 
taient toujours,  avec  plus  ou  moins  de  franchise  et  d'énergie, 
les  passions,  les  idées,  les  intérêts  du  choc  desquels  naissaient 
les  événements.  Ce  sont  ces  conseils,  c'est  le  jeu  de  ces  pas- 
sions et  de  ces  idées  que  le  troubadour  anonyme  a  eus  fré- 
quemment à  décrire,  et  qu'il  a  presque  toujours  décrits  avec 
une  vivacité  singulière.  Peut-être  lui  arriva-t-il  quelquefois 
d'avoir  eu  connaissance,  sinon  des  termes  propres,  au  moins 
de  la  substance  des  discours  prononcés.  Mais,  en  général,  on 
doit  tenir  pour  inventés  les  discours  qu'il  entremêle  aux 
faits  de  la  croisade.  Toutefois  ils  n'ont  point  été,  il  s'en  faut 
de  beaucoup,  imaginés  au  hasard;  ils  sont  tous,  au  contraire, 
l'expression  rigoureuse  et  fidèle  du  caractère  des  personna- 
ges qui  les  tiennent;  ils  sont  comme  la  raison  des  actes  at- 
tribués à  ces  personnages. 

Rien  ne  pouvait  mieux  représenter  que  le  dialogue  suivant 
la  franchise  guerrière  des  compagnons  de  Simon  de  Montfort, 
et  l'espèce  d'opposition  qui  s'était  élevée,  dans  les  conseils 
de  la  croisade,  entre  les  meneurs  spirituels  et  les  héros  de  la 
guerre  sainte.  Il  s'agit  d'une  scène  du  siège  de  Beaucaire  : 
une  attaque  des  croisés  a  été  vigoureusement  repoussée  par 
les  assiégés;  et  Montfort,  retiré  dans  sa  tente,  y  tient  un  con- 
seil où  assistent  les  légats  du  pape  et  les  principaux  chefs  de 
l'armée.  Il  se  plaint  avec  amertume  des  échecs  désormais 
journaliers  qu'il  éprouve,  et  demande,  fort  découragé,  ce 
qu'il  doit  faire.  L'évêque  de  Nîmes  prend  aussitôt  la  parole, 
et,  entre  les  divers  arguments  qu'il  fait  valoir  pour  ranimer 
la  foi,  il  déclare  que  tous  les  croisés  tués  ou  blessés  dans 
cette  guerre  sont  par  là  même  absous  de  leurs  fautes ,  de 
leurs  péchés,  de  leurs  crimes.   «  Par  Dieu!  s'écrie  à  ce  dis- 

Ii2 


XIII     SIECLE. 


XIII     SIECLE. 


25a  TROUBADOURS. 


«  cours  Foucault  de  Brézi,  seigneur  évêque,  c'est  grande 
Fol. 55  v  .—       merveille  comment  vous  autres  lettrés  vous  absolvez  et 

Fag.  Kii.  ,    .  _,    .  ..... 

<(  pardonnez  sans  pénitence.  Mais  je  ne  croirai  jamais,  a 
«  moins  que  vous  ne  le  prouviez  mieux,  qu'aucun  homme  soit 
«  digne  du  paradis  s'il  ne  meurt  confessé.  —  Foucault,  ré- 
«  pond  l'évêque,  il  m'est  pénible  que  vous  doutiez  que  tout 
«  homme,  eût-il  jusque-là  mérité  d'être  damné,  ait  fait  péni- 
«  tence  par  cela  seul  qu'il  a  combattu  l'hérésie.  —  Non,  par 
«.  Dieu,  seigneur  évêque,  pour  chose  que  vous  me  disiez,  je 
«  ne  croirai  jamais  que,  si  Dieu  est  courroucé  et  fâché  con- 
«  tre  nous,  ce  ne  soit  à  raison  de  vos  sermons  et  de  nos  pé- 
«  chés.  » 

Simon  de  Montfort  lui-même  ne  serait  point  suffisamment 
connu,  et  on  entreverrait  à  peine  les  côtés  superstitieux  ou 
équivoques  de  son  caractère,  si  l'on  n'entendait  avec  quelle 
naïveté  il  manifeste  devant  les  siens  sa  surprise  d'être  par- 
fois vaincu ,  de  ne  pas  être  invariablement  heureux  dans 
ses  projets,  lui  Simon,  lui  le  champion  de  l'Eglise  et  de 
la  foi,  lui  le  fléau  des  hérétiques;  si  l'on  ne  voyait  ce  guerrier, 
partout  ailleurs  si  intraitable  et  si  fier,  toujours  prêt  à  s'hu- 
milier devant  les  puissances  ecclésiastiques,  et  à  leur  deman- 
der pardon  des  doutes  et  des  impatiences  par  lesquels  il  les 
offense  dans  ses  revers. 

Entre  les  nombreux  passages  du  poëme  dont  l'effet  tient 
plus  à  l'emploi  des  formes  dramatiques  qu'à  celui  de  la  nar- 
ration pure ,  il  en  est  quelques-uns  qu'il  est  difficile  de  ne 
pas  distinguer  des  autres,  et  où  l'on  ne  peut  guère  se  dé- 
fendre de  soupçonner  que  la  poésie  est  intervenue  plus  li- 
brement que  ne  le  comportait  la  sévérité  historique.  Tel  est, 
par  exemple,  le  récit  des  délibérations  du  fameux  concile  de 
Latran.  Ce  long  morceau,  le  plus  remarquable  peut-être  de 
tout  l'ouvrage,  celui  dans  lequel  on  trouve  le  plus  de  beaux 
traits,  le  plus  d'originalité,  n'est  au  fond  qu'un  drame  dont 
les  scènes  diverses  sont  à  peine  séparées  par  quelques  vers 
d'une  courte  narration;  et  à  quiconque  y  regarde  de  près, 
ce  drame  offre  toutes  les  apparences  d'une  création  poétique 
où  l'histoire  a  été  peu  ménagée. 
Conciles,  éd.  Le  concile  de  I2i5,  tenu  à  Rome  sous  la  présidence  d'In- 
de Labbe,  t. xi,  nocent  H[  ?  est  célèbre  dans  l'histoire  de  l'Eglise  :  il  y  as- 
sista,  dit-on,  douze  cents  prélats  de  tout  rang  et  de  toute  la 
chrétienté,  outre  un  grand  nombre  de  seigneurs  séculiers, 
dont  la  cause  fut  défendue  ou  par  eux-mêmes,  ou  par  leurs 


POEME  SUR  LA  CROISADE  ALBIGEOISE.       253 

représentants.  Nous  laissons  de  côté,  comme  l'auteur  du 
poème,  les  mesures  de  discipline  ecclésiastique  promulguées 
par  le  concile  contre  les  coupables  ou  fauteurs  d'hérésie.  Les 
actes  de  politique  temporelle  l'intéressaient  bien  plus,  et  ce 
sont  en  effet  ceux-là  qu'il  a  rapportés  et  caractérisés  à  sa 
manière.  On  connaît  les  décisions  prises  alors,  soit  contre  la 
secte  albigeoise,  soit  à  l'égard  des  seigneurs  du  midi  atteints 
par  la  croisade.  Tout  ce  qu'il  y  avait  de  grave  dans  ces  der- 
niers décrets  concernait  le  comte  de  Toulouse;  c'était  contre 
lui  surtout  qu'avait  été  dirigée  l'expédition.  Il  fut  solennelle- 
ment décidé  que  ce  prince,  proclamé  incapable  de  régir  ses 
Etats  selon  la  foi  catholique,  ne  devait  plus  les  gouverner. 
Pour  jamais  déchu,  il  était  condamné  à  passer  le  reste  de 
ses  jours  dans  l'exil,  le  plus  loin  possible  des  pays  qui  avaient 
été  siens,  avec  une  pension  viagère  de  quatre  cents  marcs 
d'argent.  Toulouse,  Montauban,  et  toute  l'étendue  des  terres 
jusque-là  conquises  par  les  armes  de  la  croisade,  étaient  ad- 
jugés au  comte  de  Montfort.  La  Provence  et  quelques  au- 
tres cantons  voisins  des  Pyrénées  étaient  mis  en  réserve  pour 
le  fils  unique  du  comte  de  Toulouse,  qui  devait  en  prendre 
possession  à  sa  majorité,  mais  à  la  condition  toutefois  de  se 
comporter  comme  l'entendait  l'Eglise.  Quant  aux  comtes  de 
Eoix  et  de  Comminges,  il  ne  fut  pour  lors  rien  prononcé  de 
définitif  sur  eux;  mais  il  parait  qu'on  leur  donna  de  bonnes 
espérances.  Tels  sont,  en  somme,  les  actes  du  concile  de 
Latran,  les  actes  qui  en  sont  l'expression  la  plus  abstraite, 
la  plus  absolue,  la  plus  simple  possible.  On  chercherait  en 
vain,  dans  tout  cela,  le  moindre  indice  d'une  délibération 
préliminaire,  et  moins  encore  d'une  délibération  dans  la- 
quelle se  seraient  manifestés  des  scrupules,  des  hésitations, 
(les  discordances  entre  les  membres  du  concile.  Un  seul  in- 
térêt domine,  l'intérêt  ecclésiastique.  Il  n'est  pas  une  seule 
fois  question  de  la  présence  ni  des  réclamations  des  seigneurs 
séculiers  :  tout  ce  qui  les  concerne  dans  une  circonstance  si 
décisive  advient  et  se  passe  comme  s'ils  n'existaient  plus,  ou 
comme  s'ils  avaient  pris  le  parti  désespéré  d'aller  vivre,  au 
delà  des  Pyrénées,  chez  les  infidèles.  Rien,  dans  ces  résultats 
officiels  du  concile,  ne  laisse  soupçonner,  entre  le  pape  et 
les  prélats  réunis  sous  sa  présidence,  la  plus  légère  diversité 
de  sentiments  ou  d'opinions.  Innocent  III  n'est  là  que  le  su- 
prême et  l'inflexible  organe  d'une  multitude  de  volontés  in- 
divisiblement  confondues  dans  la  sienne. 


XIII     SIKCLF. 


guedoi  ,   t.    III 
preuves,  col.  >  \, 
eli  . 


254  TROUBADOURS. 

\III     SIÈCLE 

Ue  récit  du  poëte  provençal  est  tout  différent.  Le  concile 
toi.  <'-'i8-—  n'est  pour  lui  qu'un  grand  orage  de  passions  et  d'intérêts 

Pag    226-264.  I  ,  .      .l         ,    P  P  r  x    .  „  .      . 

opposes  qui  vient  éclater  avec  tracas  et  a  jour  hxe  aux  pieds 
du  chef  de  l'Eglise.  Deux  partis  sont  en  présence  devant  lui, 
les  seigneurs  séculiers  dépouillés  par  Simon  de  Montfort, 
qui  sont  venus  réclamer  la  restitution  de  leurs  Etats,  et  les 
prélats  du  concile,  dont  quelques-uns,  mêlés  aux  événements 
de  la  croisade,  se  trouvent  par  là  personnellement  intéres- 
sés à  la  décision.  Entre  ces  prélats,  les  plus  marquants  sont 
Arnaud,  archevêque  de  Narbonne;  Thédise,  évêque  d'Agde; 
Folquet,  le  fameux  évêque  de  Toulouse;  l'abbé  de  Saint - 
Tiberi ,  l'archidiacre  de  Lyon,  etc.  Ces  prélats  sont  divisés 
entre  eux  :  quelques-uns,  favorables  aux  seigneurs  spoliés, 
sont  prêts  à  les  soutenir  contre  Montfort;  la  plupart,  dé- 
voués à  celui-ci,  veulent  à  tout  prix  faire  triompher  sa  cause, 
et  le  faire  déclarer  possesseur  légitime  des  pays  qu'il  a  con- 
nut de  Lan-  quis.  A  leur  tête  est  Folquet,  nommé  par  le  chroniqueur  en 
prose  le  maudit  évêque,  et  reconnu  le  plus  implacable  en- 
nemi du  comte  de  Toulouse.  Quant  aux  seigneurs  dépossé- 
dés, il  y  en  a  huit  ou  dix,  entre  lesquels  on  distingue  le 
comte  de  Toulouse  et  son  fils,  âgé  d'environ  quinze  ans  ; 
Raymond  de  Roquefeuille,  ancien  vassal  de  ce  jeune  vicomte 
de  Béziers,  mort  entre  les  mains  de  Montfort;  Arnaud  de 
Villemur;  le  comte  de  Foix,  à  qui  notre  auteur  fait  jouer, 
dans  toute  cette  affaire,  un  rôle  plein  de  noblesse  et  d'é- 
clat. 

C'est  par  une  déclaration  du  souverain  pontife  que  le  dé- 
bat va  s'ouvrir;  mais  il  faut,  pour  apprécier  cette  déclaration, 
savoir  quel  caractère  l'historien  donne  à  Innocent  III  :  il  le 
regarde  comme  un  saint  personnage,  plein  de  douceur  et 
d'équité,  voyant  clairement  le  bien  et  décidé  à  le  faire,  mais 
circonvenu  par  ses  prélats,  les  craignant,  et  toujours  en  pé- 
ril d'être  entraîné  par  eux  à  des  résolutions  qu'il  désap- 
prouve. Tel  est  le  pape  qui,  ouvrant  le  concile  et  prenant  la 
parole  en  présence  des  seigneurs  ecclésiastiques  ou  séculiers 
qui  attendent  tous  sa  décision,  déclare  reconnaître  le  comte 
de  Toulouse  pour  vrai  catholique,  et  se  montre  décidé  à  lui 
restituer  ses  Etats.  Alors  s'engage  entre  le  comte  de  Foix  et 
Folquet  une  longue  altercation,  entrecoupée  d'incidents  qui 
en  sortent  de  la  manière  la  plus  dramatique  et  la  plus  éner- 
gique. Tout  cela  perdrait  trop  à  être  sèchement  résumé;  il 
suffit  dédire  qu'à  la  suite  de  ce  démêlé.  Innocent  III  se  re- 


POEME  SI  11  LA  CROISADE  AUÎIC.KOISE. 


XIII    SIECLE. 


tire  fatigué  de  la  scène  qu'il  vient  de  subir,  attristé  des 
haines  et  des  fureurs  qui  ont  éclaté  devant  lui,  mais  plus 
convaincu  que  jamais  de  l'innocence  du  comte  de  Toulouse, 
et  plus  que  jamais  décidé  à  lui  faire  restituer  ses  domaines. 
Il  va,  en  attendant,  se  récréer  un  instant  dans  un  des  jardins 
de  son  palais;  et  le  comte  de  Toulouse  et  ses  amis  se  retirent 
de  leur  côté,  satisfaits  des  bonnes  dispositions  et  des  pro- 
messes du  pontife.  Mais  ils  se  sont  trop  pressés  de  crier  vic- 
toire; Folquet  et  les  prélats  amis  de  Montfort,  alarmés  des 
paroles  et  des  sentiments  du  pape,  le  suivent  dans  le  jardin 
où  il  est  entré  pour  se  délasser;  et  là  commence  entre  eux 
un  nouveau  débat,  aussi  animé  que  le  premier,  et  où  les 
pères  du  concile  laissent  mieux  voir  encore  jusqu'où  va  leur 
dévouement  à  Montfort  et  leur  haine  pour  le  comte  de  Tou- 
louse. Innocent  III  leur  résiste  longtemps;  il  leur  reproche 
avec  dignité  les  passions  peu  chrétiennes  auxquelles  il  les 
voit  en  proie;  mais  à  la  fin  il  cède  aux  importunités,  et  ad- 
juge à  Montfort  les  Etats  du  comte,  s'excusant  ensuite  de  son 
mieux  envers  le  comte  lui-même  par  des  discours  compatis- 
sants, et  par  le  tendre  intérêt  qu'il  montre  pour  le  jeune 
Kaymond.  Si  peu  que  cette  faiblesse  du  chef  de  l'Eglise  put 
agréer  à  l'historien,  il  n'en  témoigne  aucun  dépit  :  bien  loin 
de  là,  il  semble  avoir  cherché  à  la  couvrir  d'un  voile  poéti- 
que, à  travers  lequel  elle  se  montre  imposante  et  vénérable. 
Le  pape  accorde  bien  à  Montfort  la  faveur  sollicitée  pour 
lui,  mais  il  accompagne  sa  concession  de  pressentiments  si- 
nistres, de  menaces  mystérieuses  ;  il  voit  déjà  voler  dans  l'air  Foi.  106.  — 
la  pierre  fatale  qui  tombera  «  là  où  il  faut.  »  Pa8-  5'°~"  Ci~ 

M-     .  •  <    •.  •.  o  dessus,  p.  87. 

aintenant  croira-t-on  que  tout  ce  récit  soit  une  pure  11c- 

tion,  ou  s'y  trouve-t-il  quelque  chose  qui  puisse  être  sérieuse- 
ment qualifié  d'historique?  11  ne  nous  semble  ni  superflu  ni 
impossible  de  répondre  à  cette  question. 

II  est  d'abord  manifeste  que  le  narrateur  n'avait  aucune 
idée  de  l'étiquette  ni  du  cérémonial  de  la  cour  romaine  ; 
qu'il  ne  soupçonnait  rien  des  voies  ni  des  menées  par  les- 
quelles la  politique  de  cette  cour  marchait  à  ses  lins,  et  qu'il 
s'est  figuré  un  concile  par  analogie  avec  ce  qu'il  savait,  avec 
ce  qu'il  avait  vu  de  la  tenue  des  petites  cours  féodales  qu'il 
avait  fréquentées.  Mais  ces  inexactitudes  de  détail,  ces  dé- 
fauts de  costume  qui  frappent  au  premier  coup  d'oeil,  n'im- 
pliquent nullement  la  fausseté  des  traits  principaux  ni  du 
fond.  Il  esta  croire  que  les  seigneurs  séculiers  intéressés  à  la 


Mil    SIECLE. 


a56  TROUBADOURS. 

décision  pontificale  plaidèrent  eux-mêmes  leur  cause,  sinon 
devant  le  concile  même,  au  moins  devant  le  pape  et  en  face 
de  leurs  adversaires.  Il  est  également  attesté,  par  des  témoi- 
gnages irrécusables,  cpie  ces  mêmes  seigneurs  trouvèrent  des 
défenseurs  zélés  parmi  divers  prélats,  dont  quelques-uns, 
qui  avaient  pris  part  aux  événements  de  la  croisade,  devaient 
être  les  plus  compétents  pour  prononcer  dans  cette  grande 
cause.  On  sait  enfin  que  cette  cause  fut  débattue,  et  qu'il  y 
eut  dans  le  concile  de  hauts  personnages  de  l'Eglise  cjui  ne 
virent  dans  la  sentence  rendue  que  la  plus  odieuse  iniquité. 

Un  point  plus  délicat  et  plus  douteux,  c'est  ce  cjui  touche 
les  sentiments  et  la  conduite  qu'on  prête  à  Innocent  III. 
Sans  vouloir  entrer  dans  une  discussion  dont  ce  n'est  pas 
ici  le  lieu,  nous  osons  croire  que,  même  sur  ce  point,  l'au- 
teur contemporain  a  dit  la  vérité.  Il  a  pu  exagérer,  il  a  cer- 
tainement exagéré  quelque  chose  à  cet  égard;  et  il  est  fort 
peu  vraisemblable  qu'Innocent  III  ait  exprimé  en  plein 
concile  les  idées  et  les  projets  qu'on  lui  attribue.  Mais  qu'il 
ait  réellement  senti  et  pensé  comme  on  le  fait  penser  et  sen- 
tir; qu'il  ait  été,  en  dépouillant  le  comte  de  Toulouse,  mû 
et  déterminé  par  des  considérations  en  dehors  de  ses  con- 
victions personnelles,  c'est  de  quoi  nous  ne  doutons  pas,  et 
ce  que  devait  savoir  l'historien.  Il  avait  pu  l'apprendre  de 
quelqu'un  des  seigneurs  du  pays  qui  s'étaient  trouvés  à 
Home  durant  la  tenue  du  concile,  et  qui,  informés  alors  des 
véritables  sentiments  du  pape  sur  eux  et  sur  le  comte,  de- 
vaient en  rendre  volontiers  témoignage. 

Si  donc  il  y  a  de  l'invention  et  de  la  poésie,  comme  il  y 
en  a  certainement  et  beaucoup,  dans  tout  ce  tableau  du  con- 
cile de  Latran  par  notre  poète,  c'est  bien  moins  dans  le  fond 
et  sur  les  points  essentiels  que  dans  la  forme,  les  accessoires 
et  les  détails,  que  dans  le  ton  général  de  l'ensemble.  Tout  ce 
qu'il  savait  de  cette  grande  assemblée,  il  l'a  conçu,  combiné, 
développé  d'une  manière  toute  dramatique;  il  a  prêté  à  tous 
ses  personnages  des  discours  qui  sont  l'image  fidèle  des  in- 
térêts, des  passions,  et  dont  il  n'y  a  peut-être  pas  un  qui, 
s'il  n'a  été  sur  les  lèvres  de  celui  à  qui  on  l'attribue,  n'ait 
roulé,  n'ait  retenti  mille  fois  dans  son  âme;  il  a  fait  circuler 
à  travers  toutes  leurs  paroles,  empreintes  d'une  naïve  énergie, 
des  sentiments  que  l'on  peut,  en  ce  sens,  regarder  comme 
historiques,  et  qui  ont  de  la  vie  parce  qu'ils  ont  de  la  vé- 
rité. 


POEME  SUR  LA  CROISADE  ALBIGEOISE.       257 

XIII    SIECLE. 


A  l'origine  des  littératures  et  durant  tout  leur  premier  - 
âge,  la  science  et  la  poésie  ne  font  qu'une  seule  et  même 
chose,  ou,  pour  mieux  dire,  tout  alors  est  poésie  :  la  science 
n'existe  pas  encore.  Puis,  dans  les  littératures  qui  se  déve- 
loppent d'une  manière  naturelle  et  régulière,  il  arrive  tou- 
jours une  époque  où  la  science,  jusque-là  enveloppée  et  comme 
cachée  dans  la  poésie,  s'en  détache  peu  à  peu  pour  se  déve- 
lopper séparément  et  s'en  écarter  de  plus  en  plus.  Cette 
transition  générale  de  la  poésie  à  la  science  commence  ordi- 
nairement par  la  transition  particulière  de  l'épopée  à  l'his- 
toire. Celle-ci,  longtemps  indivisible  de  la  première,  finit 
par  s'en  séparer  et  par  soumettre  à  des  épreuves  de  plus  en 
plus  sévères,  à  des  restrictions  de  plus  en  plus  rigoureuses, 
les  faits  et  les  traditions  qui  sont  la  matière  commune  de 
l'une  et  de  l'autre.  Mais  cette  transition  ne  se  fait  jamais  d'une 
manière  si  brusque  et  si  absolue,  que  la  première  histoire 
se  distingue  nettement  de  la  dernière  épopée;  il  se  passe  un 
temps  assez  long,  durant  lequel  les  deux  genres  conservent 
des  traces  manifestes  de  leur  union  primitive. 

Les  monuments  de  ce  gracieux  mélange  sont  rares  dans 
toutes  les  littératures  ;  mais  il  n'y  en  a  peut-être  aucune, 
pour  peu  qu'elle  soit  ancienne  et  développée,  qui  en  manque 
totalement;  il  ne  s'agit  que  d'élever  la  critique  au  point  de 
vue  d'où  elle  peut  les  reconnaître  et  les  caractériser.  Chez 
les  Grecs,  ce  fut  par  les  compositions  des  logographes  que 
l'épopée  passa  à  l'histoire.  On  n'a  plus  de  ces  compositions 
que  de  courts  fragments;  mais  elles  nous  sont,  en  quelque 
manière,  représentées  par  l'histoire  d'Hérodote,  qui  en  est 
la  plus  parfaite  image,  et  où  le  plan,  l'objet,  le  style  et  cer- 
tains détails  laissent  reconnaître  encore  aisément  les  influen- 
ces de  la  poésie,  et  plus  particulièrement  celles  de  la  vieille 
épopée.  H  y  a  dans  la  littérature  espagnole  un  monument 
de  ce  genre,  important  et  curieux  au  delà  de  toute  expres- 
sion :  c'est  la  chronique  générale  d'Espagne,  compilée  vers 
le  milieu  du  XIIIe  siècle  par  les  ordres  d'Alphonse  X.  Bien 
qu'en  prose,  et  d'un  ton  généralement  grave  et  simple,  cette 
chronique  n'en  signale  pas  moins  évidemment  le  passage 
des  traditions  épiques  du  pays  à  un  corps  d'histoire  natio- 
nale proprement  dite.  Mais,  tout  en  se  défiant  des  fables 
poétiques,  les  compilateurs  de  la  chronique  y  ont  admis  une 
multitude  de  ces  fables,  et  en  ont  fait  de  la  sorte  une  œuvre 
encore  toute  poétique  dans  plusieurs  de  ses  parties.  Les  Grecs 
Tome  XXII.  K  k 


Mil    SIECLF 


a58  TROUBADOl  US. 

nioderiiesont  aussi,  clans  leur  littérature  vulgaire,  des  portions 
de  leur  histoire  où,  pour  le  fond  et  la  substance,  tout  est 
véracité,  simplicité,  naïveté,  niais  qui  ne  laissent  pas  d'être, 
à  beaucoup  d'égards,  éminemment  poétiques;  elles  sont  en 
vers,  et  dans  les  mêmes  vers  que  leurs  chants  populaires,  et 
de  plus  elles  offrent  à  chaque  instant  les  mêmes  hardiesses, 
le  même  goût  de  poésie  que  ces  chants,  dont  elles  se  distin- 
guent plus  par  leur  étendue  que  par  tout  autre  caractère. 

Le  poërue  sur  la  Croisade  albigeoise  est  un  ouvrage  du 
genre  de  ceux  que  nous  venons  de  rappeler  ;  il  est  comme  eux, 
ou  encore  plus  manifestement  qu'eux,  une  transition  de  la 
poésie,  et  surtout  de  la  poésie  épique,  à  l'histoire.  F. 


TROUVERES.  —  CHANSONS  DK  ('.ESTE.      25o 

v    XIII    SIECLE. 


TROUVÈRES. 


CHANSONS  DE  GESTE. 

Sous  ce  titre  de  Chansons  de  geste  (ou  d'histoire),  et  tout  Iktboductiow. 
en  tenant  compte  des  recherches  et  des  travaux  de  nos  sa- 
vants prédécesseurs,  nous  ferons  l'examen  d'un  grand  nom-  msi.liit.de la 
bre  de  poèmes  longtemps  fameux,  tombés  ensuite  dans  un  Fr.,  t.  vil,  pag. 
oubli  complet;  puis,  de  nos  jours,  rappelés  fréquemment  à  x,"clxx"Ie" 
l'attention  sérieuse  des  critiques. 

Avant  le  XIIIe  siècle,  les  chansons  de  geste  passaient  dans 
l'opinion  générale  pour  autant  de  compositions  historiques  ; 
et,  comme  telles,onapulescomparer  aux chantsdes rapsodes 
des  premiers  âges  de  la  Grèce,  à  ces  épopées  dont  l'Iliade  a 
toujours  été  considérée  comme  le  chef-d'œuvre.  Ainsi  faite 
pour  servir  à  l'instruction  et  au  délassement  de  la  nation  fran- 
çaise, la  chanson  de  geste  devait  être  et  fut  effectivement 
avant  tout  un  poëme  guerrier.  Les  sentiments  délicats  de  la 
vie  paisible  n'y  tinrent  qu'une  place  étroite  et  accidentelle; 
les  actions  intrépides,  les  grands  effets  de  la  force  corpo- 
relle, les  lâches  trahisons,  les  généreux  dévouements,  les  ca- 
lamités ou  les  victoires  décisives,  eurent  le  privilège  d'y  sai- 
sir et  d'y  captiver  l'attention  des  auditeurs.  Elle  était  chantée, 
et  le  jongleur,  en  la  déclamant,  s'accompagnait  d'un  instru- 
ment comme  la  roteouvielle,  la  violeoule  violon. Ces  derniers  n„,i  .t.wm 
points  ont  été  longtemps  contestés  :  on  a  cru  que  de  très-  p-  :> '•■ 
longs  poèmes  distribués  en  un  fort  petit  nombre  de  rimes, 
etcomposésenversdedix  ou  de  douze  syllabes,  devaient  se  re- 
fuser non-seulement  à  tout  accompagnement  musical  par  leur 
monotonie  essentielle,  mais  encore  à  toute  déclamation  dra- 
matique, par  leur  insupportable  prolixité.  On  a  seulement  ibid.,  p .- \-. 
avoue  que, dans  ces  interminables  poèmes,  quelques  fragments 

kk  2 


u6o  TROUVERES. 

XIII    SIECLE. 


-  moins  rebelles  à  la  vocalisation,  plus  animés,  plus  intéres- 
sants, avaient  pu  quelquefois  être  publiquement  récités, 
chantés,  ou  même  accompagnés  d'un  instrument  de  musique. 
D'autres  ont  pensé  que  ces  fragments  étaient,  ou  du  moins 
rappelaient  assez  bien  la  partie  ancienne  et  fondamentale 
du  poème;  qu'ainsi  les  chansons  de  geste  n'avaient  pas  dé- 
passé, dans  l'origine,  la  longueur  des  chansons  ordinaires 
de  notre  temps,  et  qu'on  pouvait  les  comparer,  sous  ce  rap- 
port, soit  à  la  cantilène  latine  faite  à  l'occasion  de  la  victoire 
de  Clotaire  II  sur  les  Saxons,  soit  aux  hymnes  de  la  liturgie 
chrétienne,  et  aux  cantiques  en  langue  vulgaire  sur  saint 
Etienne  et  sur  sainte  Eulalie,  que  nous  avons  conservés.  Ces 
objections  sont  spécieuses,  mais  elles  n'ont  pu  changer  notre 
opinion. 

Il  ne  faut  pas  expliquer  en  effet,  par  notre  façon  de  vivre, 
les  mœurs  d'un  âge  moins  délicat,  moins  exigeant  dans  le 
choix  de  ses  divertissements  et  dans  leur  forme.  Il  est  pro- 
bable qu'on  nous  proposerait  vainement  aujourd'hui  d'écou- 
ter, au  milieu  du  jour,  sur  la  place  publique,  un  roman  de  dix 
mille  vers  divisés  en  couplets  monorimes,  et  chantés  par  un 
seul  homme  armé  d'un  violon  plus  ou  moins  discordant.  .Mais 
nous  devons  notre  indifférence  pour  de  semblables  plaisirs 
aux  habitudes  d'une  société  plus  élégante,  etsurtout  aux  jeux 
variés  du  théâtre,  presque  entièrement  inconnus  à  la  France 
du  XIIe  siècle.   Toutefois,    même   aujourd'hui,   ne  voyons- 
nous   pas   des  jongleurs   en  plein  vent  rassembler   autour 
d'eux  une  foule  de  curieux,  charmés  par  un  art  qui  ne  semble 
pas  avoir  fait  le  moindre  progrès  depuis  le  règne  de  Philippe- 
Auguste?  Ne  pourrait-on  pas  affirmer  que,  si  les  jongleurs 
modernes  ont  conservé  leur  ancienne  influence  sur  une  cer- 
taine partie  du  peuple,  c'est  que  les  mœurs  de  cette  fraction 
de  la  société  n'ont  guère  changé,  et  qu'au   premier  rang  de 
ses  divertissements  elle  compte  aujourd'hui,  comme   autre- 
fois,  les   spectacles  de   la   place   publique?  Pour  les  classes 
moins  dépourvues,  plus  éclairées,  plus  polies,  il  était  naturel 
qu'une  révolution  s'opérât  dans  le  caractère  de  leurs  jeux  et 
de  leurs  plaisirs.  Mais  au  XIIe  siècle,  à  défaut  des  habitudes 
d'une  courtoise  politesse,  aliment  inépuisable  de  la  conver- 
sation entre  les  deux  sexes,  dans  l'absence  des  ouvrages  dra- 
matiques, et  quand  il  n'y  avait  d'autres  livres  d'histoire  que 
d'arides  et  de  plates  chroniques  écrites  en  latin  par  les  clercs 
de  l'Eglise,  et  pour  eux  ;  les  aventures  de  guerre,  chantées  et 


CHANSONS  DE  GESTE.  261 

déclamées, durent  tenir  lieu  de  tout  drame,  de  toute  littéra- 
ture, de  toute  histoire.  La  chanson  de  geste  répondait  d'ail- 
leurs aux  deux  grandes  passions  de  toutes  les  sociétés  :  l'a- 
mour de  la  patrie,  l'orgueil  de  la  famille.  Le  trouvère  ou  le 
héraut  qui  la  composait,  le  ménestrel  qui  la  chantait,  étaient 
les  dépositaires  de  la  gloire  du  pays  et  de  l'honneur  des  in- 
dividus. N'eûl-on  pas  écouté  ces  longs  récits  par  inclination, 
on  l'eût  fait  par  devoir;  car  la  connaissance  des  traditions 
de  la  chevalerie  était  nécessaire  aux  princes  dans  leurs  rap- 
ports avec  les  barons;  aux  barons,  dans  leurs  relations  avec 
le  roi. 

Ajoutons  que  le  besoin  d'entretenir  les  préventions  de  la 
haine  et  de  la  vanité  faisait  la  fortune  des  hérauts  et  des  jon- 
gleurs. Toutes  les  grandes  familles  françaises  prétendaient  à 
l'honneur  plus  ou  moins  exclusif  d'être  de  vieille  souche 
guerrière  (de  bonne  aire,  ou  de  bonne  orine);  toutes  ren- 
voyaient à  leurs  adversaires  le  blâme  d'appartenir  à  la  race 
d'Hardré,  de  Garlain,  deGanelon,  traîtres  immortalisés  dans 
les  grandes  gestes.  Ainsi,  les  préjugés  de  l'habitude  faisaient 
à  chaque  feudataire  une  loi  d'entretenir  à  ses  gages  un  ou 
plusieurs  hérauts  pour  conserver,  continuer  et  renouveler 
les  chansons  de  geste  favorables  à  sa  gloire  domestique.  Et 
si,  dans  les  deux  derniers  siècles,  on  n'a  pas  refusé  quelque 
intérêt  aux  malheurs  des  races  royales  de  la  Grèce  antique, 
nous  étonnerons-nous  que  les  vieux  barons  français  aient 
prêté  longtemps  une  oreille  attentive  aux  récits  des  mal- 
heurs et  des  exploits  de  leurs  ancêtres  ? 

Dans  ces  temps  primitifs  de  notre  société  moderne,  la  versi- 
fication n'était  guère  autre  chose  que  la  forme  naturelle  de 
toutes  les  narrations  sérieuses.  La  prose,  on  l'a  souvent  re- 
marqué, n'apparait  dans  toutes  les  littératures  que  par  suite 
du  raffinement  des  premières  formes  delà  poésie.  Ce  raffine- 
ment, demandant  un  certain  génie  naturel,  devient  l'art  de 
quelques-uns,  et  dès  lors  s'élève  au  delà  de  la  portée  de  tout 
le  monde.  Le  peuple  a  cependant  toujours  le  même  besoin 
d'une  sorte  d'enseignement  littéraire  :  alors  les  uns  lui  réci- 
tent les  anciens  poèmes,  les  autres  lui  en  écrivent  de  nou- 
veaux ;  ceux-ci  lui  parlent  dans  une  prose  mesurée  sans  ri- 
mes ;  ceux-là,  dans  une  prose  rimée ,  mais  dépourvue  de 
mesure.  Tel  fut,  au  moins  chez  nous,  ce  qu'on  peut  appeler  le 
second  âge  des  lettres  :  nous  n'avons  pas  à  nous  en  occuper 
ici.  Constatons  seulement  que,  dans  le  premier  Age,  tous  les 


Mil     SIECLE. 


262  TROUVÈRES. 

XIII     SLECLE. 

hérauts,  tous  les  jongleurs  s'énoncent  en  vers,  sans  avoir  be- 
soin d'être,  comme  nous  disons  aujourd'hui,  doués  du  génie 
poétique;  caria  versification  primitive  a  cet  avantage,  qu'elle 
n'exige  aucune  variété  clans  la  forme  des  phrases,  et  que  la 
monotonie,  insupportable  dans  la  prose,  y  devient  même  la 
condition  nécessaire  de  la  clarté,  premier  mérite  de  tous  les 
récits.  Mais  enfin  cette  monotonie  de  formes  pouvait  avoir 
ses  inconvénients  :  on  crut  les  prévenir  en  variant  les  assonan- 
ces et  en  les  distribuant  en  couplets  d'inégale  étendue;  cha- 
cun de  ces  couplets,  et  non  pas  chacune  des  lignes  rimées 
qui  le  formaient,  reçut  le  nom  de  vers,  qui  répondait  assez 
exactement  au  véritable  sens  du  même  mot  latin,  versus.  A  la 
fin  de  chaque  vers,  le  jongleur  reprenait  haleine,  interrogeait 
la  disposition  d'esprit  des  auditeurs,  puis  leur  redemandait 
un  nouveau  tribut  d'attention  et  de  bienveillance. 

C  est  au  milieu  des  banquets,  alors  très-prolongés,  ou  sur 
les  places  publiques,  aux  jours  de  grandes  fêtes,  qu'on  prêtait 
surtout  l'oreille  aux  héroïques  chansons  de  geste.  Quand  ils 
s'adressaient  à  la  foule  rassemblée  par  hasard,  les  jongleurs, 
libres  de  toute  influence  personnelle,  pouvaient  suivre  leur 
goût  particulier,  et  passer  avec  plus  ou  moins  de  rapidité 
sur  les  parties  du  récit  qui  ne  semblaient  pas  obtenir  une 
attention  générale.  Nous  devons  même  croire  qu'il  leur  arri- 
vait rarement  de  débiter  tout  un  poëme  sans  omettre  un 
seul  couplet,  ce  poëme  fût-il  très-concis,  et  se  réduisît-il  à 
deux  ou  trois  milliers  de  vers.  D'un  autre  côté,  dans  la  pré- 
vision d'un  surcroit  d'attention,  et  quelquefois  aussi  pour  se 
ménager  le  temps  de  bien  préparer  les  plus  beaux  effets,  ils 
avaient  à  leur  disposition  une  rédaction  double,  triple,  quel- 
quefois quadruple,  de  certains  couplets  dont  ils  ne  chan- 
geaient que  l'assonance.  Les  manuscrits  conservent  un  grand 
nombre  de  ces  variantes,  ou  plutôt  de  ces  prévoyantes  réser- 
ves ;  car  nous  ne  saurions  admettre  les  explications  que  la 
\,,v    ri-des-  critique  en  avait  jusqu'à  présent  trouvées.  Elle  y  a  vu  tantôt 

sus.p.181-190.  l'intention  savante  des  auteurs  de  donner  ainsi  plus  de  force 
aux  rares  expressions  nouvelles  jetées  au  milieu  de  ces  ap- 
parentes répétitions  ;  tantôt  les  preuves  de  l'enfance  de  l'art 
et  de  l'impéritie  des  poètes;  tantôt  enfin  la  trace  des  rédac- 
tions successives  de  la  même  geste,  recueillies  par  les  copis- 
tes dans  les  manuscrits  de  différentes  époques.  Ces  explica- 
tions sont  plus  ingénieuses  que  solides;  et  les  plus  anciennes 
copies  n'ayant  été  faites  «pie  par  les  jongleurs  ou  pour  leur 


CHANSONS  DE  GESTE. 


a63 


usage,  il  est  plus  naturel  de  penser  qu  ils  songeaient  unique- 
ment à  se  ménager  le  choix  d'une  ou  de  plusieurs  de  ces  for- 
mes, suivant  le  besoin  et  1  à-propos  du  moment. 

Mais  de  ce  qu'une  geste,  comme  nous  l'avons  reconnu, 
pouvait  être  réduite  et  morcelée  parles  jongleurs,  il  ne  faut 
pas  en  conclure  que,  dans  l'origine,  elle  ait  du  comporter  un 
petit  nombre  de  couplets  ou  de  vers.  Autant  vaudrait,  en 
quelque  sorte,  juger  de  la  première  dimension  de  tous  les 
modernes  chefs-d'œuvre  de  la  poésie  ou  de  la  prose  française, 
par  les  extraits  publiés  sous  le  titre  de  Leçons  de  littérature. 
L'art  de  raconter  en  peu  de  mots  n'est  pas  celui  des  sociétés 
naissantes  :  nos  premiers  romans  en  prose  ont  été  d'énormes 
in-folio  ;  nos  premiers  poëmes,  d'intarissables  gestes,  racon- 
tant la  jeunesse,  la  vie  entière,  la  mort  d'un  héros,  l'histoire 
de  ses  enfants,  et  souvent  môme  de  ses  derniers  neveux.  On 
n'a  senti  que  plus  lard  les  avantages  de  l'unité  et  de  la  con- 
cision, et  c'est  alors  seulement  qu'on  a  trouvé  dans  un  seul 
récit  la  matière  de  plusieurs  récits  distincts  et  indépendants 
les  uns  des  autres. 

Pour  ce  qui  est  de  l'usage  de  chanter  les  anciennes  gestes, 
il  est  justifié  par  le  témoignage  unanime  des  auteurs  con- 
temporains. On  a  déjà  signalé  plusieurs  fois  un  passage  du 
roman  de  la  Violette,  où  Gérait  de  Nevers,  déguisé  en 
jongleur,  est  introduit  dans  la  salle  de  festin  du  comte  de 
Forez;  et  là,  après  avoir  accordé  sa  vielle,  chante  plusieurs 
vers  ou  couplets  du  poème  sur  Guillaume  au  Court  nez  : 


XIII     SIECLE. 


Gerars  saut  sus,  la  vielle  atempre  : 
«  Helas!  fait-il,  je  viens  moult  tempre!.. 
"  Faire  m'estuet,  quant  l'ai  enipris, 
■<  Chou  dont  je  ne  sui  uiieapris, 
«  Chanter  et  vieler  ensemble!  » 
Lors  comencha,  si  com  moi  semble, 
Corn  cil  qui  molt  estoit  sénés, 
Un  ver  de  Guillaume  au  Court  nés 
A  clere  vois  et  à  dous  son  : 


Roman  de  la 
Violette,  |j.<i  <ii- 
iieit  de-  Mon- 
in-iiil,  publ.  pai 
Franc.  Michel  . 
183/,,?.  73. 


Gratis  tut  la  cour  en  la  salle  à  Loon, 
Molt  ot  as  tables  oiseaux  et  venoison  ; 
Qui  quemengast  la  char  et  le  poisson, 
Onques  Guillaume  n'en  passa  le  menton; 
Ains  mainga  tourte,  si  but  aiguë  à  foison. 
Quant  maingié  orent  li  chevalier  baron, 
Les  tables  ostent  sergens,  et  estancon. 
Li  quens  Guiilaumes  mist  le  roi  à  raison  : 


a64  TROUVERES. 

XIII    SIECLE. 

Qu'as  empensé,  disti),  li  fiex  Charlon  ? 

«  Secorras  moi  vers  la  geste  Mahon  ?  » 
Dist  Loeys  :  «  Nous  en  conseillirons, 
«  Et  le  matin  savoir  le  vous  ferons 
«  Ma  volenté,  se  je  irai  ou  non.    » 
Guillaumes  Tôt,  s'en  ot  grant  marison  : 
-  Cornent,  diable!  distil,  si  en  plaidons; 
«  Cou  est  la  fable  dou  tor  et  dou  mouton.  » 
Il  s'abaissa,  si  a  pris  un  baston, 
Puis  dist  au  roi  :  «  Vostre  fié  vous  rendon , 
«  N'en  tenrai  mais  vaillant  un  esperon, 
i<  Ne  vostre  amis  ne  serai  ne  vostre  honz; 
«  Et  si  venrez,  ou  vous  voiliez  ou  non.  - 

Ensi  lor  dit  vers  duqu'à  quatre 
Por  aus  solacier  et  esbatre ,  etc. 

Hisi.iitt.de la       Dans  une   autre  geste  dont    nous   avons  déjà  parlé,  Jo- 
i.  .  r  xviii,  p.   sjailt;5  apprenant  que  Beuve  de  Hanstone  a  épousé  la  fille  de 
iainirant  de  Séville,  se  rend  dans  cette  cité,  et,  déguisée  en 
jongleresse,  elle  attend  Beuve  sur  la  place  publique  : 

(i'.-sie  de  lien-  Quant  Josiane,  o  le  cors  eschavi , 

\h  de  Hanstone,  Coisi  Buevon,  le  cbevalier  ardi, 

m,  du  fonds  de  Trait  sa  viele,  durement  s'esjoï, 

T.:i  Vall.,  h.  80,  Si  l,aut;  canta  que  trestout  l'ont  oï, 

Et  dist  cestui  qui  moult  li  abeli  : 

«    Oies,  seignor,  por  Dieu  qui  ne  menti, 

■  Bone  canchon  dont  li  ver  sunt  furni, 

«  Cest  de  Buevon,  le  chevalier  ardi; 

«  La  soie  mère  en  cui  flans  il  nacqui 

«  Li  porcacha  mortel  plait,  et  basti; 

.  Vendre  le  fist ,  che  sai  ge  bien  de  fi  , 

«  Al  roi  hermin  qui  soef  le  norri. 

«  Cil  damoiseus  a  sa  filleservi, 

«  Si  li  garda  un  destrier  ai. il  m  , 

x  Moult  me  resemble  celi  que  je  voi  ci , 

-  C'est  Arondel,  onques  meillor  ne  vi » 

Josiane  dut  à  cette  fraude  innocente  le  bonheur  de  retrou- 
ver le  père  de  ses  enfants. 
Aj-chiv.  des  mis-       Enfin,  dans  le  roman  de  Guillaume  de  Dole,  un  jongleur, 

introduit  devant  les  dames,  leur  chante  un  couplet  de  l'é- 
norme geste  des  Eoherains  : 

Cil  jor  fesoit  chanter  la  suer 
A  1111  jougleor  moût  apert , 
Oui  chante  ce  ver  de  Gerbert  : 


lin 
185.1,  p.  i.82 


CHANSONS  DE  GESTE.  a65 

Dès  que  Fromons  au  veneor  tenta, 

Li  bons  ppevos  qui  trestot  escouta 

Tant  atendi  que  la  muse  abessa. 

Sor  l'arestnel  de  l'espié  s'apoia  ; 

Où  voit  Froment,  pas  ne  le  salua  : 

«  Fromons,  distil,  je  sui  de  ciaus  de  là,  etc.  » 

Il  nous  semble  impossible  de  ne  pas  reconnaître,  dans 
tous  ces  exemples,  la  preuve  de  l'usage  établi  généralement 
de  chanter  les  gestes  avec  accompagnement  de  viole.  Au 
XIVe  siècle,  ces  grands  poèmes  étant  tombés  en  discrédit,  les 
aveugles  seuls  les  répétèrent  encore  en  demandant  l'aumône; 
et,  chose  remarquable,  ils  en  accompagnaient  le  chant,  non 
plus  avec  le  violon,  qui  exigeait  un  long  apprentissage,  mais 
avec  un  instrument  mécanique,  nommé  symphonie,  peut- 
être  assez  analogue  à  la  vielle  de  nos  jours.  «  On  appelle  en 
«  France  eymphonie,  »  dit  Jean Corbechon,  dans  sa  traduction 
du  livre  de  Proprietatibus  rerum,  dédiée  à  Charles  V,  «  ung  Livi 
«  instrument  dont  les  aveugles  jouent  en  chantant  les  chan-  PnetCi 
«  sons  de  geste;  et  a  cest  instrument  beau  doux  son  et  bien  , o)  ,, 
«  plesant  à  oyr;  se  ce  ne  fust  pour  Testât  de  ceulx  qui  en 
«  jouent.  »  Une  miniature  du  XIIIe  siècle,  placée  dans  le  ma- 
nuscrit de  Beuve  d'Hanstone,  et  qui  nous  montre  Josiane  pro- 
menant l'archet  sur  les  cordes  du  violon,  en  chantant  les  vers 
rappelés  plus  haut,  nous  défend  de  conclure  des  paroles  de  Jean 
Corbechon  que  l'ancien  accompagnement  des  chansons  de 
geste  fût  la  vielle.  Mais,  en  tout  cas,  les  citations  précédentes 
attestent  suffisamment  que  ces  poèmes  étaient  des  ouvrages 
de  longue  haleine;  que  tous  les  vers  en  étaient  faits  pour 
être  chantés,  et  qu'on  les  accompagnait  ordinairement  d'un 
instrument  de  musique. 

Nous  avons  dit  que  les  couplets  renfermaient  un  nombre 
indéterminé  de  lignes  rimées;ces  lignes  sont  de  la  même  mesure 
dans  chaque  geste  ;  toutes  sont  coupées  par  un  repos  ou  une 
césure,  qui,  dans  les  vers  alexandrins,  en  forme  deux  parties 
égales.  Dans  les  vers  déeasyllabiques,  ce  repos  arrive  ordinai- 
rement après  la  quatrième  syllabe;  cependant  nous  y  ver- 
ions  quelquefois  l'hémistiche  retardé  jusqu'après  la  sixième, 
comme  dans  les  alexandrins.  Tel  est  le  rhythme  que  nous 
offrent  la  geste  d'Aiol  et  le  poëme  burlesque  d'Audigier. 
Une  syllabe  muette  pouvait  être  ajoutée  après  la  césure, 
comme  à  la  fin  du  vers.  Il  n'y  a  pas  d'exception  à  ces  règles. 
Voici  maintenant  les  différences.  La  mesure  de  dix  syllabes  se 
Tome  XXII.  L  1 


XIII    SIKCLK 


266  TROUVERES. 

Mil     SIECLE. 

reconnaît  dans  la  plupart  des  gestes  anciennes,  et  l'assonance 
n'y  existe  que  pour  l'oreille  :  la  note  dominante  dans  l'in- 
flexion finale  frappe  ordinairement  sur  la  dernière  voyelle, 
sans  égard  pour  les  consonnes  qui  peuvent  la  suivre,  le  jon- 
gleur pouvant,  dans  une  intention  euphonique,  en  atténuer 
ou  même  en  sacrifier  entièrement  la  valeur.  Un  exemple  jus- 
tifiera cette  observation  : 

d   [edesLor-  o  Signor  baron,  dist  Fromons  li  fleuris, 

rains  •    '""      l!  «  Je  ai  ceuz  pris  qui  le  conte  ont  ocis. 

Arsenal,  li.  !.  .  „  je  jes  menraj  à  Riez  au  duc  Gan'n  ; 

«  Si  en  fera  du  tout  à  son  plais/r, 
«  Pendre  ou  ardoir  ou  livrer  à  escj'l  ; 
«  Que  que  il  face,  moi  le  covient  soffrir. 
"  Par  ceste  acorde  devenrai  hom  Garni, 
«  Ge  et  mi  frère,  et  mi  oncle,  et  mi  fil, 
«  Et  tout  mon  or  qui  est  en  mes  escrïns.  » 
Oez,  signor,  de  Fromont  cornent  v/nt  : 
Il  fist  litière  sor  les  mules  de  piv's, 
Et  fist  sus  mettre  le  conte  de  Beh'n  ; 
Quatre  serjans  i  ot  au  sousten/'r, 
Que  il  ne  chiée  ne  à  pont  ne  à  rm; 
Puis  i  mist  moignes  Fromons  li  poste/s  ; 
De  saint  Amant  en  Pevre  sont  non', 
Une  abaïe  que  rois  Dagobers  fot. 

Quelques  gestes  en  vers  de  dix  syllabes  observent  la  régula- 
rité de  rimes  pour  les  yeux  comme  pour  les  oreilles;  cette 
exactitude  atteste  qu'elles  ne  sont  pas  antérieures  au  temps 
où  l'usage  s'établit  dans  la  société  de  lire  ces  grands  ouvrages, 
c'est-à-dire  vers  la  fin  du  XIIe  siècle. 

Les  vers  de  douze  syllabes  étaient  dès  ce  temps-là  nom- 
més alexandrins,  en  souvenir  de  la  chanson  d'Alexandre,  le 
plus  célèbre,  sinon  le  plus  ancien  des  poèmes  composés  dans 
ce  rhythme. 

Il  y  a  des  poèmes,  envers  de  dix  oude  douze  syllabes,  qui 
terminent  chacun  de  leurs  couplets  par  un  demi-vers  tronqué, 
sans  assonance  ou  rime.  L'instrument  qu'on  employait  pour 
accompagner  suppléait  sans  doute  alors  à  cette  lacune  finale, 
et  c'était,  pour  la  voix,  le  signal  d'une  inflexion  dont  pourra 
nous  donner  quelque  idée  la  façon  dont  les  choristes  pro- 
noncent, dans  les  églises,  les  derniers  mots  de  l'Epître. 
Exemple  : 

Girarldi  Via-  «  De  longue  terre  sont  venu  li  enfant, 

"  >  coup'-   '8;  „  Et  lor  servise  vos  offrent  bonement.   » 

ns.   de  la  Bibl. 

ml.,    i).  ;  'iç/S    . 


CHANSONS  DE  GESTE.  267 

;     Mil    SIECLE. 
Dist l'empereres  :  «  Or  vienent  donc  avant, 
Si  devinrent  mi  home.  » 

On  pourrait  penser  que  l'usage  de  ce  vers  tronqué  s'intro- 
duisit pour  aider  les  yeux  ou  l'oreille  des  jongleurs,  et  les 
avertir  de  donner  à  leur  chant  ou  déclamation  une  inflexion 
particulière,  signal  de  la  lin  de  chaque  couplet.  Ouoi  qu'il 
eu  soit,  le  manuscrit  unique  du  texte  de  la  chanson  rie  Ron-     ' ;:|  ( '!''"' "'" '  .' 

'  .    .  ,  '  ,  .  Holancl  ,  public- 

cevaux  semble  remplacer  ce  vers  tronque  par  un  son  qui  a  ParM. F. Michel, 
lixé  l'attention  des  critiques,  et  que  l'on  n'a  pu  jusqu'à  pré-  Paris,  «837. 
sent  expliquer  d'une  manière  satisfaisante.  Le  savant  édi- 
teur l'écrit  Aoi;  mais,  si  l'on  s'en  rapportait  au  fac-similé 
qu'il  a  pris  soin  de  joindre  à  son  volume,  on  serait  plutôt 
disposé  à  le  lire  Ain,  c'est-à-dire  Amen,  en  n'y  voyant  autre 
chose  qu'une  façon  naturelle,  et  fort  ordinaire  en  ce  temps- 
là,  de  marquer  les  endroits  où  il  pouvait  être  permis 
de  reprendre  haleine.  Un  pareil  signe  était  d'autant  plus 
utile  dans  ce  manuscrit  de  la  bibliothèque  d'Oxford ,  que 
la  séparation  des  couplets  n'y  est  marquée  par  aucun  in- 
terligne. 

Enfin,  quelques  trouvères  de  la  i\n  du  XIIIe  siècle  essayè- 
rent de  soumettre  les  couplets  de  leurs  chansons  au  retour 
alternatif  des  rimes  masculines  et  féminines.  On  a  parlé,  à      Hist.liti.dela 
l'occasion  du  roi  Adenès,  de  cette  tentative,  qui  fut  bientôt  Fr.,  t.  XX,  pag. 
abandonnée.  ' 

Telles  sont  les  diverses  formes,  essentielles  ou  acciden- 
telles, de  la  chanson  de  geste;  ces  formes  la  séparent  de 
toutes  les  autres  compositions  littéraires  du  moyen  âge,  car 
jamais  on  n'a  ainsi  nommé  des  poèmes  écrits  en  vers  octo- 
syllabiques  ou  non  groupés  en  couplets  monorimes.  Main- 
tenant chercherons-nous  à  fixer  la  date  précise  ou  même 
relative  des  plus  anciennes  de  ces  chansons?  Comme  l'incer- 
titude sur  ce  point  est  encore  et  sera  toujours  très-grande, 
il  suffira  de  nous  appliquer  à  découvrir,  dans  l'examen  du 
texte,  une  ligne  extrême  en  deçà  ou  bien  au  delà  de  laquelle 
chacun  de  ces  poèmes  ne  saurait  avoir  été  composé.  En  gé- 
néral, ils  nous  reportent  au  temps  où  les  rois  de  France 
faisaient  de  Laon  leur  place  de  sûreté  et  leur  habituel  sé- 
jour. Le  caractère  de  la  narration,  le  costume,  les  mœurs, 
les  noms  des  rois  et  des  héros ,  tout  s'accorde  avec  cette 
première  indication  chronologique.  Ce  n'est  donc  pas 
sans    raison  qu'on  a  souvent  appelé  ces  ouvrages  romans 

Ll  2 


a68  TROUVÉ  II  ES. 

Mil     SIÈCLE. 

carlovingiens,  car  ils  respirent  largement  l'air  âpre,  violent, 

sauvage  de  la  grande  féodalité;  et  l'expression  des  mœurs 
publiques  que  nous  demanderions  en  vain  aux  rares  anna- 
listes de  ces  temps  malheureux,  nous  la  trouverons  à  cha- 
que ligne  de  ces  vénérables  monuments  de  la  poésie  natio- 
nale. Un  point  nous  a  surtout  frappés  en  les  étudiant  :  c'est 
l'influence  secondaire  des  sentiments  religieux  sur  tous  ces 
hommes  de  fer  du  Xe  siècle  et  du  XIe.  Les  moines,  les  abbés, 
les  évèques  n'y  jouent  leur  rôle  qu'au  milieu  des  intrigues 
du  monde  :  ils  combattent,  mais  en  faveur  des  intérêts  maté- 
riels, et  non  pour  remplir  leur  mission  de  moralistes  et  de 
précepteurs  des  peuples.  On  sent  que  le  véritabfe  esprit  du 
christianisme  n'anime  pas  ces  générations  vindicatives,  et 
qu'elles  devront  attendre,  pour  accepter  les  conditions  d'une 
société  plus  régulière,  la  voix  des  Bernard  de  Clairvaux  ou 
des  Anselme  de  Ganterbury.  C'est  au  XIIe  siècle  seulement 
que  devra  naître  un  mysticisme  épuré  dans  les  croyances 
religieuses,  et,  dans  les  habitudes  des  hautes  classes,  cette  po- 
litesse exaltée,  qui  permettra  de  confondre  dans  le  même 
culte  la  mère  du  Sauveur  du  monde  et  toutes  les  femmes. 

Les  pi  us  anciennes  chansons  de  geste,  d'ailleurs  très-concises 
sur  ce  qui  touche  aux  questions  d'amour  et  de  galanterie, 
prêtent  aux  femmes  les  premières  avances;  elles  nous  les 
montrent  luttant  contre  la  pudeur  naturelle  ou  la  timidité 
des  plus  braves  guerriers;  et  ce  moyen  ne  leur  réussit  pas 
toujours. 

Le  progrès  social  sera  marqué,  dans  nos  annales  littérai- 
res, par  la  composition  et  le  succès  des  romans  dits  de  la 
Table-Ronde;  mais  on  ne  saurait  encore  en  découvrir  le 
moindre  indice  dans  l'ancienne  chanson  de  geste.  Elle  ne 
présente  qu'un  récit  continu  de  combats,  de  trahisons  et  de 
réparations  féodales.  Le  seul  crime  qu'on  y  flétrisse,  c'est  la 
spoliation  de  l'orphelin;  la  seule  vertu  qu'on  y  exalte,  c'est 
la  fidélité  du  serviteur  et  le  dévouement  de  l'ami.  D'ailleurs, 
victorieux  ou  vaincus,  tous  observent  les  mêmes  pratiques 
religieuses;  les  noms  seuls  paraissent  changés  dans  les  orai- 
sons des  Sarrasins  et  des  chrétiens;  tous  mettent  leur  point 
d'honneur  à  réveiller  d'anciennes  querelles,  à  combiner  d'af- 
freuses vengeances.  C'est  donc  avant  tout  une  œuvre  sé- 
rieuse, destinée  moins  à  l'amusement  qu'à  l'instruction  des 
auditeurs.  Elle  tire  son  premier  intérêt  de  la  sincérité  qu'on 
lui  suppose;  elle  admet  bien  une  sorte  de  merveilleux,  mais 


CHANSONS  DE  GESTE. 


269 


tel  que  la  foi  des  auditeurs  permet  de  le  regarder  comme 
vraisemblable.  L'effet  des  oraisons  et  des  paroles  magiques, 
la  vertu  des  pierres,  de  certains  coursiers  et  de  certaines 
armures,  sont  autant  d'hommages  rendus  aux  préjugés  po- 
pulaires, et  qu'on  ne  devra  pas  confondre  avec  les  féeries 
badines  des  romanciers  du  XIIIe  siècle,  objets  d'imitation 
pour  l'Espagne  et  pour  l'Italie.  La  geste  tient  la  place  que 
la  chronique  occupera  bientôt  :  indépendante  de  toutes 
les  traditions  littéraires  de  l'antiquité,  elle  doit  répondre 
dans  tous  ses  éléments  à  l'état  des  opinions  contemporaines, 
elle  réclame  la  confiance  comme  l'histoire  elle-même;  et  ses 
auteurs  n'ont  pas  encore  le  droit,  comme  plus  tard  l'auteur 
de  la  Henriade,  d'appeler  la  fiction  au  secours  de  la  vérité. 
Les  trouvères  prennent  même  un  soin  particulier  de  se  dé- 
fendre, en  commençant,  d'avoir  rien  inventé: 

Seigneur,  oes  chanson  de  grant  nobilité, 

Toute  est  de  voire  histoire,  sans  point  de  fauseté. 

—  Seigneur,  n'a  point  de  fable  en  la  nostre  chanson  , 

Mais  pure  vérité  et  saintisme  sermon. 
—  Vielle  chanson  voire  volez  oïr 
De  grant  histoire  et  de  merveilleus  pris  i' 

On  leur  a  fait,  de  nos  jours,  un  reproche  de  cette  préten- 
tion à  l'amour  du  vrai.  «  Ces  poètes,  a  dit  un  sévère 
«  critique,  n'offrent  point  de  vastes  créations,  point  de  ces 
«  fables  marquées  au  coin  de  l'inspiration  grandiose  ou  d'une 
«  délicieuse  fantaisie.  »  Nous  répondrons  qu'ils  tiennent  ce 
qu'ils  promettent,  et  qu'en  se  donnant  pour  d'agréables 
conteurs  de  fables,  ils  auraient  risqué  d'être  abandonnés  de 
leurs  auditeurs  et  de  chanter  dans  le  désert.  Toutefois  il  ne 
faut  pas  trop  s'effrayer  de  cet  amour  du  vrai  dans  un  jon- 
gleur du  XIIe  siècle.  Les  invraisemblances  aujourd'hui  les 
plus  palpables  étaient  alors  consacrées  par  une  tradition 
respectée;  on  les  tenait  à  vérité,  et  la  foi  ne  bronchait  pas  de- 
vint les  sorcelleries  de  Maugis,  l'arrivée  de  Rainouart  dans  le 
pays  des  fées,  les  grands  coups  d'épée  de  Roland  ou  de  Guil- 
laume d'Orange.  Gardons-nous  donc  bien  d'envelopper  ces  an- 
ciens poètes  dans  la  même  réprobation  que  méritent  les  chro- 
niqueurs les  plus  arides.  Comme  ils  chantent  des  événements, 
accomplis  depuis  plusieurs  siècles,  ils  les  représentent  dans 
les  larges  proportions  que  la  crédule  simplicité  des  ancêtres 
n'avait  pas  manqué  de  leur  imprimer.  Ainsi,  l'engagement 


XIII     MKCI.h. 


Qnalre  fils  Ai- 

mon,  mis.  11. 
7182,  fol.   I. 

Chevalier  au 
(  !ygne,  11.  7  19a, 
loi.    I. 

Garin  le  Lo- 
herain,  1. 1.  p.  [1 


loin  nal  des 
Savants  .  no> . 
1844,  p.  676. 


XIH     SIECLE. 


270  TROUVÈRES. 

qu  ils  prennent  de  ne  rien  controuver,  de  ne  rien  imaginer, 
n'empêche  pas  leurs  chants  d'abonder  en  détails  fabuleux, 
en  récits  imaginaires.  L'élément  poétique  s'y  reconnaît  en- 
core; seulement  les  inventeurs  ne  sont  pas  les  poètes,  mais  les 
générations  dont  ils  consacrent  les  plus  chers  souvenirs. 

Un  défaut  plus  réel  et  qui  semble  appartenir  à  tous  ces 
ouvrages,  même  au  plus  fameux,  la  chanson  de  Roncevaux, 
c'est  la  monotonie  du  récit,  indépendante  de  la  monotonie  du 
système  de  la  versilication.  Celle-ci  du  moins  était  dissimulée 
par  les  fréquents  repos  et  par  l'emploi  des  instruments  qui 
accompagnaient  la  voix  du  jongleur;  mais  nos  anciens  poètes 
semblent  avoir  ignoré  complètement  l'art  de  varier  les  for- 
mes du  récit,  et  de  mesurer  l'étendue  des  épisodes  à  l'intérêt 
qu'ils  pouvaient  exciter.  Leurs  descriptions  de  batailles  se 
ressemblent  toutes,  et  n'offrent  qu'une  succession  fatigante 
de  combats  singuliers;  ou  bien  c'est  une  sorte  de  jeu  de 
barre  dont  tous  les  incidents  sont  aisément  prévus  et  devi- 
nés. Un  chevalier  sort  des  rangs,  marche  aux  ennemis,  est 
entouré,  frappé,  puis  délivré  par  ses  compagnons  qu'il  ap- 
pelle à  son  aide.  D'autres  adversaires  accourent  contre  les 
nouveaux  champions;  la  mêlée  devient  générale,  et  la  ba- 
taille finit  par  la  mort,  la  prise  ou  la  fuite  de  l'un  des  deux 
partis.  Il  faut  remarquer  aussi  que,  prévoyant  des  distrac- 
tions fréquentes  de  la  part  des  auditeurs,  les  jongleurs  com- 
mencent la  plupart  des  couplets  par  quelque  lieu  commun 
vingt  fois  renouvelé,  comme  : 

Fiers  fa  li  chaples,  et  li  estors  mortex... 
Grans  tu  l'estor  et  ruste  la  meslée ,  etc. 

Ces  défauts,  nous  l'admettons,  sont  plus  sensibles  pour 
nos  yeux  qu'ils  ne  l'étaient  à  l'oreille  des  anciens  auditeurs; 
mais  il  faudra  bien  convenir  cependant  que  la  distribution 
de  l'œuvre  est  mal  entendue,  que  les  préambules  retiennent 
souvent  l'attention  plus  longtemps  que  l'action  principale, 
(pie  cette  action  avance  lourdement  et  ne  se  dénoue  qu'au 
milieu  d'incidents  pénibles.  Les  trouvères  ignorent  aussi 
l'art  de  sacrifier  les  points  intermédiaires,  et  d'entrer  de 
prime  saut  dans  le  cœur  du  sujet.  Il  faut  pourtant  excepter 
de  ce  blâme  la  chanson  de  Roncevaux,  dont  l'action  est  sim- 
ple, bien  liée,  bien  suivie,  bien  dénouée;  niais,  comme  nous 
le  dirons  ailleurs,  il  est  permis  de  penser  que  le  poëme  de  ce 


CHANSONS  DE  GKSTE.  271 

'       XIII    SIECLE. 


nom  n'est  qu'un  fragment  de  quelque  autre  composition 
moins  savante. 

En  général,  l'absence  d'unité  dans  le  plan  est  le  défaut 
pour  ainsi  dire  caractéristique  de  cette  sorte  d'ouvrages,  et 
peut-être  en  faut-il  retrouver  la  principale  cause  dans  le 
but  ordinaire  que  poursuivaient  les  auteurs.  Ils  préten- 
daient nous  faire  connaître  une  famille,  une  province,  non 
pas  seulement  un  homme  ou  un  grand  événement.  C'est 
d'ailleurs  un  défaut  que  la  chanson  de  geste  a  de  commun  avec 
l'histoire,  dont  elle  était  la  devancière.  Pour  les  plus  habiles 
et  les  plus  fameux  de  ces  vieux  poètes,  comme  pour  les  plus 
méprisables,  l'art  de  disposer  les  éléments  de  la  composition 
n'était  compté  pour  rien;  ils  s'en  rapportaient  à  l'ordre  des 
traditions  et  des  souvenirs;  ils  n'avaient  pas  d'autre  inspira- 
tion. Il  fallait  qu'on  retrouvât  dans  la  chanson  de  geste, 
comme  c'est  l'usage  pour  nos  opéras,  certains  morceaux 
convenus:  on  exigeait  une  promotion  de  jeunes  chevaliers, 
un  tournoi  ou  behourdis,  une  querelle  en  présence  du  roi. 
une  réception  de  héraut  chargé  de  déclarer  la  guerre,  un 
conseil  militaire,  une  fête  pompeuse,  un  banquet  et  plusieurs 
grandes  batailles.  C'est  aux  descriptions  de  ce  genre  qu'on 
attendait  le  jongleur,  et  non  pas  au  développement  sobre 
et  bien  ménagé  d'une  action  principale.  Voilà  pourquoi  les 
gestes  nous  paraissent  aujourd'hui  si  fréquemment  la  copie 
les  unes  des  autres,  la  nécessité  de  revenir  sur  les  effets  du 
même  genre  se  prêtant  mal  à  la  variété  dans  l'expression 
de  ces  effets. 

On  nous  permettra  de  comparer,  sinon  les  chansons  de 
geste  avec  la  grande  épopée  homérique,  du  moins  la  façon 
dont  on  y  représente  les  hommes  du  XIe  siècle  avec  les 
mœurs  des  anciennes  populations  de  la  Grèce,  telles  qu'on 
les  reconnaît  dans  l'Iliade.  Nos  héros  français  se  prennent 
aisément  de  querelle,  et  n'épargnent  pas  les  grossières  invec- 
tives; avant  de  combattre,  ils  échangent  d'amères  paroles: 
leurs  jeux  sont  la  chasse,  les  échecs,  les  luttes  corps  à  corps; 
leurs  armes  offensives  et  défensives,  outre  la  lance,  qui  n'é- 
tait que  pour  entrée  de  combat,  sont  le  glaive,  le  brand  , 
la  masse  d'armes,  et  le  heaume,  le  haubert,  la  cotte  de  mailles. 
Ils  luttent  non-seulement  contre  les  traîtres  et  les  mécréants, 
mais  aussi  contre  les  bêtes  féroces,  les  serpents,  les  dragons. 
Leurs  chevaux  partagent  leur  gloire,  et  sont  sensibles  à  leurs 
paroles.  Au  lieu  d'invoquer  Mars,  Apollon,  Vénus,  les  preux 


Iierain,  t.   I 


272  TROUVERES. 

Mil     SIECLE.       ' 

"  font  des  oraisons  dont  la  vertu  n'est  pas  moins  efficace.  Dans 
la  forme  des  détails,  on  doit  signaler  entre  la  rapsodie  grecque 
et  plusieurs  gestes  françaises  d'autres  analogies.  Ainsi,  dans 
les  Loherains,  le  nom  des  héros  ramène  constamment  la 
même  épithète  caractéristique  :  c'est  toujours  Eromont  le 
poestés,  Guillaume  Yorguilloux,  Bernard  le  fel,  Garin  le 
her,  Gautier  Y  orphelin,  Isoré  le  gris,  etc.,  etc.  Ees  ordres 
donnés  aux  messagers  sont  transmis  précisément  dans  les 
mêmes  termes;  les  songes  envoyés  de  Dieu  préparent  aux 
événements  qui  doivent  suivre;  les  guerriers  qui  survivent 
prononcent  quelques  phrases  touchantes  sur  le  corps  de 
leurs  amis  morts  : 

Garin   le  Lo-  „  Tant  mari  fus,  frans  chevaliers  ardis, 

«  Qui  vous  a  mors,  il  n'est  pas  mes  amis... 
«  S'or  ne  vous  venge,  en  esragerai  vis,  etc.  » 

lin  fin  il  y  a  bien  aussi  dans  l'Iliade  quelque  chose  de  fa 
monotonie  de  nos  descriptions  de  combats,  de  nos  répéti- 
tions d'hémistiches  et  de  vers  entiers.  On  ne  peut  s'empê- 
cher, en  voyant  Olivier  et  Roland,  de  penser  à  Patrocle  et 
Achille;  Bazin  de  Gènes  rappelle  Ulysse;  Naime  de  Bavière, 
Nestor;  Charlemagne,  Agamemnon.  Ces  analogies  ne  sont 
pas  dues  à  l'imitation;  et  deux  sociétés  parvenues  à  peu  près 
au  même  point,  à  deux  mille  ans  de  distance,  ont  rendu  pour 
ainsi  dire  nécessaire  le  retour  des  mêmes  tableaux  et  des 
mêmes  caractères.  Mais,  plus  heureux  que  nos  trouvères, 
Homère  chantait  dans  une  admirable  langue,  dont  les  âges 
suivants  consacrèrent  l'accentuation  et  l'harmonie  primitive; 
il  s'adressait  à  des  populations  plus  délicates,  plus  sensibles; 
enfin,  il  trouva  plus  tard  des  admirateurs  judicieux  qui 
surent  faire  ressortir  les  beautés  de  son  œuvre,  en  les  sé- 
parant de  tout  ce  qui  pouvait  ralentir  ou  distraire  l'admi- 
ration de  la  postérité.  Dans  notre  France,  à  peine  un  siècle 
avait-il  vu  passer  les  trouvères,  et  déjà  la  langue,  qu'ils 
avaient  dénouée,  changeait  d'habitudes  grammaticales,  et  par 
conséquent  de  caractère;  les  vieilles  gestes  étaient  transpor- 
tées par  des  prosateurs  malhabiles  dans  ce  nouvel  idiome, 
qui  devait  vieillir  encore  plus  vite.  Aussi,  tombées  depuis 
longtemps  dans  un  discrédit  général,  il  est  douteux  (pie  le 
goût  moderne  consente  à  les  remettre  en  honneur;  mais 
elles  seront  toujours  étudiées  avec  un  grand  profit  par  l'his- 
torien, l'antiquaire,  le  philologue,  le  moraliste,  et  sans  doute 


CHANSONS  DE  GESTE.  a73 

on  jugera  qu'à  tous  ces  titres  elles  méritaient  une  place  con- 
sidérable dans  l'histoire  du  génie  littéraire  de  la  France. 

Nos  prédécesseurs  ont  déjà  fait  connaître  plusieurs  de  ces 
ouvrages,  et  nous  nous  contenterons  souvent  de  rappeler 
le  titre  de  leurs  notices;  quelquefois  aussi  nous  essayerons  de 
compléter  leur  travail,  a  laide  des  publications  récentes  qu'ils 
n'avaient  pas  sous  les  yeux.  Quant  à  l'ordre  que  nous  avons 
adopté,  après  de  longues  hésitations,  nous  avouerons  que 
nous  nous  sommes  contentés  de  la  série  alphabétique,  tant 
nous  avons  trouvé  de  difficultés  à  distinguer  la  date  respec- 
tive et  le  caractère  bien  tranché  de  chaque  poème.  iNous 
n'avions  aucune  bonne  raison  de  donner  le  premier  rang, 
soit  à  Roncevaux,  soità  Raoul  de  Cambrai,  soit  aux  Loherains, 
la  date  primitive  de  toutes  ces  compositions  demeurant  éga- 
lement incertaine.  L'ordre,  ou,  pour  mieux  parler,  l'arrange- 
ment alphabétique  a  du  moins  cet  avantage,  qu'il  exclut  toute 
opinion  arbitraire,  et  qu'il  n'annonce  pas  la  prétention  de 
résoudre  des  questions  souvent  insolubles. 

Cet  arrangement,  quel  qu'il  soit,  nous  a  paru  préférable 
aussi  à  une  répartition  qui  ne  s'accorde  pas  mieux  avec  les 
conjectures  qu'on  a  pu  faire  sur  l'ordre  des  dates.  Les  au- 
teurs de  chansons  de  geste  en  ont  puisé  le  sujet,  ou  dans  les 
souvenirs  de  l'antiquité  sacrée  et  profane,  comme  pour  Judas 
Machabée,  la  Destruction  de  Jérusalem,  Alexandre,  Jules 
César ,  ou  dans  les  sagas  Scandinaves,  comme  l'auteur  de 
Horn,  ou  dans  l'histoire  de  la  troisième  race  de  nos  rois, 
comme  les  auteurs  du  Chevalier  au  Cygne  ,  mais  le  plus  sou- 
vent dans  les  traditions  confuses  de  l'époque  carlovingienne. 
Sans  recourir  à  cette  division,  qui  n'aurait  qu'une  fausse  ap- 
parence de  régularité,  on  verra  bien  que  c'est  à  cette  dernière 
série  qu'appartiennent  la  plupart  de  nos  grands  poèmes. 

Il  ne  peut  être  encore  ici  question  des  chansons  de  geste 
dont  les  auteurs  ont  vécu  dans  le  XIVe  siècle.  Ce  volume  v 
perdra  peu  de  chose;  car  elles  sont  loin  d'avoir  l'importance 
littéraire  de  celles  qui  les  ont  précédées.  Toutefois  nous  en 
donnerons  dès  à  présent  la  liste  à  peu  près  complète,  ne  fût- 
ce  que  pour  prévenir  le  reproche  de  ne  les  avoir  pas  compri- 
ses dans  notre  catalogue  alphabétique  :  Le  Bastart  de  Bouil- 
lon.—  Bauduin  de  Sebourc. — Bertran  du  Guesclin.  —  Chai  le  s 
le  Cauf.  —  Ciperis  de  Vignevaux.  —  Le  Combat  des  Trente 
Bretons.  —  Doon  de  Nanteuil.  —  Hue  Chapet.  —  Lyon  de 
Bourges.  — La  Fie  de  Charlemagne ,  par  Gérard  d'Amiens. 

Tome  XXII.  .M  m 


XIII    SIECLE. 


Mil    SIECLE. 


274  TROUVÈRES. 


AGOLANT. 


-  mbi  .    t.  I 
748-763. 


Vov.  ci-dessous  aspremont. 


Il  existe  à  Provins,  en  Champagne,  une  ancienne  église 
placée  sous  l'invocation  de  saint  Àioul,  abbé  de  Lérins,  en 
latin  Aigulphus.  On  y  conserve  le  chef  et  plusieurs  autres 
parties  des  reliques  de  ce  martyr,  dont  on  place  la  vie  au 
VIIe  siècle,  et  qui,  né,  dit-on,  à  Blois,  d'une  famille  distin- 
guée, mais  pauvre,  entra  en  religion  dès  l'âge  de  dix-huit 
ans,  obtint  plus  tard,  du  roi  Louis  ou  Clovis  II,  fils  de  Da- 
gobert  Ier,  la  permission  de  fonder  l'abbaye  de  Fleuri  ou 
Saint-Benoit-sur-Loire,  et  mourut  assassiné  par  des  moines 
de  Lérins,  indignés  de  ses  efforts  pour  les  ramener  à  la  régu- 
larité. 
ActaSS.  sep.  La  rédaction  de  la  pieuse  légende  de  saint  Aioul  est  fort 
ancienne;  elle  semble  remonter  au  VIIIe  siècle,  et,  comme 
on  voit,  elle  n'offre  rien  de  chevaleresque,  mais  le  récit 
d'une  vie  écoulée  dans  les  soins  et  les  devoirs  monastiques. 
Ce  récit,  quoique  d'une  date  respectable,  n'a  pas  été  accepte 
sans  contrôle  :  les  hagiographies  se  sont  contentés  d'admettre 
l'existence  d'un  certain  Aigulphus,  abbé  de  Lérins  au  VIL  siè- 
cle, et  la  part  qu'il  prit  à  la  fondation  du  monastère  de  Saint- 
Benoit-sur-Loire. 

Voici  maintenant  une  chanson  de  geste  dont  la  composi- 
tion semble  aussi  très-ancienne,  et  qui,  tout  en  reconnaissant 
la  lin  édifiante  d'Aiol  ou  Aigulphus,  nous  représente  ce  per- 
sonnage sous  un  tout  autre  aspect.  Ce  n'est  plus  le  fils  d'un 
honnête  et  pauvre  bourgeois  de  Blois;  il  a  pour  père  le 
comte  Llie,  qu'il  rétablit  dans  la  possession  de  ses  domaines, 
après  avoir  puni  les  barons  qui  s'étaient  emparés  de  la  con- 
fiance de  l'empereur  Louis,  lils  de  Charlemagne.  A  la  suite 
de  maint  exploit  héroïque,  Aiol  consacre  à  Dieu  les  der- 
nières années  d'une  vie  déjà  très-glorieuse  aux  yeux  du 
monde  ;  la  renommée  de  ses  bonnes  œuvres  le  fait  placer  au 
rang  des  saints,  et  la  ville  de  Provins  s'honore  de  posséder 
ses  reliques  : 


CHANSONS  DE  GESTE.—  MOI.  a75 

XIII    SIECLE. 

Et  Dameldieu  de  gloire  de  si  boin  cuer  servi,  — — ■ 

Quand  vient  après  sa  mort ,  <jue  en  fierté  r'u  mis  ;  Ms.del  a\  ail  , 

Encor  uist  à  Provin  ,  si  coin  dist  li  escris.  "•  °°'  '"'•  9"  v°> 

b  col.  I. 

«  Li  escris,  »  c'est-à-dire  la  légende  composée  par  Adrevald,       Hisi.liit.deia 
au   IXe  siècle,  ou  même   par  un   auteur    plus  ancien,  qu'A-    Fr.,t.v,  p.5ig. 
drevald  aurait  seulement  suivi.  Malgré  le  contraste  du  récit 
des  légendaires  et  de  la  geste  des  trouvères,  Aiol  est  donc- 
bien  le  saint  des  uns  et  le  preux  chevalier  des  autres.  Voici 
le  début  : 

Signor,  or  escoutés  :  que  Diex  vos  soit  amis,  Ms.di  i 

Li  rois  de  sainte  gloire  qui  en  la  crois  fu  mis,  1,ml 

Qui  le  ciel  et  la  terre  et  le  mont  establi , 
Et  Adam  et  Evain  forma  et  benéi. 
Canchon  de  fiere  estoire  plairoit  vous  à  oïr  ? 
Laissiés  la  noise  ester,  si  vous  traies  vers  mi. 

Le  jongleur  prend  à  témoin  de  la  vérité  des  faits  qu'il  va  ra- 
conter, non  pas  cil  nouvel jougleor,  accoutumés  à  négliger  les 
anciens  récits,  mais  maint  duc,  maint  marquis  et  maint  comte. 
Louis,  fds  de  Charlemagne,  voulant  résister  aux  traîtres  qui 
l'entouraient,  avait  donné  sa  sœur  Avisse  au  comte  Elie. 
Elie  le  servit  en  loyal  vassal;  mais  il  fut  mal  récompensé  de 
son  dévouement.  A  la  persuasion  d'un  conseiller  félon, 
nommé  Macaire  de  Lauzane,  le  roi  le  priva  de  ses  béné- 
fices, et  le  chassade  France.  Elie  vécut  sept  ans  retiré  clans  les 
landes  de  Bordeaux.  C'est  au  milieu  d'un  bois  sauvage  que 
la  comtesse  Avisse  se  délivra  d'un  fils  :  autour  du  berceau 
sifflaient  les  couleuvres,  les  serpents  et  d'autres  bêtes  veni- 
meuses connues  sous  le  nom  d'aious  ;  c'est  pourquoi  le  nou- 
veau-né reçut  en  baptême  le  nom  cju'il  devait  rendre  si  fa- 
meux : 

Tant  avoit  savagine  en  icel  bois  foillu,  Ibid.,col.  2. 

Culevres  et  serpens  et  grans  aiols  fufnis; 

Par  de  jouste  l'enfant  un  grant  aiaut  coisi , 

Une  beste  savage  dont  vous  avés  oï; 

Et  por  icele  beste  que  li  sains  bon  coisi 

L'apela  on  Aioul,  ce  trovons  en  escrit. 

Ce  mot  aiol,  cpie  nous  n'avons  rencontré  dans  aucun  autre 
texte,  semble  synonyme  à'anguis,  a/iguilla,  aussi  bien  que 
du  nom  propre  Aigulphus. 

M  m  -x 


276  TROUVERES. 

XIII    SIECLE.      ' 

—  Élie,  sa  femme  et  leur  enfant  demeurèrent  dans  les  landes 
de  Bordeaux  pendant  quatorze  années,  chez  un  saint  er- 
mite qui  les  avait  logés  de  son  mieux  :  il  avait  construit  près 
de  la  chapelle  plusieurs  chambres,  l'une  pour  le  comte, 
l'autre  pour  la  dame,  la  troisième  pour  l'enfant,  la  qua- 
trième pour  lui,  la  cinquième  pour  Marehegai,  le  bon  che- 
val du  comte  ;  la  sixième  pour  son  haubert  et  sa  targe  :  la 
lance  d'Elie  était  si  longue  qu'il  fallut  en  trancher  plus 
de  quatre  pieds  pour  la  mettre  à  couvert;  ainsi  réduite,  elle 
était  encore  la  plus  longue  de  France. 

Quand  Aiol  fut  devenu  grand,  et  qu'il  eut  appris  de  l'er- 
mite l'art  de  lire  et  enbriever  le  latin  et  le  roman  :  de  sa 
mère,  le  cours  des  astres,  la  cause  du  croissant  et  du  décrois- 
sant de  la  lune;  de  son  père,  l'art  de  monter  à  cheval  et 
de  faire  les  exercices  de  l'homme  d'armes,  il  fallut  songera 
le  produire  dans  le  monde.  Elie  l'envoya  donc  en  France  à 
la  cour  de  Louis,  son  oncle.  Avant  de  le  quitter,  il  lui  donna  les 
meilleurs  conseils,  comme  de  ne  jouer  ni  aux  tables,  ni  aux 
échecs,  car  il  y  avait  peu  d'honneur  à  s'y  faire  remarquer, 
et  le  bien  jouer  engendrait  de  méchajites  querelles;  de  ne 
pas  aimer  la  femme  d'autrui,  quand  même  elle  ferait  toutes 
les  avances;  de  bien  manger,  mais  de  ne  pas  trop  boire  de 
vin;  de  porter  respect  aux  prud'hommes,  de  se  lever  devant 
les  hommes  âgés;  enfin  de  ne  jamais  railler  les  gens  pour 
leur  pauvreté,  ou  l'humilité  de  leur  costume.  Quant  à  lui, 
son  train  et  ses  armes  ne  pouvaient  annoncer  un  homme 
riche;  Marchegai,  le  meilleur  et  le  [dus  rapide  des  chevaux, 
n'avait  pas  été  depuis  longtemps  étrillé;  il  avait  perdu  ses 
quatre  fers;  la  grande  lance  paternelle  était  tordue,  l'écu 
poudreux,  le  haubert  mal  fourbi,  le  heaume  rouillé.  Enfin, 
dans  son  aumônière  il  ne  devait  trouver  que  quatre  sous, 
de  la  valeur  de  cinq  sous  de  Cologne  : 

j.(il  o  ■<  .1111.  sans  porteres,  fieus,  de  deniers; 

,0I    ,     '  "  Ceus  ferés  à  vostre  oste  sempre  cangier, 

■<  S  ares  de  Colongois  .v.  sans  ou  inieus. 
«  Vous  seiés  ber,  larges,  bons  vivendiers, 
«  Autressi  corne  cent  mars  éussiés; 
«  Fiex,  quant  iceus  tauront,  Dex  est  es  cieus!  » 

Aiol,  ainsi  équipé,  prend  congé  de  ses  parents;  sa  pre- 
mière rencontre  est  de  quatre  chevaliers  sarrasins  qui  re- 
tournaient de  France  en  Espagne,  chargés  de  butin  enlevé 


CHANSONS  DE  GESTE.  —  AÏOL.  y.77  xm  sjj  (  |  ( 

aux  chrétiens.  Il  en  tue  deux,  et  dépouille  les  autres.  Pins 
loin  ,  sept  voleurs  faisaient  le  dégât  dans  une  abbaye;  Aiol 
les  punit  comme  ils  méritaient,  et  rend  aux  bons  moines  leur- 
argent,  leurs  habits,  leurs  livres  et  leurs  reliques. 

Il  arrive  à  Poitiers;  là  commencent  ses  tribulations.  C'est 
d'abord  un  débauché  qui,  sortant  de  la  taverne,  ivre  et  fu- 
rieux d'avoir  tout  perdu  aux  dés,  lui  propose  de  descendre 
de  cheval,  et  d'engager  son  vieux  écn,  sa  lance  tordue,  son 
épéerouillée  pour  payerletavernier.  D'un  coup  de  pied,  M  ar- 
ehegai  fait  justice  de  l'insolent;  mais  la  foule  n'en  poursuit 
pas  moins  Aiol  de  ses  gaberies.  Ce  cheval,  disent-ils,  vient 
apparemment  des  écuries  du  roi  Artns;  voilà  l'écu  qui  servit 
au  roi  Ésau,  quand  il  vivait  il  y  a  plusieurs  siècles.  Aiol 
écoute  tout,  et  ne  répond  à  personne.  11  arrive  en  plein  mar- 
ché, suivi  d'une  multitude  bruyante  et  joyeuse. 

Et  dist  li  uns  à  l'autre  :  «  Cousin,  voies,  loi.    ioa   »' 

«.  Tout  avons  de  novel  regaaigné  ;  col.  ■. 

«  Car  chi  nous  est  venus  uns  chevaliers 
«  Qui  semble  ciel  parage  daftt  Audengier.» 

«  Sire,  lui  crient-ils,  béni  celui  qui  vous  apprit  à  montera 
«  cheval  !  Vous  venez  sans  doute  venger  l'ancienne  querelle 
«  de  Fouré;  soyez  clément;  épargnez  dans  votre  toute-puis- 
«  sauce  les  abbayes,  les  églises.  Sachez  que  nos  chiens  ont  tous 
«  juré  de  manger  votre  cheval.  Hâtez-vous  d'aller  demander 
«  gîte  à  Pierron  le  sueur  (cordonnier),  il  vous  apprendra  à 
«  tailler  le  cuir;  c'est  le  métier  qui  vous  convient  le  mieux.  » 
Aiol  leur  répond  doucement  :  «  Laissez-moi  passer,  frères,  je  ne 
«  veux  pas  combattre  de  langue  avec  vous.  » —  «  Sire,  re- 
«  prennent-ils, ces  armes  sont  probablement  le  chef-d'œuvre 
«  des  gens  de  votre  royaume;  car  votre  père  n'était-il  pas 
«  Audengier,  et  dame  Raimberghe  votre  mère?  » 

Quant  Aiol  l'entendi,  bien  fu  iriés...  Jol.  mi. 

Il  li  vint  en  talent  et  en  pensé 

Que  il  traisist  del  fouie  son  branc  lefré, 

Quant  del  conseil  son  père  li  est  menbré. 

Bêlement  lor  respont  par  humilté  : 

«  Vous  faites  vilonie,  que  me  gahés, 

«  Aine  ne  vous  ineffîs  riens  en  mon  aé. 

«  Se  je  sui  povres  boni,  Dex  a  assés, 

■•  Qui  le  ciel  et  la  terre  a  à  garder  ; 

«  Quant  Danieldieu  vaura,  jurai  asses.  » 

Li  auquant  s'en  tornerent,  qu'en  ont  pité, 

l'or  chou  que  bêlement  l'oent  parler. 


XIII   SIECLK 


:    '  . 


■27S  TROUVERES. 

Il  parait  que  dès  ce  temps  on  échangeait  volontiers,  contre 
des  mémoires  de  tavernier  ou  de  boucher,  les  ferrailles  rouil- 
lées  et  les  vieilles  armures;  car  un  dernier  ribaud  se  présente 
•  levant  Aiol,  et  lui  propose  sa  maison  pour  gîte;  on  lui  donnera 
à  son  coucher  la  plus  belle  fille  de  la  maison,  ou  la  plus  laide, 
s  il  le  préfère;  mais  on  portera  son  haubert  chez  le  fournier, 
son  heaume  chez  le  marchand  de  vin,  ses  chausses  de  fer  chez 
le  vendeur  de  poisson.  Aiol  trouve  pourtant  à  la  fin  un  an- 
cien serviteur  de  son  père,  nommé  Gautier  de  Saint-Denis, 
qui  lui  offre  l'hospitalité,  et  lui  fait  accepter  un  anneau  d'or 
qu'il  pourra  mettre  en  gage,  quand  les  deniers  viendront 
à  lui  manquer. 

Aiol  sort  enfin  de  Poitiers  :  en  son  chemin,  il  combat  un 
lion  nouvellement  échappé  de  la  ménagerie  du  roi  ;  il  le  tue, 
et  sa  dépouille,  qu'il  pend  à  l'arçon  de  Marchegai,  le  pré- 
serve cette  fois  des  railleries  de  la  populace  de  Chàtelleraut. 
Un  peu  plus  loin  se  présentent  d'autres  voleurs  et  d'autres 
moines  :  il  punit  les  uns,  et  console  les  autres.  Les  religieux 
lui  apprennent  que  le  roi  de  France  est  enfermé  dans  Or- 
léans, et  que  les  Berruiers  lui  font  une  guerre  implacable; 
mais  avant  de  joindre  Louis,  il  met  fin  à  de  nombreuses 
aventures.  C'est  à  Orléans  surtout  que  le  pauvre  chevalier 
a  besoin  de  se  souvenir  des  bonnes  recommandations  de  son 
père.  Cette  ville,  qui,  pour  ainsi  dire,  séparait  les  provinces 
du  midi  de  celles  du  nord,  était  un  passage  redouté  de  tous 
ceux  qui,  de  Provence  et  de  Guyenne,  se  rendaient  à  Paris. 
Le  premier  soin  d'Aiol,  quand  on  lui  eut  ouvert  les  portes, 
est  de  se  diriger  vers  l'église  de  Sainte-Croix  : 

Par  detors  le  mostier  ot  un  perron  ; 
l  n  unel  i  ot  d'or  grant  et  reont, 
v        Que  fisent  saieler  li  ancissor. 

Son  destrier  i  aresne  li  frans  lions 
Et  l'escu  et  le  lanclie  drecha  clesous, 
Puis  entra  el  moustier  de  Sainte  Crous. 

Après  avoir  fait  ses  oraisons,  que  le  trouvère  a  bien  soin  de 
nous  rapporter,  Aiol  dépose  sur  l'autel  quatre  deniers  qu'il 
tire  de  sa  petite  bourse,  ainsi  réduite  à  trois  sous  huit  de- 
niers; mais  ses  prières  ne  l'empêchent  pas  d'être  suivi 
dans  les  rues  d'Orléans  par  une  foule  bruyante.  Il  cherchait 
un  hôtel,  et  n'en  pouvait  trouver;  trois  fois  il  passe  devant 
un  endroit  appelé,  dans  la  chanson,  la  barre  Antive,  et  que 


CHANSONS  DE  GESTE.  —  AIOL.  279 

JJ  xnr  SIECLE. 

l'on  doit  peut-être  reconnaître  dans  la  porte  Barentin  d  au-  _ 
jourd'hui.  La  comtesse  Jsabeau,  sœur  de  sa  mère,  demeurait 
près  de  là  :  elle  voit  l'embarras  du  chevalier  inconnu;  elle 
charge  sa  fille,  la  jeune  et  belle  Luciane,  de  descendre  dans 
la  rue,  et  daller  au-devant  de  lui,  pour  lui  offrir  l'hospi- 
talité : 

Par  milieu  de  la  presse  s'est  aquellie;  loi.  uo, 

Qui  là  véist  le  cors  de  la  mesciue 

Et  la  car  blancoier,  la  bouce  rire, 

Jamais  ne  li  membrast  de  couardise. 

Elle  ot  vestu  un  paile  sous  Termine, 

Li  giron  bleu  et  vert  furent  et  inde, 

Chaucbes  ot  de  brun  paile,  chauebiés  à  liste. 

Aiol  se  laisse  conduire  par  la  jeune  fille.  A  peine  arrive,  un 
écuyer  se  charge  de  lMarchegai;  il  l'étrille,  l'abreuve,  le  dé- 
barrasse du  frein,  qu'il  attache  à  une  corne  de  cerf;  puis 
il  s'occupe  du  chevalier,  place  sous  ses  pieds  un  escabeau 
d'ivoire,  lui  ôte  ses  éperons,  les  frotte,  les  essuie,  et  les 
suspend  à  la  poignée  de  son  épée. 

Cependant  Luciane  devient  amoureuse  d'Aiol,  et  sa  mère 
ne  songe  guère  à  veiller  sur  elle.  C'est  Luciane  elle-même 
qui  dresse  le  lit  du  jeune  étranger  : 

Là  fist  le  lit  d'Aiol  par  grant  délit  ;  I  (,l.  j ,  j 

Les  kieutes  sont  de  paile  que  desous  mist, 
Et  li  linceul  de  soie,  n'i  ot  pas  lin, 
Li  covertor  de  martre  grant  et  furni , 
Et  l'oreiller  fu  fait  d'un  osterin. 

Ensuite,  elle  conduit  Aiol  au  lit;  un  valet  tient  le  flambeau, 
et  lui  sert  le  vin  du  coucher.  Luciane  le  fait  déchausser 
et  déshabiller;  elle  a  soin  de  le  bien  couvrir  : 

il  s'en  torne  et  regarde  et  fet  soupir;  Ibid. 

Le  déduit  de  pucliele  n'ot  pas  apris.  .  . 

Doucliement  le  tastonne  la  damoiselle, 
Ele  li  mist  la  main  à  sa  maiselle  ; 
Oies  com  faitement  ele  l'apelle  : 
«  Car  vous  tornés  vers  moi,  jovente  belle, 
«  Si  vous  volés  baisier,  n'autre  ju  faire. 
«  Si  m'aïst  Dex  del  ciel,  je  sui  pucbele. 
«  Si  n'eus  onque  ami  en  nule  terre  : 
«  Mais  moi  vient  au  pensé,  vostre  veuil  estre.  » 


XIII    SIECLE. 


280  TROUVERES. 

Aiol  se  contente  de  la  remercier  de  ses  bonnes  dispositions, 
niais  en  la  priant  d'aller  retrouver  sa  propre.couche.  Tandis 
que  Luciane  s'éloigne  tristement,  le  jeune  homme  se  fortifie 
dans  la  résolution  qu'il  a  prise  de  ne  prêter  l'oreille  à  aucune 
voix  de  femme,  avant  d'avoir  réconcilié  son  père  avec  le  roi; 
et  quand  il  apprend  le  lendemain  que  Luciane  est  sa  cousine 
germaine,  il  rend  grâces  à  Dieu  d'avoir  été  préservé  de  pé- 
ché mortel,  en  repoussant  les  caresses  de  la  jeune  fille.  Sa 
tante,  la  comtesse  Isabeau,  était  veuve  de  Mile  d'Aiglent, 
assassiné  par  les  parents  de  Macaire.  C'était  pour  venger  ce 
crime  qu'Elie,  le  père  d'Aiol,  avait  soutenu  la  guerre  contre 
le  roi  de  France;  et  maintenant,  pour  venger  Elie,  le  duc 
de  Bourges  s'approchait  des  murs  d'Orléans,  à  la  tête  d'une 
armée  formidable.  Quatre  de  ses  chevaliers  s'avancent  jus- 
qu'aux portes,  et  défient  à  haute  voix  les  chevaliers  du  roi. 
Ils  dressent  des  lices,  ils  se  préparent  à  recevoir  quiconque 
voudra  sortir  pour  les  combattre.  Le  roi  fait  crier  défense  de 
répondre  à  leur  appel;  mais  Aiol,  qui  n'était  pas  de  l'armée 
du  roi,  se  décide  à  accepter  le  défi  ,  couvert  de  ses  vieilles 
armes,  avec  sa  grande  lance  et  le  bon  cheval  Marchegai.  Il 
sort  de  la  ville  au  milieu  des  gaberies  et  des  éclats  de  rire 
de  la  foule,  qui  le  compare  à  la  vieille  Hersent  au  large 
ventre,  à  son  mari  l'ivrogne  Hergeneus ,  Agenel,  ou  Ha- 
ganon.  Cette  dame  Hersent  était  la  femme  d'un  macheclier 
ou  boucher  de  la  ville,  qui  s'était  fait  redouter  par  sa  mé- 
chante langue  et  détester  par  son  avarice  ;  le  trouvère  en 
fait  le  portrait  avec  une  sorte  de  complaisance: 

Ch'ert  une  pautoniere  mesdisant, 
Famé  d'un  macheclier  d'Orliens  le  grant  ; 
Né  furent  de  Borgonge  là  devant; 
Quant  vinrent  à  Orliens  la  chité  grant, 
N'i  aporterent  il,  mien  ensiant, 
De  tous  avoir  oltre  cinq  sans  vaillant, 
Ains  estoient  kaitif  et  mendiant, 
Dolant  et  mort  de  fain,  et  pain  querant; 
Mais  par  lor  espargnier  lisent  il  tant 
Que  .xx.  saus  de  deniers  vont  espargant  : 
A  mont  et  à  usure  si  vont  prestant. 
Ains  que  fuissent  passé  plus  de  cinq  ans, 
Un  si  très  grant  avoir  vont  amassant 
Que  les  .11.  pars  d'Orliens  vont  engajant, 
Fours  et  molins  partout  vont  achetant, 
Et  vont  tous  les  frans  homs  desiretant.  .  . 
Ele  ert  si  felenesse  et  mesdisant, 


CHANSONS  DE  GESTE.—  AIOL. 

Li  borgois  de  la  vile  en  vont  gabant, 
De  chou  que  ele  ilist  font  joie  grant. 


28l 


Elle  se  trouve  sur  le  chemin  d'Aiol  :  Place  à  dame  Hersent  ! 
crie-t-on  devant  elle,  et  chacun  d  écouter  ses  injures;  eu 
voici  quelques-unes  : 

"  Soies  de  ma  maisnie  d  or  en  avant; 
«  Donrai  vous  une  offrande  moult  avenant, 
«  Ch'ert  une  longe  andoile  grose  et  pendant. 
«  Fermée  ert  en  vo  lanche  al  fer  tranchant; 
«  Adonc  saront  trestout,  petit  et  grant, 
«  Estrés  de  ma  maisnie  d'or  en  avant.  » 


XIII    SIECI  I 


Fol.  1 1  ',  v' 


Mais  Aiol  reprend  ainsi  l'avantage  : 

«  Vous  m'avez  bien  gabé,  s'en  sui  dolant, 

«  Mais  auques  che  me  va  reconfortant 

«  Que  vous  avés  el  cors  mal  avenant, 

«  Hideuse  estes  et  laide  et  mal  puant. 

»  Moult  vous  aiment  cbes  mousques  de  l'agant. 

«  Car  vous  estes  lor  mère,  mien  ensiant , 

0  Antor  vous  troevent  merde,  j'en  sai  itant  ; 

«  Que  à  moult  grant  troupiaus  vous  vont  sivant.  » 

Dont  ot  la  pautoniere  cuer  moult  dolant, 
Et  parmi  la  grant  presse  s'en  va  fuiant, 
Et  li  un  et  li  autre  la  vont  huant  : 
«  Trové  avés  vo  maistre,  dame  Hersent.  ■• 

Nous  avons  dû  nous  arrêter  sur  les  incidents  de  ce  voyage 
d'Aiol  depuis  la  sortie  des  landes  jusqu'à  Orléans,  parce  que 
c'est  la  partie  originale  de  l'ouvrage,  et  qu'elle  n'est  pas  inutile 
à  la  connaissance  des  anciennes  mœurs.  Aiol,  comme  on  le  de- 
vine d'après  ses  exploits  précédents,  n'a  pas  de  peine  à  vain- 
cre les  quatre  champions  du  comte  de  Bourges.  Celui-ci  vient 
à  leur  secours:  il  est  lui-même  désarmé,  et  remis  aux  mains 
du  roi.  Mais  comme  Aiol  avait  enfin  appris  que  les  Berruiers 
soutenaient  la  querelle  de  son  père  Elie,  il  demande  au  roi 
la  grâce  de  son  prisonnier,  et  l'obtient  aisément.  Par  là  se 
termine  la  guerre.  Aiol ,  on  ne  sait  trop  pourquoi ,  s'obstine 
à  dissimuler  son  nom  et  celui  de  son  père;  il  rentre  dans  Or- 
léans, auprès  du  roi,  qui  lui  passe  le  bras  sur  le  cou  en  si- 
gne d'amitié,  et  qui  met  des  chevaux,  des  fourrures  et  tout 
un  trésor  à  la  disposition  de  son  libérateur.  Modèle  de  tou- 
tes les  vertus  chevaleresques ,  Aiol  ne  se  souvient  du  passé 

Tome  XXII.  N  n 


XIII    SIECLE. 


TROUVERES. 

que  pour  proposer  à  ceux  qui  l'ont  humilié  le  partage  des 
biens  qu'il  a  reçus;  il  envoie  de  l'argent,  des  manteaux  four- 
rés et  des  provisions  à  son  père;  il  se  t'ait  des  amis  de  tous  les 
jeunes  écuyers;  enfin,  il  ne  conserve  d'adversaire  que  le  traî- 
tre Macaire  de  Lauzanne,  dont  toutes  les  calomnies  ne  peu- 
vent changer  la  bonne  volonté  du  roi. 

Mais,  sans  les  Sarrasins,  Aiol  ne  saurait  être  un  héros  de 
chanson  de  geste,  ni  un  saint  de  légende.  Un  jour  donc  de 
Pentecôte,  comme  le  roi  tenait  grande  cour  à  Orléans,  le 
messager  du  roi  de  Saragosse  entre  dans  la  ville  : 

Tornebeut  l'apeloient  en  son  pais, 
Onques  plus  hideux  lion  nus  lion  ne  vit; 
11  avoit  l'un  oel  grant,  l'autre  petit, 
N'avoit  nul  drap  sor  lui,  n'ert  pas  vesti  ; 
Il  cort  plus  fort  à  pie  que  un  roncins, 
Et  portoit  une  mâche  de  fust  cainin, 
Trois  cent  clous  i  avoit  de  fer  inassis. 

Chacun  fuit  devant  ce  redoutable  personnage;  on  le  laisse  en- 
trer dans  le  palais,  et  pénétrer  jusqu'auprès  de  la  salle  où  le 
roi  était  assis  au  manger.  Aiol  le  reçoit  avec  les  égards  dus  à 
sa  qualité  de  messager.  Par  ses  ordres,  on  dresse  un  festin 
splendide,  auquel  le  Sarrasin  fait  merveilleusement  honneur; 
puis  on  l'introduit  auprès  du  roi.  Le  messager  s'acquitte  de 
sa  mission  avec  toute  l'insolence  exigée  en  pareille  circon- 
stance :  il  demande,  au  nom  de  Mibrien  son  maître,  la  cou- 
ronne de  France;  au  nom  de  Mahon  etd'Apollin,  la  ruine  de 
toutes  les  églises.  Le  roi  furieux  appelle  alors  quatre  ser- 
gents : 

Prendës  tost  cel  glouton,  cel  foi  mentis, 
Copés  li  tost  le  nés  en  mi  le  vis, 
Le  destre  oeil  li  crevés,  si  soit  honis, 
En  despit  Mahomet  et  Apollin. 

Les  sergents  se  mettent  en  mesure  d'exécuter  les  ordres  du 
roi;  déjà  Tournebeu  était  terrassé,  une  porte  était  jetée  sur 
lui,  et  les  couteaux  étaient  près  de  son  visage,  quand  Aiol 
réclame  en  sa  faveur  le  privilège  des  messagers  ,  le  délivre  , 
et  le  renvoie  chargé  de  présents. 

Le  récit  des  conséquences  de  l'ambassade  de  Tourne- 
beu est  interrompu  par  celui  d'une  course  de  chevaux, 
qui  rappelle  un  des  principaux  épisodes  de  la  geste  des  Qua- 


CHANSONS  DE  GESTE.  —  AIOL.  283 

tre  fils  Aimoji.  Orléans  est  encore  le  théâtre  de  cette  fête. 
Connue  les  concurrents  conduisaient  leurs  chevaux  vers  la 
lice  qu'ils  avaient  à  parcourir,  le  traître  Macaire,  avisant  le 
bon  coursier  Marchegai,  s'adresse  en  raillant  à  Aiol: 

«  Vostre  chevaus  n'est  mie  des  niiex  corant,  l,,l 

«  L'autre  jour  n'en  iert  mie  si  rabiant; 

«  Ains  resambloit  ronchin  à  païsant. 

«  Destelé  l'as  de  kerrue,  recréant, 

«  Et  si  vous  en  gaboient  trois  cent  enfant.  >• 

Aiol ,  très-patient  pour  les  injures  qui  lui  sont  adressées, 
cesse  de  l'être  quand  on  outrage  son  cheval.  «  Marchegai,  dit- 
«  il,  est  le  meilleur  coursier  du  inonde,  sauf  celui  de  l'empe- 
«  reur,  qui  doit  rester  hors  de  cause.  »  Il  offre  de  parier  que 
dans  la  première  épreuve  Marchegai  dépassera  le  cheval  de 
Macaire,  auquel  il  donnera  pourtant  l'avantage  d'un  arpent 
mesuré.  Le  pari  accepté,  la  victoire  demeure  à  Marchegai.  De 
là  naissent  de  nouvelles  querelles,  quelques  meurtres,  et  enfin 
l'emprisonnement  du  traître  Macaire  par  l'ordre  de  l'empe- 
reur. 

La  chanson  d'Aiol  rentre  ensuite  dans  le  cadre  de  la  plu- 
part des  autres  gestes.  L'empereur  veut  répondre  au  défi  qu'il 
a  reçu  du  roi  d'Espagne  par  un  autre  défi;  et  c'est  Aiol  qui 
devra  porter  le  message  à  Saragosse.  Après  avoir  évité  plus 
d'un  guet-apens  de  la  famille  de  Macaire,  il  arrive  à  la  cour 
de  Mibrien.  Mais  laissant  à  ses  compagnons  le  soin  d'accom- 
plir le  message  de  l'empereur,  il  enlève  la  princesse  Mira- 
bel,  fille  du  roi,  et  se  dispose  à  la  conduire  en  France  pour 
lui  faire  renier  Mahomet,  avant  de  la  prendre  lui-même  pour 
femme.  Pendant  la  route,  souvent  interrompue  par  des  ex- 
ploits héroïques  ,  la  jeune  princesse  s'accoutume  à  son  ravis- 
seur; de  l'admiration  de  son  courage,  elle  passe  à  des  senti- 
ments plus  tendres;  elle  oublie  sa  famille,  sa  religion,  le 
malheur  de  son  frère  tué  devant  ses  yeux  en  voulant  la  dé- 
fendre, et  s'attache  de  plus  en  plus  à  la  cause  du  meurtrier. 
Elle  lui  vient  plus  d'une  fois  en  aide  dans  mainte  aventure  de 
voleurs,  déguisés  tantôt  en  chevaliers,  tantôt  en  moines.  La 
plus  terrible  de  ces  épreuves  est  la  rencontre  d'un  épouvan- 
table dragon  qui,  pendant  le  sommeil  des  deux  chastes  amants, 
avait  englouti  dans  sa  gueule  le  pied  et  la  jambe  d'Aiol.  Ré- 
veillée la  première ,  Mirabel  l'avertit  assez  à  temps  pour 
lui  permettre  de  conjurer  le  danger  par  trois  grandes  orai- 

N  n  2. 


Mil    SIECLE. 


284  TROUVÈRES. 

XIII    SIECLE. 

sons.  Le  monstre  s'endort  sur  sa  proie ,  et  cependant  Aiol  tire 

doucement  son  épée,  et  la  passe  le  long  de  sa  jambe  dans  le 
gosier  du  serpent,  qui  meurt  avant  d'avoir  pu  se  venger: 

Fol.    i  '|0  \".  Aiols  tenoit  son  pie  eus  el  cor  del  serpent, 

Si  a  gehi  à  Dieu  son  cuer  et  son  talent , 
Puis  a  traite  l'espée,  li  enfes,  par  grant  sens, 
Si  l'a  mise  en  travers  en  la  goule  al  serpent  ; 
Entre  lui  et  la  quisse  li  enbati  tout  eus, 
Et  resacha  à  lui  et  rebouta  forment, 
La  gorgiere  lui  trenche  et  les  ners  par  dedens; 
Contreval  jusc'à  terre  coula  li  brans  sanglans, 
Et  li  serpens  morut,  si  gete  un  brait  moult  grant. 

Enfin  ils  arrivent  en  France,  et  rejoignent  à  Orléans  le 
roi  Louis.  Le  plus  difficile  est  alors  de  concilier  les  intérêts 
de  Luciane,  cousine  d'Aiol ,  et  de  la  princesse  sarrasine;  car 
Luciane  se  croyait  fiancée  au  fils  d'Elie  : 

p0|_    |52i  Entre  Aiol  son  cousin  et  Mirabel  s'asiet, 

La  fille  Mibrien  vaura  contralier. 
"  Dites,  biaus  sire  Aiol,  ceste  dame  que  quiert? 
«  Vient  ele  à  Sainte  Crois,  à  cest  nostre  mostier? 
"  Teus  dame  déust  estre  norrie  en  un  celier, 
«  Car  des  dames  d'Espaigne  sai  assés  qu'il  en  ert. 
«  Certes  mar  ot  ma  mère  son  or  et  ses  deniers, 
«  Et  les  larges  bontés  qu'ele  vos  fist  l'autrier, 
«  Quant  feme  volés  prendre  et  moi  volés  laisier. 
«  Tant  m'en  aront  gabé  serjant  et  cbevalier, 
«  Quant  al  matin  levoie,  en  langes  et  nus  pies 
«  Aloie  à  Sainte  Crois  por  Dameldé  proier 
"  Qu'il  garesist  vo  cors  de  mort  et  d'encombrier. 
«  Damoiselle  d'Espaigne,  je